Les Bourbons bibliophiles, Rois & Princes, Reines & Princesses
Part 3
Deux fils naturels du régent, qu'il eut, l'un de la Florence, danseuse de l'Opéra, en 1698, l'autre, en 1702, de Mlle de Sery, comtesse d'Argenton, peuvent être aussi comptés parmi les bibliophiles. Charles, appelé d'abord l'abbé de Saint-Albin, et qui fut évêque de Cambrai de 1723 à 1764, avait formé une belle bibliothèque, comme le prouve le _Catalogue_ qui en fut publié, _Cambray_, 1766, in-8º. Ses armes étaient: _de France, au bâton péri en barre de gueules, au lambel d'argent à trois pendants_. Son frère, qui fut grand-prieur de France de l'ordre de Malte et mourut en 1748, posséda aussi de beaux livres, qui étaient décorés des mêmes armes, avec cette seule modification: _au chef chargé de la croix de Malte_.
Le troisième duc d'Orléans, Louis, que la mort de sa femme, une princesse de Bade, enlevée en couches à vingt-deux ans, jeta dans la plus grande dévotion, avait réuni une précieuse bibliothèque religieuse, qu'il légua à l'abbaye de Sainte-Geneviève, où il s'était retiré depuis 1730 et où il mourut en 1752. Elle forme une partie de la Bibliothèque Sainte-Geneviève actuelle.
Son fils, Louis-Philippe, quatrième duc d'Orléans (1725-1785), fut un prince débonnaire, qui, soit au Palais-Royal, soit au château de Sainte-Assise, partageait son temps entre le commerce des lettres et un petit cercle d'amis. L'aimable Collé fut son lecteur. Comme le comte de Clermont, il aimait à donner chez lui le spectacle de la comédie; il y jouait même, fort bien, dit-on, les rôles à manteau. Après la mort de la duchesse d'Orléans, Louise-Henriette de Bourbon-Conti, en 1759, l'on sait quelle place tint près de lui Mme de Montesson: ce fut sa marquise de Maintenon. Il aima certainement les livres et en réunit une riche collection qui fut vendue après lui. Ce prince, qui mourut le 18 novembre 1785, à soixante ans, laissait deux enfants: le nouveau duc d'Orléans, Louis-Philippe-Joseph, qui mourut en 1793 sur l'échafaud révolutionnaire, et alors âgé de quarante ans; et la duchesse de Bourbon, mère de l'infortuné duc d'Enghien. C'est sans doute au partage qui dut se faire entre ces deux héritiers qu'il faut attribuer la vente des livres de ce prince, qui eut lieu à l'hôtel Bullion, seize mois après sa mort, le 3 mai 1787 et jours suivants. Le catalogue en parut sous ce titre: _Catalogue des livres de la bibliothèque de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le duc d'Orléans, premier prince du sang_, à Paris, chez Leclerc et Baudouin, et la veuve Vallat La Chapelle, 1787, in-8º de 333 pages. Ce catalogue, qui contient une table alphabétique par auteurs, comprend 1,247 numéros. Il est malheureux qu'il n'indique l'origine d'aucun des ouvrages décrits. En mettant à part l'histoire, qui forme 633 numéros, la division la plus considérable est celle des sciences et arts qui a 189 numéros, tandis que les belles-lettres en ont 172 seulement. La partie de la musique doit être remarquée comme indice des goûts de ce prince pour les fêtes. Nous y voyons 100 volumes, in-fol. et in-4º, de _Symphonies, concertos, trios_ de Vivaldi, Corelli et autres; 27 volumes, in-fol. et in-4º, de _Recueils d'airs à chanter et autres_; _les Cantates de Clerambault_, 2 vol. in-fol.; 80 volumes in-4º obl., _Anciens opéras, tant gravés qu'imprimés, de différents auteurs, dont_ ALCIONE, _par Marais_; 54 volumes in-fol., _Anciens opéras de Lulli, Campra et autres auteurs, dont_ $1, _par Rebel et Francœur_.
