Les bijoux indiscrets

Part 10

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«--De la petite vérole! dit le bijou; en voilà bien d'une autre! Dites, madame, de deux bons coups de cimeterre qu'il a reçus du sangiac Cavagli, parce qu'il trouvait mauvais que l'on dît que son fils aîné ressemblait au sangiac comme deux gouttes d'eau, et madame sait aussi bien que moi, ajouta le bijou, que jamais ressemblance ne fut mieux fondée.»

La quatrième allait parler sans que Mangogul l'interrogeât, lorsqu'on entendit par bas son bijou s'écrier:

«--Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait assez bien employé son temps; que deux pages et un grand coquin de laquais avaient suppléé à son mari, et qu'elle destinait sans doute la pension qu'elle sollicitait, à l'entretien d'un acteur de l'Opéra-Comique.»

Une cinquième s'avança avec intrépidité, et demanda d'un ton assuré la récompense des services de feu monsieur son époux, aga des janissaires, qui avait laissé la vie sous les murs de Matatras. Le sultan tourna sa bague sur elle, mais inutilement. Son bijou fut muet. «Il faut avouer, dit l'auteur africain qui l'avait vue, qu'elle était si laide, qu'on eût été fort étonné que son bijou eût quelque chose à dire.»

Mangogul en était à la sixième; et voici les propres mots de son bijou:

«--Vraiment, madame a bonne grâce, dit-il en parlant de celle dont le bijou avait obstinément gardé le silence, de solliciter des pensions, tandis qu'elle vit de la poule; qu'elle tient chez elle un brelan qui lui donne plus de trois mille sequins par an; qu'on y fait de petits soupers aux dépens des joueurs, et qu'elle a reçu six cents sequins d'Osman, pour m'attirer à un de ces soupers, où le traître d'Osman...»

--On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le sultan; vous pouvez sortir à présent.»

Puis, adressant la parole à ses conseillers, il leur demanda s'ils ne trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions à une foule de petits bâtards de bramines et d'autres, et à des femmes qui s'étaient occupées à déshonorer de braves gens qui étaient allés chercher de la gloire à son service, aux dépens de leur vie.

Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément, à son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de son évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, n'attendant point de pension, eût été désespérée qu'une autre en obtînt une, ce qui serait arrivé selon toute apparence, rentra dans l'antichambre, glissa dans l'oreille à deux ou trois de ses amies qu'on ne les avait rassemblées que pour entendre à l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-même, dans la salle d'audience, en avait ouï un débiter des horreurs; qu'elle se garderait bien de le nommer; mais qu'il faudrait être folle pour s'exposer au même danger.

Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des veuves. Lorsque l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois, il ne s'en trouva plus.

«Eh bien! sénéchal, me croirez-vous une autre fois? dit Mangogul instruit de la désertion, à ce bonhomme, en lui frappant sur l'épaule. Je vous avais promis de vous délivrer de toutes ces pleureuses; et vous en voilà quitte. Elles étaient pourtant très-assidues à vous faire leur cour, malgré vos quatre-vingt-quinze ans sonnés. Mais quelques prétentions que vous y puissiez avoir, car je connais la facilité que vous aviez d'en former vis-à-vis de ces dames, je compte que vous me saurez gré de leur évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de plaisir.»

L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai s'est conservée dans le Congo, et que c'est par cette raison que le gouvernement y est si réservé à accorder des pensions; mais ce ne fut pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme on va voir dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXVIII.

DOUZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

QUESTIONS DE DROIT.

Le viol était sévèrement puni dans le Congo: or, il en arriva un très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son avénement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, de ne point accorder de pardon pour ce crime; mais quelque sévères que soient les lois, elles n'arrêtent guère ceux qu'un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il avait péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement; celui qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit[47].

[Note 47: Petit (Jean-Louis), chirurgien célèbre, né à Paris en 1674, mort le 20 avril 1750. (Br.)--Il avait inventé un procédé de ligature au moyen duquel il combattait victorieusement les hémorragies consécutives aux opérations.]

