Part 18
--Les Anglaises, repartit Sélim, femmes froides et dédaigneuses en apparence, mais emportées, voluptueuses et vindicatives, moins spirituelles et plus raisonnables que les Françaises: celles-ci aiment le jargon des sentiments; celles-là préfèrent l'expression du plaisir. Mais à Londres comme à Paris, on s'aime, on se quitte, on renoue pour se quitter encore. De la fille d'un lord Bishop[90] (ce sont des espèces de bramines, mais qui ne gardent pas le célibat), je passai à la femme d'un chevalier baronnet: tandis qu'il s'échauffait dans le parlement à soutenir les intérêts de la nation contre les entreprises de la cour, nous avions dans sa maison, sa femme et moi, bien d'autres débats; mais le parlement finit, et madame fut contrainte de suivre son chevalier dans sa gentilhommière: je me rabattis sur la femme d'un colonel dont le régiment était en garnison sur les côtes; j'appartins ensuite à la femme du lord-maire. Ah! quelle femme! je n'aurais jamais revu le Congo, si la prudence de mon gouverneur, qui me voyait dépérir, ne m'eût tiré de cette galère. Il supposa des lettres de ma famille qui me redemandait avec empressement, et nous nous embarquâmes pour la Hollande; notre dessein était de traverser l'Allemagne et de nous rendre en Italie, où nous comptions sur des occasions fréquentes de repasser en Afrique.
[Note 90: Évêque.]
«Nous ne vîmes la Hollande qu'en poste: notre séjour ne fut guère plus long en Allemagne; toutes les femmes de condition y ressemblent à des citadelles importantes qu'il faut assiéger dans les formes: on en vient à bout; mais les approches demandent tant de mesures; ce sont tant de _si_ et de _mais_, quand il s'agit de régler les articles de la capitulation, que ces conquêtes m'ennuyèrent bientôt.
«Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande de la première qualité, sur le point de m'accorder ce qu'elle n'avait pas refusé à beaucoup d'autres.
«--Ah! s'écria-t-elle douloureusement, que dirait le grand Alziki mon père, s'il savait que je m'abandonne à un petit Congo comme vous?
«--Rien, madame, lui répliquai-je: tant de grandeur m'épouvante, et je me retire:» ce fut sagement fait à moi; et si j'avais compromis son altesse avec ma médiocrité, j'aurais pu m'en ressouvenir: Brama, qui protége les saines contrées que nous habitons, m'inspira sans doute dans cet instant critique.
«Les Italiennes, que nous pratiquâmes ensuite, ne se montent point si haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir. Il y a, dans ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie; mais vous me le pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois pour vous plaire. J'ai apporté de Florence, de Venise et de Rome plusieurs recettes joyeuses, inconnues jusqu'à moi dans nos contrées barbares. J'en renvoie toute la gloire aux Italiennes qui me les communiquèrent.
«Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par l'Égypte dans cet empire, formé comme vous voyez, et muni des rares découvertes de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.»
Ici l'auteur africain dit que Sélim s'étant aperçu que les lieux communs qu'il venait de débiter à la favorite sur les aventures qu'il avait eues en Europe, et sur les caractères des femmes des contrées qu'il avait parcourues, avaient profondément assoupi Mangogul, craignit de le réveiller, s'approcha de la favorite, et continua d'une voix plus basse.
«Madame, lui dit-il, si je n'appréhendais de vous avoir fatiguée par un récit qui n'a peut-être été que trop long, je vous raconterais l'aventure par laquelle je débutai en arrivant à Paris: je ne sais comment elle m'est échappée.
--Dites, mon cher, lui répondit la favorite; je vais redoubler d'attention, et vous dédommager, autant qu'il est en moi, de celle du sultan qui dort.
