Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 17

Chapter 173,998 wordsPublic domain

Me voyant seul avec cette belle dame, j'étais confus et muet; elle me prit le bras et me fit passer dans sa chambre à coucher. Il y avait là tous les rafraîchissements désirables, du vin sucré et tous les réconfortants possibles; c'est par là qu'elle débuta avec moi. La conversation s'engagea sur ses intentions à mon égard; elle me dit qu'elle avait jeté ses vues sur moi, mais qu'elle ne pouvait pas me recevoir chez elle: «Si vous êtes mon fait, je vous donnerai une adresse où nous nous réunirons trois fois par semaine. Je vais à l'Opéra, et sur cette place vous aurez une chambre prête. En descendant de voiture, j'irai vous rejoindre pour passer la soirée.--Je n'y manquerai pas.--Faites monter votre garde à tout prix, c'est moi qui paie.» Elle me poussait par le vin et le sucre; je vis par ses manières agaçantes qu'il fallait payer de ma personne, et sautant sur une de ses mains: «Vous pouvez, lui dis-je, disposer de moi.» Me menant vers sa bergère, il fallut donner des preuves de mon savoir-faire; elle me montra son beau lit qui était garni de glaces au plafond et au pourtour, jamais je n'avais vu de pareille chambre. Elle parut contente de moi; je passai une journée de délices près de cette belle dame et la quittai pour aller à l'appel. Je tremblais un peu sur mes jambes de la journée orageuse que j'avais passée, mais content de ma belle conquête, je ne manquai pas le jour indiqué. Je trouvai mon dîner servi par la belle femme de chambre qui resta pour faire la toilette de sa maîtresse et la défaire. Je me mis à table et dînai comme un enfant gâté avec un dîner froid: «Et vous, Mademoiselle, vous ne dînez pas?--Si, Monsieur, après vous, s'il vous plaît. Madame est bien contente de vous; elle va venir de bonne heure prendre le café et passer la soirée avec vous. Dînez bien et buvez de bons coups, c'est du bordeaux; voilà du sucre, il sera meilleur.--Je vous remercie.--Je vous préviens que je vais déshabiller madame pour qu'elle soit à son aise; et je reviendrai lui faire sa toilette pour rentrer à l'hôtel.--Ça suffit.»

Madame arrive à huit heures, et dit, après les civilités données et reçues: «Allez chercher le café.» Nous restâmes seuls, je vais près d'elle: «Eh bien! dit-elle, nous passons la soirée ensemble.--Je le sais, Madame.--Restez à votre place!» Le café est servi de suite; sitôt pris, elle dit: «Passez dans ce cabinet, je vous ferai appeler.»

Je sors et m'assois en attendant mon sort; on vint me dire de passer dans la chambre de madame, qu'elle m'attendait. Quelle surprise pour moi! elle était au lit: «Allons! me dis-je, je suis pris.--Venez vous asseoir dans cette bergère, près de moi. Avez-vous la permission de vingt-quatre heures?--Oui, Madame.»

Elle donna ses ordres à la femme de chambre et la congédia jusqu'au lendemain pour nous apporter le café et faire la toilette de sa maîtresse. Moi, je restais dans l'embarras pour me déshabiller, il me fallait cacher mes maudits faux mollets et mes trois paires de bas. Que j'étais mal à mon aise! J'aurais voulu éteindre la bougie pour m'en débarrasser; je les fourrai sous l'oreiller le plus adroitement possible, mais cela m'avait ôté ma gaîté. Le lendemain, pour les remettre, quel supplice!

Heureusement, ma belle dame se leva la première pour me sortir d'embarras, et passa dans le cabinet avec sa femme de chambre pour faire sa toilette; je ne perds pas de temps, je saute à bas du lit pour rétablir ma toilette et remettre mes trois paires de bas sans les mettre de travers, ce que je fis pour une jambe seulement, mais madame ne s'en aperçut pas.

Il aurait fallu le perruquier pour rétablir ma tête; on me fit demander si j'étais levé: «Dites à madame que je puis me présenter près d'elle; je suis à ses ordres.»

