Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 13
Nous entrâmes par un temps des plus rigoureux, en décembre, dans un pays tout désert, couvert de bois, avec des routes de sable. On ne trouva personne dans ces malheureux villages; les Russes nous faisaient place et nous trouvions leurs bivouacs déserts. On nous fit marcher la nuit, et nous arrivâmes près d'un château à minuit. Ne sachant pas où nous étions, nous posâmes nos sacs sous des noisetiers dans un bivouac abandonné par les Russes. En posant mon sac, je sens une petite hauteur, je tâte dans la paille. Dieu, quelle joie pour moi! deux pains de munition de trois livres chacun. Je me mets à genoux devant mon sac, je l'ouvre, je prends un de mes pains, et le place dans mon sac. Pour l'autre, je le partage en morceaux. Il faisait si nuit que personne ne me vit. «Que faites-vous?» dit mon capitaine Renard.
Lui prenant la main, et y mettant un morceau de pain, je lui dis: «Silence! gardez mon sac et mangez... Je vais chercher du bois.»
Je partis avec quatre hommes de mon ordinaire, et nous trouvâmes une pièce de canon braquée devant le château. Nous démontâmes la pièce et nous apportâmes les roues et les affûts. Arrivés près de notre capitaine avec ces morceaux monstrueux, nous fîmes un feu pour toute la nuit. Quelle bonne nuit! Nous fûmes nous cacher, nous deux mon capitaine, pour nous régaler de ce bon pain. Je lui dis: «J'en ai un dans mon sac, vous aurez votre part demain soir.»
Le lendemain, nous partîmes pour prendre à droite dans des sables et des bois, et voilà un temps affreux, neige, pluie et dégel. Voilà le sable qui plie sous nos pieds, et l'eau qui surnage sur le sable mouvant. Nous enfoncions jusqu'aux genoux. Il fallait prendre des cordes pour attacher nos souliers sur le cou-de-pied, et quand nous arrachions nos jambes de ce sable mouvant, les cordes cassaient et les souliers restaient dans la boue détrempée. Parfois, il fallait prendre la jambe de derrière pour l'arracher comme une carotte, et la porter en avant, puis aller rechercher l'autre avec ses deux mains et la rejeter aussi en avant, avec nos fusils en bandoulière pour pouvoir nous servir de nos mains. Et toujours la même manoeuvre pendant deux jours.
Le découragement commençait à se faire sentir dans les rangs des vieux soldats; il y en eut qui se suicidèrent dans le transport des souffrances. Nous en perdîmes bien soixante dans le trajet de deux jours pour arriver à Pultusk, un mauvais village couvert en paille. La chaumière que l'Empereur habitait ne valait pas mille francs. C'était là le but de notre misère, il ne fut pas possible d'aller plus loin.
Nous campâmes sur le front de ce pauvre village que l'on nomme Pultusk. Pour établir notre bivouac, nous fûmes chercher de la paille pour mettre sous nos pieds. N'en trouvant pas, nous prîmes des gerbes de blé pour pouvoir nous maintenir sur terre, et les granges furent pillées. Je fis plusieurs voyages, je rapportais une auge que les grenadiers à cheval n'avaient pu enlever; ils me la chargèrent sur le dos, et j'arrive à mon bivouac en faisant trembler mes camarades qui étaient des colosses auprès de moi. Mais Dieu m'avait donné des jambes fines comme celles d'un cheval arabe. Je retourne encore au village, je rapporte un petit pot, deux oeufs et du bois; j'étais mort de fatigue.
Non! jamais l'homme ne pourra peindre cette misère, toute notre artillerie était embourbée; les pièces labouraient la terre; la voiture de l'Empereur, avec lui dedans, ne put s'en tirer. Il fallut lui mener un cheval près de sa portière pour le sortir de ce mauvais pas pour se rendre à Pultusk, et c'est là qu'il vit la désolation dans les rangs de ses vieux soldats qui se faisaient sauter la cervelle. C'est là qu'il nous traita de _grognards_, nom qui est resté et qui nous fait honneur aujourd'hui.
