Part 5
--Ah! madame, répliqua le sultan, la hardiesse de cet Orcotome est incomparable. Qu'on ne m'en parle plus... Que direz-vous, races futures, lorsque vous apprendrez que le grand Mangogul faisait cent mille écus de pension à de pareilles gens, tandis que de braves officiers qui avaient arrosé de leur sang les lauriers qui lui ceignaient le front, en étaient réduits à quatre cents livres de rente?... Ah! ventrebleu, j'enrage! J'ai pris de l'humeur pour un mois.»
En cet endroit Mangogul se tut, et continua de se promener dans l'appartement de la favorite. Il avait la tête baissée; il allait, venait, s'arrêtait et frappait de temps en temps du pied. Il s'assit un instant, se leva brusquement, prit congé de Mirzoza, oublia de la baiser, et se retira dans son appartement.
L'auteur africain qui s'est immortalisé par l'histoire des hauts et merveilleux faits d'Erguebzed et de Mangogul, continue en ces termes:
A la mauvaise humeur de Mangogul, on crut qu'il allait bannir tous les savants de son royaume. Point du tout. Le lendemain il se leva gai, fit une course de bague dans la matinée, soupa le soir avec ses favoris et la Mirzoza sous une magnifique tente dressée dans les jardins du sérail, et ne parut jamais moins occupé d'affaires d'État.
Les esprits chagrins, les frondeurs du Congo et les nouvellistes de Banza ne manquèrent pas de reprendre cette conduite. Et que ne reprennent pas ces gens-là? «Est-ce là, disaient-ils dans les promenades et les cafés, est-ce là gouverner un État! avoir la lance au poing tout le jour, et passer les nuits à table!
--Ah! si j'étais sultan,» s'écriait un petit sénateur ruiné par le jeu, séparé d'avec sa femme, et dont les enfants avaient la plus mauvaise éducation du monde: «si j'étais sultan, je rendrais le Congo bien autrement florissant. Je voudrais être la terreur de mes ennemis et l'amour de mes sujets. En moins de six mois, je remettrais en vigueur la police, les lois, l'art militaire et la marine. J'aurais cent vaisseaux de haut bord. Nos landes seraient bientôt défrichées, et nos grands chemins réparés. J'abolirais ou du moins je diminuerais de moitié les impôts. Pour les pensions, messieurs les beaux esprits, vous n'en tâteriez, ma foi, que d'une dent. De bons officiers, Pongo Sabiam! de bons officiers, de vieux soldats, des magistrats comme nous autres, qui consacrons nos travaux et nos veilles à rendre aux peuples la justice: voilà les hommes sur qui je répandrais mes bienfaits.
--Ne vous souvient-il plus, messieurs, ajoutait d'un ton capable un vieux politique édenté, en cheveux plats, en pourpoint percé par le coude, et en manchettes déchirées, de notre grand empereur Abdelmalec, de la dynastie des Abyssins, qui régnait il y a deux mille trois cent octante et cinq ans? Ne vous souvient-il plus comme quoi il fit empaler deux astronomes, pour s'être mécomptés de trois minutes dans la prédiction d'une éclipse, et disséquer tout vif son chirurgien et son premier médecin, pour lui avoir ordonné de la manne à contre-temps?
--Et puis je vous demande, continuait un autre, à quoi bon tous ces bramines oisifs, cette vermine qu'on engraisse de notre sang? Les richesses immenses dont ils regorgent ne conviendraient-elles pas mieux à d'honnêtes gens comme nous?»
On entendait d'un autre côté: «Connaissait-on, il y a quarante ans, la nouvelle cuisine et les liqueurs de Lorraine? On s'est précipité dans un luxe qui annonce la destruction prochaine de l'empire, suite nécessaire du mépris des Pagodes et de la dissolution des moeurs. Dans le temps qu'on ne mangeait à la table du grand Kanoglou que des grosses viandes, et que l'on n'y buvait que du sorbet, quel cas aurait-on fait des découpures, des vernis de Martin, et de la musique de Rameau? Les filles d'opéra n'étaient pas plus inhumaines que de nos jours; mais on les avait à bien meilleur prix. Le prince, voyez-vous, gâte bien des choses. Ah! si j'étais sultan!