Kersael, jeune homme de naissance, languissait depuis six mois au fond d'un cachot, dans l'attente de ce supplice. Fatmé, femme jeune et jolie, était sa Lucrèce et son accusatrice. Ils avaient été fort bien ensemble; personne ne l'ignorait: l'indulgent époux de Fatmé n'y trouvait point à redire. Ainsi le public aurait eu mauvaise grâce de se mêler de leurs affaires.

Après deux ans d'un commerce tranquille, soit inconstance, soit dégoût, Kersael s'attacha à une danseuse de l'Opéra de Banza, et négligea Fatmé, sans toutefois rompre ouvertement avec elle. Il voulait que sa retraite fût décente, ce qui l'obligeait à fréquenter encore dans la maison. Fatmé, furieuse de cet abandon, médita sa vengeance, et profita de ce reste d'assiduités pour perdre son infidèle.

Un jour que le commode époux les avait laissés seuls, et que Kersael, ayant déceint son cimeterre, tâchait d'assoupir les soupçons de Fatmé par ces protestations qui ne coûtent rien aux amants, mais qui ne surprennent jamais la crédulité d'une femme alarmée, celle-ci, les yeux égarés, et mettant en cinq ou six coups de main le désordre dans sa parure, poussa des cris effrayants, et appela à son secours son époux et ses domestiques qui accoururent, et devinrent les témoins de l'offense que Fatmé disait avoir reçue de Kersael, en montrant le cimeterre, «que l'infâme a levé dix fois sur ma tête, ajouta-t-elle, pour me soumettre à ses désirs.»

Le jeune homme, interdit de la noirceur de l'accusation, n'eut ni la force de répondre, ni celle de s'enfuir. On le saisit, et il fut conduit en prison, et abandonné aux poursuites de la justice du Cadilesker[48].

[Note 48: Juge militaire. (Br.)]

Les lois ordonnaient que Fatmé serait visitée; elle le fut donc, et le rapport des matrones se trouva très-défavorable à l'accusé. Elles avaient un protocole[49] pour constater l'état d'une femme violée, et toutes les conditions requises concoururent contre Kersael. Les juges l'interrogèrent: Fatmé lui fut confrontée; on entendit les témoins. Il avait beau protester de son innocence, nier le fait, et démontrer par le commerce qu'il avait entretenu plus de deux ans avec son accusatrice que ce n'était pas une femme qu'on violât; la circonstance du cimeterre, la solitude du tête-à-tête, les cris de Fatmé, l'embarras de Kersael à la vue de l'époux et des domestiques, toutes ces choses formaient, selon les juges, des présomptions violentes. De son côté, Fatmé, loin d'avouer des faveurs accordées, ne convenait pas même d'avoir donné des lueurs d'espérance, et soutenait que l'attachement opiniâtre à son devoir, dont elle ne s'était jamais relâchée, avait sans doute poussé Kersael à lui arracher de force ce qu'il avait désespéré d'obtenir par séduction. Le procès-verbal des duègnes était encore une pièce terrible; il ne fallait que le parcourir et le comparer avec les dispositions du code criminel, pour y lire la condamnation du malheureux Kersael. Il n'attendait son salut ni de ses défenses, ni du crédit de sa famille; et les magistrats avaient fixé le jugement définitif de son procès au treize de la lune de Régeb. On l'avait même annoncé au peuple, à son de trompe, selon la coutume.

[Note 49: Diderot avait probablement trouvé ce protocole dans le livre de Venette, _De la Génération de l'Homme_, Cologne, 1696. Venette, en reproduisant un procès-verbal authentique d'une visite de matrones pour constater un viol, se plaignait déjà très-vivement de leur ignorance, et disait (p. 89): «Si les matrones de France avaient soin d'assister aux anatomies des femmes que l'on fait publiquement aux Écoles de médecine, comme font celles d'Espagne, je suis assuré qu'elles ne donneraient pas des attestations fabriquées de la sorte, qui prouvent qu'il ne faut jamais s'en fier à elles, quand il est question de l'honneur et de la virginité d'une fille.»]

