Les cœurs les plus farouches

Part 11

Chapter 114,014 wordsPublic domain

Billy fixa le visage qui était penché sur lui. C’était un visage de blanc couvert d’une courte barbe rousse. La barbe était nouvelle, mais les yeux et la voix il les aurait reconnus n’importe où. Pendant deux ans, il avait, là-bas, mangé au mess avec Rookie Mac Tabb, à Norway et à Nelson House. Mac Tabb avait quitté le service à cause d’une jambe mauvaise.

--Rookie, bégaya-t-il.

Il se mit debout et les mains de Mac Tabb l’empoignèrent aux épaules.

--Le diable m’emporte, si ce n’est pas Mac Veigh! s’écria-t-il de nouveau, la surprise dans sa voix et sur son visage. Joë vous a ramené il y a cinq minutes et je ne vous avais pas bien regardé jusqu’à maintenant. «Billy Mac Veigh!... Hé bien! Je suis...» Il s’arrêta pour regarder le front de Billy où il y avait une tache de sang. «Blessé? demanda-t-il brusquement. Est-ce que c’est ce damné métis?»

Billy lui étreignait déjà les mains. En face, tout près du traîneau, encore agenouillé devant la porte close, il aperçut le visage sombre d’un Indien tourné de son côté.

--C’est Croisset, dit-il. Il m’a frappé avec le manche de son fouet, et ça m’a joué de drôles de tours depuis lors. Avant qu’il m’en arrive un autre, il faut que je vous conte pourquoi j’étais en route, Rookie. Mon Dieu! c’est une rude chance que je sois tombé sur vous à temps, écoutez!

Il fit rapidement à Mac Tabb le récit de la mort de Scottie Deane, de la fuite de Croisset de la cabane et de la situation là-bas.

--Il n’y a pas une minute à perdre, conclut-il, en serrant la main de Mac Tabb. Il y a, là-bas, la gosse et sa mère et il faut que j’y retourne, Rookie. Le reste est votre affaire. Il nous faut trouver une femme, sinon bientôt...

Il se leva et resta debout, regardant Mac Tabb et l’autre fit un signe d’assentiment.

--Je comprends, dit-il. Vous voilà dans un bel embarras, Billy. Il y a deux cents milles d’ici à la blanche la plus voisine là-bas, par delà le Brochet. Vous ne trouveriez pas un Indien pour s’approcher à plus d’un demi-mille d’une cabane atteinte par l’épidémie et je doute qu’une blanche consente à venir. Le seul moyen que j’aperçoive c’est d’envoyer à Fort Churchill ou à Nelson House et d’obtenir que les autorités expédient une infirmière. Cela prendra deux semaines.

Billy ébaucha un geste de désespoir. Joë, l’Indien, avait écouté attentivement et déjà il se levait tranquillement de son poste devant le fourneau.

--Il y a un camp indien passé le lac La Flèche, dit-il en regardant Billy. Je connais là une femme qui n’a pas peur de la contagion.

--Sûr comme le destin! s’écria joyeusement Mac Tabb. La mère de Joë est par là et je me demande ce qu’elle ne ferait pas pour Joë. Cet hiver, elle a accompli un trajet de cent cinquante milles, toute seule, pour le venir voir. Elle viendra. Va la chercher, Joë. Je me porte garant que Billy Mac Veigh lui payera ses services cinq dollars par jour à partir du moment de son départ. Il se tourna vers Billy. «Comment va votre tête?» demanda-t-il.

--Mieux. C’est cette course qui m’a fatigué, je pense.

--Alors nous allons partir pour la cabane de Croisset et je ramènerai le mioche.

Ils laissèrent Joë préparer son voyage de trois jours pour le Sud-Est et, hors de la cabane, Mac Tabb exigea que Billy montât derrière les chiens. Ils revinrent en arrière pour repérer la trace de Croisset et, quand ils l’eurent retrouvée, Mac Tabb partit d’un grand éclat de rire.

--Je gagerais qu’ils courent comme les lapins, dit-il. Que diable pensiez-vous faire si vous les aviez rattrapés, Billy? Ramener la femme en la traînant par les cheveux? Je suis content que vous ayez fait la culbute comme ça. Vous auriez plus vite battu un lynx que Croisset. Il vous aurait perforé de derrière un tas de neige, aussi sûr que vous vous appelez Mac Veigh.