--Nous avions pris à Madrid, continua Sélim, des recommandations pour quelques seigneurs de la cour de France, et nous nous trouvâmes, tout en débarquant, assez bien faufilés. On était alors dans la belle saison, et nous allions nous promener le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et moi. Nous y fûmes un jour abordés par quelques petits-maîtres, qui nous montrèrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire vraie ou fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous pensez bien. Le jardin était déjà peuplé d'un grand nombre de femmes; mais il en vint sur les huit heures un renfort considérable. A la quantité de leurs pierreries, à la magnificence de leurs ajustements, et à la foule de leurs poursuivants, je les pris au moins pour des duchesses. J'en dis ma pensée à un des jeunes seigneurs de la compagnie, et il me répondit qu'il s'apercevait bien que j'étais connaisseur, et que, si je voulais, j'aurais le plaisir de souper le soir même avec quelques-unes des plus aimables. J'acceptai son offre, et à l'instant il glissa le mot à l'oreille de deux ou trois de ses amis, qui s'éparpillèrent dans la promenade, et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte de leur négociation. «Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra ce soir à souper chez la duchesse Astérie.» Ceux qui n'étaient pas de la partie se récrièrent sur notre bonne fortune: on fit encore quelques tours: on se sépara, et nous montâmes en carrosse pour en aller jouir.
«Nous descendîmes à une petite porte, au pied d'un escalier fort étroit, d'où nous grimpâmes à un second, dont je trouvai les appartements plus vastes et mieux meublés qu'ils ne me paraîtraient à présent. On me présenta à la maîtresse du logis, à qui je fis une révérence des plus profondes, que j'accompagnai d'un compliment si respectueux, qu'elle en fut presque déconcertée. On servit, et on me plaça à côté d'une petite personne charmante, qui se mit à jouer la duchesse tout au mieux. En vérité, je ne sais comment j'osai en tomber amoureux: cela m'arriva cependant.
--Vous avez donc aimé une fois dans votre vie? interrompit la favorite.
--Eh! oui, madame, lui répondit Sélim, comme on aime à dix-huit ans, avec une extrême impatience de conclure une affaire entamée. Je ne dormis point de la nuit, et dès la pointe du jour, je me mis à composer à ma belle inconnue la lettre du monde la plus galante. Je l'envoyai, on me répondit, et j'obtins un rendez-vous. Ni le ton de la réponse, ni la facilité de la dame, ne me détrompèrent point, et je courus à l'endroit marqué, fortement persuadé que j'allais posséder la femme ou la fille d'un premier ministre. Ma déesse m'attendait sur un grand canapé: je me précipitai à ses genoux; je lui pris la main, et la lui baisant avec la tendresse la plus vive, je me félicitai sur la faveur qu'elle daignait m'accorder. «Est-il bien vrai, lui dis-je, que vous permettez à Sélim de vous aimer et de vous le dire, et qu'il peut, sans vous offenser, se flatter du plus doux espoir?» En achevant ces mots, je pris un baiser sur sa gorge; et comme elle était renversée, je me préparais assez vivement à soutenir ce début, lorsqu'elle m'arrêta, et me dit:
«--Tiens, mon ami, tu es joli garçon; tu as de l'esprit; tu parles comme un ange; mais il me faut quatre louis.
«--Comment dites-vous? l'interrompis-je...
«--Je te dis, reprit-elle, qu'il n'y a rien à faire, si tu n'as pas tes quatre louis...
«--Quoi! mademoiselle, lui répondis-je tout étonné, vous ne valez que cela? c'était bien la peine d'arriver du Congo pour si peu de chose.»
«Et sur-le-champ, je me rajuste, je me précipite dans l'escalier, et je pars.
«Je commençai, madame, comme vous voyez, à prendre des actrices pour des princesses.
--J'en suis du dernier étonnement, reprit Mirzoza; car enfin la différence est si grande!
--Je ne doute point, reprit Sélim, qu'il ne leur ait échappé cent impertinences; mais que voulez-vous? un étranger, un jeune homme n'y regarde pas de si près. On m'avait fait dans le Congo tant de mauvais contes sur la liberté des Européennes...»
Sélim en était là, lorsque Mangogul se réveilla.
