Part 11
«L'enfant est-il né, c'est encore dans les pieds que se font les principaux mouvements. On est contraint de les assujettir, et ce n'est jamais sans quelque indocilité de leur part. La tête est un bloc dont on fait tout ce qu'on veut; mais les pieds sentent, secouent le joug et semblent jaloux de la liberté qu'on leur ôte.
«L'enfant est-il en état de se soutenir, les pieds font mille efforts pour se mouvoir; ils mettent tout en action; ils commandent aux autres membres; et les mains obéissantes vont s'appuyer contre les murs, et se portent en avant pour prévenir les chutes et faciliter l'action des pieds.
«Où se tournent toutes les pensées d'un enfant, et quels sont ses plaisirs, lorsque affermi sur ses jambes, ses pieds ont acquis l'habitude de se mouvoir? C'est de les exercer, d'aller, de venir, de courir, de sauter, de bondir. Cette turbulence nous plaît, c'est pour nous une marque d'esprit; et nous augurons qu'un enfant ne sera qu'un stupide, lorsque nous le voyons indolent et morne. Voulez-vous contrister un enfant de quatre ans, asseyez-le pour un quart d'heure, ou tenez-le emprisonné entre quatre chaises: l'humeur et le dépit le saisiront; aussi ne sont-ce pas seulement ses jambes que vous privez d'exercice, c'est son âme que vous tenez captive.
«L'âme reste dans les pieds jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; elle habite les jambes à quatre; elle gagne les genoux et les cuisses à quinze. Alors on aime la danse, les armes, les courses, et les autres violents exercices du corps. C'est la passion dominante de tous les jeunes gens, et c'est la fureur de quelques-uns. Quoi! l'âme ne résiderait pas dans les lieux où elle se manifeste presque uniquement, et où elle éprouve ses sensations les plus agréables? Mais si sa résidence varie dans l'enfance et dans la jeunesse, pourquoi ne varierait-elle pas pendant toute la vie?»
Mirzoza avait prononcé cette tirade avec une rapidité qui l'avait essoufflée. Sélim, un des favoris du sultan, profita du moment qu'elle reprenait haleine, et lui dit: «Madame, je vais user de la liberté que vous avez accordée de vous proposer ses difficultés. Votre système est ingénieux, et vous l'avez présenté avec autant de grâce que de netteté; mais je n'en suis pas séduit au point de le croire démontré. Il me semble qu'on pourrait vous dire que dans l'enfance même c'est la tête qui commande aux pieds, et que c'est de là que partent les esprits, qui, se répandant par le moyen des nerfs dans tous les autres membres, les arrêtent ou les meuvent au gré de l'âme assise sur la glande pinéale, ainsi qu'on voit émaner de la Sublime Porte les ordres de Sa Hautesse qui font agir tous ses sujets.
--Sans doute, répliqua Mirzoza; mais on me dirait une chose assez obscure, à laquelle je ne répondrais que par un fait d'expérience. On n'a dans l'enfance aucune certitude que la tête pense, et vous-même, seigneur, qui l'avez si bonne, et qui, dans vos plus tendres années, passiez pour un prodige de raison, vous souvient-il d'avoir pensé pour lors? Mais vous pourriez bien assurer que, quand vous gambadiez comme un petit démon, jusqu'à désespérer vos gouvernantes, c'était alors les pieds qui gouvernaient la tête.
--Cela ne conclut rien, dit le sultan. Sélim était vif, et mille enfants le sont de même. Ils ne réfléchissent point; mais ils pensent: le temps s'écoule, la mémoire des choses s'efface, et ils ne se souviennent plus d'avoir pensé.
--Mais par où pensaient-ils? répliqua Mirzoza; car c'est là le point de la question.
--Par la tête, répondit Sélim.
