Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 18
L'Empereur donne l'ordre à M. Belcourt de commander vingt quatre hommes (sergents et caporaux) pour les placer sur les trois points désignés pour les relais des calèches. Avant de commencer, toute la cour se mettait à table dans un endroit bien sablé, et après le banquet les calèches arrivaient, tout le monde était à cheval et le cerf lancé. L'Empereur se portait au galop au lieu du passage, suivi de porte-mousquetons ayant des armes. Là, il attendait le passage du cerf, et s'il le manquait, il partait comme la foudre pour se trouver sur un autre point de passage.
Le second relai parti, la chasse, dans peu de temps, s'est trouvée très loin de nous. Nous étions silencieux à notre place. Le major me dit: «Il faut faire la manoeuvre et déployer votre voix... Faites former le carré par division en marchant, par la plus prompte manoeuvre.» Je commence: «Formez le carré sur la deuxième division, en marchant... Première division: _Par le flanc gauche et par file à droite!..._ Troisième division: _Par le flanc droit et par file à gauche!..._ Quatrième division: _Par le flanc gauche, par file à gauche!... Pas accéléré!_ Deuxième division: _Pas ordinaire!_»
J'avais fait une faute que je ne pus réparer, et le major me dit: «Vous vous pressez trop; vous y mettez trop de feu. Faites déployer votre carré! Ne vous pressez pas.»
Mais l'Empereur m'avait entendu de l'endroit où il attendait son cerf; il n'avait rien oublié de mes fautes. Le cerf fut tué par lui, et les cors de chasse cornèrent le ralliement; toutes les calèches arrivèrent au rendez-vous. L'Empereur, content, était là pied à terre, ce beau cerf près de lui. Toute sa cour réunie, il nous fit appeler et dit à notre major: «Qui commandait la manoeuvre dans la forêt? Fais-le venir que je le voie!»
Le major me fait sortir du rang et me présente: «C'est donc toi, dit l'Empereur, qui fais retentir la forêt. Tu commandes bien, mais tu t'es trompé.--Oui, Sire, j'ai oublié _pas accéléré_.--C'est cela. Fais attention une autre fois!»
Le major lui dit: «Il s'en est donné un coup de poing dans la tête.--Fais-le instructeur des deux régiments. Qu'il soit secondé par deux caporaux instruits. Tu prendras les cinquante plus anciens vélites, et tu les feras manoeuvrer deux fois par jour; tu les pousseras à la théorie, et dans deux mois je les verrai. Tâche qu'ils soient forts et capables de faire des officiers.»
M. Belcourt arrive vers nous: «Hé bien! il nous en a taillé de l'ouvrage. Nous voilà consignés pour deux mois, mais nous n'avons pas besoin de nous donner au diable, nous en viendrons bien à bout. Êtes-vous content? me dit-il.--Je me rappellerai de la forêt de Fontainebleau.»
Le soir, on fit la curée du cerf aux flambeaux, dans la cour d'honneur garnie de beaux balcons où toute la cour assistait. C'était un coup d'oeil magnifique, cette meute de deux cents chiens en bataille derrière une rangée de valets qui les maintenaient fouet à la main. Au signal donné pour découdre, l'homme découvrait le cerf de sa peau; les cors annonçaient le _pillage_, et tous fondaient sur leur proie. Ces deux cents affamés ne faisaient qu'un monceau, tous les uns sur les autres.
Les chasses furent terminées au bout de quinze jours, la cour rentra à Paris et nous à Courbevoie; la caserne contenait trois bataillons; chaque mois, un bataillon faisait à son tour le service à Paris, service pénible: huit heures de faction, deux heures de patrouille et des rondes-major de nuit. L'adjudant-major fit son rapport au général Dorsenne que l'Empereur m'avait nommé instructeur des deux régiments de grenadiers, et je fus mis en fonctions de suite.
