Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 19
Après un peu de repos, l'armée se porta en avant dans des forêts immenses qu'il fallut fouiller, par crainte de quelques embûches de l'ennemi. Une armée n'y peut marcher qu'à pas comptés, pour n'être pas coupée. Avant son départ, l'Empereur fit partir les chasseurs de sa garde, et nous restâmes près de lui. Le 13 juillet, il donna l'ordre de lui présenter 22 sous-officiers pour passer lieutenants dans la ligne. Comme les chasseurs étaient partis, toutes les promotions tombèrent sur nous; il fallait se trouver sur la place à deux heures pour être présenté à l'Empereur. À midi, je me trouvai sur la place revenant avec mon paquet de lettres sous le bras pour les distribuer. Le major Belcourt me prit par le bras, et me serrant fortement: «Mon brave, vous passerez aujourd'hui lieutenant dans la ligne.--Je vous remercie, je ne veux pas retourner dans la ligne.--Je vous dis, moi, que vous porterez aujourd'hui des épaulettes de lieutenant. Je vous donne ma parole que si l'Empereur vous fait passer dans la ligne, je vous fais revenir dans la garde. Ainsi, pas de réplique! à deux heures sur la place, sans manquer!--Eh bien, je m'y trouverai.--J'y serai avant vous.--Ça suffit, mon capitaine.»
À deux heures, l'Empereur arrive nous passer en revue; nous étions tous les 22 sur un rang. Commençant par la droite, regardant ces beaux sous-officiers, et les toisant de la tête aux pieds, il dit au général Dorsenne: «Ça fera de beaux officiers dans les régiments.» Arrivé près de moi, il me regarde comme le plus petit; le major lui dit: «C'est notre instructeur, il ne veut pas passer dans la ligne.--Comment! tu ne veux pas passer dans la ligne?--Non, Sire, je désire rester dans votre garde.--Eh bien, je te nomme à mon petit état-major.»
S'adressant à son chef d'état-major, le comte Monthyon, il dit: «Tu prendras ce petit grognard comme adjoint au petit quartier général.»--Comme je me trouvai heureux de rester près de l'Empereur! Je ne me doutais pas que je quittais le paradis pour tomber dans l'enfer, le temps me l'a bien appris.
Le brave général Monthyon vint vers moi: «Voilà mon adresse. Demain, à huit heures, chez moi, pour prendre mes ordres!» Le même soir, mes camarades fusillèrent mon sac.
Le lendemain, à l'heure dite, j'arrive près du général qui me reçut avec la figure gracieuse d'un homme qui aime les vieux soldats: «Eh bien, me dit-il, vous ferez le service près de l'Empereur. Si ça ne vous faisait pas de peine de couper vos longues moustaches, vous me ferez plaisir; l'Empereur n'aime pas la moustache à son état-major. Eh bien, faites-en le sacrifice. Si je vous envoyais en mission, est-ce que vous auriez peur d'un cosaque?--Non, général.--Il me faut deux de vos camarades qui sachent commander, pour conduire chacun un bataillon d'isolés. Vous les connaissez, faites-les venir près de moi! Pour vous, je vous ai vu commander; vous connaissez votre affaire. J'ai trois bataillons de traînards à renvoyer à leurs corps d'armée. C'est vous qui demain les commanderez devant l'Empereur. Donc, vous viendrez avec vos deux camarades, et nous partirons de suite pour organiser les trois bataillons.»
Arrivé dans cet enclos, le général appela les soldats du 3e corps, les mit de côté et ainsi de suite. L'opération faite, nous rentrâmes pour terminer nos comptes avec le quartier-maître de la garde, pour recevoir nos certificats et notre masse. Heureusement pour moi, les soldats du train m'avaient pourvu d'un beau cheval avec la selle et le portemanteau; je me trouvais en mesure de ce côté-là, mais je n'avais pas de chapeau, pas de sabre; je n'avais que mon bonnet de police et on m'avait retiré mes galons; je me trouvais comme un sous-officier dégradé; cela me fit de la peine.