Cet événement fut le sujet des conversations, et partagea longtemps les esprits. Quelques vieilles bégueules, qui n'avaient jamais eu à redouter le viol, allaient criant: «Que l'attentat de Kersael était énorme; que si l'on n'en faisait un exemple sévère, l'innocence ne serait plus en sûreté, et qu'une honnête femme risquerait d'être insultée jusqu'au pied des autels.» Puis elles citaient des occasions où de petits audacieux avaient osé attaquer la vertu de plusieurs dames respectables; les détails ne laissaient aucun doute que les dames respectables dont elles parlaient, c'étaient elles-mêmes; et tous ces propos se tenaient avec des bramines moins innocents que Kersael, et par des dévotes aussi sages que Fatmé, par forme d'entretiens édifiants.

Les petits-maîtres, au contraire, et même quelques petites-maîtresses, avançaient que le viol était une chimère: qu'on ne se rendait jamais que par capitulation, et que, pour peu qu'une place fût défendue, il était de toute impossibilité de l'emporter de vive force. Les exemples venaient à l'appui des raisonnements; les femmes en connaissaient, les petits-maîtres en créaient; et l'on ne finissait point de citer des femmes qui n'avaient point été violées. «Le pauvre Kersael! disait-on, de quoi diable s'est-il avisé, d'en vouloir à la petite Bimbreloque (c'était le nom de la danseuse); que ne s'en tenait-il à Fatmé? Ils étaient au mieux; et l'époux les laissait aller leur chemin, que c'était une bénédiction... Les sorcières de matrones ont mal mis leurs lunettes, ajoutait-on, et n'y ont vu goutte; car qui est-ce qui voit clair là? Et puis messieurs les sénateurs vont le priver de sa joie, pour avoir enfoncé une porte ouverte. Le pauvre garçon en mourra; cela n'est pas douteux. Et voyez, après cela, à quoi les femmes mécontentes ne seront point autorisées...

--Si cette exécution a lieu, interrompait un autre, je me fais Fri-Maçon[50].»

[Note 50: _Freemason._ On a ainsi prononcé assez longtemps avant de traduire le mot.]

Mirzoza, naturellement compatissante, représenta à Mangogul qui plaisantait, lui, de l'état futur de Kersael, que si les lois parlaient contre Kersael, le bon sens déposait contre Fatmé.

«Il est inouï, d'ailleurs, ajoutait-elle, que, dans un gouvernement sage, on s'arrête tellement à la lettre des lois, que la simple allégation d'une accusatrice suffise pour mettre en péril la vie d'un citoyen. La réalité d'un viol ne saurait être trop bien constatée; et vous conviendrez, seigneur, que ce fait est du moins autant de la compétence de votre anneau que de vos sénateurs. Il serait assez singulier que les matrones en sussent sur cet article plus que les bijoux mêmes. Jusqu'à présent, seigneur, la bague de Votre Hautesse n'a presque servi qu'à satisfaire votre curiosité. Le génie de qui vous la tenez ne se serait-il point proposé de fin plus importante? Si vous l'employiez à la découverte de la vérité et au bonheur de vos sujets, croyez-vous que Cucufa s'en offensât? Essayez. Vous avez en main un moyen infaillible de tirer de Fatmé l'aveu de son crime, ou la preuve de son innocence.

--Vous avez raison, reprit Mangogul, et vous allez être satisfaite.»

Le sultan partit sur-le-champ: il n'y avait pas de temps à perdre; car c'était le 12 au soir de la lune de Régeb, et le sénat devait prononcer le 13. Fatmé venait de se mettre au lit; ses rideaux étaient entr'ouverts. Une bougie de nuit jetait sur son visage une lueur sombre. Elle parut belle au sultan, malgré l'agitation violente qui la défigurait. La compassion et la haine, la douleur et la vengeance, l'audace et la honte se peignaient dans ses yeux, à mesure qu'elles se succédaient dans son coeur. Elle poussait de profonds soupirs, versait des larmes, les essuyait, en répandait de nouvelles, restait quelques moments la tête abattue et les yeux baissés, les relevait brusquement, et lançait vers le ciel des regards furieux. Cependant, que faisait Mangogul? il se parlait à lui-même, et se disait tout bas: «Voilà tous les symptômes du désespoir. Son ancienne tendresse pour Kersael s'est réveillée dans toute sa violence. Elle a perdu de vue l'offense qu'on lui a faite, et elle n'envisage plus que le supplice réservé à son amant.» En achevant ces mots, il tourna sur Fatmé le fatal anneau; et son bijou s'écria vivement:

