Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)
Part 12
Du premier choc, nos soldats enfoncèrent la première ligne, et nous, derrière les soldats, la seconde ligne. On perça le centre de leur armée et nous fûmes maîtres du plateau de Pratzen, mais notre aile droite souffrit beaucoup. Nous les voyions qui ne pouvaient monter cette montagne si rapide. Toute la garde de l'empereur de Russie était en masse sur cette hauteur. Mais on nous fit appuyer fortement à droite. Leur cavalerie s'avança sur un bataillon du 4e qui couvrit de ses débris le champ de bataille. L'Empereur l'aperçoit et dit au général Rapp de charger. Rapp s'élance avec les chasseurs à cheval et les mamelucks, délivre le bataillon, mais est ramené par la garde russe. Le maréchal Bessières part au galop avec les grenadiers à cheval qui prennent la revanche. Il y eut une mêlée pendant plusieurs minutes, tout était pêle-mêle, on ne savait qui serait maître, mais nos grenadiers furent vainqueurs et ils revinrent se placer derrière l'Empereur. Le général Rapp revint couvert de sang, amenant un prince avec lui. On nous avait fait avancer au pas de charge pour soutenir cette lutte; l'infanterie russe était derrière cette masse et nous croyions notre tour arrivé, mais ils battirent en retraite dans la vallée des étangs.
Ne pouvant pas passer sur la chaussée qui était encombrée, il leur fallut passer sur l'étang de gauche en face de nous, et l'Empereur, qui s'aperçut de leur embarras, fait descendre son artillerie et le 2e régiment de grenadiers. Nos canonniers se mettent en batterie. Voilà boulets et obus qui tombent sur la glace, elle cède sous cette masse de Russes qui se voient forcés de prendre un bain, le 2 décembre. Toutes les troupes tapaient des mains, et notre Napoléon se vengeait sur sa tabatière; c'était la défaite totale. La journée se termine à poursuivre et prendre des canons, des équipages et des prisonniers. Le soir, nous couchâmes sur la belle position que la garde russe occupait le matin, et l'Empereur donna tous ses soins à faire ramasser les blessés. Il y avait deux lieues de champ de bataille à parcourir pour les ramasser, et tous les corps fournirent du monde pour cette pénible corvée.
Le soir, nous allâmes chercher du bois et de la paille dans un village, sur le revers de cette montagne, qui fait face aux étangs. Il fallait descendre rapidement, on ne voyait pas pour se conduire. Mais nos maraudeurs trouvèrent des ruches, et, pour prendre le miel, ils mirent le feu à un hangar immense. L'incendie nous éclaira pour transporter tout ce dont nous avions le plus grand besoin pour passer une nuit glaciale, et pour remonter des sentiers tortueux. Ne trouvant pas de vivres, je m'emparai d'un grand tonneau en sapin. Je prends un lit de plume; je le fourre dans mon tonneau et le fais mettre sur mon dos par les camarades. Puis, je remontai la côte; ce malheureux tonneau roulait sur mon dos, mais j'eus le courage d'arriver à mon bivouac. Je déposai mon fardeau, et mon capitaine Renard vint de suite me prier de lui donner place dans mon tonneau. Je repars de suite au village et rapporte une charge de paille, que je mets dans mon tonneau, puis je mets le lit de plume. Nous nous fourrons la tête dans le fond, et les pieds près du feu. Jamais on n'a passé une nuit plus heureuse. Mon capitaine disait: «Je me rappellerai toute ma vie de vous.»
Le lendemain, nous partîmes pour Austerlitz, pauvre village couvert en paille, avec un vieux château, mais nous trouvâmes six cents moutons dans les écuries de ce manoir, et la distribution en fut faite à la garde. L'empereur d'Autriche vint là trouver Napoléon. Après que les deux empereurs se furent entendus, nous partîmes pour Vienne à journées raisonnables, et nous arrivâmes à Schoenbrunn, dans ce beau palais où on nous laissa reposer jusqu'au règlement des affaires. La garde eut l'ordre de rentrer en France par étapes à petites journées. Quelle joie pour nous! et bien nourris! mais l'armée ne rentrait pas, il fallait que la paix fût signée, et nos troupes eurent le temps de se refaire. Les étapes n'étaient plus de vingt lieues; c'était bien commode pour nous de trouver la nourriture prête en arrivant. Nous fûmes bien reçus en Bavière et nous repassâmes le Rhin avec des transports de joie en revoyant notre patrie.
