Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses
Part 5
Ce serait pousser trop loin les conjectures que de voir dans chaque livre d'une bibliothèque une preuve des sentiments ou des opinions personnels de son possesseur. Cependant, d'après ce que nous connaissons de la tournure d'esprit, du caractère de la princesse de Conti, il est permis de croire que ce n'était pas seulement à titre de nouveautés et pour tenir au courant sa collection de livres qu'elle y avait placé, de Montesquieu: les _Lettres persanes_, Amsterdam, 1721, 2 vol. in-12; les _Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence_, Amsterdam, 1734, in-12; _De l'esprit des lois_, Genève, 2 vol. in-4; et les _Lettres familières_, Paris, 1762, in-12, dans leurs éditions originales; Voltaire n'y est représenté que par: _la Ligue ou Henry le Grand_, par Fr. Arouet de Voltaire, Genève, 1723, in-8; l'_Histoire de Charles XII_, Basle, 1731, 2 vol. in-12; _le Siècle de Louis XIV_, par de Francheville, Berlin, 1752, 2 vol. in-12; _Micromegas_, in-12, v. m., tr. dor.; _Zadig, ou la destinée, histoire orientale_, 1748, in-12; _les Scythes_, Paris, 1767, in-8; _Tancrède_, _Charlot_, _l'Orphelin de la Chine_ qui font partie de deux volumes de recueil factice; _Œdipe_, _Marianne_, _Brutus_, _l'Indiscret_, _Zaïre_, _Alzire_ et la _Mort de César_, dans le second volume des _Œuvres_, Amsterdam, 1739, 2 vol. in-8. De Diderot, nous ne trouvons que son drame: _le Fils naturel_, 1757, in-8; de J.-J. Rousseau: le _Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes_, Amsterdam, 1755, in-8; _J.-J. Rousseau à M. d'Alembert sur l'article_ GENÈVE _dans l'Encyclopédie_, Amst., 1758, in-8, autrement dit: _la Lettre sur les spectacles_; _Julie, ou la Nouvelle Héloïse_, Amsterdam, 1761, 6 vol. in-12; les _Pensées de J.-J. Rousseau_, Paris, 1766, 2 vol. in-12.
Pour terminer avec les écrivains plus ou moins célèbres du XVIIIe siècle, il faut citer encore, de Buffon: l'_Histoire naturelle_, Paris, Imprimerie royale, 1749 et suiv., 17 vol. in-4, v. marb., filets; les _Œuvres diverses_ de Fontenelle avec figures, Londres, 1710, 2 vol. in-12; les _Œuvres mêlées_ de Moncrif, Paris, 1751, 3 vol. in-12, mar. r.; les _Contes moraux_ de Marmontel, La Haye, 1761, 2 vol. in-12; les _Œuvres diverses_ de Chaulieu et de La Fare, Amsterdam, 1733, 2 vol. in-8; les _Fables nouvelles_ de La Motte, avec les figures de Gillot, Paris, 1719, in-4, gr. pap.; les _Œuvres_ de Gresset, Genève, 1743, in-12, et 1751, 2 vol. in-12.
Mais c'est surtout en romans, et en histoires et mémoires qu'était riche la bibliothèque de la princesse de Conti.
La partie du catalogue relative aux romans comprend 336 numéros. Voici le dénombrement des plus remarquables par l'édition, par la reliure, ou par le mérite littéraire:
_Les Amours de Théagènes et de Chariclée ou l'Histoire d'Héliodore_, trad. en français par J. de Montlyard, avec les figures de Michel Lasne, Paris, 1623, in-8, couv. en parch.; _les Amours pastorales de Daphnis et Chloé_, trad. du grec de Longus en français par J. Amyot, avec des fig. gravées par Audran sur les dessins du régent, Amsterdam, mar. citr. doublé de tabis; _la Métamorphose ou l'âne d'or_, trad. d'Apulée par J. de Montlyard, Paris, 1623, in-8, fig.; _les Travaux de Persile et de Sigismonde_, trad. de Michel de Cervantès, par d'Audiguier, Paris, 1618, in-12; _la Constante Amarillis_, trad. de l'espagnol de Figueroa par N. Lancelot, Lyon, 1614, in-8, mar. bleu; _la Célestine_, trad. de Rojas, Rouen, 1634, in-8; _le Colloandre fidèle_, trad. de Marini, par G. de Scudéry, Paris, 1668, 3 vol. in-8, mar. bleu; _l'Aventurier Buscon_, trad. de Quevedo, Paris, 1639; _la Vie de Gusman d'Alfarache_, avec fig., Paris, 1696, 3 vol. in-12, mar. citr.; _Histoire facétieuse du fameux Lazarille de Tormes_, Lyon, 1697, in-12; _la Dianée_, trad. de l'italien de Loredano, Paris, 1642, 2 vol. in-12, parch.; _l'Almorinde_, de L. Assurino, Paris, 1646, in-8, mar. bleu.