«Encore douze heures! et nous serons vengés. Il périra, le traître, l'ingrat; et son sang versé...» Fatmé effrayée du mouvement extraordinaire qui se passait en elle, et frappée de la voix sourde de son bijou, y porta les deux mains, et se mit en devoir de lui couper la parole. Mais l'anneau puissant continuait d'agir, et l'indocile bijou repoussant tout obstacle, ajouta: «Oui, nous serons vengés. O toi qui m'as trahi, malheureux Kersael, meurs; et toi qu'il m'a préférée, Bimbreloque, désespère-toi... Encore douze heures! Ah! que ce temps va me paraître long. Hâtez-vous, doux moments, où je verrai le traître, l'ingrat Kersael sous le fer des bourreaux, son sang couler... Ah! malheureux, qu'ai-je dit?... Je verrais, sans frémir, périr l'objet que j'ai le plus aimé. Je verrais le couteau funeste levé... Ah! loin de moi cette cruelle idée... Il me hait, il est vrai; il m'a quitté pour Bimbreloque; mais peut-être qu'un jour... Que dis-je, peut-être? l'amour le ramènera sans doute sous ma loi. Cette petite Bimbreloque est une fantaisie qui lui passera; il faut qu'il reconnaisse tôt ou tard l'injustice de sa préférence, et le ridicule de son nouveau choix. Console-toi, Fatmé, tu reverras ton Kersael. Oui, tu le reverras. Lève-toi promptement; cours, vole détourner l'affreux péril qui le menace. Ne trembles-tu point d'arriver trop tard?... Mais où courrai-je, lâche que je suis? Les mépris de Kersael ne m'annoncent-ils pas qu'il m'a quitté sans retour! Bimbreloque le possède; et c'est pour elle que je le conserverais! Ah! qu'il périsse plutôt de mille morts! S'il ne vit plus pour moi, que m'importe qu'il meure?... Oui, je le sens, mon courroux est juste. L'ingrat Kersael a mérité toute ma haine. Je ne me repens plus de rien. J'avais tout fait pour le conserver, je ferai tout pour le perdre. Cependant un jour plus tard, et ma vengeance était trompée. Mais son mauvais génie me l'a livré, au moment même qu'il m'échappait. Il est tombé dans le piége que je lui préparais. Je le tiens. Le rendez-vous où je sus t'attirer, était le dernier que tu me destinais: mais tu n'en perdras pas si tôt la mémoire... Avec quelle adresse tu sus l'amener où tu le voulais? Fatmé, que ton désordre fut bien préparé! Tes cris, ta douleur, tes larmes, ton embarras, tout, jusqu'à ton silence, a proscrit Kersael. Rien ne peut le soustraire au destin qui l'attend. Kersael est mort... Tu pleures, malheureuse. Il en aimait une autre, que t'importe qu'il vive?»

Mangogul fut pénétré d'horreur à ce discours; il retourna sa bague; et tandis que Fatmé reprenait ses esprits, il revola chez la sultane.

«Eh bien! Seigneur, lui dit-elle, qu'avez-vous entendu? Kersael est-il toujours coupable, et la chaste Fatmé...

--Dispensez-moi, je vous prie, répondit le sultan, de vous répéter les forfaits que je viens d'entendre! Qu'une femme irritée est à craindre! Qui croirait qu'un corps formé par les grâces renfermât quelquefois un coeur pétri par les furies? Mais le soleil ne se couchera pas demain sur mes États, qu'ils ne soient purgés d'un monstre plus dangereux que ceux qui naissent dans mes déserts.»

Le sultan fit appeler aussitôt le grand sénéchal, et lui ordonna de saisir Fatmé, de transférer Kersael dans un des appartements du sérail, et d'annoncer au sénat que Sa Hautesse se réservait la connaissance de son affaire. Ses ordres furent exécutés dans la nuit même.