Je fus toucher ce qui m'était dû chez le quartier-maître ainsi que le certificat de mes services, et faire mes adieux à mes bons chefs. Ils me dirent de choisir un cheval dans mes attelages: «Je vous remercie, je suis bien monté, j'avais mis de côté un joli cheval tout sellé et bridé qui ne fait pas partie des équipages; je vous laisse tout en bon état.--Adieu, mon brave, nous nous verrons souvent.--Si j'avais un chapeau, je serais content.--Eh bien, passez ce soir, vous en trouverez un chez le quartier-maître; je m'en charge, dit l'adjudant-major.--Je suis sauvé.--Et si je puis vous trouver un sabre, je vais m'en occuper de suite. On vous doit bien cela.»
Je les quittai confus; je vais trouver le comte Monthyon pour lui faire part que j'étais libéré: «Je vous ferai payer votre entrée en campagne comme lieutenant pour vous monter. Dépêchez-vous de finir vos affaires; nous ne tarderons pas à partir.--Demain, mon général, tous mes comptes seront terminés.»
Le soir, je fus chez le quartier-maître, je trouvai un chapeau, un vieux sabre, et je me sentis une fois plus fort. Le lendemain matin, je me présente avec le grand sabre au côté et le chapeau à cornes: «Ah! c'est bien, dit-il, je vous trouverai des épaulettes. Nous partons le 16 juillet; venez deux fois par jour prendre mes ordres.»
Le 15 au matin, je me présente chez le comte Monthyon qui dit: «Nous partons demain, vous aurez 700 hommes à conduire au 3e corps. À midi, au château, devant l'Empereur. Je viens de faire prévenir vos deux camarades de se trouver à onze heures pour prendre le commandement de leur bataillon. Il faut aller de suite pour les passer en revue; les contrôles sont faits par régiment; mon aide de camp est parti pour faire l'appel; nous trouverons tout prêt.»
Nous arrivâmes dans l'enclos, tous étaient sous les armes, formant trois bataillons. Il nous remit le commandement, et nous fit reconnaître pour leurs chefs; il nous donna nos feuilles de route et le contrôle par régiment.--À six heures, le 15, j'étais dans l'enclos pour faire l'appel par régiment. Je trouvai d'abord 133 Espagnols de Joseph Napoléon, et ainsi de suite. Mon appel fait, je fais prendre les armes. On ne m'avait pas adjoint un sergent! Un tambour et un petit musicien, voilà quel était tout mon état-major pour maintenir 700 hommes! Je fais porter les armes et former les faisceaux. À neuf heures, la soupe, et à dix heures, tout le monde prêt. Mes deux camarades mirent le même zèle. À onze heures, le comte Monthyon arrive, passe rapidement, et nous partons... Heureusement, j'avais un tambour; sans cela, je marchais à la muette.
Mon petit musicien était à la droite du bataillon avec sa petite épée à la main. Nous arrivons au palais; je fais mettre mon bataillon sur la droite en bataille et en première ligne, les deux autres derrière moi; je plaçai des guides sur la ligne. Comme ils ne savaient rien, il me fallait les prendre par le bras, et l'Empereur me voyait de son balcon.
Je fais porter les armes, et commande: «Sur le centre, alignement! Guides, à vos places!» Je rectifie l'alignement, et vais me placer à la droite de mon bataillon. Le comte Monthyon va trouver l'Empereur; ils descendent et l'on me fit signe d'approcher. L'Empereur me demande: «Combien te manque-t-il de cartouches?--373 paquets, Sire.--Fais un bon pour tes cartouches et un bon pour deux rations de pain et de viande. Fais porter les armes, par le flanc droit, et conduis-les sur la place; je vais les faire garder. Et de suite au pain, à la viande et aux cartouches!»
Toutes les issues de la place étaient gardées; mes faisceaux formés. Je prends mes hommes de corvée, je vais aux cartouches et les distribue. Puis, je vais au pain et à la viande. À sept heures, toutes les distributions étaient terminées; j'étais mort de besoin; j'allai me restaurer et préparer mon beau cheval; je choisis un soldat à cheval démonté pour me servir de domestique. Je reçois l'ordre de partir à huit heures.
Au sortir de Vilna, nous nous trouvons engouffrés dans des forêts. Je quitte la tête de mon bataillon pour me porter derrière et faire suivre tous ces traînards, en plaçant mon petit musicien à la droite pour marquer le pas. La nuit venue, je vois de mes déserteurs se glisser dans le fourré sans pouvoir les faire rentrer, vu l'obscurité. Il fallait mordre son frein; que faire contre de pareils soldats? Je me disais: «Ils vont tous déserter!»