Madame paraît belle et fraîche, et nous prenons le chocolat en tête-à-tête. Après nous être entendus, elle partit avec sa femme de chambre et je rentrai à la caserne un peu en désordre; un de mes camarades me dit: «Vous avez un bas de travers, on dirait un faux mollet.--C'est vrai, dis-je un peu confus, je vais m'en défaire de suite.»

Rentré dans ma chambre, je me déshabille et j'ôte les maudits mollets qui m'avaient mis à la torture pendant vingt-quatre heures; je n'en ai jamais portés depuis.

Je continuai de voir ma belle et spirituelle dame les jours indiqués, mais la tâche était plus forte que mes forces et j'avais trouvé mon maître, il aurait fallu capituler. Elle me donna le moyen de battre en retraite: je reçus une lettre par laquelle elle désirait connaître mon style. Il fallait que je lui réponde à l'adresse indiquée. Je me trouvai dans un grand embarras, ne sachant que très peu écrire; enfin je me décide et fais de mon mieux. Les phrases ne répondaient pas à tous les désirs qu'elle attendait de moi, et elle me fit des reproches mérités sur mon manque d'éducation: «Je n'ai pas trouvé dans votre lettre ce que je désirais, dit elle; d'abord point d'orthographe, peu de style.»

Je lui répondis de suite: «Madame, je mérite le reproche que vous me faites, je m'y résigne. Si vous voulez une lettre parfaite, je vous écrirai les vingt-cinq lettres de l'alphabet avec tous les points et virgules qu'il faut pour une lettre digne de vous; placez-les où il en manquera, vous aurez suppléé à mes faibles moyens.»

Je ne voulus jamais la revoir; les instances furent inutiles.

Étant débarrassé de ma belle conquête, je me reportai sur mes écritures et théories sans relâche pendant sis mois, ne sortant de la caserne que pour monter ma garde (et toujours mon _École de bataillon_ dans ma poche pour apprendre les manoeuvres qui concernaient mon grade). Je surmontai toutes les difficultés dans la pratique. L'Empereur donna l'ordre de faire manoeuvrer les sous-officiers et caporaux seuls, à l'aide de perches représentant les sections. Pour former le peloton, l'homme de section prenait les deux bouts de chaque perche; pour rompre, le caporal reprenait le bout de sa perche. On nommait cela _manoeuvre à la perche_; elle donnait du repos à tous les grognards. M. Belcourt nous commandait et on fit des progrès sensibles en arpentant la belle cour de la caserne de Courbevoie; avec cent hommes, on faisait les grandes manoeuvres comme un régiment complet.

L'Empereur nous fit former le carré; après une manoeuvre d'une heure, il fut content, et donna l'ordre de ne plus la faire que deux fois par semaine. Il fallait que tous les sergents et caporaux commandassent. Lorsque ce fut à mon tour, je fus dans la joie de pouvoir montrer à mes supérieurs les progrès que j'avais faits; ils me suivaient de l'oeil pour voir si je me tromperais. Pendant le repos, je fus entouré de tous mes camarades, et mes supérieurs me firent voir qu'ils étaient contents. Mais si l'Empereur était content de nous, nous n'étions pas contents de lui. Le bruit circulait dans la garde qu'il divorçait avec son épouse pour prendre une princesse autrichienne en paiement des frais de la seconde guerre avec l'empereur d'Autriche, et qu'il voulait avoir un successeur au trône. Pour cela, il fallut renvoyer la femme accomplie, prendre une étrangère qui devait donner la paix générale. L'Empereur passait de grandes revues pour se distraire de ses peines. On nous dit que le prince Berthier partait pour Vienne porter le portrait de notre Empereur à la princesse pour demander sa main, et qu'il devait se marier avec cette princesse avant de l'amener, et qu'il devait coucher avec elle avant de la présenter à son souverain. N'en sachant pas plus long, je me disais: «Il est bien heureux de coucher le premier, je voudrais être à sa place[54].» Je fis rire mon capitaine.

