Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 21

Chapter 214,015 wordsPublic domain

Il y avait donc sur la route 12 lieues de carrosses. Lorsque nous eûmes atteint l'endroit de notre premier gîte, j'en avais assez du carrosse; je fis mettre toutes nos provisions sur nos chevaux, et brûler la voiture. Dès lors, nous pouvions passer partout. Ce fut avec des peines inouïes que nous rejoignîmes le quartier général au delà de Mojaïsk. Le lendemain, l'Empereur traversa le champ de bataille de la Moscowa, et gémit de voir encore les cadavres sans sépulture. Le 31 octobre, à quatre heures de l'après-midi, il atteignit Wiazma. L'hiver russe commença avec toutes ses rigueurs dès le 6 novembre. L'Empereur faisait de petites étapes au milieu de sa garde, suivant sa voiture à pied avec un bâton ferré à la main, et nous sur les côtés de la route avec les officiers de cavalerie. Tous l'oreille basse, nous arrivâmes le 9 novembre à Smolensk. Les étapes étaient des plus pénibles, les chevaux mouraient de faim et de froid, et quand nous trouvions des chaumières, ils dévoraient les chaumes. Le froid était terrible déjà; 17 degrés au-dessous de zéro. Cela produisit de grandes pertes dans l'armée; Smolensk et les environs regorgeaient de cadavres. Je pris toutes mes précautions pour ma conservation. Nos chevaux tombaient sur la glace: passant près d'un bivac, je m'empare de deux haches, je fais sauter les fers de mes chevaux et ils ne glissent plus. Je me munis d'une petite chaudière pour faire du thé. Arrivé à l'endroit où l'Empereur s'arrêtait, je faisais un feu considérable, je plaçais mon général pour le faire dégeler, et de suite la chaudière sur le feu pour faire fondre de la neige. Quelle mauvaise eau que la neige fondue au milieu de la fumée! Mon eau bouillant, je mettais une poignée de thé, je cassais du sucre, et les jolies tasses faisaient leur jeu; on prenait son thé tous les jours. Jusqu'à Vilna, je ne manquai pas d'amis; ils suivaient ma chaudière, et j'avais dix beaux pains de sucre. Ils étaient trois capitaines et nous ne nous sommes quittés qu'à la mort, c'est-à-dire que je suis resté seul.

Je suivais mon général, toujours au plus près de la vieille garde et de l'Empereur. Lorsque nous fûmes atteints par les Russes, il fallait se concentrer le plus possible. Tous les jours les cosaques faisaient des hourras sur la route, mais tant qu'il y eut des armes dans les rangs, ils n'osaient approcher, ils se mettaient sur le côté de la route pour nous voir passer, mais ils couchaient dans de bons logements et nous sur la neige. Nous partîmes de Smolensk avec l'Empereur le 14 novembre. Les Russes nous serraient de près le 22; il apprit que les cosaques venaient de s'emparer de la tête du pont de Borisow et se vit forcé d'exécuter le passage de la Bérézina. Nous passâmes devant le grand pont que les Russes avaient brûlé à moitié; ils étaient de l'autre côté à nous attendre dans les bois et dans la neige. Sans échanger un seul coup de fusil, nous étions déjà dans la misère. À une heure de l'après-midi, 26 novembre, le pont de droite fut achevé et l'Empereur fît immédiatement passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec ses cuirassiers. L'artillerie de la garde passa avec les deux corps et traversa un marais heureusement gelé. Afin de pouvoir gagner un village, ils repoussèrent les Russes à gauche dans les bois et donnèrent le temps à l'armée de passer le 27. L'Empereur passa la Bérézina à une heure de l'après-midi, et alla établir son quartier général dans le petit hameau. Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L'Empereur fit appeler le maréchal Davoust et je fus nommé pour garder la tête du pont et ne laisser passer que l'artillerie et les munitions, le maréchal à droite et moi à gauche. Lorsque tout le matériel fut passé, le maréchal me dit: «Allons, mon brave, tout est passé. Allons rejoindre l'Empereur.» Nous traversâmes le pont et le marais gelé; il pouvait porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible service, le maréchal Ney avait taillé les Russes qui remontaient pour nous couper la route; nos troupes les avaient surpris en plein bois et cette bataille leur coûta cher; nos braves cuirassiers les ramenaient couverts de sang; c'était pitié à voir. Nous arrivons sur un beau plateau, l'Empereur passait les prisonniers en revue; la neige tombait si large que tout le monde en était couvert, on ne se voyait pas.

