Part 17
«Autant que j'ai pu comprendre à force de réflexions, c'est qu'Amisadar partit au bout de quelques jours pour la campagne, qu'on lui demanda raison de son séjour à la ville, et qu'il raconta son aventure avec ma maîtresse. Car quelqu'un de sa connaissance et de celle d'Amisadar, passant devant notre hôtel, demanda, par hasard ou par soupçon, si madame y était, se fit annoncer, et monta.
«Ah! madame, qui vous croirait à Banza? Et depuis quand y êtes-vous?
«--Depuis un siècle, mon cher; depuis quinze jours que j'ai renoncé à la société.
«--Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison?
«--Hélas! c'est qu'elle me fatiguait. Les femmes sont dans le monde d'un libertinage si étrange, qu'il n'y a plus moyen d'y tenir. Il faudrait ou faire comme elles, ou passer pour une bégueule; et franchement, l'un et l'autre me paraît fort.
«--Mais, madame, vous voilà tout à fait édifiante. Est-ce que les discours du bramine Brelibibi vous auraient convertie?
«--Non; c'est une bouffée de philosophie, une quinte de dévotion. Cela m'a surprise subitement; et il n'a pas tenu à ce pauvre Amisadar que je ne sois à présent dans la haute réforme.
«--Madame l'a donc vu depuis peu?
«--Oui, une fois ou deux...
«--Et vous n'avez vu que lui?
«--Ah! pour cela, non. C'est le seul être pensant, raisonnant, agissant, qui soit entré ici depuis l'éternité de ma retraite.
«--Cela est singulier.
«--Et qu'y a-t-il donc de singulier là dedans?...
«--Rien qu'une aventure qu'il a eue ces jours passés avec une dame de Banza, seule comme vous, dévote comme vous, retirée du monde comme vous. Mais je vais vous en faire le conte: cela vous amusera peut-être?
«--Sans doute, reprit Fanni;» et tout de suite l'ami d'Amisadar se mit à lui raconter son aventure, mot pour mot, comme moi, dit le bijou; et quand il en fut où j'en suis...
«--Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? lui dit-il; Amisadar n'est-il pas fortuné?
«--Mais, lui répondit Fanni, Amisadar est peut-être un menteur; croyez-vous qu'il y ait des femmes assez osées pour s'abandonner sans pudeur?...
«--Mais considérez, madame, lui répliqua Marsupha, qu'Amisadar n'a nommé personne, et qu'il n'est pas vraisemblable qu'il nous en ait imposé.
«--J'entrevois ce que c'est, reprit Fanni: Amisadar a de l'esprit; il est bien fait: il aura donné à cette pauvre recluse des idées de volupté qui l'auront entraînée. Oui, c'est cela. Ces gens-là sont dangereux pour qui les écoute; et entre eux Amisadar est unique...
«--Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar serait-il le seul homme qui sût persuader, et ne rendrez-vous point justice à d'autres qui méritent autant que lui un peu de part dans votre estime?
«--Et de qui parlez-vous, s'il vous plaît?
«--De moi, madame, qui vous trouve charmante, et...
«--C'est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha. Je n'ai ni rouge ni mouches. Le battant-l'oeil ne me va point. Je suis à faire peur...
«--Vous vous trompez, madame: ce déshabillé vous sied à ravir. Il vous donne un air si touchant, si tendre!...»
«A ces propos galants Marsupha en ajouta d'autres. Je me mis insensiblement de la conversation; et quand Marsupha eut fini avec moi, il reprit avec ma maîtresse:
«Sérieusement, Amisadar a tenté votre conversion? c'est un homme admirable pour les conversions! Pourriez-vous me communiquer un échantillon de sa morale? Je gagerais bien qu'elle diffère peu de la mienne.
«--Nous avons traité certains points de galanterie à fond. Nous avons analysé la différence de la femme tendre et de la femme galante. Il en est, lui, pour les femmes tendres.
«--Et vous aussi sans doute?...
«--Point du tout, mon cher. Je me suis épuisée à lui démontrer que nous étions toutes les unes comme les autres, et que nous agissions par les mêmes principes. Il n'est pas de cet avis. Il établit des distinctions à l'infini, mais qui n'existent, je crois, que dans son imagination. Il s'est fait je ne sais quelle créature idéale, une chimère de femme, un être de raison coiffé.