«Je crois, Dieu me damne, dit-il en bâillant et se frottant les yeux, qu'il est encore à Paris. Pourrait-on vous demander, beau conteur, quand vous espérez être de retour à Banza, et si j'ai longtemps encore à dormir? Car il est bon, l'ami, que vous sachiez qu'il n'est pas possible d'entamer en ma présence un voyage, que les bâillements ne me prennent. C'est une mauvaise habitude que j'ai contractée en lisant Tavernier et les autres.
--Prince, lui répondit Sélim, il y a plus d'une heure que je suis de retour à Banza.
--Je vous en félicite, reprit le sultan; puis s'adressant à la sultane: Madame, lui dit-il, voilà l'heure du bal; nous partirons, si la fatigue du voyage vous le permet.
--Prince, lui répondit Mirzoza, me voilà prête.»
Mangogul et Sélim avaient déjà leurs dominos; la favorite prit le sien; le sultan lui donna la main, et ils se rendirent dans la salle de bal, où ils se séparèrent, pour se disperser dans la foule. Sélim les y suivit, et moi aussi, dit l'auteur africain, quoique j'eusse plus envie de dormir que de voir danser...
CHAPITRE XLV.
VINGT-QUATRIÈME ET VINGT-CINQUIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.
BAL MASQUÉ, ET SUITE DU BAL MASQUÉ.
Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas d'accourir où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois; il en vint par les voitures publiques, et même quelques-uns à pied. Je ne finirais point, dit l'auteur africain dont j'ai l'honneur d'être le _caudataire_, si j'entrais dans le détail des niches que leur fit Mangogul. Il donna plus d'exercice à sa bague dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu depuis qu'il la tenait du génie. Il la tournait, tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, souvent sur une vingtaine à la fois: c'était alors qu'il se faisait un beau bruit; l'un s'écriait d'une voix aigre: Violons, _le Carillon de Dunkerque_, s'il vous plaît; l'autre, d'une voix rauque: Et moi je veux _les Sautriots_; et moi _les Tricotets_, disait un troisième; et une multitude à la fois: Des contredanses usées, comme _la Bourrée_, _les Quatre Faces_, _la Calotine_, _la Chaîne_, _le Pistolet_, _la Mariée_, _le Pistolet_, _le Pistolet_. Tous ces cris étaient lardés d'un million d'extravagances. L'on entendait d'un côté: _Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer à l'école; de l'autre: Je m'en retournerai donc sans étrenner?_ Ici: _Qui payera mon carrosse?_ là: _Il m'est échappé; mais je chercherai tant, qu'il se retrouvera_; ailleurs: _A demain; mais vingt louis au moins; sans cela, rien de fait_; et partout des propos qui décelaient des désirs ou des exploits.
Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, démêla Mangogul, le poursuivit, l'agaça, et parvint à déterminer son anneau sur elle. On entendit à l'instant son bijou s'écrier: «Où courez-vous? Arrêtez, beau masque; ne soyez point insensible à l'ardeur d'un bijou qui brûle pour vous.» Le sultan, choqué de cette déclaration téméraire, résolut de punir celle qui l'avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses gardes quelqu'un qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, qui, toujours trompée par les apparences, continua à dire mille folies à celui qu'elle prenait pour Mangogul.
Le faux sultan ne fut pas bête; c'était un homme qui savait parler par signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit écarté, où elle se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane favorite, et Dieu sait les projets qui lui roulèrent dans la tête; mais l'enchantement dura peu. Lorsqu'elle eut accablé le prétendu sultan de caresses, elle le pria de se démasquer; il le fit, et montra une physionomie armée de deux grands crocs, qui n'appartenaient point du tout à Mangogul.
«Ah! fi, s'écria la petite bourgeoise: Fi...
--Eh! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu'avoir vous? Moi l'y croire vous avoir rentu d'assez bons services pour que vous l'y être pas fâchée de me connaître.»
Mais sa déesse ne s'amusa point à lui répondre, s'échappa brusquement de ses mains, et se perdit dans la foule.
Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirèrent pas à de si grands honneurs, ne laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous reprirent la route de Banza, fort satisfaits de leur voyage.