Beaucoup de ces romans de la première moitié du XVIIe siècle sont reliés en maroquin bleu ou rouge, et pourraient bien avoir formé la bibliothèque de la première princesse de Conti, nièce de Mazarin. Ce sont:
_La Haine et l'amour d'Arnoult et de Clairemonde_, Paris, 1709, in-12; _l'Astrée_, d'H. d'Urfé, Paris, 1618, 6 vol. in-8, v. f.; _les Amans jaloux_, de du Verdier, Paris, 1631, in-8; _Les Triomphes de la guerre et de l'amour_, par Humbert, Paris, 1631, in-8; _le Roman véritable_, Paris, 1648, in-8; _Clorinde_, Paris, 1667, 2 vol. in-8; _L'Amour dans son trône_, trad. de Loredano par du Breton, Paris, 1646, in-8; _Cassandre_, par La Calprenède, Paris, 1651, 10 vol. in-8, v. n., fil.; _Mithridate_, Paris, 1649, 4 vol.; _le Toledan_, Rouen, 1653; _Sapor_, par du Perret, Paris, 1668, 5 vol. in-12; _le Comte de Dunois_, Paris, 1671, v. éc., fil.; _La Princesse de Montpensier_, par Mme de la Fayette, Paris, in-8, mar. cit. doub. de mar. bleu; _La Relation de l'île imaginaire ou l'Histoire de la princesse de Paphlagonie_, par Mlle de Montpensier, 1659, in-8, mar. r. doubl. de mar.; _le Prince de Condé_, par Boursault, Paris, 1675, in-12; _Oracié_, (par Mlle de Senectaire), Paris, 1646; _les Amours historiques des princes_, par Grenaille, Paris, 1642; _La Promenade de Versailles ou l'Histoire de Celamire_, (par Mlle de Scudéry), Paris, 1669, in-8; _Don Pelage_ (par de Juvenel), Paris, 1646, 2 vol. in-8; _le prince de Sicile_, (par Mlle Bernard), Paris, 1690, 3 vol.; _Elise_, par l'Evêque de Belley, Paris, 1621; _l'Iphigénie_, Lyon, 1625; _Palombe_, Paris, 1625, et les _Occurrences remarquables_, Paris, 1626, par le même, ainsi que tous ses autres romans; _la Maison des jeux_, par Ch. Sorel, Paris 1657, 2 vol. in-8.
La princesse de Conti lut-elle beaucoup ces œuvres, qui faisaient les délices de la société des Précieuses? On en peut douter. Elle se plut, en tout cas, certainement davantage aux romans du XVIIIe siècle, que nous trouvons presque tous dans sa bibliothèque, ceux de Le Sage: _le Diable boiteux_, _Gil Blas_, _le Bachelier de Salamanque_, _Estevanille_; de l'abbé Prévost: les _Mémoires d'un homme de qualité, avec l'Histoire de Manon Lescaut_, Paris, 1729; _Cleveland_, _Clarisse_, _Grandisson_; de Marivaux: _Marianne_, Amsterdam, 1745, _le Paysan parvenu_, Paris, 1734; comme les _Confessions du comte de ***_, Paris, 1741, et _Acajou et Zirphile_, 1744, avec les figures de Boucher, par Duclos; _Tanzai et Néadarné_, Pékin, 1734, par Crébillon fils; comme ceux de La Place, du chevalier de Mouhy, de Mlle Lambert, de Mme Riccoboni.
Les manuscrits, sans être nombreux dans la bibliothèque de la princesse de Conti, n'y faisaient pas cependant défaut et quelques-uns sont intéressants à signaler.