Je reviens à mes deux oeufs, je les mis dans mon petit pot devant le feu. Le colonel Frédéric qui nous commandait vint vers mon feu, car c'est moi qui, le plus courageux dans l'adversité, avais le premier fait un feu de maître. Voyant un aussi bon feu, il vint à notre bivouac, et voyant un petit pot devant, il dit: «Il va bien, le pot-au-feu?--Oui, colonel, c'est deux oeufs que j'ai trouvés.--Ah bien, dit-il, puis-je compter sur un?--Oui, colonel.--Eh bien! je reste près de votre feu.»
Je fus chercher deux gerbes de blé pour le faire asseoir, et je lui mets ses deux gerbes. Puis je vais prendre mes deux oeufs et lui en donne un. En le prenant, il me donne un napoléon, et me dit: «Si vous ne prenez pas ces vingt francs, je ne mangerai pas votre oeuf; il vaut cela aujourd'hui.»
Je fus contraint de prendre les vingt francs pour un oeuf.
Les grenadiers à cheval occupaient le village de Pultusk; ils découvrirent un énorme cochon et le poursuivirent dans notre camp. Comme il passait devant notre bivouac, je me lance après cette bonne proie, le sabre à la main. Le colonel Frédéric qui parlait gras, me criait: «Coupe-lui le jarret.» Je me lance, le joins et lui coupe les deux jarrets, puis, je lui passe mon sabre au travers du cou. Le colonel arrive avec les grenadiers, et il fut décidé que, l'ayant arrêté, il m'en appartenait un quartier et les deux rognons. Je fus chercher de suite du sel chez l'Empereur, je trouvai mon lieutenant de service, je lui demandai du sel et un pot de la part du colonel, ajoutant que j'avais arrêté un gros cochon que les grenadiers à cheval poursuivaient. «C'est, me dit-il, le cochon de la maison. L'Empereur est furieux, on a enlevé son pot-au-feu. Heureusement, ses cantines viennent d'arriver et il a fini par en rire, mais il avait le ventre serré comme les autres.--Mon lieutenant, je vous apporterai une grillade dans une heure.--C'est bien, mon brave, allez vite la faire cuire!»
Arrivé, je trouve le colonel qui m'attendait: «Voilà du sel et une grande marmite.--Nous sommes sauvés, dit-il.--Mais, colonel, c'est le cochon de la maison de l'Empereur, et on lui a pris son pot-au-feu.--Ça n'est pas possible.--C'est la vérité.»
Les grenadiers et les chasseurs à cheval partirent à la maraude pour tâcher d'avoir des vivres pour demain; ils arrivèrent le soir avec des pommes de terre et l'on fut à la distribution. Faite par ordinaire, elle donna vingt pommes pour dix-huit hommes. C'était pitié, pour chacun une pomme de terre. Le colonel et mon petit capitaine Renard furent bien chauffés, et mangèrent chacun un rognon; tout fut partagé en famille. Le colonel me prit à l'écart et me demanda si je savais lire et écrire: «Non, lui répondis-je.--Que c'est fâcheux! je vous aurais fait passer caporal.--Je vous remercie.»
L'Empereur fit appeler le comte Dorsenne et lui dit: «Tu vas partir avec ma garde à pied et rentrer à Varsovie, voilà la carte. Il ne faut pas suivre la même route, tu perdrais mes vieux grognards. Tu me feras ton rapport des manquants. Vois ta route pour rentrer à Varsovie.»
Nous partîmes le lendemain par des chemins de traverse, toujours d'un bois à l'autre. Nous arrivâmes à trois lieues de Varsovie dans un état de misère la plus complète, les yeux caves et les joues enfoncées, la barbe pas faite. Nous ressemblions à des cadavres sortant du tombeau. Le général Dorsenne nous fit former le cercle autour de lui et nous fit des reproches sévères, disant que l'Empereur était mécontent de ne pas voir plus de courage dans l'adversité, qu'il avait tout supporté comme nous: «Aussi, dit-il, il vous traite de _grognards_.» Nous criâmes: «Vive le Général!»
Les habitants de Varsovie nous reçurent à bras ouverts le 1er janvier 1807; le peuple ne savait que nous faire, et l'Empereur nous laissa reposer dans cette belle ville. Mais cette petite campagne de quatorze jours nous avait vieillis de dix ans.
