Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 20

Chapter 203,715 wordsPublic domain

Le lendemain, on fit l'entrée de Smolensk (17 août au matin), mais on ne pouvait pénétrer dans cette ville; toute la grande rue était encore en feu de notre côté; les Russes, de l'autre côté sur des hauteurs, criblaient la ville d'obus et de boulets; elle était dans un état déplorable. On ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de l'après-midi; la bataille fut des plus sanglantes et ne cessa qu'à la fin du jour; la ville était en feu par la plus belle nuit du mois d'août. Pour y arriver, il fallait passer par un bas-fond et remonter jusqu'à une porte barricadée par des redoutes faites avec des sacs de sel; des milliers de sacs fermaient cette belle entrée; quant à la rue, on la traversait entre des fournaises; tous ces beaux magasins étaient en braise, surtout un entrepôt de sucre. On ne peut se figurer un pareil embrasement de feux de toutes couleurs. Il fallut tourner la ville pour se rendre maître des hauteurs; puis nous restâmes à Smolensk quelques jours. Pour sortir, il faut descendre une pente très rapide, traverser un pont et tourner de suite à droite. C'est le cas de dire que Smolensk nous coûta cher et aux Russes davantage; les pertes de part et d'autre furent considérables. De Smolensk à Moscou on compte 93 lieues, toujours dans de grandes forêts. C'est le 19 août qu'eut lieu le combat soutenu par le maréchal Ney à Valoutina, dans lequel le général Gudin fut frappé mortellement d'un boulet. Les Français et les Russes éprouvèrent dans cette affaire des pertes qui furent évaluées de chaque côté à plus de sept mille hommes; on peut dire que c'était une bataille et non un combat. L'Empereur reçut un courrier de cette affaire, et apprit que le maréchal Davoust avait dépassé la ligne de bataille de trois lieues; il avait franchi une forêt sans la fouiller et pouvait se faire couper par les Russes. L'Empereur le prévut et me fit partir pour le faire rétrograder. Arrivé près du maréchal, je lui remets mes dépêches; sur-le-champ il fait faire demi-tour à sa réserve, et donne des ordres de retraite à tout son corps, et me renvoie. Je trouve déjà sa division de réserve en colonnes serrées qui occupait toute la route dans le bois. Ne pouvant passer, je prends un chemin à gauche qui longeait la route, je vais au galop pour gagner le devant de la division en retraite et je tombe au milieu d'une colonne russe qui traversait ce chemin étroit. Voyant qu'elle était en déroute, je ne perds pas la carte, je me mets à crier d'une voix de Stentor: «En avant!» Et rebroussant chemin, je traverse ces fuyards épouvantés qui baissaient le dos en traversant le chemin, je finis par me dégager, et regagnant la grande route, je dis aux chefs de corps que les Russes étaient dans le bois.

Je rencontrai la garde en marche, partie de Smolensk le 25 août pour se rendre aux avant-postes; je trouvai l'Empereur et rendis compte de mon aventure. «As-tu vu le champ de bataille? demanda l'Empereur.--Non, Sire, mais la route est couverte de Russes et de beaucoup de Français.--Tu ne peux me suivre; tu partiras demain avec mes équipages pour me rejoindre.»