Mais derrière nous, il se passait une scène effrayante; à notre départ du pont, les Russes dirigèrent sur la foule[55] qui entourait les ponts, les feux de plusieurs batteries. De notre position on voyait ces malheureux se précipiter vers les ponts, les voitures se renverser et tous s'engloutir dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une idée d'un pareil tableau. Les ponts furent brûlés le lendemain à huit heures et demie.

Aussitôt la revue des prisonniers, l'Empereur me fit appeler: «Pars de suite, porte ces ordres sur la route de Vilna; voilà un guide sûr qui te conduira. Fais tous tes efforts pour arriver demain au petit jour.» Il fit interroger mon guide, récompense lui fut donnée devant moi et on nous donna à chacun un bon cheval russe. Je partis sur une belle route blanche de neige, mais ce n'était que peu de chose encore: nos chevaux ne glissaient pas. Arrivés dans un bois à la nuit, pour plus de sûreté, je passai une forte ficelle autour du cou de mon guide, de crainte qu'il s'échappât. Il me dit: _Bac, tac_. Cela veut dire: _C'est bon_. Enfin j'eus le bonheur d'arriver sans aucune mauvaise rencontre. Je mis pied à terre, et mon guide me fit connaître au maire qui fit conduire nos chevaux dans la grange. Je lui remis mes dépêches, il présenta un verre de _schnapps_ et il en but le premier: «Buvez!» me dit-il en français. Il décachette mon paquet et me dit: «Il n'est pas possible que je fasse apprêter les immenses quantités de rations que votre souverain me demande à trois lieues d'ici. C'est bien dans mon diocèse, mais il faudrait un mois pour cela.--Cela ne me regarde pas.--C'est bien, me dit-il, je ferai mon possible.»

Mais il n'en put dire davantage. Celui qui venait de conduire mon cheval à la grange se mit à crier: _Cosaques! Cosaques!_ Je me voyais pris. Ce brave maire me fait sortir de son cabinet dans l'antichambre, tourner de suite à droite, et, me prenant par les épaules, me fait baisser la tête et me pousse dans le four; je n'ai pas le temps de la réflexion; ce four est au ras de terre, sous voûte, très haut et long; il avait déjà été allumé, mais il n'était pas trop chaud, c'était supportable. Je n'eus pas le temps de me retourner; je mis le genou droit à terre et restai. J'étais dans une grande anxiété. Cet aimable maire avait eu la présence d'esprit de prendre du bois qu'il mit devant l'entrée de son four[56] pour me cacher. Sitôt fait, des officiers parurent chez le maire, mais ils passaient devant la gueule du four où j'attendais mon sort; les minutes étaient des siècles, mes cheveux se dressaient, je me croyais perdu. Que le temps est long quand la tête travaille!

J'entendis enfin sortir du cabinet tous ces officiers qui passèrent devant mon refuge; un frisson mortel passa dans tout mon être, je me crus perdu, mais la Providence veillait sur moi. Ils s'étaient emparés de mes dépêches et partirent rejoindre leur régiment au bout du village, pour se porter sur le point indiqué dans mes dépêches. Je sus plus tard que l'Empereur m'avait sacrifié pour faire prendre mes dépêches et pour détourner l'ennemi. Ce digne maire vint près de moi: «Sortez, me dit-il, les Russes sont partis avec vos dépêches, et vont pour arrêter votre armée. Votre route est libre.»

