Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 15

Chapter 154,015 wordsPublic domain

Me voilà à crier!... «C'est cela, dit-il. Voyez, Messieurs! Le petit caporal Coignet fera un bon répétiteur. Dans un mois, il nous dépassera.--Ah! major, vous me rendez confus.--Vous verrez, me dit-il, quand vous aurez de l'aplomb.»

Pour ma théorie, je n'eus pas bon temps, j'avais toujours le nez dedans, mais j'étais loin d'atteindre mes camarades qui récitaient comme des perroquets. En revanche, dans la pratique je les surpassais; je devins fort pour montrer l'exercice et je me trouvais dédommagé de mon peu de savoir. J'avais fait emplette de deux cents petits soldats de bois que je faisais manoeuvrer.

Quand on faisait la grande manoeuvre, je retenais tous les commandements. Le brave général Harlay qui commandait, ne laissait rien à désirer; on pouvait apprendre sous ses ordres. C'est la marche de flanc qui est la plus difficile; par bataillon, il faut partir comme un seul homme, faire halte de même, front par un _à-gauche_, tout le monde conservant sa distance, aussi bien aligné que les guides généraux sur la ligne. Aussi, il fallait bien préciser le commandement de _marche_, comme celui de _halte_, sur le pied gauche. De ces savantes manoeuvres, je n'en perdis pas une syllabe. Je ne sortais pas de ma caserne.

À la fin d'août, l'Empereur fit faire de grandes manoeuvres dans la plaine de Saint-Denis, des revues souvent. Nous nous aperçûmes qu'il prenait ses mesures pour rentrer en campagne. Les cartes se brouillaient du coté de Madrid.

Jusqu'au mois d'octobre 1808, nous eûmes le temps de faire la belle jambe à Paris, de passer de belles revues, de faire des cartouches, et moi de me fortifier dans mon écriture et ma théorie. Le général Dorsenne passait des inspections tous les dimanches; il fallait voir ce général sévère visiter les chambres, passer le doigt sur la planche à pain. Et s'il trouvait de la poussière, quatre jours de salle de police pour le caporal! Il levait nos gilets pour voir si nos chemises étaient blanches, il regardait si nos pieds étaient propres, si nos ongles étaient faits, et jusque dans nos oreilles. Il regardait dans nos malles pour s'assurer qu'elles ne renfermaient pas de linge sale; il regardait sous les matelas; il nous faisait trembler. Tous les quinze jours, il venait avec le chirurgien-major nous visiter dans nos lits. Il fallait se présenter en chemise, et défense de se soustraire à cette visite sous peine de prison! S'il en trouvait qui avaient attrapé du mal, ils partaient de suite à l'hôpital; il leur était retenu quatre sous par jour, et à leur sortie ils avaient quatre jours de salle de police.

Enfin l'Empereur, dans les premiers jours d'octobre, donna l'ordre de nous tenir prêts à partir sous peu de jours; nos officiers firent faire nos malles pour les porter au magasin. Il était temps; l'ordre arriva de partir pour Bayonne. Je dis à mes camarades: «Nous allons en Espagne, gare les puces et les poux! ils soulèvent la paille dans les casernes, et se promènent comme des fourmis sur le pavé. Gare nos ivrognes! le vin du pays rend fou, on ne peut le boire[49].»

De Bayonne, nous allâmes à Irun, puis à Vittoria, jolie ville; puis à Burgos où nous restâmes quelques jours. La ville est pourvue d'une belle église; l'intérieur de l'édifice est de toute beauté: le cadran de l'horloge est en dedans; à midi les deux battants s'ouvrent, et on voit défiler des objets curieux. La principale flèche de ce bel édifice est flanquée de petites tours qui forment quatre faces, et de jolies chambres qui communiquent l'une dans l'autre; un petit escalier qui part d'un grand vestibule longe à gauche l'édifice; au bout, est un beau jardin. Nos grenadiers à cheval placèrent leurs chevaux sous les beaux arceaux qui étaient occupés du côté gauche par des balles de coton. Ils allaient partir pour aller au fourrage, lorsqu'au pied du petit escalier, paraît un petit garçon de onze à douze ans qui se présente à nos grenadiers. Étant aperçu par un d'eux, il se retire pour regagner son escalier, mais le grenadier le suit et parvient à le joindre au haut de l'édifice. Arrivé sur le palier, le petit garçon fait ouvrir la porte et le grenadier entre avec lui. La porte se referme et les moines lui coupent la tête; le petit garçon redescend, se fait voir encore et un autre grenadier le suit; il subit le même sort. Le petit garçon revint une troisième fois, mais un grenadier qui avait vu monter ses camarades dit à ceux qui rentraient de la corvée du fourrage: «Voilà deux des nôtres montés au clocher qui ne reviennent pas. Nos camarades sont peut-être enfermés dans le clocher; faut voir cela de suite.»