Il dit à son piqueur: «Recevez mon vieux grognard, il vous suivra.» Je fus bien traité, et le lendemain j'eus un cheval pour laisser reposer le mien; on rejoignit l'Empereur à marches forcées. En abandonnant une ville sur les bords de la Wiazma, le 29, les Russes mirent le feu aux magasins, et le quart de la ville fut la proie des flammes; ils continuèrent ainsi pendant 40 lieues, faisant brûler sans pitié leurs chaumières encombrées de leurs blessés, que nous trouvions réduits en charbons. Pas une baraque ne restait sur notre route; quant à leurs blessés, les amputations étaient bien faites, les bandes bien posées, mais ils les envoyaient ensuite dans l'autre monde, et s'ils n'avaient pas le temps de leur donner la sépulture, ils les laissaient en piles à nos regards. C'était un tableau déchirant. L'Empereur, après avoir consacré une partie de la journée du 6 septembre à reconnaître la position de l'ennemi, envoya des ordres pour la bataille qui devait se livrer le lendemain; elle est connue sous le nom de bataille de la Moscowa. Pour déboucher dans la plaine où étaient les Russes, il fallait sortir d'un bois. Dès le début, on trouvait à droite de la route, une grande redoute qui foudroyait tout ce qui débouchait; il fallut des efforts inouïs pour la prendre. Les cuirassiers l'enlevèrent, et alors les colonnes débordèrent dans la plaine. La grande réserve était placée à gauche de la grande route, et l'on ne pouvait découvrir les colonnes en bataille; ce n'étaient que des osiers en taillis, et des bouquets de bois. La nuit fut employée à se mettre en mesure; au petit jour, tous furent sur pied, et l'artillerie commença des deux côtés. L'Empereur fit faire un grand mouvement à sa réserve, et la fit passer à droite de la grande route, appuyée sur un profond ravin d'où il ne bougea pas de la journée. Il y avait là 20 à 25,000 hommes, l'élite de la France, tous en grande tenue. De temps en temps, en venait lui demander de faire donner la garde pour en finir, mais c'est en vain; il tint bon toute la journée. Nos troupes firent tous leurs efforts pour prendre les redoutes qui foudroyaient sur notre droite notre infanterie; elles étaient toujours repoussées, et de cette position dépendait la victoire. Voilà le général qui m'amène à l'Empereur: «Es-tu bien monté?--Oui, Sire.--Pars de suite porter cet ordre à Caulaincourt, tu le trouveras à droite le long d'un bois; tu apercevras des cuirassiers, c'est lui qui les commande. Ne reviens qu'après la fin.»

Arrivé près du général, je lui présente l'ordre; il lit et dit à son aide de camp: «Voilà l'ordre que j'attendais, faites sonner à cheval, faites venir les colonels à l'ordre!» Ils arrivèrent à cheval et formèrent le cercle; Caulaincourt leur lit l'ordre de prendre les redoutes et leur distribue les redoutes dont ils devaient s'emparer, disant: «Je me réserve la deuxième. Vous, officier d'état-major, suivez-moi, ne me perdez pas de vue.--Ça suffit, mon général.--Si je succombe, c'est vous, colonel, qui prendrez le commandement: il faut que ces redoutes soient enlevées à la première charge.» Puis, il dit aux colonels: «Vous m'entendez, allez prendre la tête de vos régiments. Les grenadiers nous attendent. Pas une minute à perdre! Au trot à mon commandement, et au galop dès qu'on sera à portée de fusil! Les grenadiers enfonceront les barrières.»

Les cuirassiers longèrent le bois, et fondirent sur les redoutes à l'opposé du front d'attaque pendant que les grenadiers arrivaient aux barrières. Cuirassiers et grenadiers français luttèrent pêle-mêle avec les Russes. Le brave Caulaincourt tomba raide mort près de moi. Je me rattachai au vieux colonel qui avait le commandement, et ne le perdis pas de vue. La charge terminée et les redoutes en notre pouvoir, le vieux colonel me dit: «Partez, dites à l'Empereur que la victoire est à nous. Je vais lui envoyer l'état-major pris dans les redoutes.»

Tous les efforts des Russes se portaient au secours de ces redoutes, mais le maréchal Ney les foudroyait sur leur droite. Parti au galop et traversant le champ de bataille, je voyais les boulets labourer le champ de bataille, et je ne croyais pas en sortir. Mettant pied à terre en arrivant près de l'Empereur et ôtant la mentonnière qui retenait mon chapeau, je vois qu'il lui manque la corne de derrière: «Eh bien, me dit-il, tu l'as échappé belle.--Je ne m'en suis pas aperçu; là-bas, les redoutes sont prises, le général Caulaincourt est mort.--Quelle perte!--On va vous amener beaucoup d'officiers.»