Sorti de ce four, je saute au cou de cet homme généreux, je le serre dans mes bras, je lui dis: «Je rendrai compte à mon souverain de votre action.» Après avoir pris un verre de _schnapps_, il me présenta du pain que je mis dans ma poche. Je trouve mon cheval à la porte, je pars au galop, je fendais le vent pendant une lieue; enfin, je me modérai, car mon cheval aurait succombé. Je ne m'occupai plus de mon guide qui resta dans le village. Lorsque j'eus atteint nos éclaireurs, quelle joie! je respirais en criant: _gare! gare!_ et je mis alors la main sur mon morceau de pain que je dévorai. L'armée marchait silencieusement; les chevaux glissaient, car les routes étaient unies par les troupes qui frayaient le chemin. Le froid devenait de plus fort en plus fort; enfin je rencontrai l'Empereur, son état-major; j'arrive près de lui chapeau bas: «Comment te voilà? et ta mission?--Elle est faite, Sire.--Comment! tu n'es pas pris? et tes dépêches, où sont-elles?--Entre les mains des cosaques.--Comment! approche, que dis-tu?--La vérité! arrivé chez le maire, je lui donne mes dépêches, et un instant après, les cosaques sont arrivés, et le maire m'a caché dans son four.--Dans son four!--Oui, Sire, et je n'étais pas à mon aise; ils ont passé près de moi pour entrer dans le cabinet du maire, ils ont pris mes dépêches et se sont sauvés.--C'est curieux, mon vieux grognard, tu devais être pris.--Le brave maire m'a sauvé.--Je le verrai, ce Russe.»

Il conta mon aventure à ses généraux et dit: «Marquez-le pour huit jours de repos et ses frais doubles.» Je rejoins le général Monthyon, je retrouve mes chevaux et mon sucre; j'étais mort de besoin. Le soir, arrivé à une lieue de l'endroit où mes dépêches avaient été prises par les cosaques, il fit appeler le maire et eut une conférence avec lui. Ce maire le conduisit à une lieue de son village, et je lui donnai en passant près de lui une bonne poignée de main: «J'aime les Français, me dit-il. Adieu, brave officier!» Je bénis encore cet homme qui me sauva la vie.

Le froid devenait toujours plus rigoureux; les chevaux mouraient dans les bivacs, de faim et de froid; tous les jours il en restait où l'on couchait. Les routes étaient comme des miroirs; les chevaux tombaient sans pouvoir se relever. Nos soldats exténués n'avaient plus la force de porter leurs armes; le canon de leur fusil prenait après leurs mains par la force de la gelée (il y avait 28 degrés au-dessous de zéro). Mais la garde ne quitta son sac et son fusil qu'avec la vie. Pour vivre, il fallait avoir recours aux chevaux qui tombaient sur la glace; les soldats avec leurs couteaux fendaient la cuisse pour en prendre des grillades qu'ils faisaient rôtir sur des charbons quand ils trouvaient du feu, sinon ils les dévoraient toutes crues; ils s'étaient repus du cheval avant qu'il mourût. J'usais aussi de cette nourriture, tant que les chevaux purent durer. Jusqu'à Vilna, nous faisions de petites journées avec l'Empereur; tout son état-major marchait sur les côtés de la route. Dans l'armée, toute démoralisée, on marchait comme des prisonniers, sans armes et sans sacs. Plus de discipline, plus d'humanité les uns pour les autres! Chacun marchait pour son compte; le sentiment de l'humanité était éteint chez tous les hommes; on n'aurait pas tendu la main à son père, et cela se conçoit. Celui qui se serait baissé pour prêter secours à son semblable, n'aurait pu se relever. Il fallait marcher droit et faire des grimaces pour empêcher que le nez et les oreilles ne se gelassent. Toute sensibilité et humanité était éteinte chez les hommes; personne même ne murmurait contre l'adversité. Les hommes tombaient raides sur la route. Si par hasard on trouvait un bivac de malheureux qui se dégelaient, sans pitié les arrivants les jetaient de côté et s'emparaient de leur feu; ces malheureux gisaient sur la neige. Il faut avoir vu ces horreurs pour le croire.

Je peux certifier que la déroute de Moscou tenait plus de 40 lieues de route, sans sacs ni fusils. C'est à Vilna que nous éprouvâmes le plus de souffrances; le temps était si rigoureux que les hommes ne pouvaient plus le supporter; les corbeaux gelaient.