Nous fûmes reçus à Strasbourg et fêtés de ce bon peuple; je fus droit à mon logement, où j'avais laissé mes effets en passant. Je trouvai tout dans un état parfait. Ces braves gens me tâtaient et me disaient: «Vous n'êtes pas blessé?» Leur demoiselle disait: «Nous avons prié pour vous; tout votre linge est bien blanc et vos boucles d'argent sont brillantes; je les ai fait nettoyer par l'orfèvre.--Eh bien! ma jeune demoiselle, je vous rapporte de Vienne un joli châle que je vous prie d'accepter.»
Elle devint rouge devant sa mère; le père et la mère étaient ivres de joie. Je leur dis: «Si j'étais mort, c'était pour votre demoiselle.» Il me prit par la main: «Allons au café, me dit-il; la garde fait séjour, vous aurez le temps de vous reposer.»
Ce beau châle me venait du château impérial où j'avais été en sauvegarde. La dame me demanda si j'étais marié; je lui dis: «Oui, Madame.--Je vous ferai un cadeau pour votre épouse, pour votre conduite avec mon mari.»
Nous nous dirigeâmes sur la belle ville de Nancy, et de Nancy à Épernay. On détacha le premier bataillon au bourg d'Ay, à une lieue d'Épernay: c'est là qu'on récolte le vin mousseux, cette ville est très riche par le produit de ses vins; il y avait quinze ans qu'ils n'avaient logé de troupes. Il n'est pas possible d'être mieux reçu que nous; ils ne voulurent pas que la garde dépense rien; ils se chargèrent de tout défrayer: «Vous ne boirez pas de vin mousseux, dirent-ils, mais ce soir nous verrons. Soyez tranquilles, vous serez régalés.» Le soir, après dîner, le vin mousseux arrive, et les propriétaires furent obligés de mener leurs soldats coucher, en les conduisant par-dessous les bras; ils n'avaient plus de jambes. Le lendemain, tous les propriétaires nous firent la conduite avec leurs domestiques qui portaient des paniers de vin, et nos officiers furent obligés de prier ces braves gens de s'en aller. Nos ivrognes tombaient dans les fossés; c'était un désordre; il fallut trois heures de repos dans la plaine, à deux lieues d'Épernay, pour donner le temps de rejoindre, et les propriétaires d'Ay furent obligés de ramasser et de ramener nos traînards. Nous ne fûmes réunis que le lendemain, mais personne ne fut puni.
Nous arrivâmes à Meaux, en Brie, où nous fûmes bien reçus. J'étais seul; je vais présenter mon billet de logement dans la rue Basse, qui va à Paris. Je fais lire mon billet, comme je ne savais pas lire. Un gros monsieur me dit: «Cette dame est riche, mais elle va vous mener à l'auberge. Tenez! allez à cette boutique de serrurier.» Je me présente chez ce serrurier et lui montre mon billet: «Mon brave, dit-il, ma propriétaire va vous mener à l'auberge.--Soyez tranquille! j'espère convenir à cette dame. Vous viendrez me voir dans une heure.--Mais vous n'y serez plus.--Vous verrez cela sans bruit.»
Je monte au premier: «Madame, je vous salue, voilà votre billet.--Mais, Monsieur, je ne loge pas.--Je le sais, Madame, mais je suis bien fatigué, je vais me reposer un peu. Si Madame voulait avoir la bonté d'aller me chercher une bouteille de vin, voilà quinze sous, et je partirai après.»
Elle va avec mes quinze sous me chercher une bouteille et, aussitôt sortie, je mets habit bas et mon mouchoir autour de ma tête; je me fourre dans son lit, et me mets à trembler de toutes mes forces. Voilà madame qui arrive; me voyant dans son lit, elle fit un cri, elle fut chercher ses locataires qui avaient le mot. Ils lui dirent: «Il faut lui faire chauffer du vin bien sucré et lui mettre le pot-au-feu pour lui faire du bon bouillon, le bien couvrir; c'est un fort frisson.»