Les voilà partis pour suivre l'enfant; ils prennent leurs carabines, montent le petit escalier étroit, et pour ne pas être surpris, ils font feu en arrivant en haut, enfoncent la porte et trouvent leurs deux camarades, la tête tranchée, baignant dans leur sang. Quelle fureur pour nos vieux soldats! Ils firent un carnage de ces moines scélérats, ils étaient huit avec des armes et des munitions de toutes espèces, et des vivres et du vin, c'était une vraie citadelle. On jeta les capucins et le petit garçon par les lucarnes dans leur jardin. Après avoir rendu les derniers devoirs à nos camarades, nous partîmes de Burgos pour marcher en avant. À deux lieues nous trouvâmes le roi d'Espagne qui venait au-devant de son frère, notre Empereur, et ils partirent pour rejoindre l'armée qui se portait sur Madrid. On joignit l'avant-garde que l'on poursuivit l'épée dans les reins. Le 30 novembre 1808, eut lieu la bataille de la Sierra. C'était une position des plus difficiles, mais l'Empereur ne balança pas, il fit rassembler tous ses tirailleurs et les fit longer les montagnes. Lorsqu'il les vit arriver près du flanc de l'artillerie, il fait partir les lanciers polonais sur la grande route, avec les chasseurs à cheval de sa garde, et leur donna l'ordre de franchir la montagne sans s'arrêter. C'était hérissé de pièces de canon; on part au galop, en culbutant tout. Le sol était jonché de chevaux et d'hommes. Les sapeurs désencombrèrent la route, en jetant tout dans les ravins.

Les Espagnols firent tous leurs efforts pour défendre leur capitale, mais l'Empereur fit tourner Madrid qui fut bloquée. La garnison était faible, mais le peuple et les moines avaient pris les armes; ils s'étaient tous révoltés, avaient dépavé la ville et avaient monté les pavés dans leurs chambres. On nous fit camper près d'un château peu éloigné de Madrid, où nous restâmes deux jours; le puits du château ne put nous fournir d'eau pour notre nécessaire; il fallut partir chercher des vivres. Nous revînmes avec 200 ânes chargés d'outres en peau de bouc et nous fûmes obligés de faire nos barbes avec du vin. Nous attachâmes nos quadrupèdes à des piquets pour passer la nuit, mais le lendemain matin ils firent entendre une musique si bruyante que l'Empereur ne pouvait plus s'entendre; il envoya un aide de camp pour faire cesser ce tintamarre. On lâcha ces pauvres bêtes; se trouvant en liberté, elles se sauvèrent dans la plaine où elles se dévoraient les unes les autres, n'ayant pas de quoi manger.

Le canon ne cessait pas, on envoyait des boulets dans la ville de tous côtés, mais ils ne voulaient toujours pas capituler; ils éprouvèrent des pertes si considérables qu'ils finirent par se rendre à discrétion. L'Empereur leur déclara que s'il tombait un pavé sur ses soldats, tout le peuple serait passé au fil de l'épée; ils en furent quittes pour repaver leur grande rue.

La ville est grande et pas jolie: de grandes places garnies de vilaines baraques, mais il y en a une au midi de la ville qu'on ne peut voir sans l'admirer à cause de sa belle façade, de ses belles promenades et d'une belle fontaine; voilà le plus beau. Pour le palais, les abords ne sont point dégagés, on entre dans une cour d'honneur très mesquine avec un corps de garde à gauche, le palais à droite est très bas du côté de la ville, il est bâti devant un ravin ou précipice d'une immense profondeur. La façade est superbe et l'on descend par un magnifique escalier; le palais faisant face à la ville n'est qu'un rez-de-chaussée avec de beaux degrés pour y monter. Les salons sont magnifiques; il y a une pendule en acier très riche.

