Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 2

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Pour en revenir à notre point de départ, faisons observer que si une discipline étroite semble n'avoir jamais réglé les troupes, même dans la garde (comme on le voit par l'épisode bachique de son séjour d'Ay{178}, et par les facéties lancées au capitaine Renard sur le champ de bataille d'Austerlitz{475}), elles se dévouent aux chefs qui payent de leurs personnes. On fait alors plus que respecter le commandement, on le seconde avec une intelligence, une affection et un élan{113, 114, 176, 193, 301} qui ne se rencontrent pas chez des soldats mieux assujettis à l'obéissance. Chez nous, on n'arrive à rien par la raideur[4]. Il faut que le plus petit officier sache prendre son monde et s'en faire apprécier. Alors la troupe devient un instrument merveilleux pour la _main de fer gantée de velours_, qui est chez nous l'expression convenue pour désigner les aptitudes du parfait commandement.

C'est pourquoi vous voyez dans notre livre les officiers s'inquiéter constamment de leurs hommes, faire acte de fraternité et de persuasion. C'est ainsi qu'au mont Saint-Bernard, ils déchirent leurs bottes et leurs vêtements en s'attelant à l'artillerie, comme les simples soldats{87}. Aux heures critiques, ils ne négligeront point de les encourager{92-94}; et si l'un d'eux fait une belle action, ils iront l'embrasser de bon coeur, lui serreront la main, lui donneront le bras en causant{96-99}. Cette aménité ne les empêche pas de se risquer les premiers au péril. À Marengo, à Essling, des généraux vont placer eux-mêmes en tirailleurs des fantassins ralliés{103, 249}. À Essling encore, au moment où la canonnade couche par terre la moitié de la garde impassible, Dorsenne renversé par l'explosion d'un obus, se relève aussitôt «comme un beau guerrier», criant: «Soldats, votre général n'a point de mal. Comptez sur lui! Il saura mourir à son poste{247}.» Quelques jours après, à Wagram, un colonel d'artillerie, blessé le matin, ne se laisse emporter à l'ambulance que le soir, après la bataille. Celui-là dirigeait le feu d'une batterie de cinquante canons; il n'avait pu se relever comme Dorsenne, dit Coignet, mais «sur son séant, il commandait{255}».--Cinq mots superbes qui valent un tableau de maître.

A Kowno, Coignet voit de ses propres yeux le maréchal Ney saisir un fusil et s'élancer contre l'ennemi avec cinq hommes{342}; à Dresde, le capitaine Gagnard arrive seul sur une redoute{354}, et avec une tranquillité telle que l'ennemi le laisse ouvrir la barrière. A Brienne, le prince Berthier charge quatre cosaques et reprend une pièce d'artillerie{371}. A Montereau, le maréchal Lefebvre s'élance au galop sur un pont coupé et sabre une arrière-garde sans autre suite que les officiers de l'état-major impérial{274}. «L'écume sortait de la bouche du maréchal, tant il frappait.»

Quand ils avaient des exemples de cette taille, croyez que nos soldats ne restaient pas en arrière; ils eussent rougi de le céder à leurs officiers. C'est ainsi qu'un petit voltigeur resté seul au Mincio suffit pour ramener au feu sa division en retraite{121}. Les grenadiers d'Essling et de Wagram se disputent l'honneur de marcher à la mort comme canonniers volontaires{247, 254}. Il faut aussi lire l'histoire de ce mameluck s'élançant une dernière fois dans la mêlée d'Austerlitz pour y conquérir son troisième étendard, et ne reparaissant plus{473}. N'oublions pas ce fourrier qui perd sa jambe à Eylau, et marche seul à l'ambulance, avec deux fusils pour béquilles, en disant: «J'ai trois paires de bottes à Courbevoie; j'en ai pour longtemps{201}» Nous tombons ici dans la facétie, mais à des heures où les plus gais ne rient plus, la facétie devient un héroïsme dont l'effet est certain sur des Français.

* * * * *

On a fait bien des études sur Napoléon; je n'en connais pas une où l'homme soit mieux représenté dans sa vie de combat, dans son étroite intimité avec les soldats qui l'aidèrent à se faire un nom.