Ils marchèrent pendant deux heures; la tête de mon bataillon trouvant à gauche de la route un rond-point où il n'y avait pas de bois, ils s'y établissent de leur chef; la queue arrivait que les feux étaient déjà allumés. Jugez de ma surprise: «Que faites-vous là? Pourquoi ne marchez-vous pas?--C'est assez marché, nous avons besoin de repos et de manger.»
Les feux s'établissent et les marmites aussi; à minuit, voici l'Empereur qui passe avec son escorte; voyant mon bivouac bien éclairé, il fait arrêter et me fait venir près de sa portière: «Que fais-tu là?--Mais, Majesté, ce n'est pas moi qui commande, c'est eux. Je faisais l'arrière-garde, et j'ai trouvé la tête du bataillon établie, les feux allumés. J'ai déjà beaucoup de déserteurs qui sont retournés à Vilna avec leurs deux rations. Que faire seul avec 700 traînards?--Fais comme tu pourras, je vais donner des ordres pour les arrêter.»
Il part, et moi je reste pour passer la nuit avec ces soldats indociles, regrettant mes galons de sergent. Je n'étais pas au bout de mes peines. Le matin, je fais battre l'assemblée, et au jour le rappel, et de suite en route, en leur signifiant que l'Empereur allait faire arrêter les déserteurs. Je marche jusqu'à midi, et, sortant du bois, je trouve un parc de vaches qui paissaient dans un pré. Voilà mes soldats qui prennent leurs gamelles et vont traire les vaches pour les remplir; il fallut les attendre. Le soir, ils campaient toujours avant la nuit, et, toutes les fois qu'ils trouvaient des vaches, il fallait s'arrêter. Comme c'était amusant pour moi! Enfin, j'arrivai dans des bois très éloignés des villes, des parties considérables se trouvaient détruites par les flammes. Une forêt incendiée longeait ma droite, et je m'aperçois qu'une partie de mes troupes prend à droite dans ce bois brûlé. Je pars au galop pour les faire rentrer sur la route. Quelle est ma surprise de voir ces soldats faire volte-face et tirer sur moi! Je suis contraint de lâcher prise. C'était un complot des soldats de Joseph Napoléon, tous Espagnols. Ils étaient 133; pas un seul Français ne s'était mêlé avec ces brigands. Arrivé près de mon détachement, je leur fais former le cercle, et leur dis: «Je suis forcé de faire mon rapport; soyez Français et suivez-moi. Je ne ferai plus l'arrière-garde, cela vous regarde. Par le flanc droit!»
Je sors de cette maudite forêt le même soir, et j'arrive près d'un village où était une station de cavalerie avec un colonel qui gardait l'embranchement pour diriger les troupes de passage. Arrivé près de lui, je fais mon rapport; il fait camper mon bataillon, et, sur les indications que je lui donne, il fait venir des juifs et son interprète; il juge par la distance de mes déserteurs du village où ils ont pu tomber; il fait partir 50 chasseurs à cheval et les juifs pour les conduire. À moitié chemin, ils rencontrèrent les paysans opprimés qui venaient chercher du secours. Ils arrivèrent à minuit et entourèrent le village où ils surprirent les Espagnols endormis; ils les saisirent, les désarmèrent, mirent leurs fusils dans une charrette. Les hommes furent attachés dans de petites charrettes bien escortées.
Le matin, à 8 heures, les 133 Espagnols arrivaient et étaient déliés de leurs entraves. Le colonel les fît mettre sur un rang et leur dit: «Vous vous êtes mal conduits, je vais vous former par ordinaires; y a-t-il parmi vous des sergents ou des caporaux pour former vos ordinaires?»
Voilà deux sergents qui font voir leurs galons cachés par leurs capotes: «Mettez-vous là. Y a-t-il des caporaux?»
En voilà trois qui se font connaître: «Mettez-vous là! Il n'y en a plus?... C'est bien! Maintenant, vous autres, tirez un billet!»