«--Madame, lui répondit Marsupha, je connais Amisadar. C'est un garçon qui a du sens et qui a fréquenté les femmes. S'il vous a dit qu'il y en avait...
«--Oh! qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, je ne m'accommoderais point de leurs façons, interrompit Fanni.
«--Je le crois, lui répondit Marsupha: aussi vous avez pris une sorte de conduite plus conforme à votre naissance et à votre mérite. Il faut abandonner ces bégueules à des philosophes; elles sécheraient sur pied à la cour...»
Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualités principales de ces orateurs, c'était de s'arrêter à propos. Ils parlaient, comme s'ils n'eussent fait autre chose de leur vie; d'où quelques auteurs avaient conclu que c'étaient de pures machines. Et voici comment ils raisonnaient. Ici l'auteur africain rapporte tout au long l'argument métaphysique des Cartésiens contre l'âme des bêtes, qu'il applique avec toute la sagacité possible au caquet des bijoux. En un mot, son avis est que les bijoux parlaient comme les oiseaux chantent; c'est-à-dire, si parfaitement sans avoir appris, qu'ils étaient sifflés sans doute par quelque intelligence supérieure.
Et de son prince, qu'en fait-il? me demandez-vous. Il l'envoie dîner chez la favorite, du moins c'est là que nous le trouverons dans le chapitre suivant.
CHAPITRE XLIV.
HISTOIRE DES VOYAGES DE SÉLIM.
Mangogul, qui ne songeait qu'à varier ses plaisirs, et multiplier les essais de son anneau, après avoir questionné les bijoux les plus intéressants de sa cour, fut curieux d'entendre quelques bijoux de la ville; mais comme il augurait assez mal de ce qu'il en pourrait apprendre, il eût fort désiré les consulter à son aise, et s'épargner la peine de les aller chercher.
Comment les faire venir? c'est ce qui l'embarrassait.
«Vous voilà bien en peine à propos de rien, lui dit Mirzoza. Vous n'avez, seigneur, qu'à donner un bal, et je vous promets ce soir plus de ces harangueurs, que vous n'en voudrez écouter.
--Joie de mon coeur! vous avez raison, lui répondit Mangogul; votre expédient est même d'autant meilleur, que nous n'aurons, à coup sûr, que ceux dont nous aurons besoin.
Sur-le-champ, ordre au Kislar-Agasi, et au trésorier des plaisirs, de préparer la fête, et de ne distribuer que quatre mille billets. On savait apparemment là, mieux qu'ailleurs, la place que pouvaient occuper six mille personnes.
En attendant l'heure du bal, Sélim, Mangogul et la favorite se mirent à parler nouvelles.
«Madame sait-elle, dit Sélim à la favorite, que le pauvre Codindo est mort?
--En voilà le premier mot: et de quoi est-il mort? demanda la favorite.
--Hélas! madame, lui répondit Sélim, c'est une victime de l'attraction. Il s'était entêté, dès sa jeunesse, de ce système, et la cervelle lui en a tourné sur ses vieux jours.
--Et comment cela? dit la favorite.
--Il avait trouvé, continua Sélim, selon les méthodes d'Halley et de Circino, deux célèbres astronomes du Monoémugi, qu'une certaine comète qui a tant fait de bruit sur la fin du règne de Kanoglou, devait reparaître avant-hier; et dans la crainte qu'elle ne doublât le pas, et qu'il n'eût pas le bonheur de l'apercevoir le premier, il prit le parti de passer la nuit sur son donjon, et il avait encore hier, à neuf heures du matin, l'oeil collé à la lunette. Son fils, qui craignait qu'il ne fût incommodé d'une si longue séance, s'approcha de lui sur les huit heures, le tira par la manche et l'appela plusieurs fois:
«Mon père, mon père;» point de réponse: «Mon père, mon père,» réitéra le petit Codindo.
«--Elle va passer, répondit Codindo; elle passera. Oh! parbleu, je la verrai!
«--Mais, vous n'y pensez pas, mon père, il fait un brouillard effroyable...