Mais ce ne fut pas tout. Le matin, les consignés, balai à la main, nettoyaient les ruisseaux, les lavaient, et le plus pénible pour eux était de laver les lieux. Comme j'avais une carrière à sable près de la grille, si j'avais beaucoup d'hommes punis, je les menais tirer du sable et ils étaient plus contents que de faire l'exercice. Je partais avec mes vingt ou trente hommes prendre les outils, et je les mettais à l'ouvrage: les uns tiraient le sable, les autres menaient la brouette, les autres le tombereau, et tout le sable rentrait dans la cour. Tout cela se faisait sans murmurer. De même, si je leur donnais la tâche d'arracher de l'herbe, on grognait un peu, mais ça se faisait. Je variais leurs punitions le plus que je pouvais. Je voyais ces vieux soldats assez dociles pour des hommes qui sortaient du régiment avec le grade de sergent et même sergent-major pour devenir simples grenadiers. J'avais du mal à rompre quelques mauvaises têtes, mais il fallait plier; j'avais le don de leur en imposer. Tout se passait devant les officiers de semaine et j'étais bien secondé par les deux adjudants-majors qui tenaient ferme pour la discipline. C'était devant le pavillon des officiers qui voyaient ces mouvements; ils avaient dans la caserne leur pension, d'où ils passaient dans leur jardin. Ils me firent appeler pour me montrer le plan d'un grand parterre qu'ils voulaient faire faire par les consignés. «Nous leur donnerons, me dirent ces messieurs, une bouteille de vin par homme, si vous voulez les diriger.--Je veux bien.--Très bien! nous allons vous tirer une ligne sur la terrasse et vous marquer la place des trous pour planter des acacias qui formeront deux quinconces sur le devant de la caserne et un de chaque côté de la grille. Allez faire l'appel de vos consignés et prévenez-les pour demain.»
Après l'appel, je leur dis: «Vous ne ferez plus d'exercice, nous allons planter des arbres pour nous mettre à l'ombre.--Bravo! mon sergent, cela nous amusera.--Vous ne serez pas gênés. Je vous ferai faire un trou par quatre hommes et vous avez deux heures.--Nous sommes contents.--Allez vous reposer! À six heures, le rappel des consignés. Une partie prendra le balai et les autres feront des trous.»
Les chefs firent venir une grosse tonne de vin de Suresnes qui ne leur coûtait pas dix centimes la bouteille, et ils en donnèrent une bouteille par homme. Tout marchait de front, les trous et les massifs, et ces belles plantations de huit mille sept cents arbres et arbrisseaux furent faites par les consignés.
Je fus complimenté par mes chefs, et on jeta les yeux sur moi pour tenir la pension des sous-officiers. C'était une affaire sérieuse de faire préparer et bien servir le repas de cinquante-quatre sous-officiers. J'étais payé d'avance, ce qui me faisait (par jour) la somme de 45 fr. 70 c. Les surcroîts de bénéfices étaient par jour: _primo_ le pain (8 fr. 10 c); le vin (8 fr. 10 c); les plats fournis hors du réfectoire (3 fr.); le bois (1 fr.). Le dimanche, tous partaient pour Paris, ce qui faisait 21 fr. 20c. ajoutés aux 45 fr. 70 c, ci 66 fr. 90 c, que j'avais par jour à dépenser. Je pouvais faire face à tout et les contenter. Au bout du mois, je fis voir ma dépense au sergent-major. «Mais, me dit-il, vous êtes en arrière.--Pas du tout, j'ai un bénéfice de 21 fr. 20 c. par jour qui, avec mes 45 fr. 70 c, fait 66 fr. 90 c.--Mais vous?--Moi, j'ai 64 fr. 50 c. par mois. Cela me suffit. Avec trois jours de bénéfice, je paie mon chef et mes deux aides. Ainsi, soyez tranquille; la pension marchera.»
Les sergents dirent à dîner: «Il faut pousser à la consommation pour faire marcher notre ordinaire. Allons! chacun notre bouteille! Les bénéfices vous rentreront.--Soyez exacts à vous mettre à table par quatre. Vous serez servis à l'heure, et je présiderai à tous vos repas.»
Le conseil (d'administration) mit à ma disposition un char à bancs et un soldat du train pour aller chercher les provisions à Paris avec quatre hommes de corvée, et un caporal par compagnie. À deux heures du matin, je conduisais ce détachement à Paris avec la note de mon chef de cuisine, et cette emplette était considérable pour la semaine. Je payais cinq francs pour le déjeuner de mes quatre hommes, et ils étaient contents. À neuf heures et à quatre heures, j'étais de retour pour présider au repas. Le dimanche, inspection du réfectoire par le colonel ou le général. Le couvert était mis avec des serviettes bien blanches, je recevais des compliments de nos chefs, même si c'était le général Dorsenne, devant lequel toute la caserne tremblait.
