Part 2
--Et alors, Monsieur Tubinger?
--D'abord et avant tout, liberté! L'Alsacien aime qu'on le laisse tranquille. Il y a une chanson là-dessus:
_Ce qu'il a, il ne le veut pas, Et ce qu'il veut, il ne l'a pas..._
Dites-lui que les lois françaises ne s'appliqueront pas à l'Alsace, et il en réclamera l'application. Dites-lui de parler alsacien tout son saoûl, et il parlera français. Le patois, monsieur, voilà la grande question. Il y a deux façons de gouverner l'Alsace: celle de Saint-Just qui voulait transplanter sa population en Champagne pour lui faire apprendre le français et qui ne comprenait pas qu'un paysan pût avoir un beau gilet rouge. Et celle de Napoléon qui disait: «Laissez à ces braves gens leur dialecte: ils sabreront toujours en Français».
Ne parlez jamais de franciser l'Alsace: elle est française autant que province en France. Mais elle l'est à sa manière qui n'est pas celle de la Bretagne ou de l'Artois.
Donnez les emplois à des hommes instruits de nos besoins et parlant notre langue. Envoyez-nous des gens qui nous ressemblent, des gens solides, un peu graves et qui aient bon estomac. Employez beaucoup les Alsaciens eux-mêmes.
--Voilà le grand secret, dit Roth qui écoute... Il y a dans toutes nos petites villes, et même parmi les artistes, des gens qui auraient fait d'excellents sous-préfets...
--Il est certain, dit M. Tubinger, qu'on ne comprend pas très bien pourquoi on envoie de France des directeurs d'écoles alors que parmi les professeurs... Enfin...
Quoi encore? Ne parlez pas trop d'Alsace-Lorraine: c'est une création des Allemands. Il n'y a pas d'Alsace-Lorraine. Il y a l'Alsace, et il y a la Lorraine.
--Il y a, dit Roth, qui est radical, la République Française Une et Indivisible... Département du Bas-Rhin... Et n'oubliez pas, monsieur Tubinger, de lui rappeler le principal: ..._E Schwobe isch immer e Schwobe._
--C'est vrai, dit M. Tubinger. Vous en viendrez un jour à estimer certains aspects du caractère allemand: nous y sommes venus. Vous en viendrez à faire des affaires avec eux, et vous aurez raison. Mais n'oubliez jamais ce que vous dit M. Roth: un Allemand est toujours un Allemand.
XI
Deck était déjà revenu. Il dirige fort bien son affaire, mais comme on le fait en Alsace où l'on sait mêler au travail des loisirs assez bien nourris. Il serait très malheureux s'il ne pouvait aller à son usine tous les matins à sept heures; il le serait aussi s'il était privé de sa chope à la brasserie et de la promenade en ville qu'il fait tous les jours à cinq heures.
Je l'ai accompagné dans sa tournée. Par la rue du Maréchal-Foch, nous avons gagné le Pfalz, où se trouvait autrefois la caserne des dragons allemands.
En face de la caserne j'ai remarqué deux boutiques où l'on vend des cartes postales. Sur la vitrine de l'une d'elles, une large bande tricolore: «Ici, maison française; à côté, maison boche.»
La maison allemande, petite et basse, semble rentrer la tête dans les épaules et encaisse le coup sans répondre. Beaucoup de passants y arrivent avant d'avoir vu l'écriteau et elle ne fait pas de mauvaises affaires.
Comme une petite campagnarde y entrait, nous nous sommes arrêtés Deck et moi, sur le pas de la porte.
--Je n'ai plus «Vive le France!» répondait l'Allemande, mais j'ai le soldat, avec «Vive l'Alsace!»
--Non, dit la petite, je veux: «Vive le France!...» C'est plus chentil.
Nous avons continué notre promenade sous les marronniers du Pfalz et j'ai risqué:
--Un symbole?
--Iô!... m'a répondu mon ami Deck, avec un mélange assez alsacien de tendresse et d'ironie.
Strasbourg, Août 1919.
End of Project Gutenberg's Les Bourgeois de Witzheim, by André Maurois