Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 14
Nous passâmes le mois de mai à faire la belle jambe, frais et poudrés comme à Paris. Mais le 5 juin, notre intrépide maréchal Ney fut attaqué, et poursuivi par une forte armée russe. Le courrier arrive près de l'Empereur pour lui apprendre cette nouvelle; de suite le camp fut levé et prêt à partir. Le 6, à trois heures du matin, on partit pour rejoindre l'armée. Arrivés le même jour, on nous mit de suite à notre rang de bataille avec notre artillerie. Nous étions près d'Eylau; on nous fit prendre à droite et remonter pour rejoindre les Russes, dans la belle plaine de Friedland, au passage d'une rivière. Ils nous attendaient dans une belle position; beaucoup de redoutes sur des hauteurs, avec des ponts derrière eux. Le brave maréchal Lannes arriva de Varsovie, fort mécontent des Polonais. Dans une discussion avec l'Empereur devant le front des grenadiers, nous entendîmes qu'il lui disait: «Le sang d'un Français vaut mieux que toute la Pologne.» L'Empereur lui répondit: «Si tu n'es pas content, va-t'en!--Non! lui répondit Lannes, tu as besoin de moi.»
Il n'y avait que ce grand guerrier qui tutoyait l'Empereur. Lui serrant la main, celui-ci dit: «Pars de suite avec les grenadiers Oudinot, ton corps et la cavalerie. Marche sur Friedland; je t'envoie le maréchal Ney.»
Ces deux grands guerriers se trouvèrent contre des forces plus que doubles des leurs; ils souffrirent jusqu'à midi. Les grenadiers, les voltigeurs et la cavalerie purent contenir l'ennemi jusqu'à notre arrivée; mais il était temps. L'Empereur passa au galop devant toutes les troupes qui allaient au pas de course; il traversait un bois où les blessés d'Oudinot passaient. «Allez vite, dirent-ils, au secours de nos camarades. Les Russes sont les plus forts dans ce moment.» L'Empereur trouvant les Russes près d'une rivière, voulut leur couper les ponts; il donna cette tâche périlleuse à l'intrépide Ney qui partit au galop. Toutes les troupes arrivèrent; l'Empereur donna une heure de repos, visita ses lignes, revient au galop vers sa garde, change de cheval et donne le signal de pousser les Russes sur tous les points. Les Russes se battirent comme des lions; ils ne voulurent pas se rendre et préférèrent se noyer. Après cette mémorable journée, qui finit fort tard à la lueur de l'incendie de Friedland et des villages voisins, le combat cessa, et ils profitèrent de la nuit pour battre en retraite sur Tilsitt. Notre Empereur coucha sur le champ de bataille comme de coutume pour faire ramasser ses blessés; il fit poursuivre les Russes le lendemain sur le Niémen.
Nos soldats ne purent que joindre l'arrière-garde, les traînards; ils firent prisonniers des sauvages que l'on nomme Kalmucks, avec de gros nez, des figures plates, des oreilles larges, et des carquois pleins de flèches. Ils étaient 1,800 hommes de cavalerie, mais nos _gilets de fer_ tombèrent dessus et les chassèrent comme des moutons; ils étaient commandés par des officiers et sous-officiers russes. Nous eûmes la permission d'aller les voir dans leur camp; on leur faisait la distribution de viande, et de suite elle était dévorée par ces sauvages. Le 19 juin, nos troupes se trouvèrent en face des Russes qui avaient passé le Niémen et détruit tous les ponts. Le fleuve n'est pas large dans cet endroit; il coule au bas d'une belle rue très large qui traverse Tilsitt et qui est fermée par une espèce de caserne où la garde russe était logée pour faire le service du souverain; il était campé au bout d'un lac sur la droite de la ville. L'Empereur arriva sur le Niémen avec la cavalerie; les Russes étaient de l'autre côté, sans pain; nous fûmes obligés de leur faire passer des vivres qui nous coûtaient des courses de six à sept lieues.