Billy se sentait allégé d’un immense fardeau et se sentait un peu enclin à confier à son compagnon un peu plus que ce qu’il avait dit au sujet d’Isabelle et de lui-même. Cependant, il n’en fit rien. Tandis que Mac Tabb avançait à grandes enjambées devant lui et excitait les chiens, il supputait les chances qu’avaient Joë et sa mère de revenir avant une semaine. Pendant ce temps, il serait seul avec Isabelle et, malgré l’horrible crainte qui n’avait jamais quitté son cœur, il lui était impossible de ne point éprouver un frisson de plaisir à cette pensée. Ce seraient des jours d’agonie pour lui aussi bien que pour elle, et pourtant il serait tout près, tout près de la jeune femme qu’il aimait. Et la petite Isabelle serait en sécurité à la cabane de Rookie. Si un malheur arrivait...

Ses mains s’agrippaient aux rebords du traîneau à la pensée qui traversait son cerveau. C’était la pensée de Pelletier. Si un malheur arrivait à Isabelle, la petite fille serait à lui pour toujours, pour toujours. Il chassa de lui cette pensée comme si ç’avait été la peste elle-même. Isabelle vivrait. Il lui conserverait la vie. Si elle mourait...

Mac Tabb entendit le cri étouffé qui s’échappa des lèvres de Billy. Il n’avait pu le refouler. Bon Dieu! si elle partait!... comme le monde serait vide! Ne plus la voir jamais, après ces jours de terreur en perspective! Mais si elle vivait, s’il savait que le soleil brillait dans ses beaux cheveux, que ses yeux bleus se levaient encore vers les étoiles: et que dans ses tendres prières elle penserait quelquefois à lui en même temps qu’à Deane, la vie ne serait pas aussi solitaire pour lui.

Mac Tabb était revenu à son côté.

--Mal à la tête? demanda-t-il.

--Un peu, mentit Billy. La route est plane devant nous. Excitez les chiens.

Une demi-heure plus tard, le traîneau faisait halte devant la cabane de Croisset. Billy désigna la tente.

--La petite est là, dit-il. Allez faire sa connaissance, Rookie. Je vais jeter un coup d’œil à l’intérieur pour voir si tout va bien.

Il entra sans bruit dans la cabane et ferma doucement la porte derrière lui. La porte du fond était comme il l’avait laissée, à moitié ouverte, et il regarda dans la chambre avec un sauvage battement de cœur. Il ne pouvait plus hésiter. Il fit un pas en avant et prononça son nom:

--Isabelle!

Le lit remua et Billy fut surpris de la rapidité avec laquelle Isabelle sauta par terre. Elle écarta le lourd rideau de la fenêtre et se tint debout en pleine lumière. Pendant un moment, Billy vit ses yeux bleus remplis d’une flamme étrange tandis qu’ils le fixaient. Un vif afflux de sang colorait les joues de la jeune femme et il pouvait entendre son souffle rauque sortir de ses lèvres entr’ouvertes. Ses cheveux étaient encore épars et la couvraient d’un voile brillant.

--J’ai trouvé une cabane de trappeur, Isabelle, et nous allons y conduire le bébé, continua-t-il. Elle y sera en sécurité. Et nous avons envoyé chercher du secours, une femme...

Il s’arrêta muet d’horreur. Il vit plus complètement la folie fébrile dans les yeux d’Isabelle. Elle laissa retomber le rideau et ils furent dans l’obscurité. Et les mots qu’il entendit murmurer étaient plus terribles encore que la folie de son regard.

--Vous ne la tuerez pas! suppliait-elle. Vous ne tuerez pas mon bébé? Vous ne la tuerez pas!...

Elle recula en chancelant vers le lit, répétant et répétant ces mots. Ce ne fut que lorsqu’elle se fut recouchée que Billy fit un mouvement. Tout le sang de ses veines semblait s’être glacé. Il s’agenouilla près d’Isabelle et ses mains plongèrent dans la soie des cheveux, mais il n’en sentait plus le contact. Il essayait de parler, mais les mots ne sortaient plus de sa bouche. Et alors, tout à coup, Isabelle le repoussa et il put voir l’éclair de ses yeux dans la demi-obscurité. Pendant un moment elle parut lutter contre le délire.