Le petit-fils de ce prince, le roi Louis-Philippe, avait, dans sa jeunesse, connu l'exil; c'est dans le travail et le commerce des lettres qu'il en avait adouci l'amertume. Soit en Suisse, au milieu des montagnes sauvages des Grisons, dans le village de Reichenau, où, en 1793, sous le nom de Chabot, il donna pendant huit mois des leçons de français, de mathématiques et d'histoire, dans l'institution de M. Jost; soit à Hambourg, où il fit imprimer sous ses yeux et imprima peut-être lui-même, un volume en réponse à certaines allégations hasardées de la comtesse de Genlis, ce prince montra des goûts de savant et de lettré qui devaient le conduire fatalement à devenir bibliophile. Aussi le fut-il soit au Palais-Royal, quand il n'était encore que duc d'Orléans, soit aux Tuileries, quand il fut devenu roi. Non seulement des sommes considérables de sa liste civile et de sa fortune particulière furent consacrées à des acquisitions de livres, à des souscriptions aux grandes publications de l'époque, mais encore des ouvrages très importants furent publiés par ses ordres, à ses frais et sous sa direction. Telles furent les _Vues des châteaux royaux_ par l'architecte Fontaine, l'_Histoire des résidences royales_ par Vatout, et peut-être les _Galeries de Versailles_ par Gavard, pour lesquelles M. Montalivet avait pris un arrêté par lequel l'ouvrage ne serait accordé en don que sur un ordre signé du roi. Ces trésors bibliographiques qu'il avait rassemblés dans ses résidences privées devaient bientôt être dispersés.
Quatre ans après la révolution de février, eut lieu, le 8 mars 1852 et les vingt-six jours suivants, la vente des livres provenant des diverses bibliothèques du roi Louis-Philippe, mort le 20 août 1850. Un avis placé en tête du _Catalogue_, Paris, Potier, 1852, 2 vol. in-8º de 349 et 264 pages, signale «les dégradations et mutilations qu'ont subies un certain nombre de livres dans des circonstances que, dit l'expert, nous ne voulons pas rappeler, et qui ont malheureusement atteint quelques-uns des plus importants et des plus précieux». Le premier volume contient 3,039 numéros; le second, 2,523. Ces deux volumes sont consacrés aux «Bibliothèques du Palais-Royal et de Neuilly»; un troisième, qu'on rencontre plus rarement et dont nous devons la communication au vénérable et savant M. Louis Barbier, ancien administrateur de la Bibliothèque du Louvre, est relatif à la bibliothèque du château d'Eu: _Catalogue des livres provenant de la bibliothèque du château d'Eu_, Paris, Potier, 1853, in-8 de 29 pages. Il comprend 337 numéros seulement. La vente eut lieu les 5, 6 et 7 avril 1853, à la salle Silvestre, rue des Bons-Enfants, comme la précédente.
Ces catalogues ont un grand intérêt historique par l'origine qu'ils indiquent d'un très grand nombre de volumes ayant appartenu à divers membres de la famille de Bourbon: le régent; le duc et la duchesse du Maine, et leur fils, le comte d'Eu; le comte de Toulouse et le duc de Penthièvre; la duchesse d'Orléans, mère du roi. Nous avons fait le relevé de ces livres, la crainte seule de trop allonger ce travail nous empêche d'en donner la liste complète. Nous signalerons seulement les manuscrits et quelques livres d'une rareté particulière. Voici les manuscrits:
_Li Romans du castelain de Couci_ (en vers), avec _Li Regret du comte de Haynnau_, in-4º de 33 et 58 ff., m. r., aux armes du comte de Toulouse; la _Cronique françoyse_, de Guill. Cretin, 5 vol. in-fol. sur vélin, ms. provenant du duc de La Vallière; le _Roman d'Yvain_, ms. de la fin du XIIIe siècle, in-fol. de 55 ff. (armes de Nicolas Foucault et du comte de Toulouse); les _Lettres spirituelles de la sœur Marceline Pauper, décédée à Tulle_, en 1706, in-4º; un recueil de _Lettres_ écrites de 1687 à 1692, faussement attribuées à Mme de Sablé, laquelle mourut en 1678 (aux armes de la comtesse de Toulouse); _Instructions de la vie civile et chrétienne_, (par un père à ses enfants), datées de Tlodosso, 1722, in-4º (armes du duc du Maine); _Recueil d'ouvrages mss._, en partie autographes du Mis de Mirabeau 6 vol. in-fol.; _Mémoire et instruction sur les munitions des places, l'artillerie_, par Vauban, in-fol., mar. r. (aux armes du duc du Maine); _Recueil de chansons, par Blot et autres_, sous la Fronde, in-4º; _Recueil de poésies_, de Mlle de Caumont de La Force, in-4º, mar. r., avec cette note:
«Manuscrit autographe. Ces poésies sont adressées au duc de Vendôme, au duc d'Estrées, à l'abbé de Chaulieu, à la duchesse du Maine, à Campistron, à Hamilton, avec des réponses de ce dernier.»