Après avoir passé quelque temps à Varsovie, on nous fit partir en avant, dans de mauvais villages. Les habitants avaient tout emporté, et emmené leurs bestiaux dans des forêts très éloignées de leurs villages. Comme la faim met le loup hors du bois, étant réduits à la dernière misère, nous partîmes douze hommes bien armés pour fouiller la forêt à une lieue de notre village, par des neiges d'un pied de haut. Arrivés là, nous trouvâmes les pas d'un homme, nous les suivîmes, et nous arrivâmes dans un camp de paysans sur le revers d'une montagne. Tous leurs animaux étaient attachés, et les marmites au feu; ils furent saisis et n'osèrent faire feu sur nous. Il y avait des chevaux, des vaches, des moutons: tout fut détaché, et nous prîmes de la farine et du pain en très petite quantité. Nous arrivâmes à notre village avec 208 bêtes, et le partage se fit moitié pour nous, moitié pour les paysans. On leur laissa tous leurs chevaux, moins quatre pour faire la correspondance d'un village à l'autre, et quatre paysans pour nous servir de guides. Ce furent les conditions du partage, et les malheureux repartirent avec leur part. Nous fîmes du pain de suite, il y avait si longtemps que nous en avions mangé qu'aussitôt sorti du four, mes camarades le mangèrent au point d'en être victimes; deux étouffèrent; nous ne pûmes les sauver. Nous trouvâmes dans notre maison des pommes de terre sous le carrelage d'une chambre, à six pieds de profondeur; cela nous sauva la vie.
Nous n'avons pas à nous louer des Polonais, ils avaient tout enfoui; tous leurs villages étaient déserts; ils auraient laissé périr un soldat à leur porte sans le secourir. Les Allemands ne quittaient jamais leurs maisons, c'est l'humanité en personne. J'ai vu un maître de poste tué dans sa maison par un Français, et sa maison servir d'ambulance, le maître était sur le lit de mort, tandis que sa fille et sa femme cherchaient du linge pour panser nos blessés. Elles disaient: «C'est la volonté de Dieu.» Ce trait est sublime.
Dans les derniers jours de janvier, nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir. Les Russes avaient fait un mouvement sur Varsovie. Quelle joie pour des affamés! on va donc nous sortir de la misère. Le général Dorsenne reçut l'ordre de faire lever les cantonnements et de partir le 30 janvier. L'Empereur était parti le même jour pour se porter en avant; nous ne le joignîmes que le 2 février, il s'en alla de suite; le 3, nous partîmes pour le rattraper. On nous dit que nous marchions sur Eylau et que les Russes gagnaient la ville de Koenigsberg pour s'embarquer, mais ils nous attendaient dans une position en avant d'Eylau qui nous coûta cher. Les bois et les hauteurs furent emportés, et on les serrait de près; ils prirent la route qui conduit à Eylau à droite sur des mamelons, là, ils se battirent en déterminés. Ils perdirent enfin leurs positions; le prince Murat et le maréchal Ney les poursuivirent dans Eylau pêle-mêle dans les rues. La ville fut occupée par nos troupes malgré les efforts faits pour la reprendre. Le 7 février, l'Empereur nous fit camper sur une hauteur en face d'Eylau; il nous fit faire son feu. Nous portâmes du bois, des bottes de paille, et il nous demanda une pomme de terre par ordinaire; nous lui en portâmes une vingtaine. Il s'assit au milieu de ses vieux grognards sur une botte de paille, un bâton à la main. Nous le voyions retourner ses pommes de terre, en faire le partage à ses aides de camp.
