Les cahiers du Capitaine Coignet (1799-1815)

Part 10

Chapter 104,133 wordsPublic domain

Il envoie chercher un sergent-major, et lui dit: «Voilà un petit grenadier. Vous donnerez une permission à Coignet pour faire ses commissions, et vous allez la lui faire délivrer de suite pour qu'il puisse sortir et rentrer. Il faut le mettre dans l'ordinaire le plus faible[44]. Vous y avez l'homme le plus grand, eh bien! vous aurez le plus petit.--Justement, il se trouve seul en ce moment; c'est un bon camarade; nous pourrons dire: le plus petit avec le plus grand.» Le sergent-major me mena dans ma chambre, et il me présenta à mes camarades. Un grenadier, gaillard de six pieds quatre pouces, se mit à rire en me voyant si petit. «Eh bien, lui dit-il, voilà votre camarade de lit.--Je pourrai l'emporter en contrebande sous ma redingote.»

Ça me fit rire, et, le souper servi (on ne mangeait pas ensemble; chacun avait sa soupière), je donnai dix francs au caporal. Tout le monde fut enchanté de mon procédé.

Le caporal me dit: «Il faut vous acheter une soupière demain, vous irez avec votre camarade.» Le lendemain, nous allâmes acheter ma soupière, et je régalai mon camarade de lit de deux bouteilles de bière. Rentré à la caserne, je demandai la permission de sortir jusqu'à l'appel de midi. «Allez!» dit mon caporal.

Je vole pour aller voir cette bonne soeur place du Pont-Neuf, chez un chapelier. Je me présente avec la lettre que le maître de la maison avait eu l'obligeance de m'écrire, et ils furent surpris de voir une barbe comme la mienne: «Je suis le militaire à qui vous avez eu l'obligeance d'écrire au Mans. Je viens voir ma soeur Marianne; voilà votre lettre.--C'est bien cela, venez, me dit-il. Attendez un moment, votre grande barbe pourrait lui faire peur.»

Il revient et me dit: «Elle vous attend, je vais avec vous.»

J'arrive vers cette grosse mère, et lui dit: «Je suis ton frère, viens m'embrasser sans crainte.»

Elle vient en pleurant de joie de me voir; je lui dis: «J'ai deux lettres de mon père, datées de Marengo.»

Et le maître de me dire: «Il faisait chaud.--C'est vrai, monsieur.--Mais, dit-elle, mon frère l'aîné est ici à Paris.--Est-il possible?--Mais oui! il va venir me voir à midi.--Quel bonheur pour moi! Je suis dans la garde du Consul, je vais courir à l'appel et je reviendrai le voir; à une heure, je serai de retour.»

Je remerciai le maître et je cours à l'appel; je reviens le plus vite possible, mais mon frère était arrivé. Ma soeur lui dit que j'étais dans la garde du Consul. «Fais bien attention, lui dit-il, de ne pas faire connaissance d'un soldat, ne va pas nous déshonorer; nous avons été assez malheureux.--Mais, mon ami, dit-elle, il va venir après son appel, tu le verras.»

J'arrive; elle me voit et le fait cacher. Je lui dis: «Eh bien! ma soeur, et mon frère Pierre n'est donc pas venu.--Mais si, dit-elle; il dit que vous n'êtes pas mon frère.--Ah! lui dis-je, eh bien! il faut lui dire que c'est lui qui m'a emmené de Druyes pour Etais où il m'a loué, et il avait du mal au bras.»

Là-dessus, il vint fondre sur moi, et nous voilà tous les trois dans les bras l'un de l'autre, pleurant si fort que tout le monde de la maison est accouru pour voir des malheureux se retrouver au bout de dix-sept ans. La joie et la douleur furent si grandes que mon frère et ma soeur ne purent la surmonter; je les perdis tous les deux. J'enterrai ma pauvre soeur au bout de six semaines; la maladie se déclara au bout de huit jours, et il a fallu la conduire à l'hôpital où elle succomba; je la conduisis au champ du repos. Mon frère ne put survivre à cette perte; je le renvoyai au pays où il mourut. Je les perdis dans l'espace de trois mois; voilà des malheurs que je ne puis oublier.