Tout était en mouvement pour recevoir cette nouvelle impératrice. Le 15, toute sa famille la conduisit à une grande distance de Vienne; elle témoigna des regrets de son chien et de sa perruche; les ordres furent donnés de suite, et elle fut bien surprise en arrivant à Saint-Cloud de trouver sa cage, ses oiseaux, son beau chien qui reconnaissait sa maîtresse, et sa perruche qui la nommait.

Notre premier bataillon fut commandé pour attendre à Saint-Cloud l'arrivée de l'Empereur. Les courriers arrivés, on nous fit mettre sous les armes; nous vîmes cette belle voiture attelée de huit chevaux, et l'Empereur à côté de sa prétendue. Comme il avait l'air heureux! Ils montèrent Saint-Cloud au petit pas et nous eûmes le temps de voir passer tous ces beaux équipages. Ils furent mariés civilement à Saint-Cloud; le lendemain ils partirent pour faire leur entrée dans la capitale. Nous eûmes l'ordre d'assister à la grande cérémonie du mariage religieux, qui fut célébré le 5 avril dans la chapelle du Louvre. On ne peut pas se faire une idée de tous les préparatifs. Dans la grande galerie du Louvre, à partir du vieux Louvre jusqu'à la chapelle qui se trouve au bout du pavillon des Tuileries du côté du Pont-Royal (ce trajet est immense), il se trouvait trois rangées de banquettes pour asseoir les dames et les messieurs. Au quatrième rang étaient cinquante sous-officiers décorés, placés de distance en distance dans des ronds en fer (pour ne pas être heurtés par personne). Le général Dorsenne nous commandait; lorsqu'il nous eut placés à nos postes, il prévint ces dames que nous étions leurs chevaliers pour leur faire donner des rafraîchissements. Il fallut faire connaissance. Nous en avions vingt-quatre de chaque côté de nous (quarante-huit par sous-officier), et il fallait répondre à leurs demandes. Dans l'épaisseur du gros mur, on avait fait de grandes niches pour placer quatre-vingt-seize cantines pour tous les rafraîchissements désirables. Ces petits cafés ambulants firent bonne recette.

Voilà le costume des dames: des robes décolletées par derrière jusqu'au milieu du dos. Et par devant l'on voyait la moitié de leurs poitrines, leurs épaules découvertes, leurs bras nus. Et des colliers! et des bracelets! et des boucles d'oreilles! Ce n'étaient que rubis, perles et diamants. C'est là qu'il fallait voir des peaux de toutes nuances, des peaux huileuses, des peaux de mulâtresses, des peaux jaunes et des peaux de satin; les vieilles avaient des salières pour contenir leurs provisions d'odeurs. Je puis dire que je n'avais jamais vu de si près les belles dames de Paris, la moitié à découvert. Ça n'est pas beau.

Les hommes étaient habillés à la française; tous le même costume: habit noir, culottes courtes, boutons d'acier découpés en diamant. La garniture de leurs habits leur coûtait 1,800 francs, ils ne pouvaient se présenter à la cour sans ce costume. Les fiacres furent défendus ce jour-là; on ne peut se figurer la quantité de beaux équipages aux abords des Tuileries. La grande cérémonie partit du château pour se rendre au vieux Louvre, et monta le grand escalier du Louvre pour se rendre à la chapelle des Tuileries. Que cette cérémonie était imposante! Tout le monde était debout dans le silence le plus religieux. Le cortège marchait lentement; sitôt passé, le général Dorsenne nous réunit, nous mena à la chapelle, et nous fit former le cercle. Nous vîmes l'Empereur à droite à genoux sur un coussin garni d'abeilles et son épouse à genoux près de lui pour recevoir la bénédiction. Après avoir placé la couronne sur sa tête et sur celle de son épouse, il se releva et se mit avec elle dans un fauteuil. La messe commença, dite par le pape.

Le général nous fit signe de sortir pour retourner à nos postes, et là nous vîmes revenir la cérémonie. La nouvelle impératrice était belle sous ce beau diadème; les femmes de nos maréchaux portaient la queue de sa robe qui traînait par terre à huit ou dix pas, elle devait être fière d'avoir de pareilles dames d'honneur à sa suite, mais on pouvait dire que c'était une belle sultane, que l'Empereur avait l'air content, que sa figure était gracieuse. Ce jour-là, c'étaient des roses, mais ça ne devait pas être la même chose à la Malmaison.