_Chansons et autres poésies_, de la même, in-4º, mar. r., ms. autographe de 148 pp.; les pièces sont adressées à Mademoiselle, à la princesse de Conti, au prince de Turenne, à Mme de Maintenon, etc.; _Adélaïs de Bourgogne_, par la même, 2 vol. in-4º; _les Jeux ou la Promenade de la princesse de Conty à Eu_, par la même, 1701, in-4º ms. inédit; _Portrait de Mlle de La Force, fait par elle-même_, in-4º, mar. r., suivi de quelques autres écrits, de la même, etc.
Parmi les imprimés, l'on remarque:
_Gyron le Courtoys_, Paris, 1519, in-fol. goth.; _les Quatre filz Aymon_, Paris, 1508, pet. in-fol., fig. sur bois; _Sensuyt Ogier le Dannois_, Paris, Trepperel, s. d., in-4º goth.; _le Nouble roy Ponthus_, et _la Cronique et hystoire de Appollin, roy de Thyr_, Genesve, in-4º goth., fig. col.; l'_Histoire de Huon de Bordeaux_, Rouen, s. d., in-8º; _les Neuf preux_, Abbeville, 1487, in-fol. goth.; _Amadis de Gaule, mis en françois_ par Nic. de Herberay, Lyon et Paris, 1575-1615, 23 vol. in-16 et 3 vol. in-8º; l'_Histoire de Palmerin d'Olive_, trad. par Maugin, 1553, in-fol.; _Histoire de Perceforest_, Paris, 1528, 6 vol. in-fol., imprimés sur vélin, avec cinq grandes miniatures (cet ex. provenait de la vente d'Anet en 1724, où il avait été acheté par le comte d'Hoym, puis racheté à la vente La Vallière par le duc de Penthièvre, au prix de 1,601 livres.); l'_Historien Josèphe_, 1534, in-fol. goth. sur vélin, provenant d'Honoré d'Urfé; l'_Histoire de Guy de Warvich_, Paris, s. d., in-4º goth.; _l'Amant resuscité_, par Th. Valentinian, Lyon, 1558, in-4º; _Du vray et parfaict amour, ou les Amours de Théagènes et de Charide_ (_sic_), par Martin Fumée, Paris, 1599, in-12, vél.; _les Amours de Théagènes et Chariclée_, trad. d'Amyot, Paris, 1549, in-8, v. rac. (2e édition de ce livre); _Hypnerotomachie ou discours du songe de Poliphile_, Paris, 1561, in-fol., fig. sur bois; les _Cent excellentes nouvelles_, de Giraldy Cynthien, trad. par Chappuys, Paris, 1584, in-8º; le _Faust_ de Gœthe, trad. de Stapfer, avec les 17 dessins de Delacroix, Paris, Motte, 1828, in-fol. dem.-rel.
Le roi Louis-Philippe avait formé aussi une magnifique collection de portraits historiques, qui était rassemblée au Palais-Royal. Ils s'élevaient au nombre de 4,600 et figurent au catalogue de 1852 (IIe partie), sous le no 777. Indépendamment de cette collection, dont un _Catalogue_ fut publié, Paris, 1829, 4 vol. in-8º et in-fol., le roi possédait encore de nombreux portraits de différentes époques et de différents pays, qui furent vendus sous les nos 780-832: œuvres de Morin, de M. Lasne, de Van Schuppen, de Nanteuil, de Simon, d'Edelinck, de Drevet, de Masson, de Carmontelle.
Le roi Louis-Philippe ne fut pas le dernier Bourbon bibliophile; mais nous devons nous arrêter au seuil de l'histoire contemporaine, que nous nous sommes donnés pour limite.