Des plus grandes opérations, nous le voyons descendre aux plus minces; il se dérangera pour aller prendre cent nageurs à la caserne de Courbevoie et leur faire traverser la Seine au pont de Neuilly{225}, il confère avec les pointeurs{163, 356}; il s'assure de tous les détails d'instruction militaire{280}, faisant manoeuvrer devant lui un simple peloton de vélites{290}, reprenant au besoin le sous-officier qui récite mal sa théorie{280}, annonçant lui-même un exercice à feu{230}, recrutant à la volée un bel homme pour tambour-major{470}, arrivant dans les chambres d'une caserne à l'heure où les soldats sont couchés, et examinant leur literie{142}.

Passer une revue est un devoir qu'il ne néglige jamais. Je ne parle pas seulement des grandes revues qu'il maintient par tous les temps, faisant imperturbablement manoeuvrer des soldats qui ne se plaignent pas de voir l'eau remplir leurs canons de fusil en remarquant «l'eau qui ruisselle le long de ses cuisses et les ailes détrempées de son chapeau qui retombent sur ses épaules{161}». Mais il n'est pas une parade sans qu'il fasse manoeuvrer chaque régiment avant le défilé{258}. En campagne, il examine de même les sous-officiers promus officiers, et règle au besoin leur destination{298}. Dès qu'un soldat présente les armes, il s'arrête et lui parle{144, 320}. A l'approche du combat, il ne négligera point la visite des avant-postes{173, 185}, et en dehors des proclamations officielles, il saura enlever son monde par de courtes harangues{366}. On le voit surtout à Brienne, quand il se place devant le front des troupes en s'écriant: «Soldats, je suis aujourd'hui votre colonel, je marche à votre tête{371}.»

Qu'un officier revienne de mission, il l'interroge après son chef d'état-major, ne négligeant pas de régler ses frais de route et sur l'heure, que le temps presse ou non{337, 314}. Il veut voir les combattants qui ont accompli des actions d'éclat{98}, et fait aussitôt leurs promotions sur le champ de bataille{320, 355}. A certains moments décisifs, nous le voyons donner directement ses ordres à un capitaine d'infanterie ou d'artillerie{354, 377}. De même, par tous les temps, et à toute heure, il passera la revue des officiers prisonniers, leur demandant si on leur a pris quelque chose{320, 333}. Que ses soldats arrivent fourbus par des marches forcées, il paraîtra s'indigner contre des ordres outrepassés, les entourera de soins, surveillant la distribution des cordiaux qui peuvent les rétablir{241}; il assiste du reste volontiers au repas du soldat, et ne dédaigne pas de présider à la distribution d'une douzaine de porcs pris à la course{172}. A l'occasion, il demande une pomme de terre et une bûche par escouade{200}, ayant soin de faire cuire sa ration lui-même au feu de son bivac, toujours placé bien en vue de l'armée{475}.

Il a soin de régler lui-même les petites querelles de son état-major, après confrontation des parties{365}. Si un beau coup de sabre est donné devant lui, il en fera son compliment nuancé parfois de petites taquineries{368-397}. Et cela sur un ton familier qui honore, avec des tutoiements qui enorgueillissent. Qui voudra se rendre compte du prestige exercé, devra se reporter aux renvois que nous avons multipliés pour mieux appuyer nos affirmations; ils en disent long sur l'ascendant de l'homme et sur les soins infinis qu'il prenait pour le maintenir. Ascendant si complet qu'il pouvait sacrifier de parti pris ses officiers, et s'étonner librement devant eux de voir que la mort n'en eût pas voulu{336}. «Il eut beau faire, dit Coignet, je rentrais toujours et j'étais payé d'un regard gracieux, qu'il savait jeter à la dérobée{345}.»

A la vérité, pour son maître, le pauvre Coignet n'était bon qu'à tuer. Il le comprend et il avoue n'en adorer que plus son dieu[5]: «Je l'aimais de toute mon âme, mais j'avais le frisson quand je lui parlais{345}.» Il est vrai que des frissons d'un autre genre courent en 1813 au grand état major impérial où on _blasphème_ (le mot est de Coignet) en disant: «L'Empereur est un ... qui nous fera tous périr{357}.» A Dresde, en 1813, notre héros lui-même hasarde respectueusement que l'Empereur devrait se replier sur le Rhin, mais c'est la seule note dissonante dans une admiration perpétuelle, et il s'en excuse. Elle fait comprendre tout ce qu'avait d'émouvant ce dernier baiser à l'aigle, dans la grande cour de Fontainebleau{379}. Le second départ, à Laon, est loin d'avoir un tel caractère{407}.