Mes devoirs de famille terminés, je repris mes devoirs militaires, et je contai mes malheurs à mon capitaine qui m'a plaint sincèrement. Je fus habillé promptement et je fus à l'exercice. Comme j'étais déjà fort dans les armes, l'escrime, je continuai; je fus présenté aux maîtres qui me poussèrent rapidement. Au bout d'un an, on livra un assaut, et je fus applaudi pour ma force et ma modestie à leur laisser le point d'honneur. Plus tard, je me fis présenter par le premier maître dans la rue de Richelieu pour faire assaut avec des jeunes gens très forts, et là je fis voir ce dont j'étais capable. Je fus embrassé par les maîtres et invité par les forts élèves; le maître d'armes de chez nous me combla d'amitié, et dit: «Ne vous y fiez pas! Vous n'avez rien vu, il a caché son jeu et s'est conduit comme un ange. On peut en faire un maître s'il voulait, mais il dit: _Non, je reste écolier..._ Voilà sa réponse.»

J'allais tous les jours à l'exercice pour apprendre les mouvements de la garde, et ça ne fut pas long pour moi; au bout d'un mois, je fus quitte et je fus mis au bataillon. La discipline n'était pas sévère; on descendait pour l'appel du matin en sarrau de toile et caleçon (pas de bas aux jambes), et on courait se remettre dans son lit. Mais il nous vint un colonel, nommé Dorsenne, qui arrivait d'Égypte couvert de blessures; il fallait un tel militaire pour faire un garde accompli pour la discipline et la tenue. Au bout d'un an, nous pouvions servir de modèle à toute l'armée. Sévère, il faisait trembler le plus terrible soldat, il réforma tous les abus. On pouvait le citer pour le modèle de tous nos généraux tant pour la tenue que pour la bravoure. On ne pouvait pas voir de plus beau guerrier sur un champ de bataille. Je l'ai vu couvert de terre par des obus. Une fois relevé, il disait: «Ce n'est rien, grenadiers, votre général est près de vous.»

On nous fit part que le premier Consul devait passer dans notre caserne, et qu'il fallait nous tenir sur nos gardes. Mais il trompa son monde, il nous prit tous dans nos lits, il était accompagné du général Lannes, son favori. Il venait de nous arriver des malheurs; des grenadiers s'étaient suicidés, on ne sut pourquoi. Il parcourt toutes les chambres, et arrive à mon lit. Mon camarade, qui avait six pieds quatre pouces, s'allongea en voyant le Consul près de notre lit; ses jambes passent de plus d'un pied notre couchette. Le Consul croit que c'est deux grenadiers au bout l'un de l'autre et vient à la tête de notre lit pour s'assurer du fait, et suit de sa main tout le long de mon camarade pour s'assurer. «Mais, dit-il, ces couchettes sont trop courtes pour mes grenadiers. Vois-tu, Lannes? il faut réformer tout le coucher de ma garde. Prends note, et que toute la literie soit mise à neuf; celle-ci passera pour la garnison.»

Mon camarade de lit fut cause d'une dépense de plus d'un million, et toute la garde eut des lits neufs de sept pieds.

Le Consul fît une morale sévère à tous nos chefs, et il voulut tout voir; il se fit donner du pain: «Ce n'est pas cela, dit-il, je paie pour du pain blanc, je veux en avoir tous les jours. Tu entends, Lannes? tu enverras ton aide de camp chez le fournisseur pour qu'il vienne me parler.»

Le Consul nous dit: «Je vous passerai en revue dimanche, j'ai besoin de vous voir. Il y a des mécontents parmi vous; je recevrai leurs réclamations.»

Ils s'en retournèrent aux Tuileries. Sur l'ordre qu'il passerait la revue le dimanche, le colonel Dorsenne se donna du mouvement pour que rien ne manquât pour la tenue. Tout le magasin d'habillement fut bouleversé, tous les vieux habits furent réformés, et il passa son inspection à dix heures; il était d'une sévérité à faire trembler les officiers. À onze heures, on part pour se rendre aux Tuileries; à midi, le Consul descend pour passer la revue, monté sur le cheval blanc que Louis XVI montait, disait-on. Ce cheval était de la plus grande beauté, couvert par sa queue et sa crinière; il marchait dans les rangs au pas d'un homme; on pouvait dire que c'était le plus fier cheval.