Le lendemain, au point du jour, le sultan, accompagné du sénéchal et d'un effendi, se rendit à l'appartement de Mirzoza, et y fit amener Fatmé. Cette infortunée se précipita aux pieds de Mangogul, avoua son crime avec toutes ses circonstances, et conjura Mirzoza de s'intéresser pour elle. Dans ces entrefaites on introduisit Kersael. Il n'attendait que la mort; il parut néanmoins avec cette assurance que l'innocence seule peut donner. Quelques mauvais plaisants dirent qu'il eût été plus consterné, si ce qu'il était menacé de perdre en eût valu la peine. Les femmes furent curieuses de savoir ce qui en était. Il se prosterna respectueusement devant Sa Hautesse. Mangogul lui fit signe de se relever; et lui tendant la main:

«Vous êtes innocent, lui dit-il; soyez libre. Rendez grâces à Brama de votre salut. Pour vous dédommager des maux que vous avez soufferts, je vous accorde deux mille sequins de pension sur mon trésor, et la première commanderie vacante dans l'ordre du Crocodile.»

Plus on répandait de grâces sur Kersael, plus Fatmé craignait le supplice. Le grand sénéchal opinait à la mort par la loi _si fæmina ff. de vi C. calumniatrix_. Le sultan inclinait pour la prison perpétuelle. Mirzoza, trouvant trop de rigueur dans l'un de ces jugements, et trop d'indulgence dans l'autre, condamna le bijou de Fatmé au cadenas. L'instrument florentin lui fut appliqué publiquement, et sur l'échafaud même dressé pour l'exécution de Kersael. Elle passa de là dans une maison de force, avec les matrones qui avaient décidé dans cette affaire avec tant d'intelligence.

CHAPITRE XXIX.

MÉTAPHYSIQUE DE MIRZOZA.

LES AMES.

Tandis que Mangogul interrogeait les bijoux d'Haria, des veuves et de Fatmé, Mirzoza avait eu le temps de préparer sa leçon de philosophie. Une soirée que la Manimonbanda faisait ses dévotions, qu'il n'y avait ni tables de jeu, ni cercle chez elle, et que la favorite était presque sûre de la visite du sultan, elle prit deux jupons noirs, en mit un à l'ordinaire, et l'autre sur ses épaules, passa ses deux bras par les fentes, se coiffa de la perruque du sénéchal de Mangogul et du bonnet carré de son chapelain, et se crut habillée en philosophe, lorsqu'elle se fut déguisée en chauve-souris.

Sous cet équipage, elle se promenait en long et en large dans ses appartements, comme un professeur du Collége royal qui attend des auditeurs. Elle affectait jusqu'à la physionomie sombre et réfléchie d'un savant qui médite. Mirzoza ne conserva pas longtemps ce sérieux forcé. Le sultan entra avec quelques-uns de ses courtisans, et fit une révérence profonde au nouveau philosophe, dont la gravité déconcerta celle de son auditoire, et fut à son tour déconcertée par les éclats de rire qu'elle avait excités.

«Madame, lui dit Mangogul, n'aviez-vous pas assez d'avantages du côté de l'esprit et de la figure, sans emprunter celui de la robe? Vos paroles auraient eu, sans elle, tout le poids que vous leur eussiez désiré.

--Il me paraît, seigneur, répondit Mirzoza, que vous ne la respectez guère, cette robe, et qu'un disciple doit plus d'égards à ce qui fait au moins la moitié du mérite de son maître.

--Je m'aperçois, répliqua le sultan, que vous avez déjà l'esprit et le ton de votre nouvel état. Je ne fais à présent nul doute que votre capacité ne réponde à la dignité de votre ajustement; et j'en attends la preuve avec impatience...

--Vous serez satisfait dans la minute,» répondit Mirzoza en s'asseyant au milieu d'un grand canapé.

Le sultan et les courtisans se placèrent autour d'elle; et elle commença:

«Les philosophes du Monoémugi, qui ont présidé à l'éducation de Votre Hautesse, ne l'ont-ils jamais entretenue de la nature de l'âme?

--Oh! très-souvent, répondit Mangogul; mais tous leurs systèmes n'ont abouti qu'à m'en donner des notions incertaines; et sans un sentiment intérieur qui semble me suggérer que c'est une substance différente de la matière, ou j'en aurais nié l'existence, ou je l'aurais confondue avec le corps. Entreprendriez-vous de nous débrouiller ce chaos?

