Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 16

Chapter 163,791 wordsPublic domain

Nous traversâmes la pointe de l'île et trouvâmes un second pont que nous passâmes au galop; les chasseurs à pied passèrent les premiers, débouchèrent dans la plaine et firent un _à-gauche en colonne_ au lieu d'un _à-droite_. La fausse manoeuvre ne put se réparer, il fallut se mettre de suite en bataille, notre droite près du bras du Danube. Aussitôt en bataille, il arrive un boulet qui vient frapper la cuisse du cheval de l'Empereur; tout le monde crie: «À bas les armes, si l'Empereur ne se retire pas sur-le-champ!» Il fut contraint de repasser le petit pont, et se fit établir une échelle en corde attachée en haut d'un sapin; de là il voyait tous les mouvements de l'ennemi et les nôtres.

Un second boulet frappa le sergent-tambour; un de mes camarades fut de suite lui ôter ses galons et ses épaulettes et me les apporta, je le remerciai en lui donnant une poignée de main. Ce n'était que le prélude; l'ennemi plaça devant nous cinquante canons sur la gauche d'Essling. L'envie me prend de faire mes besoins, mais défense d'aller en arrière! il fallait se porter en avant de la ligne de bataille. Arrivé à la distance voulue pour les bienséances, je pose mon fusil par terre, et me mets en fonctions, tournant le derrière à l'ennemi. Voilà un boulet qui fait ricochet et m'envoie beaucoup de terre sur le dos, je fus accablé par ce coup terrible; heureusement j'avais gardé sac au dos, ce qui me préserva.

Je ramasse mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, et reviens, les reins meurtris, rejoindre mon poste. Mon commandant me voyant dans cet état, arrive au galop près de moi: «Eh bien, me dit-il, êtes-vous blessé?--Ce n'est rien, commandant; ils voulaient me nettoyer le derrière, mais ils n'ont pas réussi.--Allons, buvez un coup de rhum pour vous remettre.»

Il me présente une bouteille d'osier qu'il prend dans ses fontes de pistolets et me la présente: «Après vous, s'il vous plaît.--Buvez un bon coup! Vous reviendrez bien seul?--Oui», lui dis-je.--Il part au galop, et j'arrive à mon poste mon fusil d'une main, ma culotte de l'autre, en serre-file; c'était mon poste; là je me rétablis.

«Eh bien, me dit le capitaine Renard, vous l'avez échappé belle.--C'est vrai, capitaine, leur papier est bien dur; je n'ai pu m'en servir. Ce sont des butors.» Et voilà des poignées de main qui m'arrivent de tous mes chefs et camarades.

Les cinquante pièces de canon des Autrichiens tonnaient sur nous sans que nous puissions faire un pas en avant, ni tirer un seul coup de fusil. Qu'on se figure les angoisses que chacun endurait dans une pareille position, on ne pourra jamais le dépeindre; nous avions quatre pièces de canon devant nous, et deux devant les chasseurs pour répondre à cinquante. Les boulets tombaient dans nos rangs et enlevaient des files de trois hommes à la fois, les obus faisaient sauter les bonnets à poil à 20 pieds de haut. Sitôt une file emportée, je disais: «Appuyez à droite, serrez les rangs!» Et ces braves grenadiers appuyaient sans sourciller et disaient en voyant mettre le feu: «C'est pour moi.--Eh bien, je reste derrière vous, c'est la bonne place, soyez tranquilles.»

Il arrive un boulet qui emporte la file, et les renverse tous les trois sur moi; je tombe à la renverse: «Ce n'est rien, leur dis-je, appuyez de suite!--Mais, sergent, votre sabre n'a plus de poignée; votre giberne est à moitié emportée.--Tout cela n'est rien, la journée n'est pas finie.»