--Si tu étais sultan, répondit vivement un vieux militaire qui était échappé aux dangers de la bataille de Fontenoi, et qui avait perdu un bras à côté de son prince à la journée de Lawfelt, tu ferais plus de sottises encore que tu n'en débites. Eh! mon ami, tu ne peux modérer ta langue, et tu veux régir un empire! tu n'as pas l'esprit de gouverner ta famille, et tu te mêles de régler l'État! Tais-toi, malheureux. Respecte les puissances de la terre, et remercie les dieux de t'avoir donné la naissance dans l'empire et sous le règne d'un prince dont la prudence éclaire ses ministres, et dont le soldat admire la valeur; qui s'est fait redouter de ses ennemis et chérir de ses peuples, et à qui l'on ne peut reprocher que la modération avec laquelle tes semblables sont traités sous son gouvernement.»
CHAPITRE XV.
LES BRAMINES.
Lorsque les savants se furent épuisés sur les bijoux, les bramines s'en emparèrent. La religion revendiqua leur caquet comme une matière de sa compétence, et ses ministres prétendirent que le doigt de Brama se manifestait dans cette oeuvre.
Il y eut une assemblée générale des pontifes; et il fut décidé qu'on chargerait les meilleures plumes de prouver en forme que l'événement était surnaturel, et qu'en attendant l'impression de leurs ouvrages, on le soutiendrait dans les thèses, dans les conversations particulières, dans la direction des âmes et dans les harangues publiques.
Mais s'ils convinrent unanimement que l'événement était surnaturel, cependant, comme on admettait dans le Congo deux principes, et qu'on y professait une espèce de manichéisme, ils se divisèrent entre eux sur celui des deux principes à qui l'on devait rapporter le caquet des bijoux.
Ceux qui n'étaient guère sortis de leurs cellules, et qui n'avaient jamais feuilleté que leurs livres, attribuèrent le prodige à Brama. «Il n'y a que lui, disaient-ils, qui puisse interrompre l'ordre de la nature; et les temps feront voir qu'il a, en tout ceci, des vues très-profondes.»
Ceux, au contraire, qui fréquentaient les alcôves, et qu'on surprenait plus souvent dans une ruelle qu'on ne les trouvait dans leurs cabinets, craignant que quelques bijoux indiscrets ne dévoilassent leur hypocrisie, accusèrent de leur caquet Cadabra, divinité malfaisante, ennemie jurée de Brama et de ses serviteurs.
Ce dernier système souffrait de terribles objections, et ne tendait pas si directement à la réformation des moeurs. Ses défenseurs même ne s'en imposaient point là-dessus. Mais il s'agissait de se mettre à couvert; et, pour en venir à bout, la religion n'avait point de ministre qui n'eût sacrifié cent fois les Pagodes et leurs autels.
Mangogul et Mirzoza assistaient régulièrement au service religieux de Brama, et tout l'empire en était informé par la gazette. Ils s'étaient rendus dans la grande mosquée, un jour qu'on y célébrait une des solennités principales. Le bramine chargé d'expliquer la loi monta dans la tribune aux harangues, débita au sultan et à la favorite des phrases, des compliments et de l'ennui, et pérora fort éloquemment sur la manière de s'asseoir orthodoxement dans les compagnies. Il en avait démontré la nécessité par des autorités sans nombre, quand, saisi tout à coup d'un saint enthousiasme, il prononça cette tirade qui fit d'autant plus d'effet qu'on ne s'y attendait point.