--Et toujours cette tête où l'on ne voit goutte, répliqua la sultane. Laissez là votre lanterne sourde, dans laquelle vous supposez une lumière qui n'apparaît qu'à celui qui la porte; écoutez mon expérience, et convenez de la vérité de mon hypothèse. Il est si constant que l'âme commence par les pieds son progrès dans le corps, qu'il y a des hommes et des femmes en qui elle n'a jamais remonté plus haut. Seigneur, vous avez admiré mille fois la légèreté de Nini et le vol de Saligo; répondez-moi donc sincèrement: croyez-vous que ces créatures aient l'âme ailleurs que dans les jambes? Et n'avez-vous pas remarqué que dans Volucer et Zélindor, la tête est soumise aux pieds? La tentation continuelle d'un danseur, c'est de se considérer les jambes. Dans tous ses pas, l'oeil attentif suit la trace du pied, et la tête s'incline respectueusement devant les pieds, ainsi que devant Sa Hautesse, ses invincibles pachas.
--Je conviens de l'observation, dit Sélim; mais je nie qu'elle soit générale.
--Aussi ne prétends-je pas, répliqua Mirzoza, que l'âme se fixe toujours dans les pieds: elle s'avance, elle voyage, elle quitte une partie, elle y revient pour la quitter encore; mais je soutiens que les autres membres sont toujours subordonnés à celui qu'elle habite. Cela varie selon l'âge, le tempérament, les conjonctures, et de là naissent la différence des goûts, la diversité des inclinations, et celle des caractères. N'admirez-vous pas la fécondité de mon principe? et la multitude des phénomènes auxquels il s'étend ne prouve-t-elle pas sa certitude?
--Madame, lui répondit Sélim, si vous en faisiez l'application à quelques-uns, nous en recevrions peut-être un degré de conviction que nous attendons encore.
--Très-volontiers, répliqua Mirzoza, qui commençait à sentir ses avantages: vous allez être satisfait; suivez seulement le fil de mes idées. Je ne me pique pas d'argumenter. Je parle sentiment: c'est notre philosophie à nous autres femmes; et vous l'entendez presque aussi bien que nous. Il est assez vraisemblable, ajouta-t-elle, que jusqu'à huit ou dix ans l'âme occupe les pieds et les jambes; mais alors, ou même un peu plus tard, elle abandonne ce logis, ou de son propre mouvement, ou par force. Par force, quand un précepteur emploie des machines pour la chasser de son pays natal, et la conduire dans le cerveau, où elle se métamorphose communément en mémoire et presque jamais en jugement; c'est le sort des enfants de collége. Pareillement, s'il arrive qu'une gouvernante imbécile se travaille à former une jeune personne, lui farcisse l'esprit de connaissances, et néglige le coeur et les moeurs, l'âme vole rapidement vers la tête, s'arrête sur la langue, ou se fixe dans les yeux, et son élève n'est qu'une babillarde ennuyeuse, ou qu'une coquette. Ainsi, la femme voluptueuse est celle dont l'âme occupe le bijou, et ne s'en écarte jamais.
«La femme galante, celle dont l'âme est tantôt dans le bijou, et tantôt dans les yeux.
«La femme tendre, celle dont l'âme est habituellement dans le coeur; mais quelquefois aussi dans le bijou.
«La femme vertueuse, celle dont l'âme est tantôt dans la tête, tantôt dans le coeur; mais jamais ailleurs.
«Si l'âme se fixe dans le coeur, elle formera les caractères sensibles, compatissants, vrais, généreux. Si, quittant le coeur pour n'y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats, fourbes et cruels.
«La classe de ceux en qui l'âme ne visite la tête que comme une maison de campagne où son séjour n'est pas long, est très-nombreuse. Elle est composée des petits-maîtres, des coquettes, des musiciens, des poëtes, des romanciers, des courtisans et de tout ce qu'on appelle les jolies femmes. Écoutez raisonner ces êtres, et vous reconnaîtrez sur-le-champ des âmes vagabondes, qui se ressentent des différents climats qu'elles habitent.
--S'il est ainsi, dit Sélim, la nature a fait bien des inutilités. Nos sages tiennent toutefois pour constant qu'elle n'a rien produit en vain.