Le 8 février, les Russes nous souhaitèrent le bonjour de grand matin par des bordées de canon. Tout le monde sur pied; l'Empereur, à cheval, nous fit porter en avant sur le lac avec toute notre artillerie et toute la cavalerie de sa garde. La foudre venait nous trouver sur ce lac gelé; ils avaient vingt-deux pièces de siège amenées de Koenigsberg qui nous foudroyaient; les obus traversaient les maisons et faisaient des ravages épouvantables dans nos rangs. Il n'est pas possible de souffrir davantage que d'attendre la mort sans pouvoir se défendre. Un beau trait de notre fourrier, un boulet lui emporte la jambe; il coupe un peu de chair qui restait, et nous dit: «J'ai trois paires de bottes à Courbevoie, j'en ai pour longtemps.» Il prit deux fusils pour se servir de béquilles, et fut à l'ambulance tout seul. À force de perdre du monde, l'Empereur nous fit porter en avant sur la hauteur, notre gauche appuyée à l'église, et lui présent avec son état-major près de cette église et observant l'ennemi. Il eut la témérité de se porter près du séminaire où il se passait un carnage horrible et répété. Ce cimetière fut le tombeau d'une quantité considérable de Français et de Russes. Nous fûmes les maîtres de cette position. Mais, à droite en face de nous, le 14e de ligne fut taillé en pièces, les Russes pénétrèrent dans leur carré et ce fut un carnage horrible. Le 43e de ligne perdit la moitié de son monde. Un boulet vint couper le bâton de notre aigle entre les jambes du sergent-major, et fit un trou à sa redingote par devant et par derrière; heureusement il ne fut pas blessé.
Nous criâmes: «En avant! Vive l'Empereur!» Comme il était dans le péril aussi, il se décida à faire partir le 2e régiment de grenadiers et les chasseurs commandés par le général Dorsenne. Les cuirassiers avaient enfoncé des carrés et fait un carnage épouvantable; nos grenadiers tombèrent à la baïonnette sur la garde russe sans tirer un seul coup de fusil, et en même temps l'Empereur fit charger deux escadrons de grenadiers à cheval et deux de chasseurs. Ils se portèrent si rapidement en avant que les grenadiers traversèrent toutes leurs lignes et firent le tour de l'armée russe; ils revinrent couverts de sang et perdirent quelques hommes démontés et faits prisonniers; ils eurent pour prison Koenigsberg, et le lendemain l'Empereur leur envoya cinquante napoléons.
Lorsque ces charges eurent repoussé les Russes et rabattu leur fureur, ils ne furent plus tentés de recommencer. Il était temps. Nos troupes étaient à bout, les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil; sans la garde, notre bonne infanterie aurait succombé. Nous ne perdîmes pas le champ de bataille, mais nous ne le gagnâmes pas.
Le soir, l'Empereur nous ramena à notre position de la veille; il fut enchanté de sa garde, et dit au général: «Dorsenne, tu n'as pas plaisanté avec mes grognards, je suis content de toi.» La faim et le froid nous firent passer une mauvaise nuit.
Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés; ce n'était qu'un cri. On ne peut se faire une idée de cette journée. Le lendemain fut consacré à faire des fosses pour enterrer les victimes et porter les blessés à l'ambulance. Sur le midi, il arrive des tonneaux d'eau-de-vie que des juifs amenaient de Varsovie, escortés par une compagnie de grenadiers. L'ordre fut établi pour que chacun puisse en avoir à son tour; on mit un tonneau debout et défoncé. Deux grenadiers tenaient le sac, quatre à la fois laissaient tomber chacun six francs, et puisaient avec un verre réglé dans le tonneau. Et défense de recommencer; puis venaient quatre autres, ainsi de suite: ces quatre tonneaux sauvèrent l'armée, et les juifs firent fortune. Ils furent escortés jusqu'à Varsovie par une compagnie de grenadiers, à trois francs par jour.