Nos deux pièces n'avaient plus de canonniers pour les servir. Le général Dorsenne les remplaça par douze grenadiers et leur donna la croix, mais tous ces braves périrent près de leurs pièces. Plus de chevaux, plus de soldats du train, plus de roues! les affûts en morceaux, les pièces par terre comme des bûches! impossible de s'en servir! Il arrive un obus qui éclate près de notre bon général et le couvre de terre, il se relève comme un beau guerrier: «Votre général n'a point de mal, dit-il, comptez sur lui, il saura mourir à son poste.»

Il n'avait plus de chevaux, deux avaient péri sous lui. À de tels hommes que la patrie soit reconnaissante! Et la foudre tombait toujours... Un boulet emporte une file près de moi, je suis frappé au bras, mon fusil tombe; je crois mon bras emporté, je ne le sens plus. Je regarde; je vois attaché à ma saignée un morceau de chair. Je crois que j'ai le bras fracassé. Pas du tout! c'était un morceau d'un de mes braves camarades qui était venu me frapper avec tant de violence qu'il s'était collé à mon bras.

Le lieutenant arrive près de moi, me prend le bras, me le remue et le morceau de viande tombe; je vois le drap de mon habit. Il me secoue et dit: «Il n'est qu'engourdi.» On ne peut se figurer ma joie de remuer les doigts. Le commandant me dit: «Laissez votre fusil, prenez votre sabre.--Je n'en ai plus, le boulet qui m'a renversé a emporté la poignée.» Je prends mon fusil de la main gauche.

Les pertes devenaient considérables; il fallut mettre la garde sur un rang pour faire voir à l'ennemi la même ligne sur le terrain. Sitôt cette opération faite, il arrive sur notre gauche un brancard porté par des grenadiers qui déposèrent au centre de la garde leur précieux fardeau. L'Empereur, du haut de son sapin, avait reconnu son favori; il avait quitté son poste d'observation et était accouru pour recevoir les dernières paroles du maréchal Lannes, frappé à mort à la tête de son corps d'armée. L'Empereur mit un genou à terre pour le prendre dans ses bras, et le fit transporter dans l'île, mais il ne put supporter l'amputation. Là finit la carrière de ce grand général. Tout le monde fut dans la consternation d'une pareille perte.

Il restait de notre côté le maréchal Bessières qui était comme les autres démonté; il parut devant nous. La canonnade continuait; un de nos officiers est frappé par un boulet qui lui emporte la jambe, le général donne la permission à deux grenadiers de le porter dans l'île, ils le mettent sur deux fusils, ils n'avaient pas fait 400 pas qu'un boulet les tue tous les trois. Mais voilà un plus grand malheur qui nous arrive: le corps du maréchal Lannes battait en retraite; une partie vint se jeter sur nous, tous épouvantés et couvrant notre ligne de bataille. Comme nous étions sur un rang, nos grenadiers les prenaient par le collet et les mettaient derrière eux en disant: «Vous n'aurez plus peur.»

Heureusement, ils avaient tous leurs armes et des cartouches; le village d'Essling était en notre pouvoir quoique pris, repris et incendié, les braves fusiliers en restèrent les maîtres toute la journée. Le calme étant un peu rétabli chez les soldats qui étaient derrière notre rang, le maréchal Bessières vint les prendre, et les rassurant leur dit: «Je vais vous mener en tirailleurs et je serai, comme vous, à pied.»

Tous ces soldats partent avec ce bon général, il les fait mettre sur un rang, à portée de fusil des cinquante pièces qui faisaient feu sur nous depuis onze heures du matin. Voilà une ligne de tirailleurs qui protégeait le feu de file commencé sur l'artillerie autrichienne. Le brave maréchal, les mains derrière le dos, n'arrêtant pas d'un bout à l'autre, fit taire pour un moment leur furie contre nous. Cela nous donne un peu de répit, mais le temps est bien long quand on attend la mort sans pouvoir se défendre. Les heures sont des siècles. Après avoir perdu un quart de nos vieux soldats sans avoir brûlé une amorce, je ne fus plus en peine d'avoir des galons et des épaulettes de sergent, mes grenadiers m'en donnèrent plein mes poches. Cette cruelle journée vit des pertes considérables... Le brave maréchal resta derrière ses tirailleurs plus de quatre heures; le champ de bataille ne fut ni perdu ni gagné. Nous ne savions pas que les ponts sur le grand fleuve étaient emportés, et que notre armée passait le Danube à Vienne.