Toute la vieille garde était sous les armes pour protéger le cortège, et nous avions tous la fringale de besoin: nous reçûmes chacun vingt-cinq sous et un litre de vin. Après les réjouissances, l'Empereur partit avec Marie-Louise. Le 1er juin, ils rentrèrent à Paris: la ville leur offrit une fête et un banquet des plus brillants à l'Hôtel de Ville. Je me trouvais de service pour commander un piquet de vingt hommes dans l'intérieur, en face de cette belle table en fer à cheval, et mes vingt grenadiers, l'arme au pied, devant ce banquet servi tout en or et viandes froides. Autour du fer à cheval, des fauteuils; le grand était au milieu qui marquait la place de l'Empereur. Le cortège fut annoncé; le général vint me placer et me donner ses instructions.

Le maître des cérémonies annonce: l'_Empereur!_ Il paraît suivi de son épouse et de cinq têtes couronnées. Je fais porter et présenter les armes; puis je reçus l'ordre de faire reposer l'arme au pied. J'étais devant mon peloton en face de l'Empereur; il se met à table le premier et fait signe de prendre place à ses côtés. Ces têtes couronnées assises, la table est desservie, tout est enlevé et disparaît, les découpeurs sont à l'oeuvre dans une pièce à côté. Derrière chaque roi ou reine, trois valets de pied à un pas de distance; les autres correspondaient avec les découpeurs et passaient les assiettes, sans faire plus qu'un demi-tour pour les prendre; quand l'assiette arrivait au plus près du souverain, le premier valet la présentait, et si le souverain secouait la tête, l'assiette disparaissait; de suite, une autre la remplaçait. Si la tête ne bougeait pas, le valet plaçait l'assiette devant son maître.

Comme ces morceaux étaient bien découpés, chacun prenait son petit pain, le rompait et mordait à même, ne se servait jamais de couteau, et à toutes les bouchées il se servait de sa serviette pour s'essuyer la bouche; la serviette disparaissait et le valet en glissait une autre. Ainsi de suite, de manière que, derrière chaque personnage, il y avait un tas de serviettes qui n'avaient servi qu'une fois à la bouche.

On ne soufflait pas mot. Chacun avait un flacon de vin et d'eau, et personne ne versait à boire à son voisin. Ils mordaient dans leur pain et se versaient à boire à leur gré. Par des signes de tête, on acceptait ou on refusait. Il ne fut permis de parler que lorsque le souverain maître adressa la parole à son voisin. Si c'est imposant, ça n'est pas gai.

L'Empereur se lève; je fais porter et présenter les armes, et tous passent dans un grand salon. Je restai près de ce beau service. Le général vint me prendre par le bras: «Sergent, venez avec nous, je vais vous faire boire du vin de l'Empereur, et, en passant, je ferai donner à vos vingt hommes du vin. Mettez-vous là! je vais aller faire patienter votre peloton et je les ferai rafraîchir à leur tour.»

Ces deux verres de vin me firent du bien, et mes grenadiers furent servis chacun d'un demi-litre; qu'ils étaient contents d'avoir bu du vin de l'Empereur!

Après quelques jours de repos, la vieille garde donna une fête des plus brillantes à l'Empereur au Champ de Mars, toute la cour y prit part. Des manoeuvres furent exécutées devant elle, et le soir, aux flambeaux, on nous donna des cartouches d'artifice de toutes les couleurs. Après avoir fait en l'air des feux de peloton et de bataillon, on nous fit former le carré devant le grand balcon de l'École militaire où la cour était à nous contempler. Le signal donné, ce carré immense commence son feu de file en l'air, jamais on n'avait vu de pareille corbeille de fleurs: la garde était couronnée d'étoiles; tout le monde tapait des mains. Je puis dire que c'était magnifique.

