Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 11

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Tout le monde se portait du côté du choeur pour voir ce beau militaire décoré. Je reconnus ma belle-mère en face de moi, et mon père qui me tournait le dos; il chantait au lutrin. Je ne laissai pas finir la messe tout entière pour sortir de l'église; je me présente chez mon père. La porte n'était pas fermée; je me tiens debout, mon père arrive et me voit qui l'attendais au milieu de la chambre. Je fus à lui pour l'embrasser, il me serra dans ses bras et je lui rendis la pareille. Ma belle-mère paraît pour venir m'embrasser. «Halte-là! lui dis-je, je n'aime pas les baisers de Judas. Retirez-vous, vous êtes une horreur pour moi.--Allons! mon fils, dit mon père, assieds-toi là. Pourquoi n'es-tu pas venu chez ton père!--Je ne voulais pas y recevoir l'hospitalité sous les yeux de votre femme que je déteste. Des étrangers m'ont offert un asile par amitié; je l'ai accepté. Je vais faire ma visite à M. le Maire, et demain je viendrai vous voir à midi, si vous le permettez.--Je t'attendrai.»

Je partis pour monter à la ville, et je trouvai la foule qui m'attendait à mon passage, disant: «Le voilà, ce cher M. Coignet; il n'a pas perdu son temps, il a une belle croix, le bon Dieu l'a béni à cause de toutes les souffrances que sa belle-mère lui a fait endurer.--Laissez-moi! leur dis-je. Je vous verrai tous, mes bons amis; laissez-moi monter à la ville chez M. Trémeau.»

Je fus reçu à bras ouverts chez M. Trémeau, qui dit: «Vous avez votre couvert mis chez moi, et nous vous mènerons à la chasse avec mes frères pour vous désennuyer; vous portez votre port d'armes sur votre poitrine.--Je vous remercie, je viendrai vous voir.»

Quel baume pour moi que cet accueil de l'amitié! Je rentrai à mon hôtel, et le lendemain, je descendis chez mon père. Je lui dis: «J'ai enfin retrouvé mon petit frère, après avoir eu le malheur d'avoir perdu les deux autres, dont un est venu mourir près de vous sans que vous lui donniez l'hospitalité. Voilà encore une barbarie de votre femme, et vous, homme faible, vous avez pu fermer la porte à votre fils aîné. Il faudra cependant nous rendre compte, vous savez que vous nous devez trois mille francs.»

Ma belle-mère, qui était au coin du feu, me dit: «Comment ferions-nous pour vous donner tout cet argent?--Il n'est pas permis à une marâtre de femme comme toi de se mêler de mes affaires. Cela me regarde avec mon père, si je n'avais pas tout le respect que je lui dois, je te ferais sauter la tête de dessus tes épaules; tu ne prendras plus les pincettes pour m'arracher le nez. Malheureuse! tu n'as pas de honte d'avoir mené ces deux innocents dans les bois et les avoir abandonnés à la merci de Dieu. Vois ton crime, serpent! Si Dieu ne retenait pas mon bras, je ne sais pas, je ferais un malheur.»

Mon père était tout pâle; je frémis de la sortie que je m'étais permis de faire devant lui, mais j'avais le coeur soulagé.

Il ne fut parlé que de moi dans tout le pays et aux environs. Je reçus des visites de toutes parts, que je rendis et je fus reçu partout avec amitié. Je reçus une lettre de M. de la Bergerie, préfet de l'Yonne, sur l'ordre du maréchal Davoust qui était arrivé à Auxerre, pour être près du maréchal pour une chasse au loup dans la forêt de Frétoy, près de Courson. J'y fus accompagné de MM. Trémeau, qui me dirent très obligeamment qu'il fallait être en chasseur pour ménager mon uniforme; j'étais comme un vrai chasseur avec mon ruban de la Légion d'honneur. Le maréchal me reconnut de suite: «Voilà mon grenadier, dit-il au préfet; vous nous suivrez à la chasse toute la journée.»