Tout le monde riait de mon chapeau avec une seule corne. Je n'en étais pas fier, car on rit de tout. L'Empereur demanda sa peau d'ours; comme il se trouvait sur la pente du ravin, il était couché et presque debout. Là vinrent les officiers pris dans les redoutes, escortés d'une compagnie de grenadiers. Ils furent mis sur un rang par ordre de grade. L'Empereur les passa en revue, et leur demanda si ses soldats leur avaient pris quelque chose; ils répondirent que pas un soldat ne les avait touchés. Un vieux grenadier de la compagnie sort du rang et dit en présentant son arme à l'Empereur: «C'est moi qui ai pris cet officier supérieur.» L'Empereur reçoit toutes les déclarations du grenadier et fait prendre son nom.

«Et ton capitaine, qu'a-t-il fait?--Il est entré le premier dans la troisième redoute.» L'Empereur lui dit: «Je te nomme chef de bataillon, et tes officiers auront la croix. Commandant ajoute-t-il, fais faire par le flanc droit, et partez au champ d'honneur.» On crie: «Vive l'Empereur!» et ils volèrent rejoindre leur aigle. Nous passâmes la nuit sur le champ de bataille, et le lendemain l'Empereur fit ramasser les blessés. Nous traversâmes le champ de bataille, cela faisait frémir; les fusils russes couvraient la terre; près de leurs grandes ambulances on voyait des piles de cadavres; les membres détachés du tronc étaient en tas. Murat les poursuivit si rapidement qu'ils brûlèrent tous leurs blessés; nous les trouvâmes tous en charbon; voilà le cas qu'ils font d'un soldat. L'Empereur quitta Mojaïsk dans l'après-midi du 12, et transporta son quartier général à Tartaki, petit village. Le comte Monthyon me fait demander: «Vous êtes bien heureux, me dit-il, l'Empereur vous désigne pour joindre le prince Murat qui entre demain à Moscou. Venez prendre les ordres de l'Empereur.»

Arrivé près de Sa Majesté: «Je t'ai désigné pour aller rejoindre Murat; tu prendras vingt gendarmes, et en arrivant au Kremlin, tu visiteras les caveaux; tu poseras les gendarmes aux issues du palais. Monthyon, donne-lui ton interprète, et mes dépêches pour Murat. Demain matin, tu partiras.»

Que j'étais fier d'une pareille mission! À dix heures, j'étais près du prince Murat; je lui remets mes dépêches: «Nous allons partir, me dit-il, vous me suivrez avec vos gendarmes.--Oui, mon prince.--Mais vous n'avez que la moitié d'un chapeau?--Ce sont les Russes qui en avaient besoin pour faire de l'amadou.» Il se mit à rire aux éclats: «Vous sortez de la garde?--Oui, mon prince, des grenadiers à pied.--Vous êtes un de nos vieux. Donnez l'ordre à vos gendarmes d'être à cheval à onze heures pour nous rendre au pont.»