«Qu'entends-je dans tous les cercles? Un murmure confus, un bruit inouï vient frapper mes oreilles. Tout est perverti, et l'usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu'à présent affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté à d'autres organes. Et quels organes! vous le savez, messieurs. Fallait-il encore un prodige pour te réveiller de ton assoupissement, peuple ingrat! et tes crimes n'avaient-ils pas assez de témoins, sans que leurs principaux instruments élevassent la voix! Sans doute leur mesure est comblée, puisque le courroux du ciel a cherché des châtiments nouveaux. En vain tu t'enveloppais dans les ténèbres; tu choisissais en vain des complices muets: les entends-tu maintenant? Ils ont de toutes parts déposé contre toi, et révélé ta turpitude à l'univers. O toi qui les gouvernes par ta sagesse! ô Brama! tes jugements sont équitables. Ta loi condamne le larcin, le parjure, le mensonge et l'adultère; elle proscrit et les noirceurs de la calomnie, et les brigues de l'ambition, et les fureurs de la haine, et les artifices de la mauvaise foi. Tes fidèles ministres n'ont cessé d'annoncer ces vérités à tes enfants, et de les menacer des châtiments que tu réservais dans ta juste colère aux prévaricateurs; mais en vain: les insensés se sont livrés à la fougue de leurs passions; ils en ont suivi le torrent; ils ont méprisé nos avis; ils ont ri de nos menaces; ils ont traité nos anathèmes de vains; leurs vices se sont accrus, fortifiés, multipliés; la voix de leur impiété est montée jusqu'à toi, et nous n'avons pu prévenir le fléau redoutable dont tu les as frappés. Après avoir longtemps imploré ta miséricorde, louons maintenant ta justice. Accablés sous tes coups, sans doute ils reviendront à toi et reconnaîtront la main qui s'est appesantie sur eux. Mais, ô prodige de dureté! ô comble de l'aveuglement! ils ont imputé l'effet de ta puissance au mécanisme aveugle de la nature. Ils ont dit dans leurs coeurs: Brama n'est point. Toutes les propriétés de la matière ne nous sont pas connues; et la nouvelle preuve de son existence n'en est qu'une de l'ignorance et de la crédulité de ceux qui nous l'opposent. Sur ce fondement ils ont élevé des systèmes, imaginé des hypothèses, tenté des expériences; mais du haut de sa demeure éternelle, Brama a ri de leurs vains projets. Il a confondu la science audacieuse; et les bijoux ont brisé, comme le verre, le frein impuissant qu'on opposait à leur loquacité. Qu'ils confessent donc, ces vers orgueilleux, la faiblesse de leur raison et la vanité de leurs efforts. Qu'ils cessent de nier l'existence de Brama, ou de fixer des limites à sa puissance. Brama est, il est tout-puissant; et il ne se montre pas moins clairement à nous dans ses terribles fléaux que dans ses faveurs ineffables.
«Mais qui les a attirés sur cette malheureuse contrée, ces fléaux? Ne sont-ce pas tes injustices, homme avide et sans foi! tes galanteries et tes folles amours, femme mondaine et sans pudeur! tes excès et tes débordements honteux, voluptueux infâme! ta dureté pour nos monastères, avare! tes injustices, magistrat vendu à la faveur! tes usures, négociant insatiable! ta mollesse et ton irréligion, courtisan impie et efféminé!
«Et vous sur qui cette plaie s'est particulièrement répandue, femmes et filles plongées dans le désordre; quand, renonçant aux devoirs de notre état, nous garderions un silence profond sur vos déréglements, vous portez avec vous une voix plus importune que la nôtre; elle vous suit, et partout elle vous reprochera vos désirs impurs, vos attachements équivoques, vos liaisons criminelles, tant de soins pour plaire, tant d'artifices pour engager, tant d'adresse pour fixer, et l'impétuosité de vos transports et les fureurs de votre jalousie. Qu'attendez-vous donc pour secouer le joug de Cadabra, et rentrer sous les douces lois de Brama? Mais revenons à notre sujet. Je vous disais donc que les mondains s'asseyent hérétiquement pour neuf raisons, la première, etc.»
Ce discours fit des impressions fort différentes. Mangogul et la sultane, qui seuls avaient le secret de l'anneau, trouvèrent que le bramine avait aussi heureusement expliqué le caquet des bijoux par le secours de la religion, qu'Orcotome par les lumières de la raison. Les femmes et les petits-maîtres de la cour dirent que le sermon était séditieux, et le prédicateur un visionnaire. Le reste de l'auditoire le regarda comme un prophète, versa des larmes, se mit en prière, se flagella même, et ne changea point de vie.
Il en fut bruit jusque dans les cafés. Un bel esprit décida que le bramine n'avait qu'effleuré la question, et que sa pièce n'était qu'une déclamation froide et maussade; mais au jugement des dévotes et des illuminés, c'était le morceau d'éloquence le plus solide qu'on eût prononcé dans les temples depuis un siècle. Au mien, le bel esprit et les dévotes avaient raison.
CHAPITRE XVI[37].
VISION DE MANGOGUL.
[Note 37: Chapitre qui se trouve pour la première fois dans l'édition de Naigeon.]