À neuf heures, le feu cessa. L'ordre de l'Empereur fut de faire chacun son feu pour faire croire à l'ennemi que toute notre armée était passée. Le prince Charles ne savait pas notre pont emporté, car il nous aurait tous pris à son premier effort et n'aurait pas demandé une trêve de trois mois qui lui fut accordée de suite, car nous étions, on peut le dire, dans une cage, il pouvait nous bombarder de tous les côtés. Tous nos feux bien allumés, nous eûmes l'ordre de repasser dans l'île sur notre petit pont, et d'abandonner nos feux; nous passâmes la nuit à nous placer dans des endroits sans feux pour attendre le jour. Le matin, de grosses pièces passèrent devant nous et furent braquées à la tête de notre petit pont. Quelle fut notre surprise de ne plus voir le grand pont que nous avions passé la veille! Tout était parti comme nos chapeaux que nous avions jetés dans le Danube.

Sur le fleuve, en face de Vienne, on avait lâché les moulins qui sont sur bateaux, et ôté les roues qui les faisaient marcher; on les avait chargés de pierres, et ces masses lancées par le fleuve emportèrent le grand pont. Le grand sacrifice de leurs moulins nous bloqua trois jours dans l'île, sans pain; nous mangeâmes tous les chevaux qui avaient échappé à la mort, il n'en resta pas un; les prisonniers faits le matin eurent pour leur part les têtes et les boyaux. Il ne restait plus à nos chefs que la bride et la selle; on ne peut se figurer une pareille disette, et nous entendions des cris déchirants près de nous... C'était M. Larrey qui faisait ses amputations; c'était affreux à entendre.

L'Empereur fit sommer la ville de Vienne de réunir tous ses bateaux, et de les redescendre pour faire le pont. Le quatrième jour, nous fûmes délivrés; nous repassâmes ce terrible fleuve avec joie et avec des figures bien pâles. Les vivres nous attendaient à Schoenbrunn où nous arrivâmes le soir. Tout était prêt pour nous recevoir et nos billets de logement préparés. Nous eûmes le temps de nous rétablir pendant trois mois de trêve; puis les travaux commencèrent dans l'île Lobau: cent mille hommes se mirent à faire des redoutes, des chemins couverts; on ne peut se faire une idée de la terre remuée pendant ces trois mois. Les Autrichiens en firent de bien plus considérables encore en face de nous. L'Empereur partait de son palais à cheval avec son escorte, il arrivait dans l'île Lobau et montait au haut de son sapin; de là il voyait tous leurs travaux et faisait exécuter les siens: il revenait satisfait et joyeux, ça se voyait à son arrivée, il parlait à tous ses vieux soldats en se promenant dans la cour les mains derrière le dos. Il recompléta sa garde, et comme il avait fait venir des acteurs de Paris, il donna la comédie dans le château; les belles dames de Vienne furent invitées avec cinquante sous-officiers. C'était un coup d'oeil magnifique, mais c'était trop petit pour tant de monde. Pendant ces trois mois, mon bras étant remis de son engourdissement, je me mis à écrire sans relâche; je fis des progrès. Mes maîtres étaient contents de moi. Personne de la garde ne mit le pied dans Vienne, pas même l'Empereur, mais il faisait de fréquentes visites à l'île Lobau pour voir les grands préparatifs, il faisait faire la manoeuvre à toute son armée pour la tenir prête à rentrer en campagne. Lorsque tout fut prêt, il fit voir un échantillon de son armée aux amateurs de Vienne, dans une revue de cent mille hommes sur les hauteurs à gauche de la ville. Là, il fit venir notre colonel Frédéric, et le reçut général en lui disant: «Je te ferai gagner tes épaulettes.» Tous les corps reçurent l'ordre du départ pour se rendre le 5 juillet dans l'île Lobau. Le bonheur voulut que le prince Eugène avec l'armée d'Italie arrivât pour le passage du Danube le 6 juillet, à dix heures du matin. Tout fut réuni dans la même plaine.