--C’est vous, vous qui avez aidé à le tuer, haleta-t-elle. C’est la loi... et vous êtes la loi. Elle tue, tue, tue, et n’avoue jamais quand elle se trompe. Il était innocent, mais vous et la loi l’avez traqué jusqu’à sa mort. Vous êtes des assassins! Vous l’avez tué... Vous m’avez tuée... Et vous ne serez jamais punis, jamais, jamais, parce que vous êtes la loi et que la loi peut tuer, tuer, tuer!...

Elle se rejeta en arrière en gémissant et Mac Veigh, accroupi auprès d’elle, ses doigts ensevelis parmi ses cheveux, ne trouva pas un mot à dire. Presque aussitôt elle respira moins péniblement. Il sentait son corps se détendre. Il se releva et se dirigea en titubant vers l’autre pièce, fermant la porte derrière lui. Même dans son délire, Isabelle avait dit vrai. Pour toujours elle avait creusé entre eux un abîme sombre. La loi avait tué Scottie Deane. Et lui représentait la loi. Et pour la loi il n’y avait pas de châtiment, même si elle enlevait la vie à un innocent.

Il sortit. Mac Tabb était sous la tente. L’obscurité du soir s’appesantissait sur un monde désolé. Au-dessus de sa tête le ciel était bas et, tout à coup, en poussant un grand cri, Billy leva les bras vers le ciel et maudit cette loi qui ne pouvait être punie, la loi qui avait tué Scottie Deane. Car lui, Mac Veigh, était cette loi et Isabelle l’avait appelé assassin!

CHAPITRE XVII

ISABELLE AFFRONTE L’ABIME

Ce n’était plus le visage de Mac Veigh--le vieux Mac Veigh--que Rookie Mac Tabb, l’ex-agent, considérait quelques instants plus tard. Des journées de maladie n’auraient pu appesantir sur lui une main plus lourde que n’avaient fait ces quelques minutes passées dans la chambre obscure de la cabane. Son visage était blême et tiré. Des rides amères se creusaient aux commissures des lèvres et quelque chose d’étrange et de trouble habitait dans ses yeux. Mac Tabb ne s’aperçut pas du changement avant d’être dehors aux dernières lueurs du jour, la petite Isabelle dans ses bras. Alors, il regarda Billy attentivement.

--Ce coup vous fait mal, dit-il. Vous semblez malade. Peut-être ferais-je mieux de rester ici avec vous, cette nuit?

--Non, il ne faut pas! répliqua Billy, essayant de cacher ce qu’il savait que l’autre voyait. Emportez l’enfant à la cabane. Une nuit de sommeil et je serai aussi alerte qu’un chat. Je vais vacciner le bébé avant votre départ.

Il rentra sous la tente et tira de son paquetage la petite trousse en caoutchouc dans laquelle il portait quelques médicaments et un rouleau de coton aseptisé. Dans une petite fiole, il y avait des pointes de vaccin. Il revint avec cette fiole et le coton.

--Tenez-la bien, dit-il, pendant qu’il retroussait la manche de l’enfant. Je vais vous donner une pointe supplémentaire et, si ceci ne prend pas dans sept ou huit jours, vous recommencerez l’opération.

Avec le bout de son canif, il se mit à inciser doucement la peau rose et tendre de bébé Isabelle. Il s’attendait à l’entendre pleurer. Mais elle n’avait pas peur et ses grands yeux bleus suivaient ses mouvements d’un air étonné.

A la fin, cela commença à lui faire mal et ses petites lèvres frémirent. Mais elle ne cria pas et, comme des larmes embrumaient ses yeux, Billy referma son canif et la prit dans ses bras, serrée contre sa poitrine.

--Dieu vous bénisse, cher petit cœur! s’écria-t-il en plongeant sa figure dans les boucles soyeuses. Vous avez beaucoup souffert, vous avez été gelée, vous avez eu faim et on ne vous a jamais entendue vous plaindre, depuis l’autre jour, là-haut, à Pointe Fullerton. Petite chérie!...

Mac Tabb l’entendit murmurer des paroles sans suite et les petits bras d’Isabelle s’accrochèrent plus étroitement encore au cou de Billy. Au bout d’un moment, Billy la lui rendit et un peu de la fatigue que Rookie avait vue sur le visage de Mac Veigh était disparue.

--Cela ne fera plus mal, dit-il en frottant le vaccin à l’endroit rougi du bras. Il ne faut pas que vous soyez malade, n’est-ce pas? Et voilà qui vous empêchera d’être malade. Là!...