Les gardes nous placèrent, et les traqueurs partirent après le signal. Il fut tué deux loups et des renards; il était défendu de tirer sur le chevreuil, mais on permit de chasser le gibier le soir et de tirer sur tout. La chasse fut terminée à quatre heures, et nous fûmes invités, moi et les MM. Trémeau. Le dîner fut brillant: je fus fêté. Le maréchal dit au préfet: «C'est le plus petit de mes grenadiers. Allons! amusez-vous bien dans votre pays.»

Nous partîmes à onze heures du soir, et les MM. Trémeau furent enchantés du bon accueil du préfet et du maréchal; nos carniers étaient bien garnis de lièvres.

Je passai mon temps à chasser, je fus voir mon père, qui m'invita à faire une partie de chasse; je ne pus refuser. Arrivé au rendez-vous, il me dit: «Voilà le train de trois chevreuils qui ont passé la nuit dans ce taillis; ils ne sont pas loin. Viens, que je te place. Tu tiendras ma chienne et, au bout d'un quart d'heure, tu marcheras droit devant toi. Sitôt que j'aurai tiré, tu la lâcheras.»

Je pars, et, arrivé au milieu de ma course, j'entends deux coups de fusil. Je lâche le chien, et j'entends mon père me crier: «Par ici!» J'arrive. Quel fut mon étonnement! Deux chevreuils par terre. «Je les ai tués tous les deux, je devais les avoir tous les trois, dit-il, je me suis trop pressé. Allons à la ferme, on viendra les chercher; mais, me dit-il, il nous faut deux lièvres. Chacun le nôtre! je sais où les trouver.»

Au bout d'une heure, les lièvres étaient dans le carnier: «C'est suffisant, lui dis-je, allons-nous-en.»

Je fis tous mes adieux de porte en porte pour me rendre à Beauvoir, chez le père Thibault, pour prendre mon petit frère et l'emmener avec moi à Paris. Je cachai mon départ, je ne le dis qu'à mon camarade Allart, et je partis à deux heures du matin. Arrivé à Paris, je plaçai de suite mon frère garçon marchand de vin; je me rendis à ma caserne, où mes camarades me souhaitèrent la bienvenue. Je touchai ma solde entière et trois mois de ma Légion ce qui me donna deux cents francs; ça remonta mes finances. Exempt de service pendant un mois par ordre du capitaine, je fus tout à fait rétabli pour rentrer en campagne.

On s'apprêtait pour la descente d'Angleterre, disait-on. On faisait faire des hamacs pour toute la garde, avec une couverture pour chacun. Le camp de Boulogne était en grande activité, et nous faisions la belle jambe à Paris. Mais notre tour arriva pour prendre part aux manoeuvres de terre et de mer, après de grandes revues et de grandes manoeuvres dans la plaine de Saint-Denis, où il fallut endurer la pluie toute la journée; les canons de nos fusils se remplissaient d'eau, l'arme au bras. Le _grand homme_ ne bougeait pas; l'eau lui coulait sur les cuisses; il ne nous fit pas grâce d'un quart d'heure. Son chapeau lui couvrait les épaules, ses généraux baissaient l'oreille, et lui ne voyait rien. Enfin, il nous fit défiler et, rendus à Courbevoie, nous barbotions comme des canards dans la cour, mais le vin était là, et on n'y pensait plus.

Le lendemain, on nous lit à l'ordre du jour qu'il fallait se tenir prêt à partir. «Faites vos sacs, dirent nos officiers, faites vos adieux à tout le monde, car il ne reste que les vétérans.»

L'ordre arrive, il faut porter toute la literie au magasin et coucher sur la paillasse, prêts à partir pour Boulogne. On nous campa au port d'Ambleteuse, où nous formâmes un beau camp; le général Oudinot était au-dessus de nous avec douze mille grenadiers, qui faisaient partie de la réserve. Et tous les jours à la manoeuvre. Nous fûmes embrigadés pour faire le service sur mer chacun notre tour. On nous mit très loin, sur une ligne de deux cents péniches. Toute cette petite flottille, divisée par sections, était commandée par un bon amiral, qui était monté sur une belle frégate, au milieu de nous. Pendant vingt jours, toujours manoeuvrant les pièces, nous étions canonniers et marins. Les marins, canonniers et soldats, tout ne faisait qu'un seul homme, l'accord était parfait à bord. La nuit, on criait: _Bon quart!_ et le dernier criait: _Bon quart partout!_ Le matin, les porte-voix demandaient le rapport de la nuit:

«Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à votre bord?--On vous fait savoir qu'il y a deux grenadiers qui se sont jetés à l'eau.--Sont-ils noyés? répétait le porte-voix.--Oui, répétait l'autre; oui, mon commandant.--À la bonne heure!» (Il disait _à la bonne heure_, parce qu'il avait compris le mot d'ordre.)