L'Empereur avait fait faire des radeaux qui pouvaient contenir deux cents hommes, pour prendre une île occupée par les Autrichiens qui gênaient son mouvement; il ne pouvait passer sans être vu de l'armée autrichienne. Tous les préparatifs étaient prêts, les voltigeurs et les grenadiers sur leur radeau, avec le général Frédéric; on les lâcha à minuit sonné pour être dans son droit, la trêve finissant le 6 juillet. Voilà la pluie qui tombe par torrents; les soldats autrichiens vont se mettre dans leurs abris; nos radeaux arrivent en travers de l'île sur le sable. N'ayant d'eau qu'aux mollets, on la prit sans brûler une amorce: tous les Autrichiens furent faits prisonniers et alors l'ennemi ne put voir notre mouvement. Deux mille sapeurs furent chargés de faire avec le génie un chemin pour faire passer les pontons et l'artillerie, les arbres qui gênaient le passage fondaient sous la hache et la scie. Au jour, nous étions à trois lieues au-dessous des travaux de l'ennemi et des nôtres sans que l'ennemi s'en doutât. Dans un quart d'heure, trois ponts étaient établis, et à dix heures du matin, cent mille hommes avaient passé dans la plaine de Wagram. À midi, toute notre armée était en ligne avec sept cents pièces de canon en batterie; les Autrichiens en avaient autant. On ne s'entendait pas. C'était drôle de nous voir faire face à Vienne, et les Autrichiens tourner le dos à leur capitale; on peut dire à leur louange qu'ils se battirent en déterminés. On vint dire à l'Empereur qu'il fallait remplacer la grande batterie de sa garde, que les canonniers étaient détruits: «Comment! dit-il, si je faisais relever l'artillerie de ma garde, l'ennemi s'en apercevrait et redoublerait d'efforts pour percer mon centre. De suite, des grenadiers de bonne volonté pour servir les pièces!»

Vingt hommes par compagnie partirent aussitôt; on fut obligé de faire le compte; tous voulaient y aller. On ne voulut pas de sous-officiers, rien que des grenadiers et des caporaux. Les voilà partis au pas de course pour servir la batterie de cinquante pièces; sitôt arrivés à leur poste, les coups de canon se firent entendre, l'Empereur prit sa prise de tabac et se promena devant nous. Pendant ce temps, le maréchal Davoust s'empare des hauteurs et rabattait l'ennemi sur nous, en filant sur le grand plateau, pour leur couper la route d'Olmutz. L'Empereur voyant le maréchal lui faire face, n'hésita pas à faire partir tous les cuirassiers en une seule masse pour enfoncer leur centre; cette masse s'ébranle, passe devant nous; la terre tremblait sous nos pieds. Ils ramenèrent cinquante pièces de canon toutes attelées et des prisonniers. Le prince de Beauharnais va au galop vers l'Empereur lui apprendre que la victoire est certaine. Il embrasse son fils.

Le soir quatre grenadiers rapportaient le colonel qui commandait la batterie de cinquante pièces où l'Empereur avait envoyé ses grognards; ce brave était blessé depuis onze heures. On l'avait fait porter en arrière de sa batterie: «Non, dit-il, reportez-moi à mon poste, c'est ma place.» Et sur son séant, il commandait.