* * * * *

Ceux qui tiennent pour dangereuse la légende napoléonienne trouveront peut-être que j'y suis revenu avec trop de complaisance. Mais en histoire comme en autre chose, j'estime qu'on gagne à ne rien oublier, surtout quand il s'agit d'un tel capitaine. Appliquons-nous plutôt à le bien connaître, à voir comment il a pu surexciter tous les éléments guerriers de la nation. On peut en tirer un double enseignement: l'un professionnel, bon à méditer pour les patriotes que préoccupe le relèvement de notre esprit militaire; l'autre, non moins utile, montre les dangers du culte d'un seul homme substitué au culte de la patrie. C'est pourquoi on ne saurait proscrire ni le nom de Napoléon, ni celui de Bonaparte. La leçon qui se dégage de ses revers serait perdue si on oubliait sa gloire qui est aussi la nôtre. Plus grand fut le succès, plus dure reste la chute qui nous laisse, au bout de soixante-dix ans, doublement mutilés.

On a dit que les proverbes étaient la sagesse des nations. Cela nous paraît surtout vrai pour celui qui dit: _En toute chose, il faut considérer la fin_. Quand on l'applique à l'histoire du premier Empire, il n'est pas difficile de s'apercevoir que les entrées triomphales à Vienne et à Berlin n'ont point empêché la France de perdre deux petites places appelées Sarrelouis et Landau. La domination d'un grand homme de guerre ne nous a pas même laissé les frontières conservées par le faible Louis XVI.

Puisse la France ne plus associer sa fortune à celle des beaux joueurs dont la devise est «tout ou rien!» En attendant, gardons-nous d'effacer, même au coin d'une rue, le souvenir de leurs parties périlleuses. Il doit rester, au contraire, comme une leçon éternelle.

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On prétend que la vanité est notre défaut national. Pourtant, on ne nous voit point, comme d'autres peuples réputés plus sages, célébrer obstinément de glorieux anniversaires. Puisque nous épargnons nos souvenirs aux voisins, sachons du moins profiter des leurs à notre manière. Pensons à Waterloo en même temps que les Anglais, à Sedan en même temps que les Prussiens, aux Vêpres Siciliennes en même temps que l'Italie. Il est des rappels d'autant plus salutaires qu'ils sont pleins d'amertume, car, dans l'hygiène des peuples comme dans celle des individus, les amers peuvent être de grands préservatifs.

C'est ce que nos pères appelaient «l'école de l'adversité». Coignet n'en connut pas d'autre, et il en sortit l'homme fortement trempé que nous allons connaître.

22 septembre 1882.

LORÉDAN LARCHEY.

TABLE DES MATIÈRES

_Premier cahier:_ Mon enfance.--Je suis tour à tour berger; charretier; garçon d'écurie; homme de confiance chez M. Potier, marchand de chevaux.

_Deuxième cahier:_ Ma vie militaire.--On m'incorpore dans le bataillon de Seine-et-Marne.--Le 18 brumaire.--Départ pour l'Italie.--Passage du Saint-Bernard.--Combat de Montebello.

_Troisième cahier:_ Bataille de Marengo.--Dans les États de Venise.--En Espagne.--Je suis sapeur.--En garnison au Mans.--J'arrive à Paris dans la garde.

_Quatrième cahier:_ Je suis décoré.--Empoisonné par un agent royaliste.--En congé au pays.--Le camp de Boulogne.--Première campagne d'Autriche.--Austerlitz.

_Cinquième cahier:_ Campagne de Prusse: Iéna.--À Berlin.--En Pologne.--Eylau.--Entrevue de Tilsitt.--Je suis caporal.--Guerre d'Espagne.--À Madrid.--Deuxième campagne d'Autriche.--Je suis sergent.--Essling et Wagram.

_Sixième cahier:_ Rentrée en France.--Une bonne fortune.--Fêtes du mariage impérial.--On me nomme instructeur; chef d'ordinaire; vaguemestre.