Ce fut au milieu du caquet des bijoux qu'il s'éleva un autre trouble dans l'empire; ce trouble fut causé par l'usage du penum, ou du petit morceau de drap qu'on appliquait aux moribonds. L'ancien rite ordonnait de le placer sur la bouche. Des réformateurs prétendirent qu'il fallait le mettre au derrière. Les esprits s'étaient échauffés. On était sur le point d'en venir aux mains, lorsque le sultan, auquel les deux partis en avaient appelé, permit, en sa présence, un colloque entre les plus savants de leurs chefs. L'affaire fut profondément discutée. On allégua la tradition, les livres sacrés et leurs commentateurs. Il y avait de grandes raisons et de puissantes autorités des deux côtés. Mangogul, perplexe, renvoya l'affaire à huitaine. Ce terme expiré, les sectaires et leurs antagonistes reparurent à son audience.
LE SULTAN.
Pontifes, et vous prêtres, asseyez-vous, leur dit-il. Pénétré de l'importance du point de discipline qui vous divise, depuis la conférence qui s'est tenue au pied de notre trône, nous n'avons cessé d'implorer les lumières d'en haut. La nuit dernière, à l'heure à laquelle Brama se plaît à se communiquer aux hommes qu'il chérit, nous avons eu une vision; il nous a semblé entendre l'entretien de deux graves personnages, dont l'un croyait avoir deux nez au milieu du visage, et l'autre deux trous au cul; et voici ce qu'ils se disaient. Ce fut le personnage aux deux nez qui parla le premier.
«Porter à tout moment la main à son derrière, voilà un tic bien ridicule...
--Il est vrai...
--Ne pourriez-vous pas vous en défaire?...
--Pas plus que vous de vos deux nez...
--Mais mes deux nez sont réels; je les vois, je les touche; et plus je les vois et les touche, plus je suis convaincu que je les ai, au lieu que depuis dix ans que vous vous tâtez et que vous vous trouvez le cul comme un autre, vous auriez dû vous guérir de votre folie...
--Ma folie! Allez, l'homme aux deux nez; c'est vous qui êtes fou.
--Point de querelle. Passons, passons: je vous ai dit comment mes deux nez m'étaient venus. Racontez-moi l'histoire de vos deux trous, si vous vous en souvenez...
--Si je m'en souviens! cela ne s'oublie pas. C'était le trente et un du mois, entre une heure et deux du matin.
--Eh bien!
--Permettez, s'il vous plaît. Je crains; non. Si je sais un peu d'arithmétique, il n'y a précisément que ce qu'il faut.
--Cela est bien étrange! cette nuit donc?...
--Cette nuit, j'entendis une voix qui ne m'était pas inconnue, et qui criait: _A moi! à moi!_ Je regarde, et je vois une jeune créature effarée, échevelée, qui s'avançait à toutes jambes de mon côté. Elle était poursuivie par un vieillard violent et bourru. A juger du personnage par son accoutrement, et par l'outil dont il était armé, c'était un menuisier. Il était en culotte et en chemise. Il avait les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, les bras nerveux, le teint basané, le front ridé, le menton barbu, les joues boursouflées, l'oeil étincelant, la poitrine velue et la tête couverte d'un bonnet pointu.
--Je le vois.
--La femme qu'il était sur le point d'atteindre, continuait de crier: _A moi! à moi!_ et le menuisier disait en la poursuivant: «Tu as beau fuir. Je te tiens; il ne sera pas dit que tu sois la seule qui n'en ait point. De par tous les diables, tu en auras un comme les autres.» A l'instant, la malheureuse fait un faux pas, et tombe à plat sur le ventre, se renforçant de crier: _A moi! à moi!_ et le menuisier ajoutant: «Crie, crie tant que tu voudras; tu en auras un, grand ou petit; c'est moi qui t'en réponds.» A l'instant il lui relève les cotillons, et lui met le derrière à l'air. Ce derrière, blanc comme la neige, gras, ramassé, arrondi, joufflu, potelé, ressemblait comme deux gouttes d'eau à celui de la femme du souverain pontife.»
LE PONTIFE.
De ma femme!
LE SULTAN.
Pourquoi pas?