«--Je veux la voir; je la verrai, te dis-je.
«Le jeune homme, convaincu par ces réponses, que son malheureux père brouillait, se mit à crier au secours. On vint, on envoya chercher Farfadi, et j'étais chez lui, car il est mon médecin, lorsque le domestique de Codindo est arrivé...
«Vite, vite, monsieur, dépêchez-vous; le vieux Codindo, mon maître.
«--Eh bien! qu'y a-t-il, Champagne? Qu'est-il arrivé à ton maître?
«--Monsieur, il est devenu fou.
«--Ton maître est fou?...
«--Eh! oui, monsieur. Il crie qu'il veut voir des bêtes, qu'il verra des bêtes; qu'il en viendra. Monsieur l'apothicaire y est déjà, et l'on vous attend. Venez vite.
«--Manie! disait Farfadi en mettant sa robe et cherchant son bonnet carré; manie, accès terrible de manie! Puis s'adressant au domestique: Champagne, lui demandait-il, ton maître ne voit-il pas des papillons? n'arrache-t-il pas les petits flocons de sa couverture?
«--Eh! non, monsieur, lui répondit Champagne. Le pauvre homme est au haut de son observatoire, où sa femme, ses filles et son fils le tiennent à quatre. Venez vite, vous trouverez votre bonnet carré demain.»
«La maladie de Codindo me parut plaisante: Farfadi monta dans mon carrosse, et nous allâmes ensemble à l'observatoire. Nous entendîmes, du bas de l'escalier, Codindo qui criait comme un furieux: «Je veux voir la comète; je la verrai; retirez-vous, coquins!»
«Apparemment que sa famille, n'ayant pu le déterminer à descendre dans son appartement, avait fait monter son lit au haut de son donjon; car nous le trouvâmes couché. On avait appelé l'apothicaire du quartier, et le bramine de la paroisse, qui lui cornait aux oreilles, lorsque nous arrivâmes:
«Mon frère, mon cher frère, il y va de votre salut; vous ne pouvez, en sûreté de conscience, attendre une comète à l'heure qu'il est; vous vous damnez...
«--C'est mon affaire, lui disait Codindo...
«--Que répondrez-vous à Brama devant qui vous allez paraître? reprenait le bramine.
«--Monsieur le curé, lui répliquait Codindo sans quitter l'oeil de la lunette, je lui répondrai que c'est votre métier de m'exhorter pour mon argent, et celui de monsieur l'apothicaire que voilà, de me vanter son eau tiède; que monsieur le médecin fait son devoir de me tâter le pouls, et de n'y rien connaître, et moi le mien d'attendre la comète.»
«On eut beau le tourmenter, on n'en tira pas davantage: il continua d'observer avec un courage héroïque, et il est mort dans sa gouttière, la main gauche sur l'oeil du même côté, la droite posée sur le tuyau du télescope, et l'oeil droit appliqué au verre oculaire, entre son fils, qui lui criait qu'il avait commis une erreur de calcul, son apothicaire qui lui proposait un remède, son médecin qui prononçait, en hochant de la tête, qu'il n'y avait plus rien à faire, et son curé, qui lui disait: «Mon frère, faites un acte de contrition, et recommandez-vous à Brama...»
--Voilà, dit Mangogul, ce qui s'appelle mourir au lit d'honneur.
--Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre Codindo, et passons à quelque objet plus agréable.»
Puis, s'adressant à Sélim:
«Seigneur, lui dit-elle, à votre âge, galant comme vous êtes, dans une cour où régnaient les plaisirs, avec l'esprit, les talents et la bonne mine que vous avez, il n'est pas étonnant que les bijoux vous aient préconisé. Je les soupçonne même de n'avoir pas accusé tout ce qu'ils savent sur votre compte. Je ne vous demande pas le supplément; vous pourriez avoir de bonnes raisons pour le refuser. Mais après toutes les aventures dont vous ont honoré ces messieurs, vous devez connaître les femmes; et c'est une de ces choses sans conséquence dont vous pouvez convenir.