Il entoura le petit bras d’une bande de coton, la noua et donna ce qui restait à Rookie. Puis il reprit l’enfant dans ses bras, embrassa sa petite figure chaude, ses bouclettes douces, après l’avoir emmitouflée dans ses fourrures, la mit sur le traîneau.

Rookie attelait les chiens lorsque, comme un voleur, Billy coupa avec son canif une des boucles. Isabelle se mit à rire gaîment lorsqu’elle vit la boucle entre les doigts de Mac Veigh. Avant que Mac Tabb se fût retourné, il avait glissé les cheveux dans sa poche.

--Je ne vais plus la voir bientôt, dit-il, faisant effort pour contenir l’émotion de sa voix. C’est-à-dire que je... je ne la verrai plus pour m’en occuper. J’irai de temps en temps la regarder de la lisière du bois. Vous l’apporterez dehors, Rookie, et il ne faudra pas lui laisser savoir que je suis là. Elle ne saurait pas ce que cela veut dire que je n’aille point la voir.

Il les suivit du regard tandis qu’ils disparaissaient dans les ténèbres de la nuit et, quand ils furent partis, un gémissement d’angoisse s’échappa de ses lèvres. Car il savait que la petite Isabelle l’avait quitté pour toujours. Il la reverrait de l’orée de la forêt, mais il ne la tiendrait jamais plus dans ses bras et il ne sentirait jamais plus ses tendres petits bras autour de son cou, ni le doux frisson de ses cheveux contre son visage. Longtemps avant que la menace mortelle de contagion ait abandonné la cabane et lui-même, il serait parti. Car c’était là ce qu’Isabelle, la mère, avait exigé et, lui, serait fidèle à sa promesse. Elle ne saurait jamais ce qui s’était passé pendant les jours où elle délirait. Elle ne le reverrait plus après cela. Il savait déjà comment il s’en irait.

Lorsque les secours arriveraient, il s’éloignerait tranquillement, une nuit, et la vaste solitude l’engloutirait.

Ses plans semblaient se dessiner sans qu’il y pensât. Il s’en irait à Fort Churchill où il déposerait contre Bucky Smith. Purs il quitterait le service. Le terme de son engagement expirait dans un mois et il ne rengagerait pas. «C’est la loi qui l’a tué... et vous êtes la Loi. Elle tue, tue, tue... et elle ne revient jamais sur ses erreurs, lorsqu’elle se trompe.» Sous le ciel obscur, ces mots semblaient ne cesser jamais à ses oreilles et, à chaque fois, ils augmentaient sa haine des choses dont il avait fait partie pendant des années.

Il lui semblait entendre la voix accusatrice d’Isabelle dans les soupirs étouffés du vent nocturne au faîte des sapins et, parmi le calme du monde qui l’enveloppait, les mots se poursuivaient dans son cerveau jusqu’à paraître laisser après eux un sillage de feu.

«Elle tue, tue, tue, et jamais ne revient sur ses erreurs, quand elle s’est trompée.»

Il grinça des dents, tandis qu’il se retournait vers la cabane. Il se rappelait maintenant plus d’un cas où la loi avait tué sans rémission. Cela faisait partie du jeu de la chasse à l’homme. Mais il n’avait jamais considéré cela du point de vue d’Isabelle jusqu’au jour où elle lui en avait peint le tableau par quelques paroles incohérentes d’accusation. Le fait qu’il s’était battu pour Scottie Deane et lui avait rendu la liberté n’excusait déjà plus Billy à ses propres yeux.

C’était surtout à cause de lui et de Pelletier que Deane et Isabelle avaient été contraints de chercher refuge chez les Esquimaux. De Fullerton, ils avaient pisté et traqué Deane, comme ils auraient traqué une bête. Il se voyait tel qu’Isabelle devait le voir désormais: assassin de son mari. Il était content, en retournant à la cabane, d’être arrivé seulement le deuxième ou le troisième jour de la fièvre. Il redoutait maintenant la guérison de la malade plus que son délire.

Il alluma une petite lampe dans la cabane et écouta un moment à la porte du fond. Isabelle était calme. Pour la première fois il examina la hutte avec plus de soin. Croisset et sa femme l’avaient abandonnée pleine de vivres. Il avait remarqué des quartiers de venaison gelés suspendus au dehors et il y découpa plusieurs tranches de viande. Il n’avait pas faim, mais il mit la viande dans une marmite qu’il plaça sur le fourneau afin d’avoir du bouillon pour Isabelle.