REINES ET PRINCESSES
Si les princes de la maison de Bourbon aimèrent les livres et furent souvent de véritables bibliophiles, c'est une passion que les femmes de leur race partagèrent avec eux. Aussi serait-il injuste de ne pas parler d'elles, et de ne pas inscrire leurs noms sur le livre d'or de la Bibliophilie. Elles n'eurent pas seulement de précieuses collections de livres, livres choisis, habillés avec le goût le plus délicat, rangés dans de beaux corps de bibliothèques; elles firent aussi des livres, imitant d'ailleurs en cela leurs parents du sexe fort. Henri IV est un admirable épistolaire, mais Madame Elisabeth n'est pas à dédaigner, et ses lettres ont une originalité pleine de saveur. C'est à une princesse de Conti que l'on attribue les _Amours du grand Alcandre_, lisez de Henri IV. Mademoiselle de Montpensier a écrit des mémoires qui comptent parmi les meilleurs. Mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV et de Madame de Montespan, plus tard Madame la duchesse, faisait des vers--souvent par trop salés--qui réjouissaient fort la cour, tout en la scandalisant un peu; la duchesse du Maine--une Condé--tenait une véritable cour littéraire en son château de Sceaux, et n'était pas la dernière à payer son écot en vers et en prose, en madrigaux et en comédies. Une autre princesse de Condé, Louise-Adélaïde de Bourbon, tante du duc d'Enghien, qui mourut en 1824, prieure des Dames Bénédictines établies au Temple de Paris, a laissé un volume de lettres pleines d'élévation et de sentiments. Quand on a tant de dispositions pour les choses de l'esprit, comment ne serait-on pas bibliophile? Aussi beaucoup de ces princesses le furent-elles.
I
Il est à remarquer que la femme du roi de France qui fut le véritable fondateur de cette collection incomparable de livres qui s'appelle aujourd'hui la Bibliothèque nationale, fut une princesse de Bourbon. Jeanne de Bourbon, arrière-petite-fille de Robert, comte de Clermont, tige de cette maison, et qui épousa en 1350 le dauphin Charles, qui fut plus tard Charles V, lui apporta en dot, entre autres trésors, une vingtaine de manuscrits précieux, richement reliés, qui contribuèrent à former le premier fonds de la Bibliothèque que ce prince rassembla plus tard dans la grosse tour du Louvre. Le goût pour les livres, qu'elle avait puisé dans sa famille, ne fut certainement pas sans influence sur son royal époux, «dont la belle librairie» devint célèbre dans toute la chrétienté, et qui aimait à tracer son nom sur ses livres favoris. Quand elle mourut, en 1377, trois ans avant Charles V, elle laissa la réputation d'une reine amie des lettres et de ceux qui les cultivent.
Ce que Jeanne de Bourbon avait été pour le roi Charles V, une nièce de ce prince le fut pour le duc Jean Ier. Par une heureuse rencontre, les ducs de Bourbon furent presque toujours heureusement secondés de leurs femmes dans l'accroissement de leur bibliothèque de Moulins. Ainsi en fut-il de la duchesse Marie, fille unique et héritière du duc de Berry, frère de Charles V, mort en 1416, qui apporta à son époux, le duc Jean Ier, quarante et un des plus beaux manuscrits que son père avait réunis dans son château de Mehun-sur-Yèvre. Ces livres lui furent comptés pour une somme de 2,500 livres tournois dans la succession de celui-ci. Les autres furent malheureusement dispersés par les créanciers de ce prince[2]. L'on voit encore sur un manuscrit exécuté pour elle par le P. de la Croix, cette note: «Et apertient ce dit livre à très haulte et poissant dame Marie, fille de très redoubté prince Jehan, duc de Berry,... et le fist escripre par grant diligence frère Symon de Coucy, cordelier, confesseur de laditte Dame.» Cet amour des livres, la duchesse Marie le transmit à son fils et à son petit-fils, les ducs Charles Ier et Jean II, qui tous deux, comme nous l'avons vu, furent de grands bibliophiles.
[2] Voir sur cette librairie de Jean, duc de Berry: Le Laboureur, _Histoire de Charles V_, p. 75; Barrois, _Bibliothèque protypographique_, 1830; comte de Bastard, _Librairie de Jean de France, duc de Berry_; P. Paris, _Bulletin du bibliophile_, 1837; Douët d'Arcq, _Revue archéologique_, t. VII; Hiver de Beauvoir, _Trésor de la Sainte Chapelle de Bourges_, 1855, et _la Librairie de Jean, duc de Berry, au château de Mehun-sur-Yèvre_, 1860; surtout M. Léopold Delisle, _Bibliothèque de l'Ecole des Chartes_, 4e série, t. II, et le _Cabinet des manuscrits_, t. I, p. 56.--Beaucoup des manuscrits du duc de Berry étaient ornés de ses armes: _de France à la bordure engrêlée de gueules_; de sa devise: _Le Temps venra_, et de son chiffre, formé d'un V et d'un E enlacés.