Une trêve fut convenue; il n'était pas possible de continuer; l'armée avait trop souffert. L'Empereur nous fit prendre nos cantonnements, mais avant de partir, on évacua les blessés et malades dans des traîneaux, ainsi que les pièces de canon prises à l'ennemi et les prisonniers. Le 17 février, nous partîmes pour Thorn et Marienbourg où nous trouvâmes de meilleurs cantonnements. Il était temps, car nous n'avions pas changé de linge depuis un mois. Nous vînmes dans un grand village désert nommé Osterode, c'était tout à fait misère, mais nous trouvâmes des pommes de terre. L'Empereur était logé dans une grange; on finit par lui trouver un logement plus convenable et toujours au milieu de nous, il vivait souvent de ce que donnaient ses soldats. Les pauvres officiers, sans les soldats, ils seraient morts de faim. Les habitants avaient tout enfoui dans les forêts et dans leurs maisons. À force de chercher, nous finîmes par découvrir leurs cachettes. En sondant avec nos baguettes de fusil, nous découvrîmes des vivres de toute espèce, du riz, du lard, du blé, de la farine, des jambons; on faisait de suite la déclaration à nos chefs, et ils présidaient à l'enlèvement des objets mis en ordre en magasin. Notre cher Empereur faisait tout pour se procurer des vivres, mais ils n'arrivaient pas, et les rations manquaient souvent. Alors il fallait aller à la maraude et par un temps rigoureux. «Allons, partons demain! dis-je un jour. À une vingtaine, bien armés, nous fouillerons ces grandes forêts de sapins, on dit que nous trouverons des daims et des cerfs! La neige nous fera découvrir du gibier. Il faut partir au petit jour, ne rien dire à personne, notre sergent répondra pour nous.--C'est décidé, dirent-ils; notre petit intrépide veut manger du daim. Allons, en route!»
Nos fusils bien chargés, nous nous enfonçâmes très loin. Voilà un troupeau de daims qui passe à deux cents pas, et puis beaucoup de lièvres, mais à balle on manquait à tout coup. Voyant un lièvre sauter, je me dis qu'il n'est pas loin, et comme il se trouvait là des petits sapins très épais de quatre à cinq pieds de haut, je les détourne pour voir mon lièvre au gîte. Voilà un sapin qui me reste dans la main, j'en prends un autre, il s'arrache aussi. Je continue, je me mets à appeler mes camarades: «Par ici! par ici! il y a du nouveau; les sapins ne tiennent pas dans cet endroit.--Comment? me dirent-ils.--Tenez, voyez!»
Certains que c'était une cachette fameuse, nous voilà à sonder, mais nos baguettes de fusil n'étaient pas assez longues, et le carré était de cent pieds, quelle joie! Je dis: «C'est pourtant mon lièvre qui est la cause de notre trouvaille, il faut marquer l'endroit. Il n'y a pas de chemin pour arriver; comment ont-ils pu faire? Les malins ont porté à dos. Maintenant il faut nous orienter. Lardons les sapins pour demain», et nous voilà avec nos sabres traçant notre chemin, enlevant l'écorce des sapins à droite et à gauche. Toujours le nez en l'air, je vois une planche clouée après un gros sapin, et puis une autre à vingt-cinq pieds de hauteur. Il faut voir cela. On coupe des sapins, on entaille leurs branches pour servir d'échelle. Arrivés à la boîte, on ôte la cheville qui tient la planche qui avait de cinq à six pieds de haut, et on trouve viandes salées, langues fourrées, oies, jambon, lard, miel, enfin, deux cents boîtes remplies, avec des chemises en quantité. Nous emportâmes des chemises, des langues fourrées et des oies. Notre chemin marqué, mes camarades dirent: «Notre furet a bon nez.»
Nous arrivâmes fort tard, bien chargés, mais le coeur content. De suite, le sergent-major prévient les officiers de notre bonne journée. Le capitaine vient nous voir: «Voilà notre furet, dirent mes camarades, c'est lui qui a tout trouvé.--Oui, capitaine, une cachette de cent pieds de long, creusée à ne pouvoir la sonder avec nos baguettes de fusil. Voilà du jambon, du lard, de l'oie; prenez votre part. Demain, nous partirons avec des voitures, des pelles et des pioches, et beaucoup de monde, et des vivres, car il faudra coucher dans le bois.--Les deux lieutenants iront avec cinquante hommes, dit notre capitaine, il faut aussi des sacs, des haches. Le lieutenant prendra mon cheval et une botte de foin; s'il faut coucher, il reviendra rendre compte.»