Le Consul fit ouvrir les rangs; il marchait au pas, il reçut beaucoup de pétitions; il les prenait lui-même et les remettait au général Lannes. Il s'arrêtait partout où il voyait un soldat lui présenter les armes, et il lui parlait. Il fut content de la tenue, et nous fit défiler. Nous trouvâmes des tonneaux de bon vin à la caserne, et la distribution se fit à chacun son litre. Les pétitions furent presque toutes accordées; le contentement était général.

QUATRIÈME CAHIER

MA DÉCORATION--JE SUIS EMPOISONNÉ.--RETOUR AU PAYS.--LE CAMP DE BOULOGNE ET LA PREMIÈRE CAMPAGNE D'AUTRICHE.

Fait général des grenadiers à pied, le général Dorsenne forma un deuxième régiment. La garde devint nombreuse et, par sa sévérité, il en fit un modèle de discipline. Sévère et juste, soldat à toute épreuve, brillant sur le champ de bataille comme aux Tuileries, voilà le portrait de ce général. On fit venir les sous-officiers et soldats marqués pour recevoir la croix, et nous nous trouvâmes dix-huit cents dans la garde. Le 14 juin 1804, la cérémonie eut lieu au dôme des Invalides. Voilà comme nous étions placés: à droite en entrant, sur des gradins jusqu'en haut, était la garde; les soldats de l'armée étaient à gauche sur des gradins pareils, et les invalides étaient au fond jusqu'au plafond. Le corps d'officiers occupait le parterre; toute la chapelle était pleine.

Le Consul arrive à midi, monté sur un cheval couvert d'or, les étriers étaient massifs en or. Ce riche coursier était un cadeau du Grand Turc; on fut obligé de mettre des gardes autour pour ne pas le laisser approcher (ce n'était que diamants sur la selle).

Il se présente; le plus grand silence règne dans la chapelle, il traverse tout ce corps d'officiers et va se placer à droite, dans le fond, sur son trône; Joséphine était en face, à gauche, dans une loge; Eugène, au pied du trône, tenait une pelote garnie d'épingles, et Murat avait une nacelle remplie de croix. La cérémonie commence par les grands dignitaires, qui furent appelés par leur rang d'ordre. Après que toutes les grandes croix furent distribuées, on fit porter une croix à Joséphine dans sa loge sur un plat que Murat et Eugène lui présentèrent.

Alors on appela: «Jean-Roch Coignet!» J'étais sur le deuxième gradin; je passai devant mes camarades, j'arrivai au parterre et au pied du trône. Là, je fus arrêté par Beauharnais qui me dit: «Mais on ne passe pas.» Et Murat lui dit: «Mon prince, tous les légionnaires sont égaux; il est appelé, il peut passer.»

Je monte les degrés du trône. Je me présente droit comme un piquet devant le Consul, qui me dit que j'étais un brave défenseur de la patrie et que j'en avais donné des preuves. À ces mots: «Accepte la croix de ton Consul», je retire ma main droite qui était collée contre mon bonnet à poil, et je prends ma croix par le ruban. Ne sachant qu'en faire, je redescendis les degrés du trône en reculant, mais le Consul me fit remonter près de lui, prit ma croix, la passa dans la boutonnière de mon habit et l'attacha à ma boutonnière avec une épingle prise sur la pelote que Beauharnais tenait. Je descendis et, traversant tout cet état-major qui occupait le parterre, je rencontrai mon colonel, M. Lepreux, et mon commandant Merle, qui attendaient leurs décorations. Ils m'embrassèrent tous les deux au milieu de tout ce corps d'officiers, et je sortis du dôme.

Je ne pouvais avancer, tant j'étais pressé par la foule qui voulait voir ma croix. Les belles dames qui pouvaient m'approcher, pour toucher à ma croix, me demandaient la permission de m'embrasser; j'ai vu l'heure que j'allais servir de patène à toutes les dames et messieurs qui se trouvaient sur mon passage. J'arrivai au pont de la Révolution, où je trouvai mon ancien régiment qui formait la haie sur le pont. Les compliments pleuvaient de tous côtés; enfin, pressé de toutes parts, je finis par entrer dans le jardin des Tuileries, où j'eus bien du mal à pouvoir gagner ma caserne. En arrivant à la porte, le factionnaire porte les armes. Je me retourne pour voir s'il n'y avait pas d'officier près de moi, et j'étais tout seul. Je vais près du factionnaire, je lui dis: «C'est donc pour moi que vous portez les armes?--Oui, me dit-il, nous avons la consigne de porter les armes aux légionnaires.»