La garde fut formée en carré et l'Empereur coucha au milieu; il fit ramasser tous les blessés et les fit conduire à Vienne. Le lendemain, nous trouvions des trente boulets à la suite dans le même endroit; on ne peut se faire idée de cette bataille. Le 23, toutes les colonnes partirent de grand matin, les Autrichiens étaient partis après des pertes considérables, ils furent obligés de venir demander la paix sur les hauteurs d'Olmutz, où l'Empereur avait fait dresser sa belle tente. Le feu cessa de part et d'autre. Nous partîmes pour Schoenbrunn, et là on traita de la paix; les armées restèrent en présence pendant que l'Empereur réglait ses affaires.

SIXIÈME CAHIER.

RENTRÉE EN FRANCE.--LES FÊTES DU MARIAGE IMPÉRIAL.--JE FAIS LES FONCTIONS DE SERGENT INSTRUCTEUR, DE CHEF D'ORDINAIRE, DE VAGUEMESTRE.

Nous partîmes pour la deuxième fois de Schoenbrunn. Arrivés dans la Confédération du Rhin, nous fûmes reçus comme dans notre patrie. En France, dans les grandes villes on venait au-devant de nous; nous étions reçus dans nos logements avec amitié. Aux portes de Paris, nous trouvâmes un peuple impossible à nombrer, c'est à peine si nous pouvions passer par section, tant nous étions pressés par la foule. On nous mena de suite aux Champs-Élysées, devant un repas froid donné par la ville de Paris. Le temps gêna beaucoup; il fallut manger et boire debout, puis partir pour Courbevoie. Cette bonne ville de Paris nous donna un second repas sous les galeries de la place Royale et la comédie à la porte Saint-Martin; des arcs de triomphe étaient dressés, le peuple de Paris était ivre de joie de nous revoir; malheureusement il en manquait beaucoup à l'appel, il en était resté un quart sur les champs de bataille d'Essling et de Wagram. Mais personne n'était plus content que moi de rentrer à Paris avec les galons de sergent, de porter l'épée, la canne et les bas de soie l'été. J'étais pourtant bien en peine pour une chose: je n'avais point de mollets; il fallut avoir recours aux faux mollets; ça me taquinait.

Après un repos de quinze jours dans la belle caserne de Courbevoie, habillés à neuf, nous passâmes la revue de l'Empereur aux Tuileries. On faisait des préparatifs pour l'enterrement du maréchal Lannes, cent mille hommes formaient le cortège du célèbre guerrier, qui partit du Gros-Caillou pour se rendre au Panthéon. Je fus du nombre des sous-officiers qui le portèrent; nous étions seize pour le descendre de huit ou dix degrés sur le côté gauche de l'aile du Panthéon, là nous le déposâmes sur des tréteaux. Toute l'armée avait défilé devant les restes de ce bon guerrier; cela dura jusqu'à minuit.

Je repris mon service dans mes fonctions de sous-officier; je m'appliquais à écrire, et un jour, étant de garde à Saint-Cloud, je fis un rapport de mes 50 grenadiers, avec tous les noms bien écrits, et le portai moi-même à M. Belcourt qui fut content de la netteté de mon rapport: «Continuez, me dit-il, vous êtes sauvé.» Que je me donnais de peine pour apprendre ma théorie! Je surpassais mes camarades pour le ton du commandement, je fus désigné comme ayant la plus forte voix; je me trouvais heureux avec mon grade de sergent et 43 sous par jour. Ayant des visites indispensables à faire, je me mis sur mon trente et un, il me fallut des bas de soie pour porter l'épée. J'ai dit déjà que j'avais passé à Saint-Malo[52]. Je n'avais point de mollets, il fallut avoir recours à des faux. J'allai au Palais-Royal pour me les procurer, je trouvais mon affaire que je payai 18 francs, ce qui me fit une jambe passable, avec une paire de bas fins sur les faux mollets, et les bas de soie (en troisième). Je fis les visites de rigueur, et je fus comblé de politesses sur ma bonne tenue. Je rentrai à la caserne le soir à neuf heures, satisfait de ma journée, et je trouvai une lettre de mon capitaine Renard qui m'invitait pour le dimanche à dîner chez lui, sans faute à cinq heures précises, disant que son épouse et sa demoiselle voulaient me voir pour me remercier d'avoir fait coucher mon capitaine dans un tonneau le soir de la bataille d'Austerlitz.