J'ai déjà dit que, lorsque cet homme sévère passait dans les chambres, il passait son doigt sur la planche à pain. S'il rencontrait de la poussière, le caporal ou le chef de chambrée était puni pour quatre jours. Il passait encore son doigt sous nos lits; dans nos malles, il ne fallait pas qu'il trouvât du linge sale. Modèle pour la tenue, il aurait pu effacer Murat.
Je n'étais jamais surpris. Tout roulait sur moi: l'exercice des consignés, cinquante vélites à faire manoeuvrer, et mon réfectoire à conduire. Toutes mes heures étaient prises; à force de m'appliquer, je justifiai la bonne opinion de mon capitaine. Je puis dire que je lui dois le morceau de pain que j'ai gagné au champ d'honneur.--Voilà la fin de 1810.
En 1811, des réjouissances nous attendaient; le 20 mars, un courrier arrive à notre caserne annoncer la délivrance de notre Impératrice et dit que le canon allait se faire entendre. Tout le monde était dans l'attente; aux premiers coups partis des Invalides, on comptait en silence; au vingt-deuxième et au vingt-troisième, tous sautèrent de joie; ce n'était qu'un cri de _vive l'Empereur!_ Le roi de Rome fut baptisé le 9 juin, on nous donna des fêtes et des feux d'artifices. Cet enfant chéri était toujours accompagné du gouverneur du palais lorsqu'il sortait pour se promener avec sa belle nourrice et une dame qui le portait. Me trouvant un jour dans le château de Saint-Cloud, le maréchal Duroc qui m'accompagnait me fait signe de m'approcher, et ce cher enfant tendait ses petites mains pour prendre mon plumet, je me penche et le voilà qui déchire mes plumes. Le maréchal me dit: «Laissez-le faire.»--L'enfant éclatait de joie, mais le plumet fut sacrifié. Je demeurai un peu sot. Le maréchal me dit: «Donnez-le-lui, je vous le ferai remplacer.» La dame d'honneur et la nourrice se firent une pinte de bon sang.
Le maréchal dit à la dame: «Donnez le prince à ce sergent, qu'il le porte sur ses bras!» Dieux! j'allonge les bras pour recevoir le précieux fardeau. Tout le monde vient autour de moi: «Eh bien! me dit M. Duroc, est-il lourd?--Oui, mon général.--Allons! marchez avec, vous êtes assez fort pour le porter.»
Je fis un petit tour sur la terrasse; l'enfant arrachait mes plumes et ne faisait pas attention à moi. Ses draperies tombaient très bas et j'avais peur de tomber, mais j'étais heureux de porter un tel enfant. Je le remis à la dame qui me remercia et le maréchal me dit: «Vous viendrez chez moi dans une heure.»
Je parais donc devant le maréchal qui me donne un bon pour choisir un beau plumet chez le fabricant: «Vous n'avez que celui-là?» dit-il.--Oui, général.--Je vais vous faire un bon pour deux.--Je vous remercie, général.--Allez, mon brave! vous en aurez un pour les dimanches.»
Arrivé près de mes chefs, ils me disent: «Mais vous n'avez plus de plumet.--C'est le roi de Rome qui me l'a pris.--C'est plaisant ce que vous dites là.--Voyez ce bon du maréchal Duroc. Au lieu d'un plumet, je vais en avoir deux, et j'ai porté le roi de Rome sur mes bras près d'un quart d'heure; il a déchiré mon plumet.--Mortel heureux, me dirent-ils, de pareils souvenirs ne s'oublient jamais.»