Les malins se régalèrent aux dépens de l'avare. Le soir, on vient me visiter, et la dame passa la nuit dans son fauteuil. Le lendemain, madame me remit les quinze sous et l'on me fit la conduite; les voisins furent enchantés de la farce que j'avais jouée. Nous arrivâmes à Claye et de Claye à la porte Saint-Denis, où le peuple de Paris nous attendait; on nous avait fait dresser un arc de triomphe. Nous trouvâmes, aux Champs-Élysées, des tentes et des tables servies de viandes froides, avec des vins cachetés, mais le malheur voulut que la pluie tombât tellement fort que les plats se remplissaient d'eau. Nous ne pûmes manger, on faisait sauter les cous de bouteilles avec les bouchons et ou buvait debout. C'était pitié de nous voir, tous trempés comme des canards.
Nous partîmes pour Courbevoie trois bataillons; un resta pour faire le service. L'Empereur nous donna du repos, et nous fûmes habillés tout à neuf. Nous passâmes de belles revues, et la bonne ville de Paris nous servit un dîner magnifique sous les galeries de la place Royale; rien n'y manquait. Le soir, comédie gratis à la porte Saint-Martin, on nous donna pour représentation le _Passage du mont Saint-Bernard_, et nous vîmes les bons moines qui descendaient de cette montagne avec leurs gros chiens qui les suivaient. En voyant ces bons capucins et leurs chiens, je me croyais encore à traîner ma pièce de canon. J'en tapais des pieds et des mains. Mes camarades me disaient: «Vous êtes donc fou.» Je répondais: «Mais je les ai vus au mont Saint-Bernard, ces beaux chiens, et voilà les mêmes capucins.»
L'appel ne se fit qu'à deux heures du matin, personne ne fut puni et toutes les petites escapades furent pardonnées.
CINQUIÈME CAHIER.
CAMPAGNES DE PRUSSE ET DE POLOGNE.--ENTREVUE DE TILSIT.--ON ME FAIT CAPORAL.--CAMPAGNES D'ESPAGNE ET D'AUTRICHE.--JE SUIS NOMMÉ SERGENT.
Les princes alliés venaient faire leur cour à Napoléon, et il les régalait de belles revues. Nous montions la garde chez ces princes qui nous donnaient tous, plus ou moins. Pour les grands fonctionnaires, c'est Mgr Cambacérès qui était le moins généreux; jamais plus d'une demi-bouteille au factionnaire qui était à l'entrée. Aussi, nous faisions la grimace lorsque notre tour tombait chez lui.
Nous étions surchargés de service: huit heures de faction et deux heures de patrouille, qui font dix heures par nuit; de planton pendant vingt quatre heures, sans se déshabiller; il fallait descendre au premier coup de rappel et répondre: présent. Tous les jours la garde descendante avait vingt-quatre heures de planton à faire. Puis, c'étaient de grandes manoeuvres qui nous tenaient toute la journée dans la plaine des Sablons et aux Tuileries.
L'Empereur fit venir beaucoup d'artillerie, des fourgons, des caissons, il les fit ouvrir pour s'assurer si rien n'y manquait. Il montait sur les roues pour voir si rien n'était oublié, surtout la pharmacie, les pelles et pioches; il faisait l'inspection sévère, M. Larrey présent pour la pharmacie, et les chefs du génie pour les pelles et pioches; il les menait durement si tout n'était pas complet. C'était l'homme le plus dur et le meilleur; tous tremblaient et tous le chérissaient. L'ordre fut donné de passer la revue de linge et chaussures, et l'inspection des armes pour faire campagne. L'Empereur nous passa en revue, et nous eûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nos officiers nous disaient que nous partions pour un congrès, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse s'y trouveraient réunis. Mais arrivés sur les frontières de Prusse, on nous lit à l'ordre que la guerre était déclarée avec la Prusse et la Russie.