Une fois, j'étais monté sur une corvette avec dix pièces de gros calibre, cent grenadiers et un capitaine couvert de blessures. J'étais servant de droite d'une pièce, car il fallait tout faire, et la moitié restait sur le pont la nuit. Lorsque mon tour arrivait de descendre pour me coucher dans mon hamac, je disais: «Allons, vieux soldat, te voilà donc dans ton hamac! Allons, repose-toi!»

Le maître cambusier m'entendit: «Où est-il le vieux soldat?--Me voilà, lui dis-je.--Où est votre hamac? Je vais vous mettre dans une bonne place.»

Et il descendit mon hamac près des caisses de biscuit, et leva une planche: «Mangez du biscuit, et demain je vous donnerai le _boujaron_» (c'est la petite mesure d'eau-de-vie).

On mangeait dans des vases de bois, avec les cuillers de même, des fèves qui dataient de la création du monde; toutes les rations par ordinaire étaient dans des filets; c'était de la viande fraîche et de la sole.

Un jour, messieurs les Anglais vinrent nous faire une visite avec une forte escadre; un vaisseau de soixante-quatorze fut assez insolent pour arriver près du rivage, il s'embosse et nous envoie des boulets à toute volée dans notre camp. Nous avions de gros mortiers sur la hauteur, un sergent de grenadiers demanda la permission de tirer sur ce vaisseau, disant qu'il répondait de le couler du premier ou du second coup. «Mets-toi à l'oeuvre! comment te nommes-tu? dit le Consul.--Despienne.--Voyons ton adresse.»

La première bombe passe par-dessus: «Tu as manqué ton coup, dit notre petit caporal.--Eh bien! dit-il, voyez celle-ci.»

Il ajuste et fait tomber sa bombe sur le milieu du vaisseau. Ce ne fut qu'un cri de joie. «Je te fais lieutenant dans mon artillerie», dit-il à Despienne.

Voilà les Anglais qui tirent à poudre pour appeler à leur secours, et voilà le feu dans le vaisseau. Les Anglais sautaient dans nos barques comme dans les leurs. Notre petite flottille poursuivit leurs gros bâtiments, il fallait voir tous ces petits carlins après des gros dogues! c'était curieux. Les Anglais voulurent revenir à la charge, mais ils furent mal reçus; nous étions en règle. Nos petits bateaux faisaient des dégâts; tous les coups portaient, et leurs bordées passaient par-dessus nos péniches. Nous eûmes l'ordre de rentrer dans le port pour faire une grande manoeuvre sur toute la ligne. Jamais on n'avait vu cent cinquante mille hommes faire des feux de bataillon; tout le rivage en tremblait.

Tous les préparatifs se faisaient pour la descente; c'était un jeudi soir que nous devions mettre à la voile pour arriver sur les côtes d'Angleterre le vendredi. Mais, à dix heures du soir, on nous fit débarquer, sac au dos, et partir pour le pont de Briques pour déposer nos couvertures. C'était des cris de joie. Dans une heure, toute l'artillerie était en marche pour la belle ville d'Arras. Jamais on n'a fait une marche aussi pénible, on ne nous a pas donné une heure de sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les uns aux autres pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait les réveiller. Il en tombait dans des fossés, les coups de plat de sabre n'y faisaient rien du tout. La musique jouait, les tambours battaient la charge, rien n'était maître du sommeil. Les nuits étaient terribles pour nous. Je me trouvais à la droite d'une section. Sur le minuit, je dérivai à droite sur le penchant de la route. Me voilà renversé sur le côté; je dégringole et je ne m'arrête qu'après être arrivé dans une prairie. Je n'abandonnais pas mon fusil, mais je roulais dans l'autre monde; mon brave capitaine fit descendre pour venir me chercher; j'étais brisé. Ils prirent mon sac et mon fusil, et je fus bien réveillé.