L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses principaux officiers qui se parlaient avec vivacité. «C'est ma maîtresse, disait l'un: je suis en possession depuis un an, et vous êtes le premier qui vous soyez avisé de courir sur mes brisées. A propos de quoi me troubler? Nassès, mon ami, adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent femmes aimables qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.
--J'aime Amine, répondait Nassès; je ne vois qu'elle qui me plaise. Elle m'a donné des espérances, et vous trouverez bon que je les suive.
--Des espérances! reprit Alibeg.
--Oui, des espérances...
--Morbleu! cela n'est point...
--Je vous dis, monsieur, que cela est, et que vous me ferez raison sur l'heure du démenti que vous me donnez.»
A l'instant ils descendirent le grand perron; ils avaient déjà le cimeterre tiré, et ils allaient finir leur démêlé d'une façon tragique, lorsque le sultan les arrêta, et leur défendit de se battre avant que d'avoir consulté leur Hélène.
Ils obéirent et se rendirent chez Amine, où Mangogul les suivit de près. «Je suis excédée du bal, leur dit-elle; les yeux me tombent. Vous êtes de cruelles gens, de venir au moment que j'allais me mettre au lit: mais vous avez tous deux un air singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous amène?...
--C'est une bagatelle, lui répondit Alibeg: monsieur se vante, et même assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami, que vous lui donnez des espérances. Madame, qu'en est-il?...»
Amine ouvrait la bouche; mais le sultan tournant sa bague dans le même instant, elle se tut, et son bijou répondit pour elle... «Il me semble que Nassès se trompe: non, ce n'est pas à lui que madame en veut. N'a-t-il pas un grand laquais qui vaut mieux que lui? Oh! que ces hommes sont sots de croire que des dignités, des honneurs, des titres, des noms, des mots vides de sens, en imposent à des bijoux! Chacun a sa philosophie, et la nôtre consiste principalement à distinguer le mérite de la personne, le vrai mérite, de celui qui n'est qu'imaginaire. N'en déplaise à M. de Claville[91], il en sait là-dessus moins que nous, et vous allez en avoir la preuve.
[Note 91: Auteur d'un _Traité du vrai mérite de l'homme_, considéré dans tous les âges et dans toutes les conditions. Plusieurs fois réimprimé.]
«Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise Bibicosa. Vous savez ses amours avec Cléandor, et sa disgrâce, et la haute dévotion qu'elle professe aujourd'hui. Amine est bonne amie; elle a conservé les liaisons qu'elle avait avec Bibicosa, et n'a point cessé de fréquenter dans sa maison, où l'on rencontre des bramines de toute espèce. Un d'entre eux pressait un jour ma maîtresse de parler pour lui à Bibicosa.
«Eh! que voulez-vous que je lui demande? lui répondit Amine. C'est une femme noyée, qui ne peut rien pour elle-même. Vraiment elle vous saurait bon gré de la traiter encore comme une personne de conséquence. Allez, mon ami, le prince Cléandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle; et vous vous morfondriez dans les antichambres...
«--Mais, répondit le bramine, madame, il ne s'agit que d'une bagatelle, qui dépend directement de la marquise. Voici ce que c'est. Elle a fait construire un petit minaret dans son hôtel; c'est sans doute pour la Sala, ce qui suppose un iman; et c'est cette place que je demande...
«--Que dites-vous! reprit Amine. Un iman! vous n'y pensez pas; il ne faut à la marquise qu'un marabout qu'elle appellera de temps à autre lorsqu'il pleut, ou qu'on veut avoir fait la Sala, avant que de se mettre au lit: mais un iman logé, vêtu, nourri dans son hôtel, avec des appointements! cela ne va point à Bibicosa. Je connais ses affaires. La pauvre femme n'a pas six mille sequins de revenu; et vous prétendez qu'elle en donnera deux mille à un iman? Voilà-t-il pas qui est bien imaginé!...