Le maréchal Lannes fut chargé de prendre Saragosse, qui coûta des pertes considérables à notre armée; toutes les maisons étaient crénelées, il fallut les enlever les unes après les autres. L'Empereur quitta Madrid avec toute sa garde, et nous arrivâmes au pied d'une montagne formidable avec de la neige comme au mont Saint-Bernard. Il fallut la franchir avec des peines inouïes. Avant d'arriver à ce terrible passage, nous fûmes saisis par une tempête de neige qui nous renversait; personne ne se voyait; on était obligé de se tenir les uns aux autres; il fallait avoir un empereur à suivre pour y résister. Nous couchâmes au pied de cette montagne que notre artillerie eut toutes les peines du monde à franchir, et nous redescendîmes dans une plaine où étaient de mauvais villages dévastés par les Anglais. Arrivés au bord d'une rivière dont les ponts étaient coupés, nous la trouvons d'une rapidité sans pareille; il fallut la passer au gué, et se tenir les uns aux autres, sans lever les pieds, crainte d'être entraînés par la rapidité du courant. Nos bonnets étaient couverts de givre. Comme c'était amusant de prendre un bain au mois de janvier! en mettant le pied dans cette rivière, on en avait jusqu'à la ceinture. On nous recommanda d'ôter nos pantalons pour traverser les deux bras de cette rivière. Sortis de l'eau, nous avions les jambes et les cuisses rouges comme des écrevisses cuites.

De l'autre côté, était une plaine où notre cavalerie donnait une charge complète aux Anglais; il fallut poursuivre pour la soutenir, et nous arrivâmes au pas de course, sans nous arrêter, jusqu'à Bénévent que nous trouvâmes ravagée par les Anglais; ils avaient tout emporté. Notre cavalerie les poursuivit à outrance; ils détruisirent tous leurs chevaux, abandonnèrent tout leur bagage et leur artillerie. L'Empereur donna l'ordre de repasser la terrible rivière. Deux bains dans une journée si froide, il y avait de quoi faire la grimace, mais il avait tout prévu et avait fait préparer des feux à une petite distance pour nous réchauffer.

Toute la garde se mit en route pour Valladolid, grande ville; là, les moines avaient pris les armes, mais les couvents étaient déserts, et nous ne manquions pas de logements. On nous mit en grande partie dans ces beaux couvents en face des couvents de femmes qui tiennent les jeunes filles de l'âge de douze à dix-huit ans jusqu'à l'âge d'être mariées. Nos soldats cherchent dans les jardins avec leurs baguettes de fusil pour trouver la cachette des moines; ils furent bien surpris de trouver à chaque pas des enfants nouveau-nés, en terre à deux ou trois pieds de profondeur dans le jardin même. Je frémis encore au souvenir d'avoir vu de pareilles horreurs; elles donnent un aperçu de ce qui se passait dans ce pays.

Nous eûmes l'ordre de rentrer en France à marches forcées, et l'Empereur partit pour Paris; il nous fit préparer une petite surprise qui nous attendait à notre arrivée dans Limoges, car il voulait conserver nos jambes et nos souliers. Nous fûmes reçus dans cette belle ville et nous y couchâmes; le lendemain nos officiers disent: «Il faut démonter les batteries de nos fusils et les bien envelopper avec les vis et la baïonnette, crainte de les perdre. Toute la garde montera en voiture jusqu'à Paris. Les voitures sont prêtes hors la ville.»

En démontant mon fusil, je dis à notre capitaine: «Mais on nous prend donc pour des veaux pour nous mettre sur la paille.»

Il se mit à rire: «C'est vrai, dit-il, mais ça presse! Les cartes se brouillent, nous ne sommes pas près de coucher dans un lit, et d'ici Paris, il ne faut pas y compter.»