C'est dans la branche des Bourbons-Vendôme, détachée elle-même de celle des comtes de la Marche éteinte au XVe siècle, et qui succéda, dans le titre de duc de Bourbon, à la branche aînée et à celle des Bourbons-Montpensier, que nous rencontrons maintenant la plus illustre héritière de cet amour pour les livres qui distingua les princes de la maison de Bourbon. Nous voulons parler d'Antoinette de Bourbon, l'un des six enfants de François de Bourbon, comte de Vendôme, et de cette Marie de Luxembourg, fille et héritière du fameux comte de Saint-Pol, le décapité, qui enrichit si grandement cette branche des Vendôme. Née en 1494, morte à près de quatre-vingt-dix ans, en 1583, sœur de Charles de Bourbon, créé duc de Vendôme par François Ier en 1515, tante d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, du comte d'Enghien, le vainqueur de Cérisoles, du cardinal de Bourbon, qui fut le roi des Ligueurs sous le nom de Charles X, et du prince de Condé, tige de la maison de Condé, elle occupe une grande place dans l'histoire de son temps, sous le nom de douairière de Guise. Elle avait, en effet, épousé, en 1513, Claude de Lorraine,--fils de René II, le vainqueur de Charles le Téméraire,--premier duc de Guise, et, fut la mère de toute cette lignée des Guises qui donnèrent tant de tracas aux derniers Valois. Ses petits-fils faillirent enlever la couronne à Henri IV, l'héritier légitime, dont elle était la grand'tante. Elle posséda une bibliothèque nombreuse, dont les volumes, pour la plupart, avaient été reliés par Nicolas Ève. Quelques-uns portaient sur les plats son chiffre formé d'un V et d'un A enlacés (_Antoinette de Vendôme_), accompagné d'un autre chiffre composé de deux LL (_Lorraine_). L'amour des livres fut peut-être la seule chose qu'Antoinette de Bourbon, duchesse de Guise, hérita de sa maison. A tous autres égards elle devint toute Lorraine, et ne fut pas la moins dangereuse adversaire d'Antoine de Navarre et de son fils Henri IV.
II
La conquête d'un trône, les soins d'un gouvernement qui s'était donné pour mission de fermer les blessures de la France, ne laissèrent pas beaucoup de temps à Henri IV pour être bibliophile. Sa sœur, Catherine de Bourbon, duchesse de Bar, eut pour cela plus de loisirs, et elle en usa largement. Elle a laissé des livres nombreux, tous magnifiquement reliés, marqués très souvent sur les plats de cet S fermé, qui était un signe de fidélité conjugale ou amoureuse. L'histoire intime de la sœur du roi Henri donnerait raison à cette interprétation. Née à Paris en 1559, de six ans plus jeune que son frère, elle reçut les leçons de Florent Chrestien et de Palma Cayet, pour le grec, le latin et l'hébreu; de Charles Macrin, père de Salmon Macrin le poète, pour l'histoire et la poésie; Théodore de Bèze corrigea, dit-on, ses premiers vers. Deux ministres, Merlin de Vaulx et Espina, l'instruisirent dans les principes de la religion réformée. Les mémoires contemporains vantent aussi son habileté à chanter, à toucher du luth, à danser même les pavanes d'Espagne, les pazzamenos d'Italie, les voltes et les courantes françaises, et même les danses béarnaises, bien qu'elle fût née un peu boîteuse, et de santé très délicate. Elle avait treize ans seulement quand elle perdit sa mère, Jeanne d'Albret, qui, en mourant, l'avait placée spécialement sous la protection de son frère: «J'engage et je supplie mon fils, lit-on dans son testament, à prendre sa sœur Catherine sous sa protection, à être son tuteur et son défenseur.» Henri IV ne suivit peut-être pas très fidèlement cette dernière recommandation de sa mère, et dans les divers projets de mariage qu'il forma pour Catherine de Bourbon, il obéit plutôt aux conseils de la politique qu'il n'écouta les sentiments d'un frère. Il fut tour à tour question de la marier à Henri III, au frère de celui-ci, le duc d'Alençon, à Philippe II, au duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, à son cousin le prince de Condé, veuf de Marie de Clèves, au duc Charles III de Lorraine, au roi d'Ecosse, fils de Marie-Stuart. Au milieu de ces projets de la politique, Catherine avait écouté son cœur, et une promesse de mariage avait été échangée entre elle et son cousin, le comte de Soissons, frère du prince de Condé. Pour lui elle refusa positivement l'alliance du roi d'Ecosse, et résista énergiquement plus tard à son frère qui voulait donner sa main au duc de Montpensier. Elle resta cependant vaincue dans cette lutte, et finit par épouser, en 1599, le duc de Bar, fils de ce duc de Lorraine qu'elle avait autrefois refusé. Cette union tardive devait être bientôt dénouée par la mort. Catherine mourut le 13 février 1604, laissant le souvenir d'une âme généreuse et d'un esprit élevé. Ses plus belles années s'étaient écoulées au château de Pau, dans les fonctions de régente qu'elle avait remplies en Navarre. La bibliothèque, dont le catalogue existe encore en partie, avait été notablement augmentée par elle. Poète, elle y occupait ses loisirs à des traductions de psaumes en langue française, et à des poésies religieuses, qui eurent alors de la popularité en Béarn.