Nous partîmes dans les premiers jours de septembre 1806 pour nous diriger sur Wurtzbourg où l'Empereur nous attendait. Cette ville est belle, elle a un château magnifique; il y eut grande réception des princes par Napoléon. De là, les corps d'armée furent dirigés sur Iéna, à marches forcées; nous y arrivâmes le 13 octobre, à dix heures du soir. Nous traversâmes cette ville sans la voir; pas une seule lumière ne nous éclairait; tout le monde était parti. Silence absolu. Arrivés contre la ville, au pied d'une montagne raide comme le toit d'une maison, il fallut grimper et nous mettre en bataille de suite sur le plateau. Sur le bord de ce précipice, il fallait nous placer à tâtons; personne ne se voyait. Il fallait faire le plus grand silence; l'ennemi était près de nous. On nous fit mettre de suite en carré, l'Empereur au milieu de la garde. Notre artillerie arrivait au pied de cette terrible montagne, et, ne pouvant pas la franchir, il fallut élargir le chemin et couper les roches. L'Empereur était là qui faisait travailler le génie, il ne quitta que lorsque le chemin fut terminé et que la première pièce de canon passa devant lui attelée de douze chevaux, sans parler ni faire le moindre bruit.
On montait quatre pièces par voyage, et on les mettait de suite en batterie devant notre front de bandière. Puis, on retournait avec les mêmes chevaux au pied de cette montagne pour les atteler à d'autres. Une partie de la nuit fut employée à ce pénible travail, et l'ennemi ne s'en aperçut pas.
L'Empereur se plaça au milieu de son carré, et nous permit de faire deux à trois feux par compagnie. (Nous étions deux cent vingt par compagnie.) Il nous fut permis de partir pour aller chercher des vivres (à vingt par compagnie). Le voyage n'était pas long; nous pouvions jeter une pierre du haut dans la ville. Toutes les maisons étaient désertes; ces pauvres habitants avaient tout abandonné. Nous trouvâmes tout ce dont nous avions besoin: surtout du vin, du sucre. Il y avait des officiers pour maintenir l'ordre, et dans trois quarts d'heure nous étions en route pour remonter chargés de vin, sucre, chaudières, et des vivres de toutes espèces. Nous avions des bougies pour nous éclairer pour descendre dans les caves, et nous trouvâmes dans les gros hôtels beaucoup de vin cacheté. On fit porter du bois, et les feux s'allumèrent, avec le vin et le sucre dans les chaudières. Nous bûmes à la santé du roi de Prusse toute la nuit, et tout le vin cacheté fut partagé. Il y en avait en profusion; chaque grenadier avait trois bouteilles: deux dans le bonnet à poil et une dans sa poche. Toute la nuit, on eut le vin chaud; nous en portâmes à nos braves canonniers qui étaient morts de fatigue et ils nous remercièrent. Leurs officiers furent invités à venir prendre le vin chaud avec les nôtres, nos moustaches furent bien arrosées, mais défense de faire du bruit. Quelle punition peur nous de ne pouvoir parler, ni chanter! Tout le monde avait de l'esprit dans la tête.
L'Empereur nous voyait si sages que cela le rendait joyeux; avant le jour, il était à cheval pour visiter son monde. L'obscurité était si profonde qu'il fut obligé de se faire éclairer pour se conduire, et les Prussiens voyant des lumières qui se promenaient le long de leur ligne, firent feu sur Napoléon, mais il continua sa course, rentra à son quartier général, et fit prendre les armes.
Le petit jour ne paraissait pas encore que les Prussiens nous souhaitèrent le bonjour (le quatorze octobre) par des coups de canon qui passèrent par-dessus nos têtes, et un vieux soldat d'Égypte dit: «Les Prussiens sont enrhumés; les voilà qui toussent. Il faut leur porter du vin sucré.»
Toute l'armée se porta en avant sans y voir d'un pas, il fallait tâter comme des aveugles, nous heurtant les uns contre les autres. Au bruit du mouvement qui s'entendait devant nous, on reconnut qu'il fallait faire halte et commencer l'attaque. Notre brave maréchal Lannes se fit entendre à notre gauche; ce fut le signal pour toute la ligne, on ne se voyait qu'à la lumière de la fusillade. L'Empereur nous fit avancer rapidement contre leur centre. Il fut obligé de nous dire de nous modérer et de nous arrêter (leur ligne était percée comme celle des Russes à Austerlitz). Le maudit brouillard nous gênait, mais nos colonnes avançaient toujours et nous avions du terrain pour nous reconnaître. Sur les dix heures, le soleil vient nous éclairer sur un beau plateau. Là, nous pûmes nous voir en face.