Nos fusils démontés, nous voilà partis; le peuple était là en foule. Hors de la ville, nous trouvâmes des charrettes garnies de bottes de paille. Les gendarmes les gardaient rangées sur un rang à droite de la route; on était distribué par compagnies dans un ordre parfait; on montait suivant ce que devait contenir la charrette (s'il y avait trois chevaux, c'était douze hommes). Arrivés aux relais, on donnait cinq francs par collier, et si le cheval périssait, trois cents francs étaient payés de suite. À la descente de la troupe, les payeurs se trouvaient pour tout solder; d'autres charrettes étaient prêtes pour repartir. Les billets de rafraîchissements étaient donnés par compagnies; les habitants étaient à l'arrivée du convoi avec le billet du nombre d'hommes qu'ils devaient avoir pour les faire manger, et les emmenaient de suite pour se mettre à table. Tout était prêt partout; nous n'avions que trois quarts d'heure pour manger, et il fallait de suite partir. Le tambour-major était servi sur la place, jamais en retard. En partant, le bataillon s'allongeait sur la route de manière que chaque compagnie se trouvait en face de ses charrettes pour y monter et distribuer les ordinaires. Il n'y avait pas une minute de perte, chacun étant pénétré de son devoir. Nous faisions 25 lieues par jour, c'était la foudre qui partait du midi pour se porter au nord. Ce grand trajet de Limoges à Versailles fut bientôt fait.

Arrivés aux portes de cette jolie ville, on nous fit descendre des charrettes pour faire l'entrée; il fallut remonter nos fusils, et traverser cette ville dans un état de misère et de fatigue complet (ni rasés ni brossés). Sortis de Versailles, nous pensions trouver des voitures. Pas du tout! il fallut faire le voyage à pied pour aller coucher à Courbevoie, où morts de faim et de fatigue nous reçûmes des vivres et du vin.

Le lendemain fut employé à nous rapproprier, nous passâmes au magasin de linge et de chaussures, et le surlendemain l'Empereur nous passa en revue. Puis nous partîmes de suite, mais on nous fit une petite galanterie en nous faisant monter dans des fiacres qui avaient tous été mis en réquisition. Quatre grenadiers par fiacre avec nos sacs et nos fusils, c'était suffisant. Arrivés à Claye, on fit manger l'avoine à ces mauvaises rosses, et nous régalâmes notre cocher; nous repartîmes par la même voiture. Et toujours le dîner sur la table partout!

Nous arrivâmes à la Ferté-sous-Jouarre où les grosses voitures de la Brie, avec de gros chevaux et de bonnes bottes de paille, nous attendaient (12 hommes par charrette). Ces maudites routes avaient des ornières profondes et de grosses pierres; les cahots nous assommaient, nous culbutaient les uns sur les autres. Dieu, quelles souffrances!

Nous faisions toujours nos 25 et 26 lieues par jour. Arrivés en Lorraine, nous trouvâmes de petits chevaux légers et de petites voitures basses qui nous menaient ventre à terre; ils passaient les uns devant les autres. Nous pouvions faire 30 lieues avec de pareils chevaux; mais c'était effrayant de descendre des montagnes rapides, surtout celle qui tourne pour arriver à Metz. Arrivés aux portes de la ville, il fallut lui rendre les honneurs, remonter nos fusils et nous mettre en grande tenue, défaire les sacs pour changer de linge. Il y avait plus de dix mille âmes pour nous voir, surtout des dames qui n'avaient jamais vu la garde de l'Empereur. Nos fusils montés, nous défîmes nos sacs pour faire notre toilette; il faisait un grand vent pour changer de chemise; tout volait en l'air, de sorte que le champ fut bientôt libre, les dames criant à l'horreur en voyant les plus beaux hommes de France tout nus, mais nous ne pouvions pas faire autrement.