C'est d'abord _le Roman de la Rose_, in-fol. ms. du XIIIe siècle, avec miniatures; puis les _Mémoires de Mlle de Montpensier_, 6 vol. in-fol. mar. r., dont manque le tome Ier; les _Mémoires de H.-A. de Lomenie, comte de Brienne_, in-fol.; _le Procès criminel fait à Louis de Bourbon, prince de Condé_, en 1654, in-fol.; _les Alliances de la maison de Bourbon_, in-fol.; une relation de l'ambassadeur vénitien Nic. Tiepolo: _Relatione del Signor Nic. Tiepolo Ristornato, Ambasciadere di Carolo V et Ferdinande Re de Romani per la Republica di Venetia l'anno 1532_, in-4. La partie des sciences occultes contenait aussi trois manuscrits assez curieux: un _Recueil de nativités, thèmes célestes, ou de figures d'astrologie qui contiennent l'horoscope de plusieurs personnes illustres de différentes nations et de différents tems_, in-4, couv. en parch.; un second _Recueil de quelques nativités violentes, avec des règles ou aphorismes pour juger de la mort violente_, in-4, couv. en parch.; et les _Prédictions du grand et sublime Docteur Théophraste Paracelse, trad. en François avec des remarques par M. Christallin, commis de la Bibliothèque de M. le Duc en 1712_, in-4.
Ce «Monsieur le duc», dont le nom figure sur ce dernier manuscrit, était Louis-Henri de Bourbon-Condé, arrière-petit-fils du grand Condé, né en 1692, mort en 1740, et qui fut premier ministre après la mort du régent. Il était le frère aîné de la princesse de Conti dont nous nous occupons.
Il ne nous reste plus à signaler que trois traductions manuscrites d'auteurs anciens: _les Nuées d'Aristophane_, in-4; _les Comédies de Térence_, 3 vol. in-fol., et _les Géorgiques de Virgile_, trad. en français par de Martignac, in-4. L'auteur de cette dernière traduction était Etienne Algay de Martignac, né en 1620, mort en 1698, qui fut attaché à la personne de Gaston d'Orléans, sur lequel il a écrit des _Mémoires_. Comme il publia, en 1681, une traduction complète des œuvres de Virgile en trois volumes, il est probable que nous en avons là une partie manuscrite. Peut-être aussi faut-il lui attribuer cette traduction de Térence qui précède, car il en publia plusieurs pièces sous ce titre: _l'Eunuque_, _l'Hecyre_ et _le Fâcheux à soi-même, de Térence, rendus très honnêtes en y changeant fort peu de chose_, Paris, 1670, 1700, in-12.
Un assez grand nombre d'incunables, quelques belles éditions du XVIe siècle, et surtout une belle collection de pièces de théâtre dans leurs éditions originales, doivent être encore mentionnés pour achever la description de la bibliothèque de la princesse de Conti. Cette dernière collection, qui serait aujourd'hui si précieuse, formait cinquante volumes in-4, reliés en maroquin bleu, comme les romans du XVIIe siècle dont nous avons parlé plus haut. Chacun de ces volumes était composé de six pièces, sauf quelques-uns qui n'en contenaient que quatre ou cinq. Là se trouvaient réunies presque toutes les pièces de théâtre de Levert, Provais, Chapoton, du Cros, Gillet, Meret, Sallebray, des Cinq Auteurs, de Desmarets, Mareschal, Cadet, Chevreau, Claveret, Cyrano de Bergerac, Boyer, Puget de la Serre, Gilbert, Baro, Beys, Jodelle (avec les _Œuvres et mélanges_ poétiques), Rosières de Beaulieu, La Fontaine, La Calprenède, Magnon, Jobert, Guérin de Bouscal, Grenaille, La Caze, Benserade, Metel d'Ouville, Le Vayer de Boutigny, Desfontaines, La Mesnardière, d'Ancour, P. Corneille (18 pièces), Scudéry, Rotrou (29 pièces), du Ryer (12 pièces), Bois Robert (10 pièces), Tristan, Scarron, de Prade, Regnault, Dalibray, de l'Etoile, Mlle Cosnard, Colletet, Monléon, Saint-Germain, Nouvelon, Le Clerc, Marcassus, Raissiguier, Bigrède, Brosse, Vozelle, Montfleury père, Quinault, Fremiele, J. Michel (_la Résurrection de Notre-Seigneur par personnages_, goth.).