Enfin, le 19 juin, un envoyé de l'empereur de Russie passe le fleuve pour parlementer, il fut présenté au prince Murat, et aussitôt à Napoléon qui répondit de suite, car il donna l'ordre de nous tenir prêts en grande tenue pour le lendemain. Le lendemain, arrive un prince de Russie, et les ordres furent donnés partout de prendre les armes pour recevoir l'empereur de Russie, devant toutes les troupes en grande tenue. On dit qu'on allait faire un radeau sur le fleuve, et que les deux empereurs allaient se voir pour faire la paix. Dieu, quelle joie pour nous! tout le monde était fou.
Les officiers étaient parmi nous pour que rien ne manque à notre belle tenue: les queues bien faites et bien poudrées, les buffleteries bien blanches; défense de s'éloigner. Lorsque tout fut prêt, nous eûmes l'ordre de prendre les armes à onze heures pour nous porter sur le fleuve. Là nous attendait le plus beau spectacle que jamais homme verra sur le Niémen. Sur le milieu du fleuve, se trouvait un radeau magnifique garni de belles tentures très larges, et sur le côté, à gauche, une tente. Sur les deux rives, une belle barque richement décorée et montée par les marins de la garde. L'Empereur arrive à une heure, et se place dans sa barque avec son état-major. Les Empereurs partirent au même signal, ils avaient chacun les mêmes degrés à monter et le même trajet à parcourir, mais le nôtre arriva le premier sur le radeau. On voit ces deux grands hommes s'embrasser comme deux frères revenant de l'exil. Ah! quels cris de «vive l'Empereur!» des deux côtés!
Cette entrevue fut longue, et ils se retirèrent chacun de leur côté... Le lendemain nous recommençâmes la même manoeuvre, c'était pour recevoir le roi de Prusse; heureusement que le grand Alexandre était là pour prendre sa défense, il avait l'air d'une victime. Dieu, qu'il était maigre, le vilain souverain! mais aussi il avait une bien belle reine. Cette entrevue entre les trois souverains fut courte, et il fut convenu que notre Empereur leur donnerait dans la ville le logement et la table; c'était glorieux après les avoir bien rossés, mais pas de rancunes! La ville fut donc partagée par moitié, et le lendemain toute la garde sons les armes dans la belle rue de Tilsitt sur trois rangs de chaque côté. Notre Empereur fut au-devant de l'empereur de Russie au bord du fleuve avec des chevaux de selle pour faire monter l'empereur et les princes, mais le roi de Prusse n'y était pas ce jour-là. Quel beau coup d'oeil que ces souverains, princes et maréchaux, avec le fier Murat qui ne cédait en rien en beauté à l'empereur de Russie, tous dans le plus beau costume. L'empereur de Russie vint devant nous et dit au colonel Frédéric: «Vous avez une belle garde, colonel.--Et bonne, Sire», dit-il à l'empereur qui répondit: «Je le sais.»
Le lendemain, il les régala d'une belle revue de sa garde et du troisième corps commandé par le maréchal Davoust, dans une plaine à une lieue de Tilsitt. Ce fut un beau jour, la garde était brillante comme à Paris, et le corps du maréchal ne laissait rien à désirer (toute sa troupe en pantalons blancs). Après la revue de ces trois souverains, on nous fit défiler par division; on commença par le troisième corps; puis les grognards (c'était un rempart mouvant). L'empereur de Russie, le roi de Prusse et tous leurs généraux saluèrent la garde, à chaque division qui passait.
On donna l'ordre de se préparer pour donner un repas à la garde russe, et de faire des tentes très longues et larges, avec toutes les ouvertures sur la même ligne, et des plantations de beaux sapins. La moitié partit avec des officiers pour en chercher, et l'autre moitié fit les tentes. On donna huit jours et huit lieues de pays en arrière pour se procurer des vivres. On partit en bon ordre; et le même jour, les provisions étaient chargées... Le lendemain on arrivait au camp avec plus de cinquante voitures chargées et les paysans pour les conduire; ils se prêtèrent de bonne grâce à cette réquisition, et ils furent renvoyés tous contents. Ils croyaient bien que les voitures traînées par des boeufs resteraient au camp, mais elles furent congédiées de suite, et ils sautaient de joie.
Le 30 juin 1807, notre repas était sur table à midi; on ne peut pas voir des tables mieux décorées, avec des surtouts en gazon garnis de fleurs. Au fond de chaque tente, deux étoiles et les noms des deux grands hommes tracés en fleurs, avec les drapeaux français et russes.