Notre entrée fut magnifique, nous fûmes tous logés chez le bourgeois et bien traités. L'Empereur dit que les chevaux de Lorraine avaient fait gagner 50 lieues à sa garde par leur vitesse. Nous partîmes de Metz pour ne plus nous arrêter ni jour ni nuit, nous étions conduits par la baguette des fées. Nous arrivâmes à Ulm de nuit, on nous donna nos billets de logement, mais après avoir mangé, la _grenadière_[50] battit, il fallut prendre les armes et partir de suite. Sur la route d'Augsbourg, on fit l'appel, de 9 à 10 heures du soir. Plus de voitures! nous étions sur le pays ennemi. Il fallut nous dégourdir les jambes et marcher toute la nuit; nous arrivâmes à un bourg, le matin sur les 9 heures; on ne nous donna que trois quarts d'heure pour manger et partir de suite. Il fallut faire vingt et une lieues le premier jour avec notre pesant fardeau sur le dos; rien qu'une halte d'une demi-heure! Le lendemain, point de repos que le temps de manger et de repartir. Nous avions encore vingt lieues au moins à faire pour arriver à Schoenbrunn; après avoir fait quinze à seize lieues, en avant d'un grand village, on nous fit mettre en bataille, et là on demanda vingt-cinq hommes de bonne volonté pour aller rejoindre l'Empereur aux portes de Vienne et monter la garde au château de Schoenbrunn. Je le connaissais et j'y avais fait faction bien des fois. Je sortis du rang le premier, «Je pars, dis-je à mon capitaine.--C'est bien, dit le général Dorsenne, le plus petit montre l'exemple.»

On fut au complet de suite, et en route! On nous promit une bouteille de vin à trois lieues de Vienne. Nous y arrivâmes sur les 9 heures du soir, bien fatigués et bien altérés, comptant sur la bouteille promise. Mais point de vin! il fallut passer tout droit sans s'arrêter. Je me détournai de la route pour trouver de l'eau pour étancher la soif qui me dévorait. Je longe une rue, et je rencontre un paysan qui venait de mon côté... En me voyant, il entre dans une maison d'apparence où se trouvait un factionnaire; il portait un baquet plein; je passe mon chemin, mais au détour de la rue, je me blottis le long du mur. Mon paysan revient avec son baquet; je l'arrête en lui parlant sa langue. Quelle surprise! Son baquet était plein de vin. Il fut contraint de s'arrêter devant moi, tenant son baquet des deux mains, et moi, l'arme aux pieds, je me mets à boire à grands traits, et recommence une seconde fois. Je puis dire n'avoir jamais bu si avidement, cela me donna des jambes pour faire mes trois lieues, et je rejoignis mes camarades le coeur content.

Nous arrivâmes au village de Schoenbrunn à minuit; nos officiers eurent l'imprudence de nous laisser reposer à un quart d'heure de chemin du château pour prendre les ordres de l'Empereur qui fut surpris d'une pareille nouvelle et furieux: «Comment, vous avez fait faire à mes vieux soldats quarante et des lieues dans deux jours? Qui vous a donné l'ordre? Où sont-ils.--Près d'ici.--Faites-les venir que je les voie!»

Ils vinrent aussitôt nous faire lever, mais nos jambes étaient raides comme des canons de fusil, nous ne pouvions plus avancer, il fallut prendre nos fusils pour nous servir de béquilles pour finir d'arriver. Lorsque l'Empereur nous vit courbés sur la crosse de nos fusils, pas un de droit, tous la tête penchée, ce n'était plus un homme, c'était un lion: «Est-il possible de voir mes vieux soldats dans un pareil état! Si j'en avais besoin! Vous êtes des...» Ils furent traités de toutes les manières. Il dit aux grenadiers à cheval: «Faites de suite de grands feux au milieu de la cour, allez chercher de la paille pour les coucher; faites-leur chauffer des chaudières de vin sucré!»

De suite, on mit les grandes marmites au feu pour nous faire la soupe; il fallait voir tous les cavaliers se multiplier, et l'Empereur faire tout apporter. Dans le bombardement de Vienne, les habitants de la ville avaient sauvé des voitures d'épicerie qui étaient devant les portes du château; il s'y trouvait du sucre et des quatre mendiants. Voilà le sucre qui paraît; on en fait mettre dans les bassines de vin chaud, on apporte des tasses de toutes sortes. L'Empereur ne quittait pas, il resta plus d'une heure; les tasses prêtes, les grenadiers à cheval arrivèrent autour des feux pour nous faire boire. Ne pouvant nous soulever, ils furent obligés de nous tenir la tête pour que nous puissions boire; les malins grenadiers se moquaient de nous: «Eh bien! les dessous-de-pieds et les bretelles de vos sacs vous ont anéantis. Allons, buvez à la santé de l'Empereur et de vos bons camarades! nous passerons la nuit près de vous à vous soigner; tout à l'heure, nous vous donnerons encore à boire et vous pourrez dormir; la soupe se fait; demain il n'y paraîtra plus.»