--Ce compliment, madame, lui répondit Sélim, eût flatté mon amour-propre à l'âge de vingt ans: mais j'ai de l'expérience; et une de mes premières réflexions, c'est que plus on pratique en ce genre, et moins on acquiert de lumière. Moi, connaître les femmes! passe pour les avoir beaucoup étudiées.
--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda la favorite.
--Madame, répondit Sélim, quoi que leurs bijoux en aient publié, je les tiens toutes pour très-respectables.
--En vérité, mon cher, lui dit le sultan, vous mériteriez d'être bijou; vous n'auriez pas besoin de muselière.
--Sélim, ajouta la sultane, laissez là le ton satirique, et parlez-nous vrai.
--Madame, lui répondit le courtisan, je pourrais mêler à mon récit des traits désagréables; ne m'imposez pas la loi d'offenser un sexe qui m'a toujours assez bien traité, et que je révère par...
--Eh! toujours de la vénération! Je ne connais rien de si caustique que ces gens doucereux, quand ils s'y mettent, interrompit Mirzoza; et, s'imaginant que c'était par égard pour elle que Sélim se défendait: Que ma présence ne vous en impose point, ajouta-t-elle: nous cherchons à nous amuser; et je m'engage, parole d'honneur, à m'appliquer tout ce que vous direz d'obligeant de mon sexe, et de laisser le reste aux autres femmes. Vous avez donc beaucoup étudié les femmes? Eh bien! faites-nous le récit du cours de vos études: il a été des plus brillants, à en juger par les succès connus; et il est à présumer qu'ils ne sont pas démentis par ceux qu'on ignore.»
Le vieux courtisan céda à ses instances, et commença de la sorte:
«Les bijoux ont beaucoup parlé de moi, j'en conviens; mais ils n'ont pas tout dit. Ceux qui pouvaient compléter mon histoire ou ne sont plus, ou ne sont point dans nos climats, et ceux qui l'ont commencée n'ont qu'effleuré la matière. J'ai observé jusqu'à présent le secret inviolable que je leur avais promis, quoique je fusse plus fait qu'eux pour parler; mais puisqu'ils ont rompu le silence, il semble qu'ils m'ont dispensé de le garder.
«Né avec un tempérament de feu, je connus à peine ce que c'était qu'une belle femme, que je l'aimai. J'eus des gouvernantes que je détestai; mais, en récompense, je me plus beaucoup avec les femmes de chambre de ma mère. Elles étaient pour la plupart jeunes et jolies: elles s'entretenaient, se déshabillaient, s'habillaient devant moi sans précaution, m'exhortaient même à prendre des libertés avec elles; et mon esprit, naturellement porté à la galanterie, mettait tout à profit. Je passai à l'âge de cinq ou six ans entre les mains des hommes avec ces lumières; et Dieu sait comment elles s'étendirent, lorsqu'on me mit sous les yeux les anciens auteurs, et que mes maîtres m'interprétèrent certains endroits, dont peut-être ils ne pénétraient point eux-mêmes le sens. Les pages de mon père m'apprirent quelques gentillesses de collége; et la lecture de l'_Aloysia_[89], qu'ils me prêtèrent, me donna toutes les envies du monde de me perfectionner. J'avais alors quatorze ans.
[Note 89: _Joannis Meursii Elegantiæ latini sermonis, seu Aloysia Sigea Toletana, de arcanis amoris et Veneris_. Mauvais livre souvent réimprimé et traduit. L'auteur n'est point la savante et vertueuse Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble, Nicolas Chorier.]
«Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes qui fréquentaient dans la maison celle à qui je m'adresserais; mais toutes me parurent également propres à me défaire d'une innocence qui m'embarrassait. Un commencement de liaison, et plus encore le courage que je me sentais d'attaquer une personne de mon âge, et qui me manquait vis-à-vis des autres, me décidèrent pour une de mes cousines. Émilie, c'était son nom, était jeune, et moi aussi: je la trouvai jolie, et je lui plus: elle n'était pas difficile; et j'étais entreprenant: j'avais envie d'apprendre, et elle n'était pas moins curieuse de savoir. Nous nous faisions souvent des questions très-ingénues et très-fortes: et un jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes, et nous nous instruisîmes. Ah! que la nature est un grand maître! elle nous mit bientôt au fait du plaisir, et nous nous abandonnâmes à son impulsion, sans aucun pressentiment sur les suites: ce n'était pas le moyen de les prévenir. Émilie eut des indispositions qu'elle cacha d'autant moins, qu'elle n'en soupçonnait pas la cause. Sa mère la questionna, lui tira l'aveu de notre commerce, et mon père en fut instruit. Il m'en fit des réprimandes mêlées d'un air de satisfaction; et sur-le-champ il fut décidé que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur chargé de veiller attentivement sur ma conduite, et de ne la point gêner; et cinq mois après j'appris, par la gazette, qu'Émilie était morte de la petite-vérole; et par une lettre de mon père, que la tendresse qu'elle avait eue pour moi lui coûtait la vie. Le premier fruit de mes amours sert avec distinction dans les troupes du sultan: je l'ai toujours soutenu par mon crédit; et il ne me connaît encore que pour son protecteur.
«Nous étions à Tunis, lorsque je reçus la nouvelle de sa naissance et de la mort de sa mère: j'en fus vivement touché; et j'en aurais été, je crois, inconsolable, sans l'intrigue que j'avais liée avec la femme d'un corsaire, qui ne me laissait pas le temps de me désespérer: la Tunisienne était intrépide; j'étais fou: et tous les jours, à l'aide d'une échelle de corde qu'elle me jetait, je passais de notre hôtel sur sa terrasse, et de là dans un cabinet où elle me perfectionnait; car Émilie ne m'avait qu'ébauché. Son époux revint de course précisément dans le temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me pressait à passer en Europe; je m'embarquai sur un vaisseau qui partait pour Lisbonne; mais ce ne fut pas sans avoir fait et réitéré des adieux fort tendres à Elvire, dont je reçus le diamant que vous voyez.
«Le bâtiment que nous montions était chargé de marchandises; mais la femme du capitaine était la plus précieuse à mon gré: elle avait à peine vingt ans: son mari en était jaloux comme un tigre, et ce n'était pas tout à fait sans raison. Nous ne tardâmes pas à nous entendre tous: Dona Velina conçut tout d'un coup qu'elle me plaisait, moi que je ne lui étais pas indifférent, et son époux qu'il nous gênait; le marin résolut aussitôt de ne pas désemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne; je lisais dans les yeux de sa chère épouse combien elle enrageait des assiduités de son mari; les miens lui déposaient les mêmes choses, et l'époux nous comprenait à merveille. Nous passâmes deux jours entiers dans une soif de plaisir inconcevable; et nous en serions morts à coup sûr, si le ciel ne s'en fût mêlé; mais il aide toujours les âmes en peine. A peine avions-nous passé le détroit de Gibraltar, qu'il s'éleva une tempête furieuse. Je ne manquerais pas, madame, de faire siffler les vents à vos oreilles, et gronder la foudre sur votre tête, d'enflammer le ciel d'éclairs, de soulever les flots jusqu'aux nues, et de vous décrire la tempête la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée dans aucun roman, si je ne vous faisais une histoire; je vous dirai seulement que le capitaine fut forcé, par les cris des matelots, de quitter sa chambre, et de s'exposer à un danger par la crainte d'un autre: il sortit avec mon gouverneur, et je me précipitai sans hésiter entre les bras de ma belle Portugaise, oubliant tout à fait qu'il y eût une mer, des orages, des tempêtes; que nous étions portés sur un frêle vaisseau, et m'abandonnant sans réserve à l'élément perfide. Notre course fut prompte; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu'il faisait, je vis bien du pays en peu d'heures: nous relâchâmes à Cadix, où je laissai à la signora une promesse de la rejoindre à Lisbonne, s'il plaisait à mon mentor, dont le dessein était d'aller droit à Madrid.