Dans ce temps rigoureux, je fus envoyé près du général chargé de la conduite des trophées de Moscou pour les faire renverser dans un lac à droite de notre route. En même temps on livra le trésor aux traînards; ces malheureux se jetèrent dessus et enfoncèrent les barriques; les trois quarts gelèrent près de leur pillage. Leurs fardeaux étaient si lourds, qu'ils tombèrent. J'eus toutes les peines du monde à rejoindre mon poste; je le dois à mon cheval déferré qui ne glissait pas. Je suis certain que l'homme dans l'état de faiblesse où il se trouvait n'était pas capable de porter 500 francs. Moi je possédais 700 francs d'économies dans mon portemanteau; mon cheval se couchait tant il était faible. Je m'en aperçus, et prenant le sac, je vais trouver mes vieux grognards dans leur bivac et leur propose de me débarrasser de mes 700 francs. «Donnez-moi 20 francs d'or, je vais vous donner 25 francs.» Tous s'en firent un plaisir, et je fus débarrassé, car je les aurais laissés sur place. Toute ma fortune se montait donc à 83 napoléons qui me sauvèrent la vie.

À Smorghoni, l'Empereur fit ses adieux, avant de quitter l'armée, à ceux des chefs qu'il put réunir autour de lui. Il partit à sept heures du soir, accompagné des généraux Duroc, Mouton et Caulaincourt. Nous restâmes sous le commandement du roi de Naples, assez déconcertés, car c'est le premier soldat pour donner un coup de sabre ou braver les dangers; mais on peut lui reprocher d'être le bourreau de notre cavalerie; il traînait des divisions toutes bridées sur les routes, toujours à sa disposition, et il en avait toujours de trop pour faire fuir les cosaques. Mais toute cette cavalerie mourait de besoin, et le soir ces malheureux ne pouvaient plus se servir de leurs chevaux pour aller au fourrage. Pour lui, le roi de Naples avait 20 à 30 chevaux de relais, et tous les matins il partait avec un cheval frais; aussi c'était le plus beau cavalier d'Europe, mais sans prévoyance, car il ne s'agit pas d'être un intrépide soldat, il faut ménager ses ressources; et il nous perdit (je l'ai entendu dire au maréchal Davoust) 40,000 chevaux de sa faute. De blâmer ses chefs on a toujours tort, mais l'Empereur pouvait faire un meilleur choix. Il se trouvait à notre tête deux guerriers rivaux de gloire, le maréchal Ney et le prince de Beauharnais, qui nous sauvèrent des plus grands périls par leur sang-froid et leur courage.

Le roi de Naples se porta sur Vilna; il y arriva le 8 décembre, et nous le 10, avec la garde. Nous arrivâmes le soir aux portes de la ville barricadées avec de fortes pièces de bois; il fallut des efforts inouïs pour pénétrer. Je me trouvais avec mon camarade dans un collège bien chauffé. Quand je fus trouver mon général pour prendre ses ordres: «Tenez-vous prêt à quatre heures du matin pour sortir de la ville, dit-il, car l'ennemi arrive sur la hauteur et nous serons bombardés au jour. Ne perdez pas de temps.» Rentré dans mon logement, je me prépare pour partir; je réveille mon camarade qui n'entendait pas de cette oreille; il était dégelé et préférait rester au pouvoir de l'ennemi; à trois heures, je lui dis: «Partons!--Non, dit-il, je reste.--Eh bien! je te tue, si tu ne me suis pas.--Eh bien! tue-moi!»

Je tire mon sabre, et lui en applique de forts coups en le forçant à me suivre. Je l'aimais, ce brave camarade, je ne voulais pas le laisser à l'ennemi. Nous fûmes prêts à partir au moment où les Russes forcèrent la porte de Witepsk; nous n'eûmes que le temps de sortir. Ils commirent des horreurs dans la ville, tous ces malheureux couchés dans leurs logements furent égorgés; les rues étaient encombrées de cadavres français. Là les juifs furent les bourreaux de nos Français. Heureusement que l'intrépide Ney arrêta le désordre. Les ailes droite et gauche de l'armée russe avaient dépassé la ville et nous regardaient passer; avec quelques coups de fusil, on les arrêta, mais la déroute était complète. Arrivés à la montagne de Vilna, le désordre était à son comble. Tout le matériel de l'armée et les voitures de l'Empereur restèrent au pied; les soldats se chargèrent de vaisselle plate; toutes les caisses et les tonneaux furent défoncés. Que de butin resta sur la place! Non, mille fois non, on ne peut voir un pareil tableau.