Nous aperçûmes à notre droite un beau carrosse et des chevaux blancs, on nous dit que c'était la reine de Prusse qui se sauvait. Napoléon nous fit arrêter pendant une heure, et nous entendîmes sur notre gauche une fusillade épouvantable. L'Empereur envoie de suite un officier pour savoir ce qui se passait, il était en colère, il prenait des prises de tabac et il piétinait devant nous. L'officier arrive et lui dit: «Sire, c'est le maréchal Ney qui est aux prises avec ses grenadiers et ses voltigeurs contre une masse de cavalerie.»
Il fit partir de suite sa cavalerie, et tout le monde marcha en avant; Lannes et Ney furent maîtres de la gauche; l'Empereur s'y porta et il ne grogna plus.
Le prince Murat arrive avec ses dragons et ses cuirassiers; ses chevaux tendaient la langue. On ramena une division entière de Saxons, c'était pitié à voir, car le sang ruisselait sur la moitié de ces malheureux. L'Empereur les passa en revue, et nous leur donnâmes tout notre vin, surtout aux blessés, ainsi qu'à nos braves cuirassiers et dragons. Nous avions bien encore mille bouteilles de vin cacheté, et nous leur sauvâmes la vie. L'Empereur leur donna le choix de rester avec nous ou d'être prisonniers, disant qu'il ne faisait pas la guerre à leur souverain.
L'Empereur, après la bataille gagnée, nous laissa à Iéna; il partit pour voir les corps de Davoust et Bernadotte. Sur notre droite, on entendait le canon de très loin, et l'Empereur envoya l'ordre de nous tenir prêts à partir. Nous passâmes la nuit dans cette malheureuse ville déserte. L'Empereur revint, on ramassa les blessés et nous les emmenâmes sur Weimar, une belle ville. Nous eûmes une affaire sérieuse à l'attaque de Hassenhausen contre beaucoup de cavalerie, mais le prince Murat en fit son affaire. Nous marchâmes sur Erfurt, sans pouvoir rattraper les corps d'armée de Davoust et Bernadotte qui ramassèrent tous les bagages des Prussiens et des canons. Nous perdîmes beaucoup de monde.
Le 25, nous arrivâmes à Potsdam; nous eûmes séjour le 26 et le 27 à Charlottembourg, beau palais du roi de Prusse qui fait face à Berlin. Cet endroit est boisé jusqu'à la porte d'entrée de cette belle capitale; on ne peut rien voir de plus joli. Cette porte est surmontée d'un beau char de triomphe et les rues sont tirées au cordeau. De la porte de Charlottembourg pour arriver au palais, il y a une allée au milieu et des bancs pour les curieux.
L'Empereur fit son entrée, le 28, à la tête de 20,000 grenadiers et de nos cuirassiers, et de toute notre belle garde à pied et à cheval. On peut dire que la tenue était aussi belle qu'aux Tuileries; l'Empereur était fier dans son modeste costume, avec son petit chapeau et sa cocarde d'un sou. Son état-major avait le grand uniforme, et c'était curieux pour des étrangers de voir le plus mal habillé maître d'une si belle armée.
Le peuple était aux croisées comme les Parisiens, le jour de notre arrivée d'Austerlitz. C'était magnifique de voir un si beau peuple se porter en foule sur notre passage et nous suivre.
On nous forma en bataille devant le palais qui est isolé devant et derrière par de belles places et un beau carré d'arbres où le grand Frédéric est sur un piédestal avec ses petites guêtres.
Nous fûmes logés chez les habitants et nourris à leurs frais, avec une bouteille de vin par jour. C'était terrible pour les bourgeois, car le vin valait trois francs la bouteille. Ils nous prièrent, ne pouvant pas se procurer de vin, de prendre de la bière en cruchon. À l'appel, tous les grenadiers en parlèrent à nos officiers, qui nous dirent de ne pas les contraindre à donner du vin, que la bière était excellente. Nous portâmes la consolation dans toute la ville, et la bière en cruchon ne fut pas épargnée (il n'est pas possible d'en boire de meilleure). La paix et la bonne harmonie régnaient partout: il n'était pas possible d'être mieux, et tous les bourgeois venaient avec leurs domestiques nous apporter notre repas, et bien servi. La discipline était sévère; le comte Hulin était gouverneur de Berlin: le service était rigoureux.