«Les Espagnoles sont plus étroitement resserrées et plus amoureuses que nos femmes: l'amour se traite là par des espèces d'ambassadrices qui ont ordre d'examiner les étrangers, de leur faire des propositions, de les conduire, de les ramener, et les dames se chargent du soin de les rendre heureux. Je ne passai point par ce cérémonial, grâce à la conjoncture. Une grande révolution venait de placer sur le trône de ce royaume un prince du sang de France; son arrivée et son couronnement donnèrent lieu à des fêtes à la cour, où je parus alors: je fus accosté dans un bal; on me proposa un rendez-vous pour le lendemain; je l'acceptai, et je me rendis dans une petite maison, où je ne trouvai qu'un homme masqué, le nez enveloppé dans un manteau, qui me rendit un billet par lequel dona Oropeza remettait la partie au jour suivant, à pareille heure. Je revins, et l'on m'introduisit dans un appartement assez somptueusement meublé, et éclairé par des bougies: ma déesse ne se fit point attendre; elle entra sur mes pas, et se précipita dans mes bras sans dire mot, et sans quitter son masque. Était-elle laide? était-elle jolie? c'est ce que j'ignorais; je m'aperçus seulement, sur le canapé où elle m'entraîna, qu'elle était jeune, bien faite, et qu'elle aimait le plaisir: lorsqu'elle se crut satisfaite de mes éloges, elle se démasqua, et me montra l'original du portrait que vous voyez dans cette tabatière.»
Sélim ouvrit et présenta en même temps à la favorite une boîte d'or d'un travail exquis, et enrichie de pierreries.
«Le présent est galant! dit Mangogul.
--Ce que j'en estime le plus, ajouta la favorite, c'est le portrait. Quels yeux! quelle bouche! quelle gorge! mais tout cela n'est-il point flatté?
--Si peu, madame, répondit Sélim, qu'Oropeza m'aurait peut-être fixé à Madrid, si son époux, informé de notre commerce, ne l'eût troublé par ses menaces. J'aimais Oropeza, mais j'aimais encore mieux la vie; ce n'était pas non plus l'avis de mon gouverneur, que je m'exposasse à être poignardé du mari, pour jouir quelques mois de plus de la femme: j'écrivis donc à la belle Espagnole une lettre d'adieux fort touchants, que je tirai de quelque roman du pays, et je partis pour la France.
«Le monarque qui régnait alors en France était grand-père du roi d'Espagne, et sa cour passait avec raison pour la plus magnifique, la plus polie et la plus galante de l'Europe: j'y parus comme un phénomène.
«--Un jeune seigneur du Congo, disait une belle marquise; eh! mais cela doit être fort plaisant; ces hommes-là valent mieux que les nôtres. Le Congo, je crois, n'est pas loin de Maroc.»
«On arrangeait des soupers dont je devais être. Pour peu que mon discours fût sensé, on le trouvait délié, admirable; on se récriait, parce qu'on m'avait d'abord fait l'honneur de soupçonner que je n'avais pas le sens commun.
«--Il est charmant, reprenait avec vivacité une autre femme de cour: quel meurtre de laisser retourner une jolie figure comme celle-là dans un vilain pays où les femmes sont gardées à vue par des hommes qui ne le sont plus! Est-il vrai, monsieur? on dit qu'ils n'ont rien: cela est bien déparant pour un homme...»
«--Mais, ajoutait une autre, il faut fixer ici ce grand garçon-là; il a de la naissance: quand on ne le ferait que chevalier de Malte; je m'engage, si l'on veut, à lui procurer de l'emploi; et la duchesse Victoria, mon amie de tous les temps, parlera en sa faveur au roi, s'il le faut.»
«J'eus bientôt des preuves non suspectes de leur bienveillance; et je mis la marquise en état de prononcer sur le mérite des habitants de Maroc et du Congo; j'éprouvai que l'emploi que la duchesse et son amie m'avaient promis était difficile à remplir, et je m'en défis. C'est dans ce séjour que j'appris à former de belles passions de vingt-quatre heures; je circulai pendant six mois dans un tourbillon, où le commencement d'une aventure n'attendait point la fin d'une autre: on n'en voulait qu'à la jouissance; tardait-elle à venir, ou était-elle obtenue, on volait à de nouveaux plaisirs.
--Que me dites-vous là, Sélim? interrompit la favorite; la décence est donc inconnue dans ces contrées?
--Pardonnez-moi, madame, répondit le vieux courtisan; on n'a que ce mot à la bouche: mais les Françaises ne sont pas plus esclaves de la chose que leurs voisines.
--Et quelles voisines? demanda Mirzoza.