Celui qui tirait un billet blanc était mis d'un côté, et celui qui tirait noir était mis de l'autre. Lorsque tout fut fini, il leur dit: Vous avez volé, vous avez mis le feu, vous avez fait feu sur votre officier; la loi vous condamne à la peine de mort; vous allez subir votre peine..., je pouvais vous faire tous fusiller; j'en épargne la moitié. Que cela leur serve d'exemple! Commandant, faites charger les armes à votre bataillon. Mon adjoint va commander le feu.»
On en fusilla soixante-deux. Dieu! quelle scène! Je partis de suite le coeur navré, mais les juifs étaient contents. Voilà mon étrenne de lieutenant!
Je désirais arriver à mon terme, mais le maréchal avait de l'avance sur moi. À Gluskoé, où je trouve la garde, je mets mes soldats au bivac, et je leur fais donner des vivres. Le lendemain, je pars pour Witepsk où deux forts combats avaient eu lieu. Combien il me tardait d'être débarrassé de ce pesant fardeau! Enfin, j'arrive à Witepsk, le coeur en joie, croyant être au bout. Pas du tout! le corps du maréchal était à trois lieues en avant. Je vais prendre des ordres sur la route à suivre, et je ne trouve plus en revenant que le tambour qui m'attendait: «Eh bien! où sont-ils? Tous sauvés! disent mon tambour et mon soldat, on leur a dit que le 3e corps n'était qu'à une lieue.»
Je pars avec mon tambour et mon soldat; j'avais trois lieues à faire. J'arrive à quatre heures près du chef d'état-major du maréchal; les aides de camp et les officiers, me voyant seul avec un tambour et un soldat, se mirent à rire: «Ça ne vous sied guère, Messieurs, de rire de moi. Tenez, général, voilà ma feuille de route; vous verrez ma conduite depuis Vilna.»
Lorsque ce chef d'état-major eut jeté un coup d'oeil sur mon rapport, il me prit à l'écart: «Où sont-ils, vos soldats?--Ils m'ont abandonné à Witepsk avant d'entrer en ville, au moment où je partais au galop prendre des ordres sur la route que je devais suivre pour vous rejoindre; ils sont partis dans la joie de rejoindre leur corps plus vite. Quant aux soixante-deux fusillés, ce ne sont pas des Français.--Mais vous avez souffert avec ces traînards.--J'ai sué du sang, général.--Je vais vous présenter au maréchal.--Je le connais et il me connaît, lui; il ne rira pas en me voyant, comme vos officiers; ils m'ont bien blessé.--Allons, mon brave, ne pensons plus à cela! Venez avec moi, je vais tout concilier.»
Il arrive près de ses officiers: «Vous allez mener ce brave à ma tente; faites-le rafraîchir, je vais chez le maréchal, car il nous apporte du nouveau; vous verrez cela tout à l'heure, je vous rejoins dans l'instant.»
Il revient, et me prenant le bras devant ses officiers qui étaient bien sots: «Venez, me dit-il, le maréchal veut vous voir.»
Le maréchal, voyant mon uniforme, dit: «Vous êtes un de mes vieux grognards.--Oui, mon général. C'est vous qui m'avez fait mettre des jeux de cartes dans mes bas afin que je sois assez grand pour être admis dans les grenadiers que vous commandiez à cette époque.--C'est juste, je me le rappelle. Vous aviez déjà un fusil d'honneur de la bataille de Montebello, et vous avez été décoré dans ce temps.--Oui, général, le premier en 1804.--C'est un de mes vieux grenadiers. Vous ne partirez que demain; je vous donnerai mes dépêches. Où est votre corps?--Adjoint au petit quartier général de l'Empereur, sous les ordres du comte de Monthyon.--Ah! vous êtes bien. Demain, à dix heures, vous prendrez mes dépêches. Faites donner à ce vieux militaire la table de vos officiers et du fourrage à son cheval.--Oui, maréchal.--Et faites-lui remettre tous les reçus des hommes rentrants. Voyez dans tous les régiments, s'ils sont rentrés; vous m'en ferez le rapport ce soir à 8 heures. Et à 10 heures, demain, vous partirez pour Witepsk; vous y trouverez l'Empereur. Je vous donnerai une lettre pour Monthyon.»
En arrivant près des officiers, ce chef d'état-major leur dit: «Cet officier est notre ancien à tous, recevez-le comme il le mérite; il est bien connu du maréchal; faites le dîner, et après, mon aide de camp le conduira aux chefs de corps pour recevoir le reçu des hommes rentrés.»