On sort de la forêt. Une plaine aride et sablonneuse descend en pente assez rapide et fait face à un grand pont d'une longueur démesurée, bâti sur pilotis, sans eau; il ne sert qu'à la fonte des neiges. Arrivés près du pont, nous trouvons les autorités et un général russe qui présentèrent les clefs au prince; après les cérémonies d'usage, le prince donna une boîte enrichie de diamants au général russe, et nous entrâmes par une belle rue large et bien bâtie. Nous étions précédés de quatre pièces de canon, d'un bataillon et d'un piquet de cavalerie; tout le peuple était aux croisées pour nous voir passer; des dames nous présentaient des bouteilles, mais personne ne s'arrêtait. Nous avancions au petit pas; arrivés au bout de cette immense rue, on arrive au pied du Kremlin. Pour y monter, c'est rapide; c'est un château fort qui domine la ville, divisée en deux parties qui sont, on peut le dire, deux villes basses d'une grandeur immense. Sur le sommet, à droite, se trouve le beau palais des empereurs. Sur la place du Kremlin, à gauche, un grand arsenal; à droite, l'église qui est adossée au palais, et en face de cette place, un hôtel de ville magnifique. Comme nous détournions à droite, nous fûmes assaillis d'une grêle de balles parties des croisées de l'Arsenal. Nous fîmes demi-tour; les portes furent enfoncées; le rez-de-chaussée et le premier étaient remplis de soldats et de paysans ivres, il s'ensuivit un carnage; ceux qui échappèrent furent mis dans l'église. J'y perdis mon cheval. Après cette échauffourée, le prince Murat continua sa marche, descendit dans la ville basse pour sortir de la ville et se porter sur la route de Kalouga.

Je quittai le prince au Kremlin pour aller remplir ma mission; mon interprète me mène près des magistrats pour faire loger mes gendarmes et me faire ensuite introduire dans le palais. L'interprète leur en dit trop sur mon compte, car ils me firent donner de suite des rafraîchissements, et c'est là que je pris pour la première fois du thé au rhum. Un logement me fut donné chez un général russe, ainsi qu'à quatre gendarmes et à l'interprète. Je me fais accompagner des gardes pour visiter les souterrains, et je remonte au palais; il y avait de quoi se perdre. Je plaçai mes gendarmes et leur fis donner des vivres par ces messieurs qui m'avaient bien reçu. Je fus invité dans une tabagie avec mon guide. Je ne sais si mon chapeau à une corne leur faisait de l'effet, mais ils auraient bien voulu le toucher, et ils jetaient tous des regards dessus.

Je revins près du tombeau des czars. Quelle est ma surprise de voir au pied de ce gigantesque monument une cloche d'une hauteur démesurée; elle s'est enfouie, dit-on, en tombant du haut de la charpente. On a décoré le tour de cette cloche pour la faire voir comme un monument extraordinaire; elle est entourée de briques disposées de manière à pouvoir la voir. J'ai monté dans le tombeau des empereurs; j'ai vu la cloche qui remplace celle dont j'ai parlé; elle est aussi monstrueuse, le battant est un morceau sans pareil; des milliers de noms sont inscrits sur cette cloche. Une belle rue, partant du Kremlin, aboutit sur un beau boulevard; de riches palais en font le tour. Cette partie ne fut pas incendiée et devint notre refuge.

Lorsque j'eus rempli la mission qui m'était confiée, j'attendis l'Empereur, mais en vain; il ne vint pas. Il avait établi son quartier général dans le faubourg; la garde vint s'emparer du palais et relever mes quatre gendarmes. Passant sur la place du Kremlin, je trouve des soldats chargés de fourrures et de peaux d'ours; je les arrête et marchande leurs belles pelisses: «Combien celle-ci?--40 francs.» Elles étaient en zibeline. Je m'en empare et lui donne le prix convenu: «Et cette peau d'ours?--40 francs.--Les voilà.»

Quelle bonne rencontre que ces deux objets d'un prix inestimable pour moi! Je partis avec mes gendarmes chez mon général russe. L'Empereur fut forcé dans la nuit de quitter son quartier général du faubourg pour venir habiter le Kremlin par suite de l'incendie qui se manifestait dans les deux parties des villes basses; il fallait un monde considérable pour pouvoir mettre le feu dans tous les quartiers à la fois. On dit que tous les galériens étaient du nombre, ils avaient chacun leur rue, et sortant d'une maison, ils mettaient le feu dans l'autre. Nous fûmes obligés de nous sauver sur des places immenses et des jardins considérables. Il en fut arrêté 700, mèche à la main, qui furent conduits dans les souterrains du Kremlin. Cet incendie était effroyable par un vent qui enlevait les tôles des palais et des églises; tout le peuple et les troupes se trouvaient sous le feu. Le vent était terrible, les tôles volaient dans les airs à deux lieues. Il y avait à Moscou 800 pompes, mais on les avait emmenées.