Mais je n'ai jamais revu l'enfant, c'est la faute de la politique qui l'a moissonné avant le temps. Tous les princes de la Confédération du Rhin étaient à Paris, et le prince Charles fut le parrain du petit Napoléon. L'Empereur leur fit voir une revue de sa façon sur la place du Carrousel. Les régiments d'infanterie arrivaient par la rue de Rivoli et venaient se mettre en bataille sur cette place qui longe l'hôtel Cambacérès. L'infanterie de la garde était sur deux lignes devant le château des Tuileries. L'Empereur descend à midi, monte à cheval et passe la garde en revue et revient se placer en face du cadran. Il fait appeler notre adjudant-major, et lui dit: «As-tu un sous-officier qui soit assez fort pour répéter mon commandement? Mouton ne peut répéter.--Oui, Sire--Fais-le venir et qu'il répète mot pour mot après moi.»
Voilà M. Belcourt qui me fait venir. Le général, le colonel, les chefs de bataillon me disaient: «Ne vous trompez pas! Ne faites pas attention que c'est l'Empereur qui commande. Surtout, de l'aplomb!»
M. Belcourt me présente: «Voilà, Sire, le sergent qui commande le mieux.--Mets-toi à ma gauche, et tu répéteras mon commandement.»
La tâche n'était pas difficile. Je m'en acquittai on ne peut mieux. À tous les commandements de l'Empereur, je me retournais pour répéter; et, sitôt fini, je me retournais face à l'Empereur pour recevoir son commandement. Tous les regards des étrangers se portèrent du balcon sur moi; ils voyaient un sous-officier avec son fusil recevoir le commandement et faire demi-tour de suite pour le répéter de manière que son corps était toujours en mouvement. Tous les chefs de corps répétaient mot pour mot, et après avoir fait passer leurs hommes sous l'Arc-de-Triomphe, les mettaient en bataille devant l'Empereur. Il passait au galop devant le régiment et revenait à sa place pour le faire manoeuvrer et le faire défiler.
Cette manoeuvre d'infanterie dura deux heures, la garde ferma la marche. Puis, je fus renvoyé par l'Empereur, et remplacé par un général de cavalerie. Il était temps: j'étais en nage. Je fus félicité de ma forte voix par mes chefs; le sergent-major, me prenant par le bras, me mena au café dans le jardin pour me faire rafraîchir: «Comme je suis content de vous, mon cher Coignet!» Le capitaine tapait des mains, disant: «C'est moi qui l'ai forcé d'être caporal; c'est mon ouvrage. Comme il commande bien!--Je vous remercie, lui dis-je, mais on est bien petit près de son souverain; je l'écoutais, je ne levais pas les yeux sur lui; il m'aurait intimidé; je ne voyais que son cheval.»
Après avoir bu notre bouteille de vin, nous arrivâmes devant la compagnie; mon capitaine me prenant la main dit: «Je suis content.» Je fus comblé d'éloges. Arrivé à Courbevoie, la table de mes camarades était servie; mon chef de cuisine n'avait rien négligé et la distribution du vin était faite: un litre et 25 sous par homme; les sous-officiers, un jour de paie (43 sous); les caporaux, 33 sous. La gaîté était sur toutes les figures.
Le lendemain, je repris mes pénibles travaux; je poussais mes cinquante vélites et mes consignés, je prenais mes leçons d'écriture le soir, sans compter la surveillance du réfectoire et la propreté de la caserne. Et jamais en défaut! Je me disais: «Je tiens mon bâton de maréchal, je serai le vétéran de la caserne sur mes vieux jours.» Je me trompais du tout au tout; je n'étais pas à la moitié de ma carrière, je n'avais encore qu'un lit de roses et il m'était réservé d'en défricher les épines.
Il arrivait des grenadiers pour mettre les régiments au grand complet, et pour réformer les vieux qui ne pouvaient plus faire campagne. On formait deux compagnies de vétérans de la garde qui se trouvaient heureux de faire un service si doux. Tous les jours, il arrivait des hommes superbes; je leur faisais faire l'exercice, et les adjudants-majors, la théorie. Ils poussèrent les vélites si rapidement que l'Empereur les reçut au bout de deux mois. C'était ravissant de les voir manoeuvrer; ils ne firent pas une faute et furent tous reçus sous-lieutenants dans la ligne; ils partirent pour rejoindre leurs régiments. L'Empereur me demanda: «Savent-ils commander?--Oui, Sire, tous.--Fais sortir le premier, et qu'il commande le maniement des armes!»