Pour le coup, ils chantaient messe basse avec moi, et ils mirent de l'eau dans leur vin; je fus bien reçu. Après avoir bien dîné, je fus conduit au camp où je trouvai mes soldats rentrés qui accouraient demander leur pardon de leur échauffourée à mon égard. «Je n'ai point de plainte à faire de vos soldats, disais-je, c'est le zèle qui les a emportés.»
Arrivé près du colonel des Espagnols, qui était Français, je lui demande mon reçu: «Mais, me dit-il, il en manque la moitié.--Ils sont morts, colonel. Voyez le maréchal.--Comment, morts?--La moitié a été fusillée.--Eh bien! je vais faire fusiller les autres.--Ils ont leur pardon, vous n'en avez pas le droit; ils ont subi leur peine; c'est à l'Empereur à décider.--Combien de morts?--Soixante-deux, dont deux sergents et trois caporaux.--Donnez-moi des détails.--Je ne le puis, le maréchal attend. Mon reçu, s'il vous plaît; je pars de suite.»
L'aide de camp le prend à l'écart, et après quelques mots nous partons. Le lendemain, à 8 heures, j'étais près du maréchal: «Voilà vos dépêches, partez!»
À midi, j'étais arrivé à Witepsk, près du comte Monthyon, je lui remis mes dépêches et mes reçus; il savait tout ce qui s'était passé et l'Empereur en était instruit. Le maréchal avait mis deux mots pour moi qui flattèrent mon général: «Vous ne ferez point de service, dit-il, que nous ne soyons arrivés aux environs de Smolensk.»
Witepsk est une grande ville, là je trouvai mes anciens camarades et mes bons chefs. Nous restâmes pour attendre les munitions. Les chaleurs excessives jointes à des privations de tous genres occasionnèrent des dyssenteries qui amenèrent des pertes considérables dans l'armée. L'Empereur quitta Witepsk dans la nuit du 12 août; tous les corps composant l'armée directement sous ses ordres se trouvèrent ainsi réunis le 14 août sur la gauche du Dnieper, et se portèrent à marches forcées sur Smolensk, place forte à environ 32 lieues; l'investissement fut achevé le 17 août au matin. Napoléon ordonna d'attaquer sur toute la ligne vers deux heures de l'après-midi, la bataille fut des plus sanglantes. Lorsqu'elle fut engagée, je fus appelé près de lui: «Tu vas partir de suite pour Witepsk avec cet ordre qui enjoint à tous, de telle arme qu'ils soient, de te prêter main forte pour desseller ton cheval. Aux relais, tous les chevaux sont à ta disposition en cas de besoin, sauf les chevaux d'artillerie. Es-tu monté?--Oui, Sire, j'ai deux chevaux.--Prends-les. Lorsque tu auras crevé l'un, tu prendras l'autre; mets dans cette mission toute la vitesse possible. Je t'attends demain; il est trois heures, pars.»
Je monte à cheval; le comte Monthyon me dit: «Ça presse, mon vieux, prenez votre second cheval en main, et vous laisserez le premier sur la route.--Mais ils sont sellés tous les deux.--Laissez votre meilleure selle à mes domestiques, ne perdez pas une minute.»
Je pars comme la foudre, mon second cheval en main. Lorsque le premier fléchit sous moi, je mets pied à terre, d'un tour de main je desselle et resselle, laissant ma pauvre bête sur place. Je poursuis ma route; arrivé dans un bois, je trouve des cantines qui rejoignaient leur corps: «Halte-là, un cheval de suite, je vous laisse le mien tout habillé, je suis pressé. Détellez et dessellez mon cheval.--Voilà quatre beaux chevaux polonais, dit le cantinier, lequel voulez-vous?--Celui-là! habille, habille! ça presse, je n'ai pas une minute.»
Ah! le bon cheval, qu'il me porta loin! Je trouvai dans cette forêt une correspondance pour protéger la route; arrivé vers le chef du poste: «Voyez mon ordre: vite un cheval, gardez le mien!»