À onze heures du soir, nous entendîmes crier dans les jardins; c'étaient nos soldats qui dévalisaient les dames de leurs châles et de leurs boucles d'oreilles; nous courûmes faire cesser ce pillage. On pouvait voir de deux à trois mille femmes, en groupes, avec leurs enfants sur les bras, qui contemplaient les horreurs de l'incendie, et je puis dire que je ne leur vis pas verser une larme. L'Empereur fut forcé de s'éloigner le 16 au soir pour aller s'établir, à une lieue de Moscou, au château de Pétrowskoï; l'armée sortit aussi de la ville qui resta livrée sans défense au pillage et à l'incendie. L'Empereur séjourna quatre jours à Pétrowskoï pour y attendre la fin de l'embrasement de Moscou; il y rentra donc le 20 septembre et alla de nouveau habiter le Kremlin qui fut préservé du feu. Le grand état-major était établi au Kremlin, et le petit état-major, dont je faisais partie, était près des remparts, à peu de distance du Kremlin. Je fus employé comme adjoint, avec deux camarades, auprès d'un colonel d'état-major pour l'évacuation des hôpitaux. Nous étions logés chez une princesse, tous les quatre avec nos chevaux et nos domestiques; le colonel en avait trois pour lui seul, et il savait les employer. Il nous envoyait dans les hôpitaux pour faire évacuer les malades, mais lui jamais. Il restait pour faire ses affaires; il partait le soir avec ses trois domestiques munis de bougies; il savait que les tableaux des églises sont en relief sur une plaque d'argent; il les faisait décrocher pour en prendre la feuille en argent, mettait tous les saints et saintes dans le creuset, et en faisait des lingots; il vendait ses vols aux juifs pour des billets de banque. C'était un homme dur, à figure ingrate.

Nous avions des milliers de bouteilles de bordeaux, des vins de Champagne, des milliers de sucre et de cassonade. Tous les soirs, la vieille princesse nous faisait porter quatre bouteilles de bon vin et du sucre (ses caves étaient pleines de tonneaux); elle venait souvent nous visiter; aussi sa maison fut respectée; elle parlait bon français. Un soir, le colonel nous fit voir ses emplettes ou des vols, car il était toujours en route avec ses trois domestiques; il nous fit voir de belles fourrures en renard de Sibérie. J'eus l'imprudence de lui montrer la mienne, et il exigea de moi de la changer pour une de renard de Sibérie; la mienne était de zibeline, mais il fallut céder. Je craignais sa vengeance. Il eut la barbarie de m'en dépouiller pour la vendre au prince Murat trois mille francs. Ce pillard d'églises déshonorait le nom français; aussi je l'ai vu près de Vilna tomber raide mort gelé! Dieu l'a puni, et ses domestiques sautèrent sur lui pour le dévaliser.

Tous les hôpitaux de Moscou sont sous voûtes rondes; Russes et Français mouraient dans ces lieux infects; tous les matins, on en chargeait des voitures et il fallait présider à cet enlèvement, faire renverser ces charrettes dans des trous de 20 pieds de profondeur. On ne peut se faire une idée de pareils tableaux. Après l'incendie, on fit faire un relevé des maisons brûlées; le chiffre montait à dix mille, et les palais et églises, à plus de cinq cents. Il ne restait que les cheminées et les poêles qui sont très grands; c'était comme une forêt coupée; il ne reste que les baliveaux. On pouvait y mettre la charrue, car il n'y avait pas une pierre en fondation.