Nous marchâmes sur Kowno que le roi de Naples atteignit le 11 décembre à minuit; il en partit le 13 à cinq heures du matin et se porta sur Gumbinnen avec la garde. Malgré les efforts du maréchal Ney, secondé par le général Gérard, Kowno ne tarda pas à tomber au pouvoir des Russes. La retraite était urgente; le maréchal Ney l'effectua à neuf heures du soir après avoir détruit tout ce qui restait en matériel d'artillerie, en approvisionnements, et avoir mis le feu aux ponts. Les Français se retirèrent sur l'Oder, et, après l'évacuation de Berlin, vinrent prendre position sur l'Elbe sous le commandement du prince Eugène, par suite du départ de Murat qui abandonna le commandement le 8 janvier 1813 pour retourner dans ses États. Je puis dire à la louange du maréchal Ney qu'il maintint l'ennemi à Kowno par son intrépidité; je l'ai vu prendre un fusil avec cinq hommes et faire face à l'ennemi. À de pareils hommes, la patrie peut être reconnaissante. Nous eûmes le bonheur d'être sous le commandement du prince Eugène, qui fit tous ses efforts pour réunir nos débris.

À Koenigsberg, nous trouvâmes des factionnaires prussiens qui insultaient nos malheureux soldats sans armes; toutes les portes leur étaient fermées; ils mouraient sur le pavé de froid et de faim. Je me portai de suite avec mes deux camarades à l'hôtel de ville; personne ne pouvait approcher; je fis voir ma décoration, mes épaulettes, et l'on me fit passer par la croisée; on me donna trois billets de logement et nous fûmes dans le meilleur. On ne nous parla de rien; on se mit à nous regarder. Ils étaient à dîner; voyant ce sang-froid de leur part, je tire 20 francs et leur dis: «Faites-nous donner à manger, nous vous donnerons 20 francs par jour.--Ça suffit, dit le maître. Je vais vous faire allumer un poêle dans cette chambre, vous faire mettre de la paille et des draps.»

On nous servit un potage de suite, et on nous donna à manger pour 30 francs par jour, non compris le café (1 franc par homme). Ce Prussien eut la bonté de loger nos chevaux et de leur faire donner leurs rations. Les pauvres bêtes n'avaient pas mangé de foin et d'avoine depuis Vilna; comme elles étaient heureuses de pouvoir mordre dans une botte de foin! Et nous, bien heureux de coucher sur la paille, dans une chambre chaude! Je fis venir de suite un médecin et un bottier pour visiter mon pied gauche qui avait été gelé. Il fallait consulter le médecin pour me faire faire une botte. Il fut décidé de m'en faire une fourrée en lapin, et d'y laisser mon pied en prison après avoir fendu la botte pour me panser: «Faites la botte cette nuit, dis-je, je vous donne 20 francs.--Demain, à huit heures, vous l'aurez.» Je gardai donc mes bottes. Le lendemain, arrivèrent le médecin et le bottier; celui-ci fendit ma botte, et on vit le pied d'un nouveau-né; plus d'ongles, plus de peau, mais dans un état parfait.--Vous êtes sauvé, me dit le médecin.

Il fait appeler le maître et son épouse: «Venez voir, leur dit-il, un pied de poulet. Il me faudrait du linge pour l'envelopper.» Ils donnèrent de bonne grâce du linge fin et bien blanc; mon pied fut remis dans ma botte bien lacée. Je demande au médecin: «Combien vous faut-il?--Je suis payé, me dit-il, ce service ne se paye pas.--Mais.--Pas de mais, s'il vous plaît.»

Je lui tendis la main. «Je vais vous donner, ajouta-t-il, un moyen de vous guérir. Votre pied va craindre le froid et la chaleur; ne le mettez pas à l'air, il faut qu'il reste longtemps comme il se trouve, mais si vous pouvez arriver à la saison des fraises, vous en écraserez plein un plat contenant de deux à trois livres et vous en ferez une compresse autour de votre pied. Vous continuerez ainsi pendant la saison des fraises, et jamais vous ne sentirez de douleurs.--Je vous remercie, docteur.--Et vous, monsieur le bottier, voilà vingt francs.--Pas du tout, me dit-il. Mes déboursés seulement, s'il vous plaît.--Combien? lui dis-je.--Dix francs.--Mais vous vous êtes entendus tous les deux.--Eh bien! dirent mes deux camarades, prenons un punch au rhum.--Non! dirent-ils, le temps est précieux, nous rentrons. Adieu, braves Français.»