Il commença, tandis qu’il allait et venait, à découvrir des indices de la présence d’Isabelle dans la chambre. Pendue à une cheville de bois fichée dans la paroi de planches, il vit une écharpe qu’il savait lui appartenir. Sous l’écharpe il y avait une paire de souliers à elle. Ensuite, il remarqua que la table grossière de la cabane était recouverte d’un fouillis d’objets auxquels il n’avait pas jusqu’alors prêté attention. C’était des aiguilles et du fil, des vêtements, une paire de mitaines et un bout de ruban rouge qu’Isabelle avait porté au cou. Retinrent aussi ses yeux deux paquets de vieilles lettres nouées d’une faveur bleue et un troisième tas défait et éparpillé.

A la lueur de la lampe, il s’aperçut que toutes les suscriptions des enveloppes étaient de la même écriture. L’enveloppe du premier paquet était libellée à Mme Isabelle Deane, Prince Albert, Saskatchewan; la première enveloppe de l’autre paquet à Miss Isabelle Rowland, Montréal, Canada. Le cœur de Billy lui fit mal, tandis qu’il rassemblait dans ses mains les lettres éparses et les plaçait avec les autres sur un rayon au-dessus de la table. Il comprit que c’était des lettres de Deane et que, dans sa fièvre et sa solitude, Isabelle les relisait lorsqu’il lui avait apporté la nouvelle de la mort de son mari.

Il était sur le point d’enlever les autres objets de la table, quand, en déplaçant un vêtement, il découvrit un journal plié et usé aux plis. C’était une demi-page d’un quotidien de Montréal et sur ce journal le portrait d’Isabelle Deane avait l’air de le regarder. C’était une figure plus jeune, qui semblait plutôt d’une fillette, mais qui, pour lui, n’était pas à moitié aussi belle que la figure d’Isabelle qui était venue à lui du fond de la steppe. Ses doigts tremblèrent et sa respiration fut plus précipitée, alors qu’il tenait le journal en bonne lumière pour lire les quelques lignes sous la gravure.

«Isabelle Rowland, une des dernières «filles du Nord» de Montréal qui a sacrifié sa fortune par amour pour un jeune ingénieur.»

Malgré le sentiment de honte qui s’insinuait en lui, à se permettre de pénétrer ainsi dans le passé sacré d’Isabelle et du défunt, les yeux de Billy parcoururent la date. Le journal était vieux de huit ans. Et puis, il lut ce qui suivait. Durant ces quelques minutes que les lignes sèches et froides de l’imprimé lui révélèrent l’histoire d’Isabelle et de Deane, il oublia qu’il se trouvait dans la cabane et qu’il pouvait presque entendre respirer la jeune femme de qui le merveilleux roman d’amour s’achevait maintenant en tragédie.

Il se vit avec Deane, ce jour-là--il y avait de cela des années--lorsque pour la première fois il leva les yeux sur Isabelle dans le vieux petit cimetière aux morts inconnus et sauvage, à Sainte-Anne-de-Beaupré. Il entendit tinter l’antique cloche de l’église qui se trouve au flanc de la colline depuis plus de deux cent cinquante ans et il put entendre la voix de Deane racontant à Isabelle l’histoire de cette cloche qui, aux jours d’autrefois, avait souvent appelé les colons au combat contre les Indiens.

Ensuite, comme il continuait sa lecture, il put sentir le brusque frisson qui parcourut les veines de Deane quand Isabelle lui avait dit qui elle était et que Pierre Radison, un des grands propriétaires du Nord, était son arrière-grand-père, qu’il avait apporté ses offrandes à l’antique petite église, qu’il s’était battu là, était mort près de là et que son corps reposait quelque part parmi les morts inconnus et les tombes sans nom.

C’était une magnifique histoire et Mac Veigh en découvrit plus entre les lignes qu’il n’y en avait d’imprimé. Un jour il était allé à Sainte-Anne-de-Beaupré voir le pèlerinage et les miracles et, là-bas, avait rutilé devant lui la déclivité inondée de soleil qui domine le large Saint-Laurent où Isabelle et Deane s’étaient ensuite rencontrés et où elle lui avait dit le rôle considérable que la vieille cloche fêlée, l’ancienne église et le cimetière aux morts anonymes avaient joué dans sa vie. Son sang s’exaltait à lire ce qui avait suivi ce début d’amour près du temple des pèlerins.