_Septième cahier:_ Campagne de Russie.--Je passe lieutenant à l'état-major général.--À Moscou.--La retraite.--Rentrée à Koenigsberg.

_Huitième cahier:_ Campagne d'Allemagne.--Je suis promu capitaine-vaguemestre du quartier général.--Batailles de Dresde et Leipzig.--Hanau.--L'invasion.--Visite à Coulommiers (Additions).

_Neuvième cahier:_ En demi-solde à Auxerre.--Les Cent jours.--Waterloo.--Rentrée à Auxerre.--Mon mariage.--Liquidation de ma retraite.--La garde nationale me prend pour porte-drapeau.--Le duc d'Orléans rétablit ma nomination d'officier de la Légion d'honneur.--Pourquoi j'écris mes mémoires.

Additions, et pièces justificatives.

PREMIER CAHIER

MON ENFANCE.--JE SUIS TOUR À TOUR BERGER, CHARRETIER, GARÇON D'ÉCURIE, HOMME DE CONFIANCE CHEZ UN MARCHAND DE CHEVAUX.

Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de l'Yonne, en 1776, le 16 août, d'un père qui pouvait élever ses enfants avec de la fortune[6].

Mon père eut trois femmes: la première a laissé deux filles; de la seconde, il lui est resté quatre enfants (une fille et trois garçons). Le plus jeune avait six ans, ma soeur sept ans, moi huit, et mon frère aîné neuf ans lorsque nous eûmes le malheur de perdre cette mère chérie. Mon père s'est remarié une troisième fois; il épousa sa servante qui lui donna sept enfants.

Je fais le portrait de mon père: il était aimable, sobre, n'aimant que la chasse, la pêche et les procès; enfin c'était le coq de toutes les filles et femmes de toutes classes. En dehors de ses trois femmes, il lui a été reconnu vingt-huit garçons et quatre filles, ce qui fait trente deux. Je crois que c'est suffisant.

Je suis, comme j'ai dit, de la seconde femme; la troisième était notre servante. Elle avait dix-huit ans; on l'appelait _la belle_; aussi, au bout de quinze jours, elle se trouvait enceinte et par conséquent maîtresse de la maison. Vous pensez bien que cette marâtre prit toute l'autorité.

Voyez ces pauvres petits orphelins battus nuit et jour! Elle nous serrait le cou pour nous donner de la mine[7]. Cette vie durait depuis deux mois lorsque mon père l'épousa. Ce fut bien le reste.

Tous les jours le père revenait de la chasse. «Ma mie, disait-il, et les enfants?--Ils sont couchés», répondait la marâtre.

Et tous les jours la même chose... Jamais nous ne voyions notre père; elle prenait toutes ses mesures pour éviter que nous puissions nous plaindre. Cependant sa vigilance fut bien déçue lorsqu'un matin nous trouvant en présence de mon père moi et mon frère, les larmes sur nos figures: «Qu'avez-vous? demanda-t-il.--Nous mourons de faim; elle nous bat tous les jours.--Allons! rentrez, je vais voir cela.»

Mais cette dénonciation fut terrible. Les coups de bâton ne se faisaient pas attendre, et le pain était retranché. Enfin, ne pouvant plus tenir, mon frère, l'aîné, me prit par la main et me dit: «Si tu veux, nous partirons. Prenons chacun une chemise, et nous ne dirons adieu à personne.»

De bon matin en route, nous arrivâmes à Étais, à une heure de nos pénates. C'était le jour d'une foire; mon frère met un bouquet de chêne sur mon petit chapeau, et voilà qu'il me loue pour garder les moutons. Je gagnais vingt-quatre francs par an et une paire de sabots.

J'arrive dans le village qui se nomme Charnois, il est entouré de bois. C'est moi qui servais de chien à la bergère.

«Passe par là!» me disait cette fille. Comme je longeais le bois, en détournant mes chèvres[8], il sort un gros loup qui refoule mes moutons et qui se charge d'un des plus beaux du troupeau. Moi, je ne connaissais pas cette bête; la bergère se lamentait et me disait de courir. Enfin, j'arrive au lieu de la scène: le loup ne pouvait pas mettre le mouton sur son dos, j'ai le temps de prendre le mouton par les pattes de derrière. Et le loup de tirer de son côté, et moi du mien.