Je suivis l'ordonnance du médecin, et jamais je ne m'en suis ressenti; mais cela me coûta douze francs de fraises.

Je fus au palais prendre les ordres du comte Monthyon; je trouvai là le prince Eugène et le prince Berthier. Le comte Monthyon dit au ministre de la guerre: «Je désire avoir pour aide de camp le vaguemestre Contant, et pour le remplacer, le lieutenant Coignet; c'est un bon serviteur. J'ai besoin de lui pour faire disparaître toutes les voitures nuisibles à l'armée.»

Le ministre me nomma de suite vaguemestre du quartier général, le 28 décembre 1812. Je ne craignais plus de passer dans la ligne, mais on me réservait toujours les missions dangereuses[57]. Nous restâmes quelques jours à Koenigsberg pour réunir tous les débris de cette grande armée réduite à un petit corps. Nous nous mîmes en marche sur Berlin qu'il fallut évacuer promptement pour nous retirer sur Magdebourg. Là, l'armée prit une petite consistance. Je reçus l'ordre de faire faire les plaques de fer-blanc avec écusson pour tous ceux qui avaient droit de conserver leurs voitures, et leurs noms et qualités devaient être sur les plaques ainsi que leur rang dans l'ordre de marche. Ces plaques coûtaient trois francs. Le vice-roi n'était pas exempt de cet ordre. Je n'eus que le temps nécessaire de faire poser toutes mes plaques avant de partir; toutes celles qui n'auraient pas de plaques devaient être brûlées. Je me disais: «Je vais joliment débarrasser l'armée.»

Sur l'Elbe, le prince Eugène réunit l'armée dans une belle position; il avait tout prévu: soins et attentions pour son armée, rien ne manquait. Il ne dormait pas; les vivres se distribuaient la nuit; il veillait à tout, il n'était pas trois jours sans se porter aux avant-postes pour reconnaître l'ennemi, et leur souhaiter le bonjour pendant trois mois, avec huit pièces de canon, 15,000 à 16,000 hommes d'infanterie, 700 à 800 de cavalerie. La petite frottée donnée, il commandait la retraite, marchant toujours le dernier; jamais il ne laissait un soldat derrière lui. Et toujours gracieux! quel joli soldat au champ d'honneur! Il se maintint pendant trois mois sans perdre de terrain.

Je reçus un jour la lettre suivante:

«Monsieur Coignet,

«Je vous envoie ci-joint un exemplaire du _Moniteur_ qui contient les dispositions prescrites par l'Empereur pour les équipages de l'armée. Le prince vice roi se propose de faire un ordre du jour à cet égard, mais en attendant vous devez vous occuper de prévenir les personnes qui ne peuvent plus avoir de voitures que le 15 de ce mois elles seront brûlées.

«_Signé: Le Général de division,

«Chef d'état-major du major général_,

«Cte MONTHYON.»

Je me rends chez mon général, et je dis: «Voilà un ordre sévère, mon général.--Je vais débarrasser l'armée de ses entraves. Pas de grâce pour personne! Je vous donnerai des gendarmes, et toutes les voitures qui n'auront pas de plaque, vous les ferez brûler. Je les tiens, ces pillards d'armée; je vais reprendre leurs chevaux volés et les remettre à notre artillerie.--Vous êtes le maître d'agir. Cette mission sera orageuse pour moi.--Je suis là pour vous seconder. Qu'ils viennent se plaindre! Je les recevrai. Laissez-leur les chevaux de bât; et le reste, vous le remettrez à l'artillerie. Allez! le prince compte sur vous.»

HUITIÈME CAHIER

JE SUIS NOMMÉ CAPITAINE.--CAMPAGNES DE 1813 ET DE 1814.--LES ADIEUX DE FONTAINEBLEAU.