Je lui pris la main, la serrai fortement et lui demandai son nom et sa compagnie. Lui mettant cinq francs dans la main, en le forçant de les prendre, je lui dis: «Je vous invite à déjeuner lors de la descente de votre garde.»

Dieu! que j'avais faim! Je fis venir dix litres de vin pour mon ordinaire, et je dis au cuisinier: «Voilà pour mes camarades!»

Le caporal voit ces bouteilles et dit: «Qui a fait venir ce vin?--C'est Coignet qui mourait de faim. Je lui ai donné son souper de suite, car le lieutenant est venu le chercher, ils sont partis bras dessus, bras dessous, et il a dit de boire à sa santé.»

Mon lieutenant, qui m'avait vu décorer le premier, ne m'avait pas perdu de vue, et s'était emparé de moi. Il me dit obligeamment: «Vous ne me quitterez pas de la soirée. Nous allons voir les illuminations et, de là, nous irons au Palais-Royal prendre notre demi-tasse de café. L'appel se fait à minuit, et nous ne rentrerons que quand nous voudrons; je réponds de tout.»

Nous nous promenâmes dans le jardin pendant une heure: il me mena au café Borel, au bout du Palais-Royal, et me fit descendre dans un grand caveau où il y avait beaucoup de monde. Là, nous fûmes entourés tous les deux. Le maître du café vint près de mon lieutenant, et lui dit: «Je vais vous servir ce que vous désirez, les membres de la Légion d'honneur sont régalés gratis.»

Les gros matadors[45], qui avaient entendu M. Borel, nous regardent, et ils s'emparèrent de nous. Le punch se faisait partout, et mon lieutenant leur dit que c'était moi le premier décoré; alors tout le monde de se rabattre sur moi, criant: «Allons! buvons à sa santé!»

J'étais confus. On me dit: «Buvez, mon brave.--Je ne puis boire, Messieurs, je vous remercie.»

Enfin, nous fûmes fêtés de tout le monde; toutes les tables voulaient nous avoir. Nous fûmes saluer le maître de la maison et le remercier; à minuit, nous rentrâmes à notre caserne. Mon lieutenant était sobre comme moi; nous ne prîmes que très peu de chose... Que cette soirée fut belle pour moi qui n'avais jamais rien vu de pareil!

Mon lieutenant me mena chez mon capitaine le lendemain matin; nous fûmes embrassés tous les deux, et il fallut prendre le petit verre: «À midi, dit mon capitaine, vous irez avec le lieutenant qui vous présentera à M. de Lacépède comme le premier décoré; c'est l'ordre. Et les grenadiers à deux heures.»

Nous prîmes un fiacre et, arrivés dans la cour, on monte de grands escaliers. Puis, les deux battants s'ouvrirent et nous fûmes annoncés. Le chancelier paraît avec un gros et long nez; mon lieutenant lui dit que j'avais été décoré le premier; il m'embrassa et me fit signer en tenant ma main pour faire toutes les lettres de mon nom sur le grand registre. Il nous accompagna jusqu'à la porte du grand perron, et toute la garde fut en voiture à la chancellerie. Je fis des visites chez le frère de mon colonel, porte Saint-Denis, où je fis emplette de nankin pour me faire des culottes courtes. Bas, boucles d'argent de jarretières, c'était de rigueur pour l'uniforme d'été. Lorsque je fus prêt à me présenter chez le général Hulin, il me reçut et me fit cadeau d'une pièce de ruban de la Légion d'honneur.

Le lendemain, je voulais aller chez M. Champromain, marchand de bois, de Druyes, demeurant près le Jardin des Plantes; je suivais la rue Saint-Honoré. Arrivant près du Palais-Royal, je rencontrai un superbe homme qui m'accoste pour voir ma croix, me dit-il, et me prie de lui faire l'amitié de venir prendre une demi-tasse de café avec lui. Je refusai, et il insista tant que je me laissai tenter; il me mena au café de la Régence, place du Palais-Royal, qui longe cette place à droite. Arrivé dans ce beau café, il fait venir deux demi-tasses. Moi, je regardais la dame dans son comptoir qui était si belle (avec mes 27 ans, je la brûlais des yeux).