L'Empereur et toute sa cour partirent pour Saint-Cloud; là, il se plaisait parce qu'il y avait du gibier de toutes les espèces: chevreuils, et surtout des gazelles, animal plus fin et plus délicat. L'Empereur se plaisait tous les soirs à mener son épouse dans le parterre de la porte du haut. Je m'y trouvai par hasard; les voyant paraître, je voulus me retirer, mais sur un signe de l'Empereur, je me mis un peu sur le côté pour les laisser passer. Voilà les gazelles qui arrivent au galop vers Leurs Majestés. Ces animaux sont friands de tabac, et l'Empereur avait toujours sa petite boîte toute prête pour les satisfaire. N'étant pas assez prompt pour en donner au premier broquart, celui-ci baisse la tête sous la robe de son épouse, et me fait voir du linge bien blanc. L'Empereur, furieux, ne se possédait pas, je me retirai confus, mais ce souvenir me fait encore plaisir. Ces charmantes bêtes eurent leur pardon, mais ensuite il venait seul leur apporter du tabac.

L'Empereur donna un bal magnifique; ce fut lui qui l'ouvrit avec Marie-Louise. Non, jamais, on ne put voir homme mieux fait que l'Empereur. On pouvait dire de lui que c'était un vrai modèle, personne ne pouvait l'égaler par les pieds et les mains.

Marie-Louise était la plus forte au billard; elle battait tous les hommes, mais elle ne craignait pas de s'allonger comme un homme sur le billard quand il le fallait pour donner son coup de queue, et moi toujours l'oeil au guet pour voir; elle était souvent applaudie.

Le service de Saint-Cloud était pénible pour nous, il fallait faire le trajet de Courbevoie à Saint-Cloud, et les chasseurs venaient de Rueil pour nous relever, mais aussi nous étions nourris et le sergent servi seul: soupe, bouilli, bon poulet, salade, bouteille de bon vin. L'officier mangeait à la table des officiers de service.

Au mois de septembre 1810, il se fit de grands préparatifs pour Fontainebleau; le moment de la chasse arrivait et le premier bataillon, dont je faisais partie, eut l'ordre de partir pour faire le service; l'adjudant-major, M. Belcourt, suivit le bataillon. Nous fûmes casernés, et toute la cour arriva avec de belles voitures de chasse, il y avait quatre berlines avec des chevaux pareils, et des chevaux de rechange d'une autre couleur; c'était magnifique à voir.

Enfin l'ordre fut donné à M. Belcourt de commander pour la chasse douze sous-officiers et caporaux qui seraient dirigés par un garde des chasses et placés par quatre dans les endroits désignés. Arrivés au rendez-vous, on nous plaça à nos postes dans un beau rond bien sablé aboutissant à plusieurs allées, avec une belle tente, une table servie et des valets de pied autour. Toute la cour se mettait à table avant de commencer la chasse.

Ce jour-là, on avait apporté des cercles (avec un homme dedans chaque cercle), et autour des cercles, des faucons. Marie-Louise prenait un de ces oiseaux et le lançait sur le premier gibier venu; l'oiseau fondait comme la foudre et le rapportait à Marie-Louise. Cette chasse des plus amusantes dura une heure, puis les calèches partirent au galop pour se rendre dans un endroit où des paysans étaient en bataille avec des perches dans un grand enclos rempli de lapins qui ne pouvaient sortir. L'Empereur avait beaucoup d'armes chargées, il donne le signal et les paysans frappent sur les buissons, et des fourmilières de lapins se sauvent, et l'Empereur de faire feu. Les coups de fusil ne se faisaient pas attendre. Il dit à ses aides de camp: «Allons, Messieurs, à votre tour! prenez des armes et amusez-vous.» Et la terre était couverte de victimes; il fit appeler les gardes, et dit à notre adjudant-major: «Faites ramasser ce gibier, et donnez un lapin à chaque paysan, quatre à chaque garde, faites mettre tout le reste dans le fourgon, et vous ferez la distribution par compagnie à mes vieux grognards (il y en avait plein le fourgon). Demain, vous les conduirez à la chasse au sanglier, vous aurez des vivres et vous serez toute la journée dans la forêt.» L'adjudant-major donna ses ordres, et tout partit. Voilà le premier jour de chasse, et le bataillon mangea du lapin.