Mais la Providence vient à mon secours; deux énormes chiens, qui avaient des colliers de fer, tombent comme la foudre, et dans un moment le loup est étranglé. Jugez de ma joie d'avoir mon mouton, et ce monstre qui gisait sur le carreau!

Enfin je servis de chien à la bergère pendant un an. C'était moi qui ramassais les _miches_ de la semaine. De là, je pars pour la foire d'Entrains. Je suis loué pour trente francs, une blouse, une paire de sabots, au village des Bardins, près de Menou, chez deux vieux propriétaires qui exploitaient des bois sur les ports, et qui gagnaient de douze à quinze cents francs avec mes deux bras.

Il y avait douze bêtes à cornes, dont six boeufs. L'hiver, je battais à la grange, et couchais sur la paille. La vermine s'était emparée de moi; j'étais dans la misère la plus complète.

Le 1er mai, je partais avec mes trois voitures pour mener de la moulée sur les ports, et de là au pâturage. Tous les soirs, je voyais mon maître apporter ma _miche_ pour mes vingt-quatre heures, qui consistait en une omelette de deux oeufs cuite avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Je ne rentrais à la maison que le jour de la Saint-Martin, où l'on me faisait l'honneur de me donner un morceau de salé.

En belle saison, je couchais dans les beaux bois de Mme de Damas. J'avais mon favori, c'était le plus doux de mes six boeufs. Aussitôt était-il couché, que j'étais vers mon camarade; je commençais par ôter mes sabots et fourrer mes pieds dans ses jambes de derrière, et ma tête sur son cou.

Mais, vers deux heures du matin, mes six boeufs se levaient sans bruit, et mon camarade se levait sans que je le sentisse. Alors le pauvre pâtre restait sur la place, ne sachant de quel côté trouver mes boeufs, dans l'obscurité. Je remettais mes sabots, et je prêtais l'oreille. Je m'acheminais du côté des jeunes bois, en rencontrant des ronces qui me faisaient ruisseler le sang dans mes sabots; je pleurais, car mes cous-de-pied étaient fendus jusqu'aux nerfs.

Souvent je rencontrais des loups sur mon passage, avec des prunelles qui brillaient comme des chandelles, mais le courage ne m'a jamais abandonné.

Enfin, retrouvant mes six boeufs, je faisais le signe de croix. Combien j'étais heureux! Je ramenais mes déserteurs vers mes trois voitures qui étaient chargées de moulée, et là j'attendais mon maître pour les atteler et partir sur le port. De là, je revenais au pâturage; le maître me laissait là le soir. Je recevais ma miche et toujours les deux oeufs cuits avec des poireaux et de l'huile de chènevis. Et tous les jours la même chose pendant trois ans; la marmite était renversée sous la maie[9]. Mais le plus pénible, c'était la vermine qui s'était emparée de moi.

Ne pouvant plus tenir, malgré toutes les instances possibles, je quittai le village. Je reviens sur mon _lancé_[10] pour voir si l'on me reconnaîtrait, mais personne ne pensait à l'enfant perdu. Cela faisait quatre ans d'absence; je n'étais plus reconnaissable.

J'arrive le dimanche; je vais voir ces belles fontaines[11] qui coulent auprès du jardin de mon père. Je me mets à pleurer, mais étant plus fort que l'adversité, je prends mon parti. Je me débarbouille dans cette eau limpide, au lieu où naguère je me promenais avec mes frères et ma soeur.

Enfin, la messe sonne. Je m'approche près de l'église, mon petit mouchoir à la main, car j'avais le coeur bien gros. Mais je tiens bon; je vais à la messe; je me mets à genoux. Je fais ma petite prière, regardant en dessous. Personne ne faisait attention à moi. Cependant j'entends une femme qui dit: «Voilà un petit Morvandiau qui prie le bon Dieu de bon coeur.» J'étais si bien déguisé que personne ne me reconnut; mais moi ce n'était pas la même chose. Je ne parle à personne; la messe finie, je sors de l'église. J'avais bien vu mon père qui chantait au lutrin; il ne se doutait pas qu'il y avait près de lui un de ses enfants qu'il avait abandonné.