Les palais occupaient la moitié de la ville avec des parcs, des ruisseaux, des serres considérables qui contenaient des arbres à haute tige et des fruits en hiver; c'était le luxe de Moscou. Quant aux pertes, personne ne put les calculer; personne ne peut voir de plus tristes tableaux.

Mon pénible service terminé, j'eus quelques jours de repos. Mon général me dit: «Je vous attache près de moi; vous ne me quitterez plus, vous mangerez à ma table. Vous avez souffert dans l'emploi de l'évacuation des hôpitaux. Reposez-vous!» Je fus heureux d'être sous un pareil général; je n'avais que le souci d'approvisionner nos chevaux et de me mettre à table.

Mon général avait douze couverts, et comme son aide de camp était un peu paresseux, je lui dis: «Ne vous tourmentez plus, je veillerai.» Aussi, tout arrivait à la maison; nous avions des provisions pour passer l'hiver, nous et nos chevaux. Je n'étais pas non plus exempt de service pour porter les dépêches à mon tour. L'Empereur passait des revues tous les jours; il faisait enlever des trophées de Moscou et la croix du tombeau des czars. Il fallait voir cette charpente pour descendre la croix; les hommes paraissaient des nains. Cette croix avait 30 pieds de hauteur, elle était massive en argent. Tous les trophées étant chargés dans de grands fourgons ils furent remis au général Claparède avec un bataillon d'escorte, et il partit des premiers lors de la retraite. Les juifs dénoncèrent à nos soldats des cachettes enfouies; leur cupidité fit des torts considérables à des malheureux. Personne dans l'armée ne fit cesser ce brigandage. C'était déplorable à voir.

Je fus envoyé pour porter des ordres au prince Murat, dans un village, à 18 ou 20 lieues de Moscou. Je tombe dans une déroute de cavalerie; les nôtres, montés à poil nu, avaient été surpris au pansement de leurs chevaux. Je ne pus voir le prince Murat; il s'était sauvé en chemise. C'était pitié de voir ces beaux cavaliers se sauver. Je demandai le prince: «Il est pris, me disaient-ils; ils l'ont pris au lit.» Et je ne pouvais rien savoir. L'Empereur le sut de suite par les aides de camp de Nansouty, et, arrivant de cette pénible mission, je trouvai l'armée en route pour venir au secours de Murat. J'étais moitié mort, et mon cheval ne pouvait plus marcher, heureusement mon domestique s'en était procuré deux bons, et je fus remonté. Le 24 octobre, l'Empereur assiste à la bataille de Malojaroslawetz. Nous arrivâmes le 26 octobre sur les hauteurs de la Luja. L'Empereur, de la Luja, rétrograda sur Borowsk. Il avait donné l'ordre, pour le 23, de faire partir de Moscou sa maison, tous ses bureaux, et de rejoindre à Mojaïsk. On ne peut se faire une idée de la rapidité de l'exécution des ordres; les préparatifs furent terminés dans trois heures. Nous arrivâmes chez notre princesse; là nous trouvâmes de bons chevaux qu'on avait cachés dans une cave. Nous en fîmes monter deux superbes, et ils furent attelés de suite à un beau carrosse. Durant cette opération, je préparais des provisions; d'abord dix pains de sucre, une boîte de thé considérable, des tasses superbes, et une chaudière pour faire fondre le sucre. Il y avait des provisions plein le carrosse.

À trois heures nous sortîmes de Moscou. Il n'était pas possible d'avancer; la route était encombrée de carrosses, et tous les pillards de l'armée en avaient en profusion. À trois lieues de Moscou, une détonation se fit entendre; la secousse fut si terrible que la terre fit un mouvement sous nos pieds. On dit qu'il y avait 60 tonneaux de poudre sous le Kremlin, avec sept traînées de poudre et des artifices plantés sur les tonneaux. Nos 700 brigands, pris mèche à la main, subirent leur sort. C'étaient tous des galériens.