--Je n'ai garde, reprit Mirzoza; et j'avoue que je ne suis pas plus avancée de ce côté-là que vos pédagogues. La seule différence qu'il y ait entre eux et moi, c'est que je suppose l'existence d'une substance différente de la matière, et qu'ils la tiennent pour démontrée. Mais cette substance, si elle existe, doit être nichée quelque part. Ne vous ont-ils pas encore débité là-dessus bien des extravagances?

--Non, dit Mangogul; tous convenaient assez généralement qu'elle réside dans la tête; et cette opinion m'a paru vraisemblable. C'est la tête qui pense, imagine, réfléchit, juge, dispose, ordonne; et l'on dit tous les jours d'un homme qui ne pense pas, qu'il n'a point de cervelle, ou qu'il manque de tête.

--Voilà donc, reprit la sultane, où se réduisent vos longues études et toute votre philosophie, à supposer un fait et à l'appuyer sur des expressions populaires. Prince, que diriez-vous de votre premier géographe, si, présentant à Votre Hautesse la carte de ses États, il avait mis l'orient à l'occident, ou le nord au midi?

--C'est une erreur trop grossière, répondit Mangogul; et jamais géographe n'en a commis une pareille.

--Cela peut être, continua la favorite; et en ce cas vos philosophes ont été plus maladroits que le géographe le plus maladroit ne peut l'être. Ils n'avaient point un vaste empire à lever, il ne s'agissait point de fixer les limites des quatre parties du monde; il n'était question que de descendre en eux-mêmes, et d'y marquer le vrai lieu de leur âme. Cependant ils ont mis l'est à l'ouest, ou le sud au nord. Ils ont prononcé que l'âme est dans la tête, tandis que la plupart des hommes meurent sans qu'elle ait habité ce séjour, et que sa première résidence est dans les pieds.

--Dans les pieds! interrompit le sultan; voilà bien l'idée la plus creuse que j'aie jamais entendue.

--Oui, dans les pieds, reprit Mirzoza; et ce sentiment, qui vous paraît si fou, n'a besoin que d'être approfondi pour devenir sensé, au contraire de tous ceux que vous admettez comme vrais et qu'on reconnaît pour faux en les approfondissant. Votre Hautesse convenait avec moi, tout à l'heure, que l'existence de notre âme n'était fondée que sur le témoignage intérieur qu'elle s'en rendait à elle-même; et je vais lui démontrer que toutes les preuves imaginables de sentiment concourent à fixer l'âme dans le lieu que je lui assigne.

--C'est là où nous vous attendons, dit Mangogul.

--Je ne demande point de grâces, continua-t-elle; et je vous invite tous à me proposer vos difficultés.

«Je vous disais donc que l'âme fait sa première résidence dans les pieds; que c'est là qu'elle commence à exister, et que c'est par les pieds qu'elle s'avance dans le corps. C'est à l'expérience que j'en appellerai de ce fait; et je vais peut-être jeter les premiers fondements d'une métaphysique expérimentale.

«Nous avons tous éprouvé dans l'enfance que l'âme assoupie reste des mois entiers dans un état d'engourdissement. Alors les yeux s'ouvrent sans voir, la bouche sans parler, et les oreilles sans entendre. C'est ailleurs que l'âme cherche à se détendre et à se réveiller; c'est dans d'autres membres qu'elle exerce ses premières fonctions; c'est avec ses pieds qu'un enfant annonce sa formation. Son corps, sa tête et ses bras sont immobiles dans le sein de la mère; mais ses pieds s'allongent, se replient et manifestent son existence et ses besoins peut-être. Est-il sur le point de naître, que deviendraient la tête, le corps et les bras? ils ne sortiraient jamais de leur prison, s'ils n'étaient aidés par les pieds: ce sont ici les pieds qui jouent le rôle principal, et qui chassent devant eux le reste du corps. Tel est l'ordre de la nature; et lorsque quelque membre veut se mêler de commander, et que la tête, par exemple, prend la place des pieds, alors tout s'exécute de travers; et Dieu sait ce qui en arrive quelquefois à la mère et à l'enfant.