Nous partîmes avec nos officiers et tous les sacs des ordinaires. Arrivés sur les lieux, on fit la découverte de cette cachette avec des peines inouïes. Quel trésor! Nous restâmes vingt-quatre heures pour débarrasser cette cachette; il fallait voir la joie sur toutes les figures. Des quantités de blé, de farine, de riz, de lard. Des grands tonneaux pleins de toile de chemises, des viandes salées de toutes espèces. Ils avaient replanté les sapins, replacé la mousse; il fallait chasser un lièvre pour découvrir ce trésor. Le lieutenant partit pour faire son rapport et faire venir des voitures et du monde des autres compagnies. Ce trou renfermait vingt-cinq voitures à quatre chevaux; il fallut faire un chemin pour arriver. Quelle fête pour nos grognards en voyant arriver les voitures. Ça fit renaître la gaîté sur toutes les figures. «Ce n'est pas tout, leur dis-je, il faut aller dénicher nos boîtes de miel que nous avons trouvées hier, et regarder en l'air pour découvrir des boîtes après les gros sapins.» La découverte fut riche; plus de cent boîtes furent trouvées remplies de viandes salées, de linge et de miel. Et nous voilà à grimper et à remplir nos sacs. De retour, avec toutes nos provisions, on fit un bon feu pour cuire les grillades et se régaler aux dépens des Polonais qui voulaient nous faire mourir de faim. Car dans nos cantonnements d'hiver, nous avons été cinquante jours sans goûter de pain. Ils avaient quitté leurs demeures, s'il en restait quelques-uns, c'était pour surveiller leurs cachettes. Quand nous leur demandions des vivres, c'était toujours _non!_ C'est une race sans humanité, l'homme mourait à leurs portes. Vivent nos bons Allemands toujours résignés, qui jamais n'abandonnèrent leurs maisons! À mon cantonnement, je fus fêté de tout le régiment. Le riz fut distribué aux grenadiers; le blé fut moulu pour faire du pain. Ce fut la cause de grandes recherches, les sondes faisaient leur jeu, toutes les granges furent fouillées, les maisons, décarrelées ainsi que les écuries. Partout des cachettes! partout des vivres! Les Russes mouraient de faim aussi, et ils venaient mendier des pommes de terre à nos soldats; ils ne pensaient plus à se battre, et nous laissaient tranquilles dans nos quartiers. Ce malheureux hiver nous coûta bien des souffrances.
Voyant un paysan regarder dans un jardin tous les matins, j'en fis la remarque et je fus sonder. Je rencontre un objet qui faiblit, je vais prévenir mes camarades. De suite à l'oeuvre, nous découvrîmes deux vaches pourries; c'était une infection. Mais, sous ces charognes, il y avait de gros tonneaux remplis de riz, de lard et de jambon, avec tous les outils du village: scies, haches, pelles et pioches, enfin tout ce dont nous avions besoin, et du raisiné pour notre dessert. Je sautais de joie d'avoir persisté à enlever ces maudites charognes (le coeur en sautait); on en fit la déclaration à nos officiers; cela donna plus de quinze cents livres de riz et des bandes de lard. L'Empereur voyant la fonte des neiges, fit venir ses ingénieurs pour dresser un camp dans une belle position en avant de Finkenstein. Des lignes furent tracées en forme de carré. Au milieu, une place pour faire un palais qui fut bâti en briques. Le plan fait, on alla chercher des planches pour nos baraques. Dans ce pays, les enclos sont fermés de gros poteaux et de planches de sapin de vingt pieds de long et d'un pied de large. Nous voilà à défaire planches et poteaux; vingt voitures partaient, d'autres revenaient; à trois lieues à la ronde, tous les enclos furent démolis. Dans quinze jours, nos baraques étaient montées, et le palais de l'Empereur était presque fini. Il n'était pas possible de voir un plus beau camp; les rues portaient les noms des batailles remportées depuis le commencement de la guerre. Nos officiers étaient bien logés, et toute l'armée fut campée dans de belles positions. L'Empereur allait visiter et faire faire la manoeuvre. De Dantzick, il fit venir de l'eau-de-vie et des vivres, du vin pour l'état-major: la joie était sur toutes les figures. Il venait souvent nous voir manger notre soupe: «Que personne ne se dérange! disait-il, je suis content de mes grognards, ils m'ont bien logé et mes officiers ont des chambres parquetées. Les Polonais peuvent en faire une ville.» Comme nous avions trouvé des pièces de toile dans les cachettes, nous fîmes des pantalons et de beaux sacs de six pieds de haut pour coucher. Les Polonais venaient avec de belles dames en voiture pour voir cette ville en planches.