Isabelle était orpheline, disait le journal. Son oncle et tuteur était un maître de forge de vieille race, la race qui avait fait partie de la contrée déserte et de la Compagnie, depuis que les premiers «Chevaliers d’aventures» avaient abordé là avec le prince Rupert. Il habitait seul avec Isabelle dans une vaste maison blanche au sommet de la colline, une maison entourée par des murs de pierres et des piquets de fer et d’où il considérait le monde avec le froid dédain d’un seigneur féodal. Il devint l’ennemi du jeune David Deane, dès l’instant qu’il en entendit parler, beaucoup parce que ce dernier n’était rien qu’un simple ingénieur des mines luttant pour se faire sa position, mais surtout parce qu’il était Américain et qu’il venait de par delà la frontière. Les murs de pierres et les piquets de fer lui faisaient obstacle. Les lourdes portes ne s’ouvraient jamais devant lui. Alors s’était produite la brisure. Isabelle, loyale dans son amour, était partie avec Deane. L’histoire finissait là.

Pendant quelques instants, Billy resta le journal à la main, les caractères se brouillant devant ses yeux. Il pouvait presque se représenter la vieille maison d’Isabelle à Montréal. Elle s’élevait sur la route escarpée et ombreuse qui escaladait le mont Royal et où il avait un jour remarqué une file de chevaux tirant des chariots de charbon dans la rude montée.

Il se rappela comme cette rue lui avait produit une sorte de bizarre fascination, avec ses épaisses murailles de pierres, ses vieilles maisons françaises et cette atmosphère ancienne qui y persistait du Montréal d’il y avait une centaine d’années. Douze ans auparavant il était allé là-bas pour la première fois et avait gravé son nom sur l’escalier de bois menant au sommet de la montagne. Alors, Isabelle était là aussi. Peut-être était-ce elle qu’il avait entendue chanter derrière une de ces murailles.

Il mit le journal avec les lettres, prenant note du nom de l’oncle. Si un malheur arrivait, ce serait son devoir peut-être de lui envoyer un mot. Et puis, à la réflexion, il déchira en menus morceaux la bande de papier sur laquelle il avait écrit le nom. Henri Lecours avait rompu avec sa nièce. Et, si elle venait à mourir, pourquoi lui, Billy Mac Veigh, lui parlerait-il de la petite Isabelle? Depuis le terrible châtiment qu’Isabelle lui avait infligé et à la loi, le mot «devoir» avait pour lui une tout autre signification.

Plusieurs fois, durant l’heure suivante, Billy écouta à la porte. Ensuite il prépara un peu de thé, des rôties et enleva le bouillon du fourneau. Il alla dans la chambre, laissant tout par terre près du feu pour les empêcher de refroidir. Il entendit remuer Isabelle et, comme il s’approchait d’elle, elle poussa un léger cri.

--David, David, est-ce vous? gémit-elle. Oh! David que je suis heureuse que vous soyez venu!

Billy se pencha vers elle. Dans l’obscurité son visage paraissait d’un gris cendreux, car, comme un trait de feu dans la chambre sans lumière, la vérité s’était fait jour en lui. L’émotion et la fièvre avaient accompli leur œuvre et, dans son délire, Isabelle croyait que c’était Deane, son mari. Dans les ténèbres, Billy vit qu’elle lui tendait les bras.

--David! soupira-t-elle. Et il y avait dans sa voix un tel amour et un tel contentement que Mac Veigh frémit d’épouvante jusqu’au tréfonds de l’âme.

CHAPITRE XVIII

L’ACCOMPLISSEMENT D’UNE PROMESSE

Durant le silence qui suivit les mots murmurés par Isabelle, s’offrit à Billy un moyen de résoudre la crise à laquelle il assistait. La pensée de s’abandonner à sa première impulsion et de prendre la place de Deane pendant ces heures de fièvre d’Isabelle l’emplit aussitôt d’une répulsion qui le fit s’éloigner du lit, les poings tellement serrés que ses ongles blessèrent ses paumes calleuses.

--Non, non, ce n’est pas David, commença-t-il, mais les mots expirèrent dans sa gorge.