--Laissons là vos sages et leurs grands mots, répondit Mirzoza, et quant à la nature, ne la considérons qu'avec les yeux de l'expérience, et nous en apprendrons qu'elle a placé l'âme dans le corps de l'homme, comme dans un vaste palais, dont elle n'occupe pas toujours le plus bel appartement. La tête et le coeur lui sont principalement destinés, comme le centre des vertus et le séjour de la vérité; mais le plus souvent elle s'arrête en chemin, et préfère un galetas, un lieu suspect, une misérable auberge, où elle s'endort dans une ivresse perpétuelle. Ah! s'il m'était donné seulement pour vingt-quatre heures d'arranger le monde à ma fantaisie, je vous divertirais par un spectacle bien étrange: en un moment j'ôterais à chaque âme les parties de sa demeure qui lui sont superflues, et vous verriez chaque personne caractérisée par celle qui lui resterait. Ainsi les danseurs seraient réduits à deux pieds, ou à deux jambes tout au plus; les chanteurs à un gosier; la plupart des femmes à un bijou; les héros et les spadassins à une main armée; certains savants à un crâne sans cervelle; il ne resterait à une joueuse que deux bouts de mains qui agiteraient sans cesse des cartes; à un glouton, que deux mâchoires toujours en mouvement; à une coquette, que deux yeux; à un débauché, que le seul instrument de ses passions; les ignorants et les paresseux seraient réduits à rien[51].
[Note 51: Il nous semble qu'on ne peut se refuser à voir ici la même idée fondamentale qui fit écrire quelques années plus tard à Diderot ses deux _Lettres sur les aveugles_ et _sur les sourds et muets_, et que la _statue organisée_ de Condillac est déjà ici en germe.]
--Pour peu que vous laissassiez de mains aux femmes, interrompit le sultan, ceux que vous réduiriez au seul instrument de leurs passions, seraient courus. Ce serait une chasse plaisante à voir; et si l'on était partout ailleurs aussi avide de ces oiseaux que dans le Congo, bientôt l'espèce en serait éteinte.
--Mais les personnes tendres et sensibles, les amants constants et fidèles, de quoi les composeriez-vous? demanda Sélim à la favorite.
--D'un coeur, répondit Mirzoza; et je sais bien, ajouta-t-elle en regardant tendrement Mangogul, quel est celui à qui le mien chercherait à s'unir.»
Le sultan ne put résister à ce discours; il s'élança de son fauteuil vers sa favorite: ses courtisans disparurent, et la chaire du nouveau philosophe devint le théâtre de leurs plaisirs; il lui témoigna à plusieurs reprises qu'il n'était pas moins enchanté de ses sentiments que de ses discours; et l'équipage philosophique en fut mis en désordre. Mirzoza rendit à ses femmes les jupons noirs, renvoya au lord sénéchal son énorme perruque, et à M. l'abbé son bonnet carré, avec assurance qu'il serait sur la feuille à la nomination prochaine. A quoi ne fût-il point parvenu, s'il eût été bel esprit? Une place à l'Académie était la moindre récompense qu'il pouvait espérer; mais malheureusement il ne savait que deux ou trois cents mots, et n'avait jamais pu parvenir à en composer deux ritournelles.
CHAPITRE XXX.
SUITE DE LA CONVERSATION PRÉCÉDENTE.
Mangogul était le seul qui eût écouté la leçon de philosophie de Mirzoza, sans l'avoir interrompue. Comme il contredisait assez volontiers, elle en fut étonnée.
«Le sultan admettrait-il mon système d'un bout à l'autre? se disait-elle à elle-même. Non, il n'y a pas de vraisemblance à cela. L'aurait-il trouvé trop mauvais pour daigner le combattre? Cela pourrait être. Mes idées ne sont pas les plus justes qu'on ait eues jusqu'à présent; d'accord: mais ce ne sont pas non plus les plus fausses; et je pense qu'on a quelquefois imaginé plus mal.»
Pour sortir de ce doute, la favorite se détermina à questionner Mangogul.
«Eh bien! prince, lui dit-elle, que pensez-vous de mon système.
--Il est admirable, lui répondit le sultan; je n'y trouve qu'un seul défaut.
--Et quel est ce défaut? lui demanda la favorite.