Lorsque nous fûmes sur les hauteurs de Saverne, il fallut prendre des voitures pour les dormeurs. Arrivés enfin à Strasbourg, nous trouvâmes l'Empereur, qui nous passa la revue le lendemain et distribua des croix. Deux nuits nous rétablirent; nous passâmes le Rhin et nous marchâmes à grandes journées sur Augsbourg, et de là sur Ulm, où nous trouvâmes une armée considérable, qu'il fallut repousser au delà d'une forte rivière, avant de parvenir à un couvent, sur une hauteur imprenable. Le maréchal Ney, dans l'eau jusqu'au ventre de son cheval, faisait rétablir le pont, malgré la mitraille; les sapeurs tombaient et cet intrépide Ney ne bougeait pas. Aussitôt la première travée posée, les grenadiers et voltigeurs passèrent pour soutenir les sapeurs, le maréchal revint au galop près du prince Murat, lui prend la main, disant: «Le pont est fini, mon prince. J'ai besoin de vous pour me soutenir.--Je pars de suite, dit-il, avec ma division de dragons.»

Les voilà partis au galop. Le temps était si horrible que le pont était inondé, on ne le voyait plus. Nous étions près de cette rivière, dans un pré; l'eau nous gagna, elle nous monta jusqu'aux genoux. Il fallait voir la garde barboter comme des canards; tout le monde de rire et de se promener dans l'eau. J'avais la marmite sur mon sac; elle n'était pas renversée, elle se remplissait d'eau, je la versais dans les jambes de mes camarades; nos canons de fusils se remplissaient aussi. Nous ne pouvions pas changer de position, tout le corps du maréchal attendant que l'eau diminue pour passer; les soldats étaient dans la boue, c'est encore nous qui étions les mieux placés. Voilà l'eau qui diminue, on voit les planches du pont, les troupes s'arrachent de la boue et se lavent les jambes en passant sur le pont. Nos canards sortent du pré à leur tour, et les colonnes arrivent au pied de cette montagne monstrueuse, défendue par des forces considérables, mais rien ne put résister au maréchal Ney. Arrivé au village d'Elchingen, il le fait attaquer, les maisons l'une après l'autre, avec les enclos entourés de murs qu'il fallait escalader. Ce village extraordinaire fut pris à la baïonnette, et nos colonnes arrivèrent au couvent, tout en haut du bourg. L'Empereur nous fit alors monter au pas de charge pour finir de renverser l'armée du général Mack. Les Autrichiens se battirent en déterminés. Derrière ce village, ce sont des plaines où l'on peut manoeuvrer, un peu boisées, et la chaîne de montagnes se prolonge depuis le couvent jusqu'en face d'Ulm. On ne laissa pas l'ennemi un moment tranquille. Murat se couvrit de gloire dans ses belles charges, et le maréchal Ney ne s'arrêta que devant Ulm. L'Empereur fit cerner la ville de toutes parts, et nous donna enfin le temps de nous faire sécher. Le malheur voulut que le feu prît à une jolie maison bourgeoise: il ne fut pas possible de la sauver. L'Empereur dit, dans sa colère: «Vous la paierez. Je vais donner six cents francs et vous donnerez un jour de votre paie. Que cela soit versé de suite au propriétaire de la maison.»

Nos officiers faisaient la grimace, mais il fallut passer par là, et la garde a une maison dans ce village. Le propriétaire a fait une bonne journée, car il a reçu une somme considérable.