«--De par Brama, j'en suis fâché, répliqua l'homme saint; car voyez-vous, si j'avais été son iman, je n'aurais pas tardé à lui devenir plus nécessaire: et quand on est là, il vous pleut de l'argent et des pensions. Tel que vous me voyez, je suis du Monomotapa, et je fais très-bien mon devoir...
«--Eh! mais, lui répondit Amine d'une voix entrecoupée, votre affaire n'est pourtant pas impossible. C'est dommage que le mérite dont vous parlez ne se présume pas...
«--On ne risque rien à s'employer pour les gens de mon pays, reprit l'homme du Monomotapa; voyez plutôt...»
«Il donna sur-le-champ à Amine la preuve complète d'un mérite si surprenant, que de ce moment vous perdîtes, à ses yeux, la moitié de ce qu'elle vous prisait. Ah! vivent les gens du Monomotapa!»
Alibeg et Nassès avaient la physionomie allongée, et se regardaient sans mot dire; mais, revenus de leur étonnement, ils s'embrassèrent; et jetant sur Amine un regard méprisant, ils coururent se prosterner aux pieds du sultan, et le remercier de les avoir détrompés de cette femme, et de leur avoir conservé la vie et l'amitié réciproque. Ils arrivèrent dans le moment que Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait l'histoire d'Amine. Mirzoza en rit, et n'en estima pas davantage les femmes de cour et les bramines.
CHAPITRE XLVI.
SÉLIM A BANZA.
Mangogul alla se reposer au sortir du bal; et la favorite, qui ne se sentait aucune disposition au sommeil, fit appeler Sélim, et le pressa de lui continuer son histoire amoureuse. Sélim obéit, et reprit en ces termes:
«Madame, la galanterie ne remplissait pas tout mon temps: je dérobais au plaisir des instants que je donnais à des occupations sérieuses; et les intrigues dans lesquelles je m'embarquai, ne m'empêchèrent pas d'apprendre les fortifications, le manége, les armes, la musique et la danse; d'observer les usages et les arts des Européens, et d'étudier leur politique et leur milice. De retour dans le Congo, on me présenta à l'empereur aïeul du sultan, qui m'accorda un poste honorable dans ses troupes. Je parus à la cour, et bientôt je fus de toutes les parties du prince Erguebzed, et par conséquent intéressé dans les aventures des jolies femmes. J'en connus de toute nation, de tout âge, de toute condition; j'en trouvai peu de cruelles, soit que mon rang les éblouît, soit qu'elles aimassent mon jargon, ou que ma figure les prévînt. J'avais alors deux qualités avec lesquelles on va vite en amour, de l'audace et de la présomption.
«Je pratiquai d'abord les femmes de qualité. Je les prenais le soir au cercle ou au jeu chez la Manimonbanda; je passais la nuit avec elles; et nous nous méconnaissions presque le lendemain. Une des occupations de ces dames, c'est de se procurer des amants, de les enlever même à leurs meilleures amies, et l'autre de s'en défaire. Dans la crainte de se trouver au dépourvu, tandis qu'elles filent une intrigue, elles en lorgnent deux ou trois autres. Elles possèdent je ne sais combien de petites finesses pour attirer celui qu'elles ont en vue et cent tracasseries en réserve pour se débarrasser de celui qu'elles ont. Cela a toujours été et cela sera toujours. Je ne nommerai personne; mais je connus ce qu'il y avait de femmes à la cour d'Erguebzed en réputation de jeunesse et de beauté; et tous ces engagements furent formés, rompus, renoués, oubliés en moins de six mois.