Je me rendis à cette invitation, je trouvai là des militaires de distinction, des bourgeois et des dames de haut parage[53]. J'étais gêné avec mes supérieurs, tous décorés, et de si belles dames, avec des plumes! Que j'étais petit dans ce beau talon en attendant le dîner! Mon capitaine vint à mon secours, me présenta à son épouse, à ces dames et à ses amies. Je ne me trouvai plus isolé, mais j'étais bien timide, j'aurais préféré ma pension à ce grand dîner. On passa dans la salle à manger où je fus placé entre deux belles dames qui n'étaient pas fâchées d'être éloignées de leurs maris, et elles me mirent à mon aise en s'occupant de moi. Au second service, la gaîté se fit sur tous les visages, et le vin de Champagne fut le complément de la gaîté. Il fallut que mes chefs commençassent à conter leurs campagnes, et les dames leur disaient: «Et vos conquêtes auprès des dames étrangères, vous n'en parlez pas?--Eh bien! leur dit le commandant, je vais vous satisfaire, je suis garçon.»

Il fit le portrait des dames de Vienne et de Berlin, toujours en ménageant toutes les convenances (qui font le charme de la société); il fut applaudi. Je fus attaqué par les deux dames qui étaient près de moi pour conter mon histoire: «Je vous supplie de me faire grâce; mes chefs la connaissent.--Eh bien! dit le capitaine, je vais vous satisfaire pour lui, vous verrez que c'est un bon soldat. Il a été décoré le premier aux Invalides; il nous a empêchés de mourir de faim en Pologne, en dénichant toutes les cachettes des Polonais. Enfin, Mesdames, je serais mort sans lui. Je fus confus du témoignage de mon capitaine et comblé d'amitiés par tout le monde. Le feu m'avait monté à la figure; j'avais un mouchoir blanc, je le prenais pour m'essuyer et le remettais sans cesse dans ma poche. Ma serviette était fine; par distraction, je m'en essuyais la figure et la mis aussi dans ma poche. À l'heure de rentrer à la caserne, je prends congé. Le capitaine me dit: «Vous partez?--Oui, capitaine, je suis de garde demain.--Mais vous viendrez demain.--Ce n'est pas possible, je suis de garde.--Mais vous emportez votre serviette.»

Mettant la main dans ma poche, je trouve la serviette et mon mouchoir. Rendant la serviette à mon capitaine, je lui dis: «Je croyais être encore en pays ennemi, vous savez que si on ne prend rien on croit avoir oublié quelque chose.--Eh bien, me dit-il, restez là! Je vais envoyer mon domestique à la caserne, et vous passerez la soirée avec nous.» Me montrant sa demoiselle: «Voilà votre dénonciateur, qui m'a dit: Papa, il emporte sa serviette, mais laisse-le faire.--Que j'ai eu du bonheur d'être vu par votre demoiselle!»

Je rentrai à la caserne des Capucins près la place Vendôme; le lendemain matin, je reçus une lettre de Mme *** qui me priait de passer chez elle à onze heures du matin, ça me fit monter l'imagination au cerveau, je pétillais de joie; je trouvai un camarade qui monta ma garde au quartier, je me mis sur mon trente et un et je pris un cabriolet pour me conduire à l'adresse indiquée. Je puis dire que j'avais des transports d'amour (mon âge le permettait). J'arrive, je me fais annoncer, la femme de chambre me conduit auprès de sa maîtresse, dans un beau salon, où je fus reçu par une des deux dames qui étaient près de moi chez mon capitaine, et qui était dans un négligé des plus galants. Je ne me possédais pas. «Allez! dit-elle à sa femme de chambre.»