--C'est, dit Mangogul, qu'il est faux de toute fausseté. Il faudrait, en suivant vos idées, que nous eussions tous des âmes; or, voyez donc, délices de mon coeur, qu'il n'y a pas le sens commun dans cette supposition. «J'ai une âme: voilà un animal qui se conduit la plupart du temps comme s'il n'en avait point; et peut-être encore n'en a-t-il point, lors même qu'il agit comme s'il en avait une. Mais il a un nez fait comme le mien; je sens que j'ai une âme et que je pense: donc cet animal a une âme, et pense aussi de son côté.» Il y a mille ans qu'on fait ce raisonnement, et il y en a tout autant qu'il est impertinent.
--J'avoue, dit la favorite, qu'il n'est pas toujours évident que les autres pensent.
--Et ajoutez, reprit Mangogul, qu'en cent occasions il est évident qu'ils ne pensent pas.
--Mais ce serait, ce me semble, aller bien vite, reprit Mirzoza, que d'en conclure qu'ils n'ont jamais pensé, ni ne penseront jamais. On n'est point toujours une bête pour l'avoir été quelquefois; et Votre Hautesse...»
Mirzoza craignant d'offenser le sultan, s'arrêta là tout court.
«Achevez, madame, lui dit Mangogul, je vous entends; et Ma Hautesse n'a-t-elle jamais fait la bête, voulez-vous dire, n'est-ce pas? Je vous répondrai que je l'ai fait quelquefois, et que je pardonnais même alors aux autres de me prendre pour tel; car vous vous doutez bien qu'ils n'y manquaient pas, quoiqu'ils n'osassent pas me le dire...
--Ah! prince! s'écria la favorite, si les hommes refusaient une âme au plus grand monarque du monde, à qui en pourraient-ils accorder une?
--Trêve de compliments, dit Mangogul. J'ai déposé pour un moment la couronne et le sceptre. J'ai cessé d'être sultan pour être philosophe, et je puis entendre et dire la vérité. Je vous ai, je crois, donné des preuves de l'un; et vous m'avez insinué, sans m'offenser, et tout à votre aise, que je n'avais été quelquefois qu'une bête. Souffrez que j'achève de remplir les devoirs de mon nouveau caractère.»
«Loin de convenir avec vous, continua-t-il, que tout ce qui porte des pieds, des bras, des mains, des yeux et des oreilles, comme j'en ai, possède une âme comme moi, je vous déclare que je suis persuadé, à n'en jamais démordre, que les trois quarts des hommes et toutes les femmes ne sont que des automates.
--Il pourrait bien y avoir dans ce que vous dites là, répondit la favorite, autant de vérité que de politesse.
--Oh! dit le sultan, voilà-t-il pas que madame se fâche; et de quoi diable vous avisez-vous de philosopher, si vous ne voulez pas qu'on vous parle vrai? Est-ce dans les écoles qu'il faut chercher la politesse? Je vous ai laissé vos coudées franches; que j'aie les miennes libres, s'il vous plaît. Je vous disais donc que vous êtes toutes des bêtes.
--Oui, prince; et c'est ce qui vous restait à prouver, ajouta Mirzoza.
--C'est le plus aisé,» répondit le sultan.
Alors il se mit à débiter toutes les impertinences qu'on a dites et redites, avec le moins d'esprit et de légèreté qu'il est possible, contre un sexe qui possède au souverain degré ces deux qualités. Jamais la patience de Mirzoza ne fut mise à une plus forte épreuve; et vous ne vous seriez jamais tant ennuyé de votre vie, si je vous rapportais tous les raisonnements de Mangogul. Ce prince, qui ne manquait pas de bon sens, fut ce jour-là d'une absurdité qui ne se conçoit pas. Vous en allez juger.
«Il est si vrai, morbleu, disait-il, que la femme n'est qu'un animal, que je gage qu'en tournant l'anneau de Cucufa sur ma jument, je la fais parler comme une femme.
--Voilà, sans contredit, lui répondit Mirzoza, l'argument le plus fort qu'on ait fait et qu'on fera jamais contre nous.»
Puis elle se mit à rire comme une folle. Mangogul, dépité de ce que ses ris ne finissaient point, sortit brusquement, résolu de tenter la bizarre expérience qui s'était présentée à son imagination.
CHAPITRE XXXI.
TREIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LA PETITE JUMENT.