Parmi les éditions du XVIe siècle l'on remarque les suivantes: _l'Horloge des princes_, trad. de Guevara par B. de la Grise et Herberay des Essars, Lyon, 1592, in-18, mar. bleu; les _Eléments et principes d'astronomie_, par R. Roussat, Paris, 1552, in-8; _le Roland furieux_, trad. par Chappuys, Lyon, 1582-1583, 2 vol., fig.; _le Décameron_ de J. Boccace, trad. par Le Maçon, Paris, 1545, in-fol.; _Histoires tragiques extraites de l'italien de Bandello_, par Boistuau et Belle-Forest, Lyon, 1582, 8 vol. in-16; _le Trésor des histoires tragiques_, de F. de Belle-Forest, Paris, 1581, in-16; _Histoires prodigieuses_, par Boistuau et Belle-Forest, Paris, 1598, 2 vol. in-16, fig.; _l'Heptaméron_ de Marguerite de Valois, remis en son vrai ordre par C. Gruget, Paris, 1560, in-4, mar. r., doub. de mar.; _Histoire du noble Tristan, prince de Léonois_, trad. par Langevin, Paris, 1586, in-4; _Amadis de Gaule_, trad. de l'espagnol par Herberay des Essars, avec fig., Paris, 1548, 4 vol. in-fol., mar. r.; _le Premier livre de la chronique de Dom Floris de Grèce_, trad. par le même, Paris, 1552, in-fol., fig.; _Histoire de Palmerin d'Olive_, trad. du Castellan par Maugin, Paris, 1549, in-fol., fig.; _Histoire palladienne_, mise en françois par C. Colet, Paris, 1555; _le Premier livre de l'histoire de Gérard d'Euphrate_, Paris, 1549, fig.; _les grandes Annales de France_, par Belle-Forest, Paris, 1579, 2 vol. in-fol.; les _Mémoires_ d'Olivier de la Marche, Gand, 1566, in-4.
Un certain nombre de livres étaient particulièrement remarquables par leur reliure ou par leur tirage, tels que: _les Statuts de l'ordre du Saint-Esprit_, Paris, Imprimerie royale, 1703, in-4 grand papier, mar. bleu doubl. de tabis; _les Triomphes de Louis XIII_, représentés en figures par J. Valdor, avec les vers de Ch. Beys et de P. Corneille, Paris, 1649, in-fol., gr. pap., v. br., tr. dor.; _Recueil de lettres galantes_, Amsterdam, 1706, in-12, mar. bleu, doublé de mar. rouge; _Fables de La Fontaine_, ornées des figures d'Oudry, Dupuis et Cochin fils, Paris, 1755 et suiv., 4 vol. in-fol., gr. pap., mar. rouge, dent., avec cette note de l'expert: «On croit devoir assurer que cet exemplaire est des premiers de ce livre donné par souscription, en ce que les volumes ont été reliés au fur et à mesure de leur livraison»; la magnifique édition des _Œuvres de Boileau_, avec les figures de B. Picart, Amsterdam, 1718, 2 vol. in-fol., mar. rouge, dent.
Signalons, en terminant, un _Ronsard_, Paris, 1623, 2 vol. in-fol., v. f., filets; un _Du Bartas_, Paris, 1611, in-fol.; _la Satyre Ménippée_, 1595, parch.; les _Essais de Montaigne_, Paris, 1640, in-fol.; les _Œuvres de Molière_, avec figures, Paris, 1697, 8 vol. in-12.
VII
La reine Marie Leczinska ne fut peut-être pas une bibliophile, bien que cette honnête passion eût pu adoucir les amertumes que lui causèrent les amours de Louis XV et la faveur de Mesdemoiselles de Nesle et de Mme de Pompadour; mais elle aimait la lecture, et les lettres n'étaient pas chose étrangère dans le cercle intime d'amis qu'elle s'était formé, et où l'on distinguait la duchesse de Luynes, née Marie Brulart, l'aimable président Hénault, Fontenelle, Moncrif. «Le respect qu'elle inspire, a dit d'elle Mme du Deffand, tient plus à ses vertus qu'à sa dignité; elle n'interdit ni ne refroidit point l'âme et les sens. On a toute la liberté de son esprit avec elle: on le doit à la pénétration et à la délicatesse du sien; elle entend si promptement et si finement, qu'il est facile de lui communiquer toutes les idées qu'on veut sans s'écarter de la circonspection que son rang exige.» La bibliothèque de cette princesse était peu nombreuse, mais d'un choix sévère. Les livres avaient été reliés par Padeloup; la plupart sont conservés à la Bibliothèque nationale.