Pas une heure de perte pour arriver à Witepsk! Je donne mes dépêches au général commandant la place. Après avoir lu, il dit: «Faites dîner cet officier, faites-le mettre sur un matelas une heure, préparez-lui un bon cheval et un chasseur pour l'escorter. Vous trouverez près des bois un régiment campé. Il pourra changer de cheval dans les bois, à la correspondance.»
Au bout d'une heure, le général arrive: «Votre paquet est prêt, partez, mon brave! Si vous n'avez pas de retard en route, vous ne mettrez pas 24 heures, y compris la perte de temps pour changer de chevaux.»
Je pars bien monté et bien escorté. Dans la forêt, je trouve le régiment campé. Je présente mon ordre au colonel. Aussitôt lu, il dit: «Donnez votre cheval, adjudant-major, c'est l'ordre de l'Empereur! dessellez son cheval, ça presse.»
Je comptais trouver les stations de cavalerie dans le bois, mais pas du tout, toutes s'étaient sauvées ou étaient prises. Je me trouve seul sans escorte, je réfléchis; je ralentis le pas, je vois à une distance éloignée de moi, sur une éminence, de la cavalerie pied à terre; je me range sur le côté pour ne pas être aperçu, car c'était bien des cosaques qui attendaient. Je longe au plus près du bois tout à coup; il sort du bois un paysan qui me dit: _Cosaques!_
Je les avais bien vus; sans hésiter, je mets pied à terre, et saisissant mon pistolet, j'aborde mon paysan, lui montrant de l'or d'une main, et mon pistolet de l'autre. Il comprit, et me dit: _Toc! toc!_ ce qui veut dire: «C'est bon.» Remettant mon or dans la poche de mon gilet, tenant mon cheval avec la bride passée au bras, pistolet armé dans la main gauche, je tiens de la droite mon Russe qui me conduit par un sentier. Après un long détour, il me ramène sur ma route, en me disant: «_Nien, nien, cosaques!_»
Je reconnais alors mon chemin en voyant des bouleaux; tout en joie, je donnai trois napoléons à mon paysan et montai à cheval. Comme je serrais ses flancs! La route disparaissait derrière moi, j'eus le bonheur d'atteindre une ferme avant que mon cheval ne fît faux bond. Je me jette dans la cour; je vois trois jeunes médecins, je mets pied à terre et cours à l'écurie: «Ce cheval de suite! je vous laisse le mien. Lisez cet ordre.»
Je monte encore un bon cheval qui détalait bien, mais il m'en fallait encore au moins un pour arriver, et la nuit venait, je ne voyais plus devant moi. Par bonheur, je trouve quatre officiers bien montés, je recommence la même cérémonie: «Voyez si pouvez lire cet ordre de l'Empereur pour me faire remplacer mon cheval.» Un gros monsieur que je pris pour un général, dit à l'un deux: «Dessellez votre cheval, donnez-le à cet officier. Ses ordres pressent; aidez-lui.»
Je fus sauvé; j'arrive sur le champ de bataille. Me voici cherchant l'Empereur, le demandant. On me répond: «Nous ne savons pas.» Poursuivant ma course, je quitte la route et je vois quelques feux sur ma gauche. Je me trouve dans de petites broussailles; j'avance, je passe près d'une batterie, on me crie: «Qui vive!--Officier d'ordonnance.--Arrêtez! Vous allez à l'ennemi.--Où est l'Empereur?--Venez par ici, je vais vous mener près du poste.»
Arrivé près de l'officier, il dit: «Conduisez-le à la tente de l'Empereur.--Je vous remercie.»
J'arrive près de la tente; je me fais annoncer. Le général Monthyon sort et me dit: «C'est vous, mon brave. Je vais vous présenter à l'Empereur de suite; il vous croit pris.»
Mon général dit alors à l'Empereur: «Voilà l'officier qui arrive de Witepsk.» Je donne mes dépêches, il regarde mon état déplorable: «Comment as-tu passé dans la forêt? les cosaques y étaient.--Avec de l'or, Sire; un paysan m'a fait faire un détour et m'a sauvé.--Combien lui as-tu donné?--Trois napoléons.--Et tes chevaux?--Je n'en ai plus.--Monthyon, paye-lui ses frais de route, ses deux chevaux et les 60 francs que le paysan a bien gagnés; donne le temps à mon vieux grognard de se remonter. Pour ses deux chevaux, 1,600 francs et les frais de poste! Je suis content de toi.»