L'Empereur fit sommer le général Mack qui se rendit prisonnier de guerre le 19 octobre. On donna les ordres pour partir le lendemain à cinq heures du matin; toute la garde se porta au pied du Michelberg, en face d'Ulm. L'Empereur se plaça sur le haut de ce pain de sucre et fit faire un bon feu; c'est là qu'il brûla sa capote grise. Toute sa garde était autour de lui, et cinquante pièces de canon braquées sur la ville. J'étais de garde sur le mamelon, près de l'Empereur, qui parlait au comte Hulin, général des grenadiers à pied. Tout à coup, on voit sortir de la ville d'Ulm une colonne qui n'en finissait pas, et arrivait en face de l'Empereur, dans une plaine au bas de la montagne. Tous les soldats avaient passé leurs gibernes sur leurs sacs pour se débarrasser en arrivant au lieu de désarmement; ils jetaient les armes et les gibernes dans un tas en passant. Le général Mack à leur tête vint remettre son épée à l'Empereur qui la refusa (tous ses officiers et généraux gardèrent leurs épées et leurs sacs) et qui s'entretint avec les officiers supérieurs fort longtemps. Cette sortie dura bien quatre à cinq heures (il y en avait vingt-sept mille), et la ville était pleine de blessés et de malades. Nous fîmes notre entrée dans Ulm aux cris de tout le peuple, les officiers furent renvoyés dans leur pays sur parole de ne pas prendre les armes contre la France, et l'Empereur nous fit une proclamation. Le lendemain de la reddition d'Ulm, Napoléon partit pour Augsbourg avec toute sa garde; on fit des marches forcées pour arriver à Vienne.

Des marches de dix-huit et vingt lieues par jour, c'était la ration du soldat. Aussi, ils disaient: «Notre Empereur ne se sert pas de nos bras pour faire la guerre, mais de nos jambes.»

Lorsque l'Empereur apprit que le prince Ferdinand s'était sauvé d'Ulm avec sa cavalerie, il fit partir le prince Murat et les grenadiers d'Oudinot à leur poursuite. Nous les rencontrâmes à dix lieues de chemin; ce n'était que voitures, canons, caissons et cavalerie; ils avaient pris la moitié de leurs armes avec quatre mille chevaux; les routes étaient couvertes de prisonniers.

Nous étions partis à minuit pour rejoindre les avant-gardes, et il fallait traverser les troupes qui se trouvaient sur la route sans les déranger de leur chemin, sur les côtés de la route. Il fallait prendre le milieu, dans la boue et traverser des colonnes de deux lieues. Nos grenadiers faisaient des enjambées d'une toise et dépassaient deux soldats à chaque pas, et moi avec mes petites jambes, je trottais pour suivre mes camarades. L'Empereur dormait dans sa voiture, et lorsqu'il s'arrêtait, il fallait monter la garde, et les corps d'armée passaient. Lorsque ces troupes avaient fait quinze lieues, l'Empereur repartait à son tour; il nous fallait mettre sac au dos et avaler tout le trajet toujours la nuit. Nous ne pouvions voir ni ville ni village. Heureusement, les Russes nous attendaient. Les grenadiers d'Oudinot avec le maréchal Lannes et Murat firent connaissance; ça nous donna le temps d'arriver à Lintz, un peu à gauche de la grande route de Vienne. Cette ville est adossée à de fortes montagnes, et le Danube passe au pied, entre des rochers; il est si serré, qu'il s'est fait jour dans les fentes des rochers; ce torrent fait frémir. Nous passâmes deux jours; il arrivait des princes envoyés de Vienne, puis, un aide de camp du maréchal Lannes, annonçant que les Russes étaient battus. Le lendemain, l'Empereur partit au galop; il était maussade. «Ça ne va pas bien, disaient nos chefs, il est fâché.»

Il donne l'ordre de partir sur-le-champ pour Saint-Polten. Avant d'arriver, à gauche, se trouvent des montagnes boisées très hautes; il y avait là un corps d'armée campé. Puis nous partîmes pour Schoenbrunn, résidence de l'empereur d'Autriche. Ce palais est magnifique, avec des forêts entourées de murs et remplies de gibier. Nous restâmes quelques jours pour nous reposer; les carrosses venaient de Vienne; on faisait la cour à Napoléon pour qu'il ménageât la ville. Les corps d'armée arrivaient sur tous les points; celui du maréchal Mortier avait souffert beaucoup; il resta en réserve pour se rétablir. L'Empereur ne perdit pas grand temps, il donna ses ordres pour que sa garde se mît en grande tenue et il se mit à sa tête pour traverser cette grande ville aux acclamations d'un peuple en joie de voir un si beau corps[46]. Nous passâmes sans nous arrêter; nous arrivâmes près des ponts, à une petite distance des faubourgs, dans des endroits boisés où ils se trouvent un peu masqués. Le grand pont en bois est superbe; nous nous disions: «Mais comment se fait il que les Autrichiens nous aient laissés passer sur un aussi beau pont sans le faire sauter?» Nos chefs nous dirent que c'était un tour de finesse du prince Murat, du maréchal Lannes et des officiers du génie.