Nous partîmes en corps pour aller au-devant de cette belle garde qui arrivait par compagnie; nous prîmes chacun notre géant par-dessous le bras, et comme ils n'étaient pas aussi nombreux que nous, nous en avions un pour deux. Ils étaient si grands que nous pouvions leur servir de béquilles. Moi, qui étais le plus petit, j'en tenais un seulement; j'étais obligé de regarder en l'air pour lui voir la figure; j'avais l'air d'être son petit garçon. Ils furent confus de nous voir dans une tenue si brillante: il fallait voir nos cuisiniers bien poudrés, en tabliers blancs pour servir; on peut dire que rien n'y manquait.
Nous plaçâmes nos convives à table, entre nous, et le dîner fut bien servi. Voilà la gaîté qui se fait parmi tout le monde!... Ces hommes affamés ne purent se contenir; ils ne connaissaient pas la réserve que l'on doit observer à table. On leur servit à boire de l'eau-de-vie; c'était la boisson du repas, et, avant de la leur présenter, il fallait en boire, et leur présenter le gobelet en fer-blanc qui contenait un quart de litre, son contenu disparaissait aussitôt; ils avalaient les morceaux de viande gros comme un oeuf à chaque bouchée. Ils se trouvèrent bientôt gênés; nous leur fîmes signe de se déboutonner, en en faisant autant. Les voilà qui se mettent à leur aise; ils étaient serrés dans leur uniforme par des chiffons pour se faire une poitrine large; c'était dégoûtant à voir tomber ces chiffons.
Il nous arrive deux aides de camp, un de notre Empereur et un de l'empereur de Russie pour nous prévenir de ne pas bouger, que nous allions recevoir leur visite. Les voilà qui arrivent; du signe de la main notre Empereur dit que personne ne bouge; ils firent le tour de la table, et l'empereur de Russie nous dit: «Grenadiers, c'est digne de vous, ce que vous avez fait.»
Après leur départ, nos Russes qui étaient à leur aise recommencèrent à manger de plus belle. Nous voilà à les pousser en viande et en boisson, et comme ils ne peuvent plus manger tant de rôtis servis sur la table, que font-ils? Ils mettent leurs doigts dans leurs bouches, rendent leur dîner en tas entre leurs jambes, et recommencent comme de plus belle. C'était dégoûtant à voir de pareilles orgies; ils firent ainsi trois cuvées dans leur dîner. Nous reconduisîmes le soir ceux que nous pûmes emmener; une partie resta dans ses vomissements sous les tables.
Un de nos farceurs voulut se déguiser en Russe, et fit quitter à un d'eux l'uniforme; ils échangèrent et partirent bras dessus bras dessous. Arrivés dans la belle rue de Tilsitt, notre farceur quitte le bras de son Russe (habillé en Français), et va pour épancher de l'eau. Aussitôt fini, il court pour rejoindre et rencontre un sergent russe, auquel il ne fait pas de salut, et qui lui applique deux coups de canne sur les épaules. Se voyant frappé, il oublie son déguisement, saute sur le sergent, le terrasse, il l'aurait tué, si on l'avait laissé faire, sous le balcon des deux empereurs qui regardaient la troupe joyeuse. Cette scène les fit bien rire; le sergent russe resta sur place et tout le monde fut content, surtout les soldats russes.
Lorsque l'Empereur eut terminé ses affaires, il fit ses adieux à l'empereur de Russie, et partit le 10 juillet de Tilsitt pour Koenigsberg où il arriva le même jour. On nous mit de suite en route pour le rejoindre, nous passâmes par Eylau; là nous vîmes les tombeaux de nos bons camarades morts pour la patrie; nos chefs nous firent porter les armes en traversant le champ de repos avec un silence religieux. Nous arrivâmes à Koenigsberg, belle ville maritime, et nous fûmes logés et nourris chez l'habitant. Les Anglais, ne sachant pas la paix faite, arrivèrent dans le port avec des bâtiments chargés de provisions pour l'armée russe. Un des bâtiments était chargé de harengs, et l'autre de tabac. On fit cacher les troupes dans les maisons le long du port. Aussitôt entrés dans le bassin, on fit feu dessus et ils se rendirent. Dieu, que de tabac et de harengs! Toute la troupe fut pourvue de six paquets, et d'une douzaine de harengs par homme. Les Russes qui étaient à bord de cette belle prise, furent contents de se trouver pris, et notre Empereur les renvoya à leur souverain.