Je ne suis pas grand faiseur de portraits. J'ai épargné au lecteur celui de la sultane favorite; mais je ne me résoudrai jamais à lui faire grâce de celui de la jument du sultan. Sa taille était médiocre; elle se tenait assez bien; on lui reprochait seulement de laisser un peu tomber sa tête en devant. Elle avait le poil blond, l'oeil bleu, le pied petit, la jambe sèche, le jarret ferme et la croupe légère. On lui avait appris longtemps à danser; et elle faisait la révérence comme un président à la messe rouge. C'était en somme une assez jolie bête; douce surtout: on la montait aisément; mais il fallait être excellent écuyer pour n'en être pas désarçonné. Elle avait appartenu au sénateur Aaron; mais un beau soir, voilà la petite quinteuse qui prend le mors aux dents, jette monsieur le rapporteur les quatre fers en l'air et s'enfuit à toute bride dans les haras du sultan, emportant sur son dos, selle, bride, harnais, housse et caparaçon de prix, qui lui allaient si bien, qu'on ne jugea pas à propos de les renvoyer.
Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son premier secrétaire Ziguezague.
«Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez...»
A l'instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à sauter, caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue...
«A quoi pensez-vous? dit le prince à son secrétaire: écrivez donc...
--Sultan, répondit Ziguezague, j'attends que Votre Hautesse commence...
--Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois; écrivez.»
Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit la liberté de représenter au sultan qu'il se tiendrait toujours fort honoré d'être son secrétaire, mais non celui de sa jument...
«Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.
--Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague; je ne sais point l'orthographe de ces sortes de mots...
--Écrivez toujours, dit encore le sultan...
--Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta Ziguezague; mais...
--Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité d'un refus si déplacé; sortez de mon palais, et n'y reparaissez point.»
Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience, qu'un homme de coeur ne doit point entrer chez la plupart des grands, ou doit laisser ses sentiments à la porte. On appela son second. C'était un Provençal franc, honnête, mais surtout désintéressé. Il vola où il crut que son devoir et sa fortune l'appelaient, fit un profond salut au sultan, un plus profond à sa jument et écrivit tout ce qu'il plut à la cavale de dicter.
On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de son discours aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer sur-le-champ des copies à tous ses interprètes et professeurs en langues étrangères, tant anciennes que modernes. L'un dit que c'était une scène de quelque vieille tragédie grecque qui lui paraissait fort touchante; un autre parvint, à force de tête, à découvrir que c'était un fragment important de la théologie des Égyptiens; celui-ci prétendait que c'était l'exorde de l'oraison funèbre d'Annibal en carthaginois; celui-là assura que la pièce était écrite en chinois, et que c'était une prière fort dévote à Confucius.
Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs savantes conjectures, il se rappela les voyages de Gulliver, et ne douta point qu'un homme qui avait séjourné aussi longtemps que cet Anglais dans une île où les chevaux ont un gouvernement, des lois, des rois, des dieux, des prêtres, une religion, des temples et des autels, et qui paraissait si parfaitement instruit de leurs moeurs et de leurs coutumes, n'eût une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta tout courant le discours de la jument malgré les fautes d'écriture dont il fourmillait. C'est même la seule bonne traduction qu'on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre satisfaction et à l'honneur de son système, que c'était un abrégé historique des amours d'un vieux pacha à trois queues avec une petite jument, qui avait été saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui; anecdote singulière, mais dont la vérité n'était ignorée, ni du sultan, ni d'aucun autre, à la cour, à Banza et dans le reste de l'empire.
CHAPITRE XXXII.
LE MEILLEUR PEUT-ÊTRE, ET LE MOINS LU DE CETTE HISTOIRE.
RÊVE DE MANGOGUL, OU VOYAGE DANS LA RÉGION DES HYPOTHÈSES.
«Ahi! dit Mangogul en bâillant et se frottant les yeux, j'ai mal à la tête. Qu'on ne me parle jamais de philosophie; ces conversations sont malsaines. Hier, je me couchai sur des idées creuses, et au lieu de dormir en sultan, mon cerveau a plus travaillé que ceux de mes ministres ne travailleront en un an. Vous riez; mais pour vous convaincre que je n'exagère point et me venger de la mauvaise nuit que vos raisonnements m'ont procurée, vous allez essuyer mon rêve tout du long.