Le lendemain arrivent quatre fourgons, un pour les vivres, deux pour les grands chiens russes, et un pour mettre les sangliers tout en vie. Avec les piqueurs, les valets de chiens, les gardes-chasse, nous partîmes cinquante hommes et notre adjudant-major. Arrivés près du repaire où était baugée cette bande de sangliers, on déchargea les voitures et on mit les chiens deux par deux, et il y avait un médecin pour panser les chiens blessés dans le terrible combat qui allait s'engager: «_Primo_, dirent les piqueurs, il faut manger, nous n'aurions pas le temps plus tard.» Et voilà un valet de pied qui sert l'adjudant-major et le médecin, serviette sur le bras. Nous voilà à faire un dîner copieux; sitôt fini, nous partîmes pour arriver au lancé, et les valets menaient chacun deux de ces grands et longs chiens.

On fait lever les sangliers, et voilà six chiens partis sur cet animal furieux; trois sangliers sont arrêtés sans pouvoir bouger. Deux chiens prenaient chacun par une oreille et se collaient le long de son corps, et le tenaient tellement serrés entre eux que l'animal ne pouvait bouger. Et les gardes arrivaient avec un bâillon, lui mettaient cette forte bride dans le museau sans qu'il puisse se défendre; avec un noeud coulant les quatre pattes étaient unies, on débaillait les deux chiens et ils repartaient sur la bande suivis par les valets qui les conduisaient. Les prisonniers étaient portés dans la voiture; on ouvrait la porte par derrière, on ôtait leurs entraves et ils tombaient dans cette voiture profonde.

Nous prîmes la bande de quatorze ce jour-là, et la voiture était pleine. Nous eûmes deux chiens blessés par des coups de boutoir. Nous avions besoin de nous rafraîchir après des courses au milieu de bois fourrés. L'Empereur fut enchanté d'une pareille chasse; il avait fait préparer un enclos près de la route de Paris pour déposer ces animaux vivants. C'était une rotonde haute et solide; par le moyen d'une porte coupée, on reculait la voiture, et ces furieux tombaient dans la rotonde. Voilà notre deuxième chasse qui fut continuée pendant quinze jours; il y eut de pris cinquante sangliers et deux loups en vie.

Dans cet enclos, on avait construit un amphithéâtre sur pilotis avec des fauteuils autour pour contenir toute la cour. On arrivait par une pente douce au milieu de l'enclos, sous une belle tente; des factionnaires étaient placés pour empêcher d'approcher. La cour arrive à deux heures. Il fallait monter sur les sapins pour voir tous ces furieux sauter après les palissades. L'Empereur commença; il ne tirait pas sur les loups; ils restèrent les derniers et faisaient des sauts jusqu'au haut des palissades. L'Empereur permit à tous les principaux de sa cour de finir cette fête, et tous les sangliers furent partagés à sa garde et nous fûmes bien régalés; il s'en réserva trois des plus gros.

Il donna ensuite l'ordre à ses gardes d'aller reconnaître la quantité de cerfs, les âges de chaque cerf, et de lui en faire le rapport. Au bout de deux jours, la découverte était faite par numéros, les âges de chacun se connaissant au pied. La veille de cette grande chasse, il fit partir des gardes et des valets de chiens qui conduisaient deux gros limiers en laisse pour reconnaître le cerf qui avait le numéro 1. Dans les parcours de la nuit, on découvre les traces de cet animal; le garde s'empare du limier et fait reconnaître le pied du cerf à chasser pour demain. Cet animal tenu en laisse est conduit à pas comptés par le garde, et, à quelque distance du gîte, retenu par le garde, il lève sa patte droite en l'air pour s'élancer sur sa proie. Tout cela se fait à bas bruit; on marque l'endroit du gîte, et le rapport se fait à l'Empereur pour le rendez-vous de la cour. Les ordres sont donnés pour les calèches et les chevaux de relais. Cinquante-deux chiens forment quatre relais, à treize par relai, sans, compter le limier qui est le moteur du mouvement. Dans les treize chiens, il y a un meneur des douze autres. Sitôt que le limier a lancé le cerf, ce conducteur prend le pied du cerf et ne le quitte pas, et les douze chiens marchent en bataille à ses côtés.