Il fut ravi: «Fais sortir, dit-il, le dernier. Qu'il fasse faire la charge en douze temps!... C'est bien... Fais sortir le n° 10 du premier rang. Qu'il commande le feu de deux rangs!... Fais porter les armes! C'est suffisant.»
J'étais content d'être sorti d'une pareille épreuve. Il dit aux adjudants-majors: «Il faut pousser les nouveaux arrivés, et faire des cartouches pour la grande manoeuvre. Je vous enverrai trois tonnes de poudre.»--Et il partit pour Saint-Cloud.
Pendant quinze jours, cent hommes faisaient des cartouches, et les adjudants-majors présidaient. Il fallait des chaussures sans clous pour éviter tout danger; toutes les deux heures, ils étaient relevés et les pieds visités. Nous fîmes cent mille paquets; aussitôt la récolte finie, grandes manoeuvres dans la plaine Saint-Denis et revues aux Tuileries, avec parcs d'artillerie considérables, fourgons et ambulances. L'Empereur faisait ouvrir, et montait sur la roue pour s'assurer si tout était complet; quelquefois M. Larrey recevait son galop. Les officiers du génie tremblaient aussi devant lui. De grands préparatifs de guerre se faisaient apercevoir de jour en jour; nous ne savions pas de quel côté elle pouvait être déclarée. Mais dans les derniers jours d'avril 1812, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir et de passer des inspections de linge et chaussures: trois paires de souliers, trois chemises, et grand uniforme dans le sac.
La veille de la revue de départ, je fus appelé devant le conseil et fus nommé facteur des deux régiments de grenadiers, chargé de la conduite du trésor et des équipages; ils formaient quatre fourgons, deux pour les malles des officiers, et deux qui furent chargés au Trésor, place Vendôme; je n'eus qu'à montrer une lettre dont j'étais porteur, mes deux fourgons furent chargés de suite de barriques de vingt-huit mille francs. La garde fut consignée la veille du départ, et il ne fut permis qu'à moi de sortir pour régler mes comptes avec le boucher et le boulanger. Je rentrai à deux heures du matin; la garde était partie à minuit pour Meaux le 1er mai 1812. Un vieux sergent qui restait à Courbevoie garde magasin, reçut mes comptes, et me remit une feuille de route qui m'autorisait à faire donner des rations pour huit hommes et seize chevaux. À midi, je partais de la place Vendôme avec mes quatre fourgons; monté sur le premier qui avait un joli cabriolet sur le devant, je me carrais, le sabre au côté, comme un homme d'importance.
J'arrivai à Meaux à minuit et me portai de suite au corps de garde pour savoir l'adresse de l'adjudant-major. Je suis conduit à son logement: «Qui est là? dit-il.--C'est moi, major.--Vous, Coignet! ça n'est pas possible. Vos fourgons sont-ils sur la place tout chargés?--Oui, capitaine.--Vous avez volé, mon brave. Je vous verrai demain avant de partir. Voilà des bons pour vos rations de fourrage et de pain. Prenez quatre hommes au corps de garde et quatre soldats des fourgons; ils feront lever le garde-magasin. Vos billets de logement sont sur ma cheminée. Prenez-les. Bonne nuit!--Mon capitaine, dormez tranquille. Je resterai au corps de garde cette nuit. Il sera trois heures lorsque les chevaux et les hommes seront servis. Les soldats du train coucheront près de leurs chevaux, et je serai prêt à sept heures pour partir.»
M. Belcourt vint me trouver au poste pour s'assurer si les rations d'hommes et de chevaux avaient été fournies; il fut content de mon activité: «Vous êtes sauvé pour toute la route, vous pouvez nous suivre.--Si vous voulez me donner ma feuille de route, je partirai tous les jours deux heures avant vous, et je pourrai aller à la poste prendre les lettres dans les grandes villes, bureau restant. Je serai là à vous attendre pour vous remettre vos lettres.» Il va trouver le colonel et je fus approuvé dans ma demande. Tous les jours, j'étais arrivé avant le corps; mes hommes et mes chevaux ne souffraient pas de la chaleur; arrivé aux séjours, je faisais réparer les avaries survenues.