Nous allâmes coucher dans des villages tout dévastés, par un temps terrible de neige. L'Empereur prit le devant, il se porta aux avant-postes pour visiter ses corps d'armée, et de là il se remit en route pour Brunn, en Moravie, où il établit son quartier général. Nous ne pouvions pas le rattraper; cette marche était des plus pénibles; nous avions quarante lieues à faire pour le rejoindre. Nous arrivâmes le troisième jour abîmés de fatigue. Cette ville est belle; nous eûmes le temps de nous reposer. Nous étions près d'Austerlitz; l'Empereur allait faire des courses tous les jours sur la ligne et revenait content. Nous le voyions joyeux; les prises de tabac faisaient leur jeu (c'était la preuve de sa joie) et, ses mains derrière son dos, il parlait à tout son monde. On donne l'ordre de nous porter en avant près des montagnes de Pratzen. Devant nous, une rivière à franchir, mais elle était si gelée qu'elle ne fit aucun obstacle.

Nous campons à gauche de la route des montagnes de Pratzen, avec les grenadiers d'Oudinot à droite, la cavalerie derrière nous. Le 1er décembre, à deux heures, Napoléon vient faire visite avec ses maréchaux, à notre front de bandière. Nous étions à manger du cotignac, nous en avions trouvé des pleins saloirs dans des villages, et nous faisons des tartines. L'Empereur se mit à rire: «Ah! dit-il, vous mangez des confitures! Ne bougez pas, il faut mettre des pierres neuves à vos fusils. Demain matin, nous en aurons besoin, tenez-vous prêts!»

Les grenadiers à cheval amenaient une douzaine de gros cochons; ils passèrent devant nous. Nous mîmes le sabre à la main, et tous les cochons furent pris. L'Empereur de rire, il fit la distribution: six pour nous, et les six autres pour les grenadiers à cheval. Les généraux se tirent une pinte de bon sang, et nous eûmes de quoi faire de bonnes grillades. Le soir, l'Empereur sortit de sa tente, monta à cheval pour visiter les avant-postes avec son escorte. C'était la brune, et les grenadiers à cheval portaient quatre torches allumées. Cela donna le signal d'un spectacle charmant: toute la garde prit des poignées de paille après leurs baraques et les allumèrent. On se les allumait les uns aux autres, une de chaque main, et tout le monde de crier: «Vive l'Empereur!» et de sauter. Ce fut le signal de tous les corps d'armée: je peux certifier deux cent mille torches allumées. La musique jouait et les tambours battaient au champ. Les Russes pouvaient voir de leurs hauteurs, à plus de cent pieds, sept corps d'armée, sept lignes de feux qui leur faisaient face.

Le lendemain, de bon matin, tous les musiciens eurent l'ordre d'être à leur poste sous peine d'être punis sévèrement.

Nous voici au 2 décembre; l'Empereur partit de grand matin pour visiter ses avant-postes et voir la position de l'armée russe: il revint sur un plateau au-dessus de celui où il avait passé la nuit; il nous fait mettre en bataille derrière lui avec les grenadiers d'Oudinot. Tous ses maréchaux étaient près de lui; il les fit partir à leur poste. L'armée montait ce mamelon pour redescendre dans les bas-fonds, franchir un ruisseau et arriver au pied de la montagne de Pratzen, où les Russes nous attendaient le plus tranquillement du monde. Lorsque les colonnes furent passées, l'Empereur nous fit suivre le mouvement. Nous étions vingt-cinq mille bonnets à poil, et des gaillards.

Nos bataillons montèrent cette côte l'arme au bras et, arrivés à distance, ils souhaitèrent le bonjour à la première ligne par des feux de bataillon, puis la baïonnette croisée sur la première ligne des Russes, en battant la charge. La musique se faisait entendre, sur l'air:

_On va leur percer le flanc._

Les tambours répétaient:

Rantanplan, tirelire en plan! On va leur percer le flanc, Que nous allons rire!