«Le personnage aux deux trous ajouta: C'était elle en effet, car je me la remets. Le vieux menuisier lui pose un de ses pieds sur les reins, se baisse, passe ses deux mains au bas de ses deux fesses, à l'endroit où les jambes et les cuisses se fléchissent, lui repousse les deux genoux sous le ventre, et lui relève le cul; mais si bien que je pouvais le reconnaître à mon aise, reconnaissance qui ne me déplaisait pas, quoique de dessous les cotillons il sortît une voix défaillante qui criait: _A moi! à moi!_ Vous me croirez une âme dure, un coeur impitoyable; mais il ne faut pas se faire meilleur qu'on n'est; et j'avoue, à ma honte, que dans ce moment, je me sentis plus de curiosité que de commisération, et que je songeai moins à secourir qu'à contempler.»
Ici le grand pontife interrompit encore le sultan, et lui dit: «Seigneur, serais-je par hasard un des deux interlocuteurs de cet entretien?...
--Pourquoi pas?
--L'homme au deux nez?
--Pourquoi pas?
--Et moi, ajouta le chef des novateurs, l'homme aux deux trous?
--Pourquoi pas?»
«Le scélérat de menuisier avait repris son outil qu'il avait mis à terre. C'était un vilebrequin. Il en passe la mèche dans sa bouche, afin de l'humecter; il s'en applique fortement le manche contre le creux de l'estomac, et se penchant sur l'infortunée qui criait toujours: _A moi! à moi!_ il se dispose à lui percer un trou où il devait y en avoir deux, et où il n'y en avait point.»
LE PONTIFE.
Ce n'est pas ma femme.
LE SULTAN.
Le menuisier interrompant tout à coup son opération, et se ravisant, dit: «La belle besogne que j'allais faire! Mais aussi c'eût été sa faute: Pourquoi ne pas se prêter de bonne grâce? Madame, un petit moment de patience.» Il remet à terre son vilebrequin; il tire de sa poche un ruban couleur de rose pâle; avec le pouce de sa main gauche, il en fixe un bout à la pointe du coccix, et pliant le reste en gouttière, en le pressant entre les deux fesses avec le tranchant de son autre main, il le conduit circulairement jusqu'à la naissance du bas-ventre de la dame, qui, tout en criant: _A moi! à moi!_ s'agitait, se débattait, se démenait de droite et de gauche, et dérangeait le ruban et les mesures du menuisier, qui disait: «Madame, il n'est pas encore temps de crier; je ne vous fais point de mal. Je ne saurais y procéder avec plus de ménagement. Si vous n'y prenez garde, la besogne ira tout de travers; mais vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous-même. Il faut accorder à chaque chose son terrain. Il y a certaines proportions à garder. Cela est plus important que vous ne pensez. Dans un moment il n'y aura plus de remède; et vous en serez au désespoir.»
LE PONTIFE.
Et vous entendiez tout cela, seigneur?
LE SULTAN.
Comme je vous entends.
LE PONTIFE.
Et la femme?
LE SULTAN.
Il me sembla, ajoute l'interlocuteur, qu'elle était à demi persuadée; et je présumai, à la distance de ses talons, qu'elle commençait à se résigner. Je ne sais trop ce qu'elle disait au menuisier; mais le menuisier lui répondait: «Ah! c'est de la raison que cela; qu'on a de peine à résoudre les femmes!» Ses mesures prises un peu plus tranquillement, maître Anofore étendant son ruban couleur de rose pâle sur un petit pied-de-roi, et tenant un crayon, dit à la dame: «Comment le voulez-vous?
«--Je n'entends pas.
«--Est-ce dans la proportion antique, ou dans la proportion moderne?...»
LE PONTIFE.
O profondeur des décrets d'en haut! combien cela serait fou, si cela n'était pas révélé! Soumettons nos entendements, et adorons.
LE SULTAN.
Je ne me rappelle plus la réponse de la dame; mais le menuisier répliqua: «En vérité, elle extravague; cela ne ressemblera à rien. On dira: Qui est l'âne qui a percé ce cul-là?...»
LA DAME.
«Trêve de verbiage, maître Anofore, faites-le comme je vous dis...
ANOFORE.
«Faites-le comme je vous dis! Madame, mais chacun a son honneur à garder...
LA DAME.
«Je le veux ainsi, et là, vous dis-je. Je le veux, je le veux...