L'on remarquait surtout dans sa bibliothèque une belle collection de classiques grecs et latins, de rares manuscrits, et une grande quantité de lettres autographes des principaux personnages de son temps. «La plupart de ses livres, dit M. Guigard, étaient reliés à la manière de Clovis Eve qui, bien certainement, a dû travailler pour elle. Beaucoup d'entre eux portaient sur les plats six doubles C entrelacés formant croix, avec une flamme au centre, le tout dans un ovale feuillé.»
III
L'époque des Précieuses devait avoir plus que toute autre des bibliophiles parmi ces femmes que passionnaient les choses de l'esprit. A leur tête il faut placer la fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, et de Marie de Bourbon, duchesse de Montpensier, dernière représentante de la seconde branche des Bourbons-Montpensier, princes de La Roche-sur-Yon, détachée à la fin du XVe siècle de celle des comtes de Bourbon-Vendôme. Elle a droit, comme son frère, au titre de bibliophile. Née en 1627, morte en 1693, après cette fâcheuse aventure d'un mariage avec Lauzun, qui fit scandale sans faire son bonheur, Mademoiselle de Montpensier est l'auteur de ces _Mémoires_ qu'on lit toujours avec un si vif plaisir, d'une _Histoire de la princesse de Paphlagonie_ (1659), roman qui peut encore piquer aujourd'hui la curiosité, par les allusions qui s'y trouvent aux personnages du temps, et de _Portraits_, nés de cette mode qui occupa vers 1660 toute la société polie en France. Au milieu des Précieuses, elle fut comme une vierge Pallas, à laquelle poètes et courtisans s'empressaient d'apporter le tribut de leurs vers ou de leurs hommages. Retirée, un peu forcément, après la Fronde, soit dans ses châteaux, à Eu par exemple, soit au palais du Luxembourg, c'est surtout alors qu'elle prit goût aux lettres et au bel esprit. Le poète Segrais était l'un des gentilshommes de sa maison. C'est par lui qu'elle connut Huet, qui, jeune alors, lui servait parfois de lecteur pendant sa toilette. Ses livres timbrés au armes d'Orléans sont excessivement rares.
A côté de la grande Mademoiselle, comme on appelait de son temps cette princesse, nous placerons Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville, la sœur du grand Condé, la galante héroïne de la Fronde. Ses livres portaient ordinairement sur les plats un semis de fleurs de lis, et, entouré de deux palmes, l'écusson _de France, au bâton péri en bande de gueules, au lambel d'argent à trois pendants_ (armes des Longueville). Ce n'est pas que la duchesse de Longueville ait été une savante. Loin de là; son éducation avait été assez négligée: mais elle avait l'esprit de sa race, et un goût inné. Retz insiste particulièrement sur ce que cet esprit devait tout à la nature, et presque rien à l'étude. «Mme de Longueville, dit-il, a naturellement bien du fonds d'esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour.» Plus tard elle tiendra, dans ce bel hôtel de Longueville qu'elle fit bâtir rue Saint-Thomas du Louvre, près de celui de Rambouillet, une cour d'esprit, donnera le ton à ses contemporains, et rendra, avec son frère le grand Condé, des jugements sur la littérature qui seront sans appel.
IV