L'Empereur passa la revue de sa garde devant le palais, du côté de la statue du grand Frédéric, auprès de beaux tilleuls; derrière la statue sont trois rangées de bornes de cinq pieds de haut, avec barres de fer enclavées. Nous étions en bataille devant le palais; l'Empereur arrive, fait porter les armes, croiser la baïonnette (notre colonel répétait le commandement). Il commande: _Demi-tour!_ (le colonel répète) puis: «_En avant, pas accéléré, marche!_» Et nous voilà arrêtés contre les bornes de cinq pieds de haut.
L'Empereur, nous voyant arrêtés, dit: «Pourquoi ne marches-tu pas?» Le colonel répond: «On ne peut passer.--Comment t'appelles-tu?--Frédéric.»
L'Empereur avec un ton sévère, lui dit: «Pauvre Frédéric! Commande: _En avant!_»
Et nous voilà sautant par-dessus les bornes et les barres de fer; il fallait nous voir escalader. Le corps du maréchal Davoust fit son entrée dans Berlin le premier et marcha sur la frontière de Pologne. Nous apprîmes avant de partir de Berlin que Magdebourg s'était rendu. L'Empereur régla ses comptes avec les autorités de Berlin, et nous partîmes pour rejoindre les corps qui se portaient sur la Pologne. Arrivés à Posen, nous fîmes séjour. Nos corps marchaient sans relâche sur Varsovie. Les Russes eurent la bonté de nous céder ces deux belles villes, mais ils ne furent pas généreux pour les vivres; ils emportèrent tout de l'autre côté et ravagèrent tout le pays, ne laissant que ce qu'ils ne purent emporter; ils firent sauter tous les ponts, emmenèrent tous les bateaux. L'Empereur montra du mécontentement. Déjà, à Posen, je l'avais vu monter à cheval si en colère qu'il sauta par-dessus son cheval de l'autre côté, et donna un coup de cravache à son écuyer.
On nous fit mettre en position avant d'arriver à Varsovie. Nous aperçûmes les Russes de l'autre côté d'une rivière, sur une hauteur commandant la route. On rassembla 1,500 nageurs, on les fit passer à la nage avec leurs cartouches et leurs fusils sur leurs têtes; à minuit, ils tombèrent sur les Russes endormis autour de leurs feux. On s'empara de la position et nous fûmes maîtres de la droite du fleuve; mais les barques nous manquaient. Le maréchal Ney qui avait fait des prodiges sur Thorn, nous envoya des barques pour faire des ponts. L'Empereur fut au comble de sa joie, et dit: «Cet homme est un lion.»
L'Empereur fit son entrée la nuit dans Varsovie; les grenadiers d'Oudinot et nous arrivâmes de jour; ce bon peuple vint au-devant de nous pour voir cette belle colonne de grenadiers. Ils s'efforcèrent de bien nous recevoir. Les Russes leur avaient tout emporté. Il fallut acheter des grains et des boeufs pour nourrir l'armée, et les juifs firent de bonnes affaires avec Napoléon. Il nous arriva des vivres de tous côtés; on fit faire du biscuit. On peut dire que les juifs sauvèrent l'armée tout en faisant leur fortune.
Lorsque l'Empereur fut en mesure pour recommencer la campagne et que ses troupes furent pourvues de vivres, il passa de grandes revues; la dernière eut lieu par un froid des plus rigoureux. Il arrive pendant la revue un bel équipage; un petit homme descend de voiture, et se présente à l'Empereur devant la garde. Il avait cent dix-sept ans, et il marchait comme à soixante. L'Empereur voulut lui donner le bras. «Je vous remercie, Sire», dit-il. C'était, à ce qu'il paraît, le doyen de la Pologne[47].
Les gelées étant arrivées au point où on le désirait, on fit faire la distribution de biscuits pour quatorze jours. J'achetai du jambon pour vingt francs, et je n'en avais pas une livre; personne ne pouvait rien avoir pour de l'argent.