«Je commençais à m'assoupir et mon imagination à prendre son essor, lorsque je vis bondir à mes côtés un animal singulier. Il avait la tête de l'aigle, les pieds du griffon, le corps du cheval et la queue du lion. Je le saisis malgré ses caracoles, et, m'attachant à sa crinière, je sautai légèrement sur son dos. Aussitôt il déploya de longues ailes qui partaient de ses flancs et je me sentis porter dans les airs avec une vitesse incroyable.
«Notre course avait été longue, lorsque j'aperçus, dans le vague de l'espace, un édifice suspendu comme par enchantement. Il était vaste. Je ne dirai point qu'il péchât par les fondements, car il ne portait sur rien. Ses colonnes, qui n'avaient pas un demi-pied de diamètre, s'élevaient à perte de vue et soutenaient des voûtes qu'on ne distinguait qu'à la faveur des jours dont elles étaient symétriquement percées.
«C'est à l'entrée de cet édifice que ma monture s'arrêta. Je balançai d'abord à mettre pied à terre, car je trouvais moins de hasard à voltiger sur mon hippogriffe qu'à me promener sous ce portique. Cependant, encouragé par la multitude de ceux qui l'habitaient et par une sécurité remarquable qui régnait sur tous les visages, je descends, je m'avance, je me jette dans la foule et je considère ceux qui la faisaient.
«C'étaient des vieillards, ou bouffis, ou fluets, sans embonpoint et sans force et presque tous contrefaits. L'un avait la tête trop petite, l'autre les bras trop courts. Celui-ci péchait par le corps, celui-là manquait par les jambes. La plupart n'avaient point de pieds et n'allaient qu'avec des béquilles. Un souffle les faisait tomber, et ils demeuraient à terre jusqu'à ce qu'il prît envie à quelque nouveau débarqué de les relever. Malgré tous ces défauts, ils plaisaient au premier coup d'oeil. Ils avaient dans la physionomie je ne sais quoi d'intéressant et de hardi. Ils étaient presque nus, car tout leur vêtement consistait en un petit lambeau d'étoffe qui ne couvrait pas la centième partie de leur corps.
«Je continue de fendre la presse et je parviens au pied d'une tribune à laquelle une grande toile d'araignée servait de dais. Du reste, sa hardiesse répondait à celle de l'édifice. Elle me parut posée comme sur la pointe d'une aiguille et s'y soutenir en équilibre. Cent fois je tremblai pour le personnage qui l'occupait. C'était un vieillard à longue barbe, aussi sec et plus nu qu'aucun de ses disciples. Il trempait, dans une coupe pleine d'un fluide subtil, un chalumeau qu'il portait à sa bouche et soufflait des bulles à une foule de spectateurs qui l'environnaient et qui travaillaient à les porter jusqu'aux nues.
«--Où suis-je? me dis-je à moi-même, confus de ces puérilités. Que veut dire ce souffleur avec ses bulles et tous ces enfants décrépits occupés à les faire voler? Qui me développera ces choses?...» Les petits échantillons d'étoffes m'avaient encore frappé, et j'avais observé que plus ils étaient grands moins ceux qui les portaient s'intéressaient aux bulles. Cette remarque singulière m'encouragea à aborder celui qui me paraîtrait le moins déshabillé.
«J'en vis un dont les épaules étaient à moitié couvertes de lambeaux si bien rapprochés que l'art dérobait aux yeux les coutures. Il allait et venait dans la foule, s'embarrassant assez peu de ce qui s'y passait. Je lui trouvai l'air affable, la bouche riante, la démarche noble, le regard doux, et j'allai droit à lui.
«--Qui êtes-vous? où suis-je? et qui sont tous ces gens? lui demandai-je sans façon.
«--Je suis Platon, me répondit-il. Vous êtes dans la région des hypothèses, et ces gens-là sont des systématiques.
«--Mais par quel hasard, lui répliquai-je, le divin Platon se trouve-t-il ici? et que fait-il parmi ces insensés?...