Avec Mesdames de France, filles de Louis XV et de Marie Leczinska, nous sommes au contraire en pleine bibliophilie. Mesdames, et sous ce nom nous désignons seulement Madame Adélaïde, née le 23 mars 1732, Madame Victoire, née le 11 mai 1733, Madame Sophie, née le 27 juillet 1734, laissant de côté Madame Elisabeth, l'aînée, qui devint duchesse de Parme, Madame Henriette, sa sœur jumelle, morte de bonne heure, en 1752, et Madame Louise, la dernière des filles de Louis XV, entrée en religion du vivant même de son père. Mesdames, disons-nous, étaient toutes, comme leurs autres sœurs, instruites, intelligentes, pieuses, et portées à aimer le bien. Elles avaient eu pour gouvernante la vieille duchesse de Ventadour, qui avait rempli les mêmes fonctions près de Louis XV, ou plutôt la duchesse de Talard, qui eut cette charge en survivance, et Mmes de La Lande, de Villefort et du Muy pour sous-gouvernantes. L'éducation de Mesdames Elisabeth, Henriette et Adélaïde seules se fit à la cour; les autres filles de Louis XV furent élevées à l'abbaye de Fontevrault, où, en 1738, elles furent envoyées et placées sous la direction de l'abbesse, Louise de Rochechouart-Mortemart, femme de haute vertu et de grand mérite.
Madame Victoire n'en revint qu'en 1748, Mesdames Sophie et Louise en 1750. L'on peut dire que ce fut alors seulement que se fit leur véritable éducation. Le roi leur donna un excellent précepteur, M. Hardion, de l'Académie française. «Cet aimable et savant homme passait une heure avec chacune des trois sœurs, dit M. Ed. de Barthélemy, leur faisant des cours d'histoire et même de philosophie, d'après lesquels elles rédigeaient des extraits.» Il leur apprit également plusieurs langues, même le grec, et les avança assez dans l'étude des belles-lettres. Grandes liseuses, «elles faisaient, dit le duc de Luynes, des entreprises de grandes lectures dont elles venaient à bout.» Sur l'invitation de Madame Adélaïde, M. Hardion composa même pour cette princesse une _Histoire universelle sacrée et profane_, en 20 vol. in-12. L'on sait que c'est par elles que Beaumarchais, qui leur fut comme un maître de musique, se poussa d'abord dans le monde.
Mme Campan, qui avait été leur lectrice, nous a laissé d'elles, dans ses _Mémoires_, un portrait qui doit-être vrai, car on n'y remarque aucune flatterie: «Quand Mesdames encore fort jeunes, dit-elle, furent revenues à la cour....., elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, eut un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous les instrumens de musique, depuis le cor, (me croira-t-on?), jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une figure charmante; mais jamais beauté n'a disparu si promptement que la sienne. Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame Sophie était d'une rare laideur... On assurait qu'elle montrait de l'esprit, et même de l'amabilité dans la société de quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle lisait seule; la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.» Madame Louise, celle qui se fit religieuse à Saint-Denis, était plus passionnée encore que ses autres sœurs pour la lecture. Mme Campan la lui faisait cinq heures par jour; et comme ce n'était pas sans fatigue, la princesse lui préparait elle-même de l'eau sucrée, et s'excusait «de la faire lire si longtemps sur la nécessité d'achever un cours de lecture qu'elle s'était prescrit.»
Chacune d'elles avait les livres de sa bibliothèque, aux mêmes armes, c'est-à-dire _de France_, dans un écu en losange surmonté d'une couronne ducale. Seulement leurs livres différaient ordinairement par la couleur de la reliure: ceux de Mme Adélaïde étaient en maroquin rouge; ceux de Mme Sophie, en maroquin citron; ceux de Mme Victoire, en maroquin vert. Nous possédons les catalogues manuscrits de ces bibliothèques. En tête du _Catalogue des livres qui forment la bibliothèque de Madame Victoire_, 1789, (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6274), on lit cet avis:
Les livres de Madame Victoire occupent deux pièces dans le fond de son appartement, savoir: une au rez-de-chaussée contient deux corps d'armoires, dont six à droite, en regardant sur la terrasse, et seulement cinq à gauche, la sixième étant coupée à moitié par la porte d'entrée et formant une petite armoire séparée. Entre les deux corps, au fond de la dite pièce, est une armoire vitrée en glace au tain, laquelle renferme les livres Italiens et Espagnols. Les livres sont distribués sur huit rangs de tablettes, et, autant qu'on l'a pu, suivant l'ordre alphabétique. Les grands formats, considérés comme base, occupent les premières tablettes en bas, et les autres en montant de bas en haut. L'entresolle contient aussi deux corps de tablettes de huit chacun, et les livres y sont distribués suivant le même ordre et les lettres correspondantes.