Nous reçûmes en ce moment l'ordre de planter des arbres le long de la grande rue et de la sabler pour recevoir la reine de Prusse qui venait rendre une visite à notre Empereur. Elle arriva à dix heures du soir. Dieu, qu'elle était belle avec son turban autour de la tête! On pouvait dire que c'était une belle reine pour un vilain roi, mais je crois qu'elle était roi et reine en même temps. L'Empereur vint la recevoir au bas du grand perron et lui présenta la main, mais elle ne put le faire plier. J'eus le bonheur de me trouver le soir de faction au pied du perron pour la voir de près, et, le lendemain à midi, je me trouvais à mon même poste; je la contemplai. Quelle belle figure, avec un port de reine! à trente-trois ans, j'aurais donné une de mes oreilles pour rester avec elle aussi longtemps que l'Empereur. Ce fut la dernière faction que j'ai faite comme soldat.
Le général Dorsenne reçut alors l'ordre de nous faire distribuer des souliers et des chemises dans les magasins russes et prussiens, et de nous passer l'inspection, l'Empereur devant passer la revue de sa garde avant de partir. Tout fut mis en mouvement; nous trouvâmes de tout dans cette belle ville. En propreté rien ne peut la rivaliser; les dames françaises n'ont qu'à y passer pour voir des appartements brillants; pelles, pincettes, entrées de portes, balcons, tout reluit; il y a des crachoirs dans tous les coins d'appartements, et du linge blanc comme neige. C'est un modèle de propreté. La distribution de linge et de chaussures faite, le général fit prévenir les capitaines de passer leur inspection par compagnie; à onze heures sur la place, on devait passer la revue. Le capitaine Renard fut trouver l'adjudant-major, M. Belcourt, pour s'entendre avec lui à mon sujet; ils me firent venir pour me dire que j'allais passer caporal dans ma compagnie, qu'on voulait me récompenser: «Mais, leur dis-je, je ne sais ni lire, ni écrire.--Vous apprendrez.--Mais ça n'est pas possible; je vous remercie.--Vous serez caporal aujourd'hui, et si le général vous demande si vous savez lire et écrire, vous lui répondrez: _Oui, général,_ et je me charge de vous faire apprendre. J'ai des jeunes vélites instruits qui se feront un plaisir de vous montrer.»
J'étais bien triste, à trente-trois ans, d'apprendre à lire et à écrire; je maudissais mon père de m'avoir abandonné. Enfin, à midi, M. Belcourt et mon capitaine furent au-devant du général et lui parlèrent de moi: «Faites-le sortir du rang.»
Il me toise des pieds à la tête, et, voyant ma croix, il me demande: «Depuis combien de temps êtes-vous décoré?--Des premiers, je l'ai été aux Invalides.--Le premier? me dit-il.--Oui, général.--Faites-le reconnaître caporal de suite.»
Il était temps; je tremblais devant cet homme si dur et si juste. Toute la compagnie fut surprise en me voyant nommer caporal dans la même compagnie; personne ne s'en doutait; tous les caporaux vinrent m'entourer et me dire obligeamment: «Soyez tranquille, nous vous montrerons à écrire.»
Rentré dans mon logement, je fus de suite trouver mon sergent-major qui me prit la main: «Allons de suite chez le capitaine.»
Il me reçut avec amitié, et dit qu'il fallait me donner de suite un ordinaire de dix-neuf hommes et y mettre sept vélites des plus négligents, mais des plus instruits. «Il les dressera, dit-il au sergent-major, et ils lui montreront à lire et à écrire. Je vous charge de cette bonne oeuvre; il le mérite; il nous a sauvé la vie; c'était toujours à son bivouac que nous trouvions à manger». Je rendis visite à M. Belcourt qui se rappela l'empressement avec lequel je lui avais remis une montre perdue. (Le voyant chercher au galop en arrière, je lui avais dit: «Où courez-vous, major, vous avez perdu votre montre, la voilà!»)