Ce monsieur me dit: «Votre café va refroidir, prenez votre tasse.»

Et, sitôt prise, il se lève et me dit: «Je suis pressé.» Il va payer et sort. Je ne venais que finir ma tasse; je me levai, qu'il était disparu.

En sortant du café, je tombai sur le pavé. Tout mon corps se tortillait, j'étais en double; des coliques me tordaient les boyaux. On vint à mon secours; le monde du café, je crois, me fit porter à notre hôpital, au Gros-Caillou, et je fus de suite traité. On me fit boire je ne sais quoi, on me fit bassiner un bon lit, et l'on fit venir M. Suze, le premier médecin, très grêlé et borgne, un excellent homme. Il s'aperçut de suite que j'étais empoisonné; il ordonna un bain et des frictions avec de l'huile qui infectait. Un infirmier, bras nus, me frottait le ventre à tour de bras; un autre était tout prêt pour le relayer; et ainsi toute la nuit et tout le jour, pendant huit jours. Et les coliques ne se passaient pas.

Il fallut mettre les ventouses sur le ventre, souffler avec un soufflet; et, lorsque le feu était éteint, on coupait la peau avec un canif. Et puis on mettait un bocal renversé sur mon ventre pour pomper le sang. On m'épuisa de cette manière que l'on pouvait voir, avec une chandelle, au travers de mon corps. Et les infirmiers de frotter nuit et jour, et de me changer de draps quatre fois par jour, à cause des sueurs qui sortaient. Tous les matins, je donnais 24 sous à mes deux infirmiers pour leurs bons soins, M. Suze venait trois fois par jour. Et toujours des ventouses et des remèdes qui ne faisaient rien; ce que l'on me donnait à prendre par le haut ne passait pas.

Il en fut fait rapport au premier Consul qui donna l'ordre de mettre deux médecins de nuit près de moi pour me garder, et des infirmiers nuit et jour... Un officier de service venait tous les matins savoir de mes nouvelles. Tous les soins me furent prodigués; on donna l'ordre de laisser entrer ceux qui viendraient me voir sans permission, et ma plus grande consolation c'était de voir ma croix qui était près de moi. Je supportais toutes les souffrances possibles pour me guérir.

Cette situation dura pendant quarante jours. Il y eut une consultation où fut appelé le baron Larrey et des médecins qui me mirent sur une table bien couvert sur des matelas: «Messieurs, leur dit-il, ce brave militaire est rempli de courage, consultez-vous et dites-moi votre avis.»

Ils délibèrent, et je n'entendis rien; M. Larrey dit: «Il faut faire apporter un baquet de glace et de la limonade, et nous lui en ferons prendre. Si elle passe, nous verrons.»

On me présenta un grand gobelet d'argent plein de limonade bien sucrée, je la bois et je ne vomis pas. Ces messieurs attendaient, et une demi-heure après ils m'en donnèrent un second verre. M. Larrey leur dit: «J'ai sauvé le haut, sauvez le bas!» Ils délibèrent pour me faire prendre un remède de leur composition, et il fit son effet; je rendis comme trois boules dont une comme une noix et les autres moins grosses, et la première était pleine de vert-de-gris; elles furent emportées soigneusement, et ils restèrent deux heures près de moi.

M. Larrey me dit: «Vous êtes sauvé, je viendrai vous voir», et il est venu trois fois me visiter. Je dois la vie à lui et à M. Suze. Je fus soigné: on me donna des confitures, et, quand je pus manger, on me donna du chocolat excellent et quatre onces de vin de Malaga que je ne pouvais pas boire (je le donnais au plus malade de ma chambre). Au bout de huit jours, on me donna du poisson frit, du mouton et une bouteille de vin de Nuits; j'en donnais la moitié à mes camarades. Les confitures venaient du dehors, je ne sais de quelle main bienfaisante. Je recevais des visites tous les jours. M. Morin, qui possédait un château dans mon pays, apprit que j'étais à l'hôpital, il vint me voir et m'offrit son château pour me rétablir. Je l'acceptai avec reconnaissance. «Vous trouverez du bon laitage, dit-il, je donnerai des ordres pour que vous soyez soigné.»

Les bons soins des médecins et des infirmiers me sauvèrent de la vengeance que l'on exerçait contre moi, ne pouvant pas atteindre le premier Consul, car c'est un des mouchards de Cadoudal qui me guettait pour me détruire.

Lorsque je fus convalescent, on me portait dans un fauteuil près de la croisée pour prendre l'air. M. Suze me fit peigner et dit à l'infirmier qu'il ne voulait pas que mes cheveux soient coupés. Il fallut mettre beaucoup de temps et de poudre, et il fit mettre un masque à l'infirmier. Il y avait deux verres à son masque pour qu'il ne soit pas empoisonné, tout le vert-de-gris étant dans ma chevelure. Cette opération dura une heure; je donnai trois francs à l'infirmier pour la conservation de ma chevelure. Nous portions alors des ailes de pigeons, et il fallait mettre des papillotes les soirs, et le perruquier venait nous coiffer tous les jours au corps de garde le matin. À midi, on ne connaissait pas la garde descendante avec la garde montante. Nous fûmes bien débarrassés lorsque l'ordre fut donné de couper les queues, quoique ça fît une révolution dans l'armée, surtout dans la cavalerie.

Ma convalescence venait à vue d'oeil. Je dis à M. Suze que je me portais bien et que je désirais avoir une permission pour prendre l'air du pays natal, vu que j'étais invité dans un château pour me rétablir et que le lait me ferait du bien. «Je vous donnerai, dit-il, trois mois si vous voulez. Je vous recommande de ne pas habiter avec une femme au moins d'un an, car vous pourriez tomber de la poitrine. Soyez prudent! il faut me le promettre.--Je vous le jure!»

Il me donna mon billet de sortie, et, arrivé à la caserne, je présentai mon billet et ma permission de convalescence au capitaine qui obtint ma paye entière. Je partis habillé tout à neuf, aux frais du Gouvernement, par le coche, et, arrivé à Auxerre, je fus logé chez Monfort, porte de Paris. Je me rappelai d'un parent, le père Toussaint-Armancier; je le fis venir et lui demandai s'il n'aurait pas entendu dire où était passé mon petit frère que je n'avais pas vu depuis l'âge de six ans. Il me répond: «Je sais où. Il est à Beauvoir, chez le meunier Thibault.--Il faut l'envoyer chercher. Dieu, que je suis content!»

Le lendemain, il arrive, se jette dans mes bras; il ne pouvait pas se contenir de joie de me voir si beau, dans un bel uniforme avec la croix. «Mon bon frère, me disait-il, que je suis content!--Je vais dans notre pays et si tu veux, je t'emmènerai, je te placerai dans le commerce, j'ai de bonnes connaissances à Paris.--Eh bien! me dit-il, viens me chercher, je partirai avec toi.--Je te le promets, lui dis-je; apprête-toi. As-tu de l'argent?--Oui, me dit-il, j'ai sept cents francs.--Ça prouve ta bonne conduite, mon ami.»

Et nous dînâmes comme deux enfants retrouvés. Le lendemain, après notre déjeuner, nous partîmes chacun de notre côté. Arrivant à Courson, je fus arrêté par le brigadier de gendarmerie nommé Trubert, qui me demande si j'étais en ordre; je lui dis: «Regardez ma croix et mon uniforme, c'est mon passeport.» Il fut sot... Je me fis conduire à Druyes. J'arrivai, le samedi à la nuit, au château du Bouloy, chez M. Morin, où l'on m'attendait. Suivant la vallée, je ne fus aperçu de personne.

Le lendemain, dimanche matin, je me mets en grande toilette pour me rendre à la messe. Je demandai où je pourrais me placer dans une stalle; on m'indiqua celle à côté du maire, M. Trémeau, qui existe encore, et j'arrivai dans le choeur. Je me plaçai dans la place indiquée, et le maire se met à ma gauche. Je le salue. «C'est bien vous, Coignet?--Oui, monsieur.--Je vous attendais, j'ai reçu une lettre de M. Morin qui m'annonçait votre arrivée.--Je vous remercie; j'aurai l'honneur d'aller vous faire ma visite après la messe.--Je vous attends.»