«Dégoûté de ce monde, je me jetai dans ses antipodes: je vis des bourgeoises que je trouvai dissimulées, fières de leur beauté, toutes grimpées sur le ton de l'honneur et presque toujours obsédées par des maris sauvages et brutaux ou certains pieds-plats de cousins qui faisaient à jours entiers les passionnés auprès de leurs cousines et qui me déplaisaient grandement: on ne pouvait les tenir seules un moment; ces animaux survenaient perpétuellement, dérangeaient un rendez-vous et se fourraient à tout propos dans la conversation. Malgré ces obstacles, j'amenai cinq ou six de ces bégueules au point où je les voulais avant que de les planter là. Ce qui me réjouissait dans leur commerce, c'est qu'elles se piquaient de sentiments, qu'il fallait s'en piquer aussi, et qu'elles en parlaient à mourir de rire: et puis elles exigeaient des attentions, des petits soins; à les entendre, on leur manquait à tout moment; elles prêchaient un amour si correct, qu'il fallut bien y renoncer. Mais le pis, c'est qu'elles avaient incessamment votre nom à la bouche et que quelquefois on était contraint de se montrer avec elles et d'encourir tout le ridicule d'une aventure bourgeoise; je me sauvai un beau jour des magasins et de la rue Saint-Denis pour n'y revenir de ma vie.
«On avait alors la fureur des petites maisons: j'en louai une dans le faubourg oriental et j'y plaçai successivement quelques-unes de ces filles qu'on voit, qu'on ne voit plus; à qui l'on parle, à qui l'on ne dit mot, et qu'on renvoie quand on en est las: j'y rassemblais des amis et des actrices de l'Opéra; on y faisait de petits soupers, que le prince Erguebzed a quelquefois honorés de sa présence. Ah! madame, j'avais des vins délicieux, des liqueurs exquises et le meilleur cuisinier du Congo.
«Mais rien ne m'a tant amusé qu'une entreprise que j'exécutai dans une province éloignée de la capitale, où mon régiment était en quartier: je partis de Banza pour en faire la revue; c'était la seule affaire qui m'éloignait de la ville; et mon voyage eût été court, sans le projet extravagant auquel je me livrai. Il y avait à Baruthi un monastère peuplé des plus rares beautés; j'étais jeune et sans barbe, et je méditais de m'y introduire à titre de veuve qui cherchait un asile contre les dangers du siècle. On me fait un habit de femme; je m'en ajuste et je vais me présenter à la grille de nos recluses; on m'accueillit affectueusement; on me consola de la perte de mon époux; on convint de ma pension, et j'entrai.
«L'appartement qu'on me donna communiquait au dortoir des novices; elles étaient en grand nombre, jeunes pour la plupart et d'une fraîcheur surprenante: je les prévins de politesses et je fus bientôt leur amie. En moins de huit jours, on me mit au fait de tous les intérêts de la petite république; on me peignit les caractères, on m'instruisit des anecdotes; je reçus des confidences de toutes couleurs, et je m'aperçus que nous ne manions pas mieux la médisance et la calomnie, nous autres profanes. J'observai la règle avec sévérité; j'attrapai les airs patelins et les tons doucereux; et l'on se disait à l'oreille que la communauté serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.
«Je ne crus pas plus tôt ma réputation faite dans la maison, que je m'attachai à une jeune vierge qui venait de prendre le premier voile: c'était une brune adorable; elle m'appelait sa maman, je l'appelais mon petit ange; elle me donnait des baisers innocents, et je lui en rendais de fort tendres. Jeunesse est curieuse; Zirziphile me mettait à tout propos sur le mariage et sur les plaisirs des époux; elle m'en demandait des nouvelles; j'aiguisais habilement sa curiosité; et de questions en questions, je la conduisis jusqu'à la pratique des leçons que je lui donnais. Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques jeunes nonnains vinrent aussi s'édifier dans ma cellule. Je ménageais les moments, les rendez-vous, les heures, si à propos que personne ne se croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la pieuse veuve se fit une postérité nombreuse; mais lorsque le scandale dont on avait gémi tout bas eut éclaté et que le conseil des discrètes, assemblé, eut appelé le médecin de la maison, je méditai ma retraite. Une nuit donc, que toute la maison dormait, j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me rendis aux eaux de Piombino, où le médecin avait envoyé la moitié du couvent et où j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que j'avais commencé sous celui de veuve. Voilà, madame, un fait dont tout l'empire a mémoire et dont vous seule connaissez l'auteur.