«Le menuisier riait à gorge déployée; et moi donc, croyez-vous que j'étais sérieux? Cependant Anofore trace ses lignes sur le ruban, le remet en place, et s'écrie: «Madame, cela ne se peut pas; cela n'a pas de sens commun. Quiconque verra ce cul-là, pour peu qu'il soit connaisseur, se moquera de vous et de moi. On sait bien qu'il faut de là là, un intervalle; mais on ne l'a jamais pratiqué de cette étendue. Trop est trop. Vous le voulez?...»
LA DAME.
«Eh! oui, je le veux, et finissons...»
«A l'instant maître Anofore prend son crayon, marque sur les fesses de la dame des lignes correspondantes à celles qu'il avait tirées sur le ruban; il forme son trait carré, en haussant les épaules, et murmurant tout bas: «Quelle mine cela aura! mais c'est sa fantaisie.» Il ressaisit son vilebrequin, et dit: «Madame le veut là?
«--Oui, là; allez donc...
«--Allons, madame.
«--Qu'y a-t-il encore?
«--Ce qu'il y a? c'est que cela ne se peut.
«--Et pourquoi, s'il vous plaît?
«--Pourquoi? c'est que vous tremblez, et que vous serrez les fesses; c'est que j'ai perdu de vue mon trait carré, et que je percerai trop haut ou trop bas. Allons, madame, un peu de courage.
«--Cela vous est facile à dire; montrez-moi votre mèche; miséricorde!
«--Je vous jure que c'est la plus petite de ma boutique. Tandis que nous parlons j'en aurais déjà percé une demi-douzaine. Allons, madame, desserrez; fort bien; encore un peu; à merveille; encore, encore.» Cependant je voyais le menuisier narquois approcher tout doucement son vilebrequin. Il allait... lorsqu'une fureur mêlée de pitié s'empare de moi. Je me débats; je veux courir au secours de la patiente: mais je me sens garrotté par les deux bras, et dans l'impossibilité de remuer. Je crie au menuisier: «Infâme, coquin, arrête.» Mon cri est accompagné d'un si violent effort, que les liens qui m'attachaient en sont rompus. Je m'élance sur le menuisier: je le saisis à la gorge. Le menuisier me dit: «Qui es-tu? à qui en veux-tu? est-ce que tu ne vois pas qu'elle n'a point de cul? Connais-moi; je suis le grand Anofore; c'est moi qui fais des culs à ceux qui n'en ont point. Il faut que je lui en fasse un, c'est la volonté de celui qui m'envoie; et après moi, il en viendra un autre plus puissant que moi; il n'aura pas un vilebrequin; il aura une gouge, et il achèvera avec sa gouge de lui restituer ce qui lui manque. Retire-toi, profane; ou par mon vilebrequin, ou par la gouge de mon successeur, je te...
«--A moi?
«--A toi, oui, à toi...» A l'instant, de sa main gauche il fait bruire l'air de son instrument.
Et l'homme aux deux trous, que vous avez entendu jusqu'ici, dit à l'homme aux deux nez: «Qu'avez-vous? vous vous éloignez.
--Je crains qu'en gesticulant, vous ne me cassiez un de mes nez. Continuez.
--Je ne sais plus où j'en étais.
--Vous en étiez à l'instrument dont le menuisier faisait bruire l'air...
--Il m'applique sur les épaules un coup du revers de son bras droit, mais un coup si furieux, que j'en suis renversé sur le ventre; et voilà ma chemise troussée, un autre derrière à l'air; et le redoutable Anofore qui me menace de la pointe de son outil; et me dit: «Demande grâce, maroufle; demande grâce, ou je t'en fais deux...» Aussitôt je sentis le froid de la mèche du vilebrequin. L'horreur me saisit; je m'éveille; et depuis, je me crois deux trous au cul.»
Ces deux interlocuteurs, ajouta le sultan, se mirent alors à se moquer l'un de l'autre. «Ah, ah, ah, il a deux trous au cul!
--Ah, ah, ah, c'est l'étui de tes deux nez!»
Puis se tournant gravement vers l'assemblée, il dit: «Et vous, pontifes, et vous ministres des autels, vous riez aussi! et quoi de plus commun que de se croire deux nez au visage, et de se moquer de celui qui se croit deux trous au cul?»
Puis, après un moment de silence, reprenant un air serein, et s'adressant aux chefs de la secte, il leur demanda ce qu'ils pensaient de sa vision.