L'Empereur remonta dans son palais; à cinq heures, on nous mit sur notre séant pour nous faire manger la soupe, de la viande, du pain et du bon vin. À neuf heures, l'Empereur descendit pour nous voir, il dit aux officiers de nous faire lever, mais il fallait deux hommes pour nous promener; les jambes étaient raides. L'Empereur tapait des pieds de colère, les grenadiers se moquaient de nous et nos officiers n'osaient se faire voir par crainte d'être mal reçus. Le soir, on nous donna des logements dans ce beau village très riche; toute la garde arriva et fut bien logée.

Le bombardement de Vienne avait cessé, nos troupes avaient pris la capitale; les armées d'Autriche avaient fait sauter les ponts après avoir passé de l'autre côté du Danube. On prit toutes les mesures pour recommencer; il fallait aller les trouver et se faire un passage sur ce terrible fleuve qui avait augmenté et était d'une force effrayante; l'eau était à pleins bords; on eut de la peine à maintenir les grosses barques avec des ancres, il fallait des bateaux assez forts pour établir un pont d'une longueur démesurée, avec un courant si rapide. Tous ces préparatifs demandèrent du temps; l'Empereur fit descendre ces grandes barques à trois lieues, dit-on, au-dessous de Vienne, en face de l'île Lobau et la plaine d'Essling. Les deux ponts établis, l'Empereur fit descendre le corps du maréchal Lannes pour attendre les ordres de passage; il mit dans Vienne cent mille hommes pour maintenir la capitale, s'emparer de tous les édifices de manière que personne ne pouvait faire aucun signe au prince Charles de l'autre côté. On faisait des patrouilles considérables dans les rues, tout le peuple était renfermé. Puis on fit des démonstrations de passage en face de Vienne pour maintenir l'armée du prince Charles en face de sa capitale, et les empêcher de descendre du coté d'Essling.

Lorsque tout fut prêt, l'Empereur fit faire les promotions dans la garde; je fus nommé sergent le 18 mai 1809 à Schoenbrunn. Ce fut une joie que je ne puis exprimer de me voir sous-officier, rang de lieutenant dans la ligne, avec droit, arrivé à Paris, de porter l'épée et la canne. Je restais dans ma même compagnie, mais je n'avais point de galons de sergent; il fallut rendre mes galons de caporal à mon remplaçant, et me voilà simple soldat, mais patience! il s'en trouvera. L'Empereur donna l'ordre au maréchal Lannes de faire passer le grand pont du Danube à son corps d'armée et de se porter en avant de l'autre côté d'Essling; les fusiliers de la garde, le maréchal Bessières et un parc d'artillerie étaient en position dès le matin. Les Autrichiens ne s'en aperçurent que lorsque notre intrépide Lannes leur souhaita le bonjour à coups de canon, leur faisant tourner le dos à leur capitale, pour venir au-devant de notre armée qui avait passé sans leur permission. Toute l'armée du prince Charles arriva en ligne sur la nôtre, et le feu commença de part et d'autre.

Plus de cent mille hommes arrivèrent sur le corps du maréchal Lannes, la foudre tombait sur nos troupes, mais il se maintint jusqu'à la dernière extrémité. L'Empereur nous fit partir dès le matin de Schoenbrunn pour le Danube; toute l'infanterie de la garde et lui à la tête. À onze heures, il donnait l'ordre de passer et de mettre nos bonnets à poil. Comme ça pressait, en passant sur trois rangs le grand pont, nous nous défaisions nos bonnets[51] les uns les autres en marchant. Cette opération fut faite dans la traversée du pont, et tous nos chapeaux furent jetés dans le Danube, nous n'en avons jamais porté depuis. Ce fut la fin des chapeaux pour la garde.