«C'est de ces actions que l'on n'oublie pas, dit M. Belcourt. Allez, faites bien votre service; vous ne resterez pas là.»
Dieu, que j'étais content de cette belle réception! Me voilà donc chef d'ordinaire de 12 grognards et de 7 vélites instruits; le sergent-major leur fit la leçon, car ils partirent de suite chez le libraire pour m'acheter papier, plumes, règle, crayon et un vieil évangile. Me voilà bien surpris de voir sept maîtres pour un écolier: «Eh bien! me dirent-ils, voilà de quoi travailler.--Moi, dit le nommé Galot, je vous ferai des modèles.» Et le nommé Gobin dit: «Je vous ferai lire.--Nous vous ferons lire chacun à son tour, dirent-ils.--Allons! je vous aime tous, leur dis-je. Je vous récompenserai en soignant votre tenue qui a besoin d'être rectifiée.»
Mais ce n'était pas fini. Voilà les sept caporaux de la compagnie qui m'apportent deux paires de galons, et le tailleur pour les coudre: «Allons de suite, dit-on, ôtez votre habit! Ces galons viennent de nos deux camarades morts au champ d'honneur.--Eh bien! leur dis-je, vous vous occupez donc tous de moi; il faut les arroser.--Non, dirent-ils, nous sommes trop.--C'est égal, nous prendrons chacun une demi-tasse et le petit verre. Mais je vous prie de laisser venir mes maîtres et le tailleur qui a cousu mes galons.--Eh bien, soit! dirent-ils, partons.»
Et me voilà avec mes quinze hommes au café; je les fis mettre à table, et fus trouver le maître. Je lui dis: «C'est moi qui paie, vous m'entendez.--Ça suffit, dit-il.--De l'eau-de-vie de France, surtout.--Vous allez être servis.»
J'en fus quitte pour douze francs, et nous partîmes tous contents. Me voilà à mes études comme un enfant, commençant par faire des bâtons et apprendre mon évangile et le réciter à mon maître. Mais il fallut passer la revue du départ, et le lendemain, 13 juillet, nous partîmes pour Berlin, la joie dans l'âme. À Berlin, le peuple vint au-devant de nous; il savait la paix faite. On nous reçut on ne peut mieux, nous fûmes bien logés, et la plus grande partie nous menèrent au café. Ils demandaient: «Eh! les Russes ont donc trouvé leurs maîtres? Ils disent cependant que nos soldats ne se battent pas bien.--Ils sont aussi braves que les Russes, vos soldats, et l'Empereur a eu bien soin de vos blessés; nous les portions à l'ambulance comme les nôtres. Vous avez aussi un grand général qui a eu bien soin de nos prisonniers. Notre Empereur le connaît bien.»
Et ils nous serraient les mains, disant: «C'est bien là les Français!--Mais, leur dis-je, vos prisonniers sont plus heureux que vos soldats: bon pain, de l'ouvrage bien payé, pas battus.--Aimable caporal, vous nous comblez de joie, vous vous êtes conduits à Berlin comme des enfants du pays.--Je vous remercie pour mes camarades.»
Nous partîmes par étapes; les grandes villes de Potsdam, Magdebourg, Brunswick, Francfort, Mayence nous fêtèrent; la joie était sur toutes les figures; les habitants des campagnes venaient sur les routes nous voir passer. Il y avait des rafraîchissements partout le long des villages. On peut dire que les villages rivalisaient avec les villes en soins. Bien nourris, bien fêtés, nous arrivons aux portes de notre capitale, c'est encore elle qui surpasse toutes celles que j'ai vues. Là nous attendaient des arcs de triomphe, des réceptions magnifiques, et la comédie, et les belles dames de Paris qui nous regardaient en dessous, cherchant à reconnaître leur favori.
L'Empereur voulut nous voir aux Tuileries avec nos habits râpés, mais propres. Puis, nous traversons le jardin des Tuileries pour nous mettre à table dans l'avenue de l'Étoile, et de là à Courbevoie pour prendre du repos. Mais l'Empereur ne nous laissa pas longtemps tranquilles, il forma de suite des écoles régimentaires, et il fit venir de Paris deux professeurs pour nous instruire, un le matin et l'autre le soir. Que cela faisait bien mon affaire! De suite, je fis emplette d'une grammaire et d'une théorie. Deux fois par jour en classe, secondé par mes vélites, je fis des progrès; je n'en quittais pas, sinon pour monter ma garde. Sorti de la classe, je partais me cacher dans le bois de Boulogne, dans un endroit bien retiré, et là j'apprenais ma théorie. Au bout de deux mois j'écrivais en gros, et je peux dire bien[48], les professeurs me disaient: «Si nous vous tenions pendant un an, vous en sauriez assez; vous avez une bonne main.» Comme j'étais fier!