J'avais fait trois lieues, et j'avais grand besoin de manger à ma sortie de la messe. Je me dirige chez ma soeur du premier lit, qui tenait une auberge; je lui demande à manger.

«Que veux-tu, mon garçon, à dîner?

--Madame, une demi-bouteille et un peu de viande et du pain, s'il vous plaît.»

On me sert un morceau de ragoût, je mange comme un ogre; je me mets dans un coin pour voir tout le monde qui venait des campagnes faire comme moi. Enfin, mon dîner fini, je demande: «Combien vous dois-je, madame?--Quinze sous, mon garçon.--Les voilà, madame.--Tu es du Morvan, mon petit?--Oui, madame. Je viens pour tâcher de trouver une place.»

Elle appelle son mari. «Granger, dit-elle, voilà un petit garçon qui demande à se louer.--Quel âge as-tu?--Douze ans, monsieur.--De quel pays es-tu?--De Menou.--Ah, tu es du Morvan.--Oui, monsieur.--Sais-tu battre à la grange?--Oui, monsieur.--As-tu déjà servi?--Quatre ans, monsieur.--Combien veux-tu gagner par an?--Monsieur, dans mon pays, on gagne du grain et de l'argent.--Eh bien! si tu veux, tu resteras ici, tu seras garçon d'écurie; tous les profits seront pour toi. Tu es accoutumé à coucher à la paille?--Oui, monsieur.--Si je suis content de toi, je te donnerai un louis par an.--Ça suffit, je reste. Alors, je ne paye pas mon dîner.--Non, me dit-il; je vais te mettre à la besogne.»

Il me mène dans son jardin, que je connaissais avant lui, et où j'avais fait toutes mes petites fredaines d'enfant. J'étais l'enfant le plus turbulent de l'endroit; aussi mes camarades me couraient à coups de pierres, ils m'appelaient le _poil rouge_; j'étais toujours le plus fort, ne craignant pas les coups; notre belle-mère nous y avait accoutumés[12].

Mon beau-frère me mène donc dans son jardin, me donne une bêche. Je travaille un quart d'heure; il me dit: «Ça suffit, c'est bien. On ne travaille pas le dimanche.--Eh bien! dit ma soeur, que va-t-il faire?--Il servira à la table; viens chercher du vin à la cave.»

Je prends un panier de bouteilles, et je sers tout le monde. Je courais comme un perdreau.

Le soir, on me donne du pain et du fromage. À dix heures, mon beau-frère me mène à la grange pour me coucher et me dit: «Il faut se lever du matin pour battre la fournée, et puis nettoyer l'écurie bien propre.--Soyez tranquille, tout cela sera fait.»

Je dis à mon maître bonsoir, et je me fourre dans la paille. Jugez si j'ai pleuré! Je puis dire que si l'on m'avait regardé, l'on m'aurait vu les yeux rouges comme un lapin, tellement j'étais chagrin en me voyant chez ma soeur et surtout son domestique, et à la porte de mon père.

Je n'eus pas de peine à me réveiller. Comme je n'avais qu'à sortir de mon trou et secouer mes oreilles, je me mets à battre le blé pour faire la fournée à huit heures. Je passe à l'écurie et je mets tout en ordre, et à neuf heures je vois paraître mon maître. «Eh bien, Jean, comment va la besogne?--Mais, monsieur, pas mal.--Voyons la grange. Ce que tu as fait, dit-il, c'est bien travaillé. Ces bottes de paille sont bien faites.--Mais, monsieur, à Menou je battais tout l'hiver.--Allons, mon garçon, viens déjeuner.»

Enfin, le coeur gros, je vais chez cette soeur que ma mère avait élevée comme son enfant. J'ôte mon chapeau. «Ma femme, dit-il, voilà un petit garçon qui travaille bien, il faut lui donner à déjeuner.»

On me donne du pain et du fromage et un verre de vin. Mon beau-frère dit: «Il faut lui faire de la soupe.--Eh bien! demain; je me suis levée trop tard.»

Le lendemain, je me mis à l'ouvrage, et à l'heure je fus manger. Ah! pour le coup, je trouvai une soupe à l'oignon et du fromage, et mon verre de vin. «Ne sois pas honteux, mon garçon, dit-il. Tu vas aller au jardin bêcher.--Oui, monsieur.»