L'Empereur était parti pour Dresde en compagnie de l'Impératrice. Dans cette belle ville est la plus belle famille royale d'Europe (le père et les fils n'ont pas moins de cinq pieds dix pouces). L'Empereur y resta dix jours pour s'entendre avec les rois, et après avoir donné et reçu de l'eau bénite de cour, il se sépara de son épouse. Les adieux furent tristes; les beaux équipages partirent pour Paris, et l'Empereur resta avec ses autres pensées à la tête de ses grandes armées.
Nous arrivâmes le 3 juin à Posen, et le 12 à Koenigsberg où il établit son quartier général. Là, nous avons un peu de repos, parce qu'il était allé à Dantzig où il resta quatre jours. Cela rétablit la vieille garde qui avait fait des marches forcées. Nous reçûmes ordre de départ pour Insterbourg, et nous arrivâmes le 21 juin à Wilkowski.
Nous en partîmes dans la nuit du 22 au 23 juin, et on établit le quartier général dans un hameau, à une lieue et demie de Kowno. Le lendemain, à neuf heures du soir, construction de trois ponts sur le Niémen; les travaux furent terminés le 25 à minuit, et l'armée commença à pénétrer sur le territoire russe.
C'était fabuleux de voir ces masses se mouvoir dans des plaines souvent arides. On était souvent sans gîte, sans pain; on arrivait dans la plus profonde obscurité, sans savoir où tourner ses pas pour trouver son nécessaire. Mais la Providence et le courage n'abandonnent jamais le bon soldat.
SEPTIÈME CAHIER
CAMPAGNE DE RUSSIE.--JE PASSE LIEUTENANT AU PETIT ÉTAT-MAJOR IMPÉRIAL.--LA RETRAITE DE MOSCOU.
Le 26 juin 1812, nous passâmes le Niémen. Le prince Murat formait l'avant-garde avec sa cavalerie; le maréchal Davoust, avec 60,000 hommes, marchait en colonne ainsi que toute la garde et son artillerie sur la grande route de Vilna. On ne peut se faire une idée de voir de pareilles colonnes se mouvoir dans des plaines arides, sans autres habitations que de mauvais villages dévastés par les Russes. Le prince Murat les atteignit au pont de Kowno; ils furent obligés de se retirer sur Vilna. Le temps qui avait été très beau jusque-là, changea tout à coup. Le 29 juin, un violent orage nous prit sur les trois heures, avant d'arriver à un village que j'eus toutes les peines du monde à pouvoir atteindre. Arrivés à l'abri dans ce village, nous ne pûmes dételer nos chevaux; il fallut les débrider, leur faucher de l'herbe et faire allumer des feux. La tempête était si forte en grêle et en neige que nous eûmes du mal à contenir nos chevaux, il fallut les attacher après les roues. J'étais mort de froid; ne pouvant plus tenir, j'ouvre un de mes fourgons et je m'y cachai. Le matin, quel spectacle déchirant! Dans le camp de cavalerie, près de nous, la terre était couverte de chevaux morts de froid; plus de dix mille succombèrent dans cette nuit d'horreur. En sortant transi de mon fourgon, je vois trois de mes chevaux morts. Je fais de suite distribuer ceux qui me restaient après mes quatre fourgons; ces malheureux tremblaient si fort qu'ils brisaient tout sitôt attelés, ils se jetaient dans leurs colliers à corps perdus, ils étaient fous et faisaient des sauts de rage. Si j'avais tardé d'une heure, je les perdais tous. Je puis dire qu'il fallut employer tout notre courage pour les dompter.
Arrivés sur la route, nous trouvâmes des soldats morts qui n'avaient pas pu soutenir ce monstrueux orage; ça démoralisa une grande quantité de nos hommes. Heureusement, nos marches forcées firent partir de Vilna l'empereur de Russie qui y avait établi son quartier général. Dans cette grande ville, on put mettre de l'ordre dans l'armée. L'Empereur donna des ordres dès son arrivée, le 29 juin, pour arrêter les traînards de toutes armes, et les parquer dans un grand enclos en dehors de la ville; ils y étaient bien enfermés, et on leur donnait des rations; la gendarmerie était sur tous les points pour les ramasser. On en forma trois bataillons de sept à huit cents hommes; ils avaient tous conservé leurs armes.