L'Empereur forma en même temps une école de natation pour nous apprendre à nager, il fit établir des barques près du pont de Neuilly, et là on mettait une large sangle sous le ventre du grenadier qui ne savait pas nager. Tenu par deux hommes dans chaque barque, ce militaire était hardi, et en deux mois il y avait déjà huit cents grenadiers qui pouvaient traverser la Seine. On me dit qu'il fallait que j'apprenne à nager, je répondis que je craignais trop l'eau: «Eh bien! dit l'adjudant-major, il faut le laisser tranquille, ne pas le forcer.--Je vous remercie.»
L'Empereur donna l'ordre de tenir prêts les plus forts nageurs en petite tenue et pantalon de toile pour midi. Le lendemain, il arrive dans la cour de notre caserne; on fait descendre les nageurs. Il était accompagné du maréchal Lannes, son favori; il demande cent nageurs des plus forts. On nomme les plus avancés: «Il faut, dit-il, qu'ils puissent passer avec leurs fusils et des cartouches sur la tête.» Il dit à M. Belcourt: «Tu peux les conduire?--Oui, Sire.--Allons, prépare-les, je vous attends.»
Il se promenait dans la cour; me voyant si petit à côté des autres, il dit à l'adjudant-major: «Fais approcher ce petit grenadier décoré.» Me voilà bien sot: «Sais-tu nager? me dit-il.--Non, Sire.--Et pourquoi?--Je ne crains pas le feu, mais je crains l'eau.--Ah! tu ne crains pas le feu. Eh bien! dit-il à M. Belcourt, je l'exempte de nager.»
Je me retire bien content. Les cent nageurs prêts, on se rendit au bord de la Seine; il y avait des barques montées par les marins de la garde pour suivre, et l'Empereur descendit à pied sur la berge.
Tous les nageurs passèrent au-dessous du pont, en face du château de Neuilly, sans accident. Il n'y eut que M. Belcourt qui fut accroché par des grandes herbes qui traînent en deux eaux et qui s'entortillèrent autour de ses jambes, mais il fut secouru de suite par les bateliers, et il passa comme les autres. Arrivés de l'autre côté dans une île, les voilà à faire feu. L'Empereur part au galop, fait le tour et arrive; il fait de suite donner du bon vin aux grognards et les fit repasser dans les barques. Il y eut distribution de vin pour tout le monde et vingt-cinq sous pour les nageurs. Il prit aussi fantaisie à l'Empereur de faire traverser la Seine à un escadron de chasseurs à cheval, en face des Invalides, avec armes et bagages, dans la même place qu'occupe le pont aujourd'hui. Ils passèrent sans accident et arrivèrent dans les Champs-Élysées; l'Empereur fut ravi, mais les chasseurs et leurs bagages furent mouillés.
Je me multipliais dans mes fonctions de caporal: deux leçons par jour et une de mes deux vélites, sans compter ma théorie qu'il fallait réciter tous les jours. Je la savais en partant de l'endroit où je venais de l'apprendre, mais arrivé devant M. Belcourt, je ne savais plus le premier mot: «Eh bien! disait-il... Allons, remettez-vous!--Je la savais cependant.--Eh bien, voyons!--J'y suis.»
Et je récitais sans manquer: «C'est cela, disait-il. Ça viendra. Demain, pas de théorie, nous apprendrons le ton du commandement.»
Le lendemain, rangés autour de lui: «Voyons, faisait-il, je vais commencer.» Il fallait répéter son commandement, chacun à son tour. Je déployai si bien ma voix qu'il en fut surpris, et me dit: «Recommencez, ne vous pressez pas. Je vais vous faire le commandement, vous n'aurez qu'à répéter après moi. Point de timidité! nous sommes ici pour nous instruire.»