Ce catalogue forme 274 feuillets in-folio. Un second, rédigé en 1777, (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6275), comprend 121 pages. Le «_Catalogue des livres de la bibliothèque de Madame Adélaïde, 1786_», forme un volume in-folio, relié en maroquin rouge, dentelle, timbré de ses armes, de 425 pages, dont 37 pour la philosophie et la jurisprudence, 30 pour les arts et sciences, 36 pour la poésie, et 63 pour l'histoire (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6277). En tête se voit un portrait à l'aquarelle de la princesse représentée en Minerve, assise devant un bureau. Un quatrième catalogue porte ce titre: _Catalogue de la bibliothèque de Mesdames à Bellevue_, 1789 (Bibl. de l'Arsenal, ms. no 6276).
VIII
La reine Marie-Antoinette eut plusieurs bibliothèques: une à Trianon, dont le catalogue a été publié, par Louis Lacour, sous le titre: _Livre du boudoir de la reine Marie-Antoinette_, Paris, Gay, 1862, in-16. Un inventaire de cette même bibliothèque, dressé par ordre de la Convention, a été publié, d'après le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, par Paul Lacroix sous ce titre: _Bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au petit Trianon_. Les livres en furent déposés, en 1800, à la Bibliothèque publique de Versailles, et les doubles vendus, en vertu d'une délibération du Conseil Municipal de cette ville. Un autre catalogue manuscrit en existe à la Bibliothèque nationale.
L'autre bibliothèque de Marie-Antoinette était aux Tuileries. Les livres en portaient, presque tous, soit au dos, soit sur les plats, au bas des armes, les initiales couronnées C. T. Ils furent transportés, en 1793, à la Bibliothèque nationale, où ils sont aujourd'hui.
Le catalogue en avait été dressé. Il forme un volume manuscrit, conservé à la Bibliothèque nationale, sous le no 13001, du fonds français. Il comprend 146 pages in-4º, relié en veau brun marbré, fil. Les armes, aux deux écussons accolés de France et d'Autriche surmontés de la couronne royale, ont été grattées. Sur le titre intérieur: _Catalogue des livres de la Reine_, les mots _la Reine_ ont été grattés. Dans une espèce d'avertissement placé au commencement de ce catalogue, on lit:
Le catalogue suivant n'a d'autre objet que de procurer [à la Reine] la facilité de mettre le doigt sur chaque livre sans être obligé de les chercher. J'en écarterai donc toutes les divisions et subdivisions qui pourraient l'embarrasser. Il s'agit simplement de guider ses yeux.
On y trouve de précieux renseignements sur la manière dont la bibliothèque de la reine était disposée.
Son cabinet de livres, y lit-on, est composé de dix armoires séparées chacune par une cloison, et chaque armoire contient huit tablettes ou rayons. Chaque armoire est marquée par une lettre de l'alphabet à commencer par celle que Sa Majesté a à sa main gauche en passant la porte par laquelle elle va de sa chambre dans sa bibliothèque. Cette armoire est désignée par la lettre A. Celle qui se trouve à droite de la même porte est l'armoire B, et ainsi de suite en faisant le tour jusqu'à la lettre K.
Ce catalogue est divisé en deux parties, la première où les livres sont inscrits par ordre de matière, la seconde par ordre alphabétique. Nous voyons que les divisions de l'ordre par matière avaient été faites par le roi lui-même. «Pour ces divisions, lisons-nous, on a suivi celles que le roi a indiquées lui-même, en faisant le premier arrangement des livres qui a épargné au bibliothécaire plus de la moitié de son travail.»
Les divisions sont au nombre de quatre: Religion, Histoire, Arts, Belles-Lettres.
La division de la Religion comprenait d'abord 53 articles, qui, plus tard, ont été portés à 69; l'Histoire, 140; les Sciences et Arts, 60; les Belles-Lettres, 93. Dans cette dernière division nous remarquons: