Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5

Part 9

Chapter 93,832 wordsPublic domain

Bibandier n'avait point pris part à ce court entretien, mais si sa langue chômait, ses mains ne restaient pas oisives. Le noble baron furetait de meuble en meuble, et faisait main basse sur tout ce qu'il trouvait à sa convenance.

Si les fauteuils n'eussent point été trop gros, il les eût fourrés dans les vastes poches de sa redingote.

Le petit meuble indiqué par Lola était à demi caché derrière les rideaux de brocart, dont les draperies, larges et lourdes, tombaient autour du lit de Montalt.

C'était une espèce de coffre, supporté par quatre pieds contournés, et couvert, du haut en bas, d'incrustations artistement variées; au milieu de ce renflement, en forme de ventre, qui distingue les bahuts du temps de Louis XV, on voyait une petite serrure mignonne, délicate, microscopique, qui semblait bien facile à forcer.

A défaut d'adresse, d'ailleurs, on pourrait employer la force, car ces meubles si coquets sont fragiles, et le moindre coup, vigoureusement appliqué, peut disjoindre leurs planchettes légères.

Nos trois gentilshommes bénissaient _in petto_ le caprice du nabab, qui avait choisi, pour renfermer son trésor, cette gentille armoire, au lieu d'une laide caisse de fer.

L'Endormeur se mit à genoux sur le tapis, et commença son office de serrurier.

Autrefois, à l'époque où il avait mérité son surnom, on n'aurait point pu compter les serrures habilement crochetées par lui; il ne possédait peut-être pas aussi parfaitement que l'Américain, son frère d'armes, le côté intellectuel de l'art du voleur; mais sa main était preste, et on pouvait citer de lui des exploits vraiment notables.

Fallait-il que cette vieille gloire vînt se briser contre un jouet d'enfant?

Le malheureux Blaise travaillait comme un nègre, suait à grosses gouttes, et faussait l'un après l'autre tous ses instruments. On eût dit que la petite serrure était fée.

Le temps passait. Robert et Bibandier suivaient la vaine besogne de leur compagnon avec une impatience croissante.

—Donne-moi cela!... s'écria enfin l'Américain en repoussant Blaise qui s'essuya le front sans mot dire; tu n'es plus bon à rien.

Il saisit l'une des tiges d'acier recourbées, et sonda la serrure à son tour.

Même résultat! La tige d'acier se tordit, et la serrure demeura inattaquable.

Robert se releva; Bibandier voulut essayer à son tour, et ce fut avec aussi peu de succès.

—Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.

Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant d'un œil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à ouvrir...

Ils ne s'étaient pas découragés trop vite, et un temps considérable s'était écoulé déjà depuis leur entrée à l'hôtel.

—C'est infernal!... murmura l'Américain. Échouer au port! Je parierais ma tête que les diamants sont dans ce coffre!...

—Ça me paraît clair!... appuya tristement Bibandier. Une si bonne petite serrure doit servir à quelque chose!...

Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux tombèrent sur l'une des fenêtres.

—Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.

Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main étendue.

Malgré la lumière de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents fermés deux ou trois de ces points étincelants qui annoncent le grand soleil.

—Il faut en finir!... dit Robert.

Il se recula jusqu'à l'autre bout de la chambre et, prenant son élan, il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.

Le ventre du bahut n'avait même pas fléchi.

—Il y a du fer sous le bois!... murmura-t-il en laissant retomber ses deux mains.

Nos trois gentilshommes, au comble de l'embarras, se regardèrent en silence pendant une bonne minute.

—Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout!... Les gens de la maison vont s'éveiller, s'ils ne le sont pas déjà... En cavant au mieux, nous n'avons plus que quelques instants... Ne les perdons pas en efforts inutiles!... Je me souviens d'avoir vu une hache dans la chambre où Nawn nous a introduits d'abord... A l'aide de cette hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer!

—Je vais la chercher!... s'écria Blaise.

—Allons tous les deux!... ajouta Bibandier.

Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite serait plus aisée, en cas de danger, s'ils étaient une fois hors de cette chambre.

Ils sortirent ensemble.

Nawn ne les avait point trompés. Malgré l'heure avancée, aucun bruit ne se faisait encore dans l'hôtel.

Resté seul, Robert prit la lampe et l'approcha de la serrure pour l'examiner mieux. Il y avait autour des ornements d'or guilloché, figurant une arabesque extrêmement légère.

Au milieu des lignes enchevêtrées du dessin, Robert distingua un petit bouton d'argent.

Son cœur battit comme s'il avait eu déjà en sa possession la fameuse boîte aux diamants. Et tout de suite, il eut l'excellente idée de s'adjuger le trésor à lui tout seul.

La moins tordue des tiges d'acier fut introduite de nouveau dans la serrure, et Robert la fit jouer en même temps qu'il pressait le bouton.

Le couvercle du petit meuble s'ouvrit et bascula de lui-même.

Robert poussa un cri de joie folle à la vue des diamants qui renvoyèrent, en gerbes étincelantes, la lumière de la lampe.

Il saisit la boîte et s'élança vers la porte.

Mais, au lieu de franchir le seuil, il s'arrêta comme frappé de la foudre, et la boîte s'échappa de sa main tremblante...

Il y avait devant lui deux fantômes: Diane et Cyprienne de Penhoël, qui tenaient à la main les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons contre la poitrine de Robert.

Celui-ci toucha son front, qui se mouillait d'une sueur froide.

—Encore!... encore!... murmura-t-il d'une voix étouffée.

La signification de ce mot dut échapper aux deux jeunes filles, qui ne se doutaient même pas du danger récent qu'elles avaient couru par le fait de Nawn.

Pendant que cette dernière, en effet, après avoir versé le poison dans la bouilloire, s'éloignait précipitamment pour jeter au dehors le flacon accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et rempli de nouveau la bouilloire avec de l'eau pure.

De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi d'excellent thé aux deux jeunes filles.

Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant le retour du nabab. Blanche dormait auprès de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient, de temps à autre, dans le corridor, pour prêter l'oreille.

Au moindre bruit, annonçant le retour espéré de Montalt, elles voulaient s'élancer au-devant de lui, le supplier de vivre et vaincre sa résolution fatale à force de caresses.

Un bruit se fit, c'était le coup de pied de Robert, essayant de forcer le petit meuble.

Cyprienne et Diane traversèrent aussitôt le corridor. En un clin d'œil elles furent à la porte de Montalt.

Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait avec l'appartement donné à Blanche, était située à la tête du lit. Au moment où les deux jeunes filles y arrivaient, l'Endormeur et Bibandier sortaient par l'autre porte pour aller chercher la hache.

Robert ne pouvait voir entrer les deux sœurs, qui étaient masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.

Quand elles s'avancèrent dans la chambre et qu'il eût pu les apercevoir, la découverte du secret l'absorbait déjà.

Il était tout entier à sa besogne.

Diane et Cyprienne demeurèrent d'abord étonnées à la vue d'un étranger. Il n'y avait point à s'y méprendre, cet homme était un voleur.

Grâce au bruit que faisait Robert en travaillant la serrure, elles purent, sans éveiller son attention, décrocher deux grands pistolets anglais, pendus aux deux côtés du secrétaire, et gagner la porte principale.

Elles ne reconnurent Robert qu'au moment où celui-ci se retournait pour sortir.

—Vous êtes notre prisonnier, M. de Blois! dit Diane; n'essayez pas de fuir... ne faites pas un mouvement, ou vous êtes mort!

L'Américain regarda tour à tour les deux pistolets dont les gueules lui semblèrent énormes.

—Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver ici!... reprit Diane, et pourtant vous avez habité la Bretagne assez longtemps pour connaître nos vieilles légendes... les belles-de-nuit voyagent sur l'aile du vent... Hier, nous tourmentions madame la marquise d'Urgel à Paris... cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l'église de Glénac... et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge...

—Ma sœur!... ma sœur! dit Cyprienne d'un ton plus sarcastique encore, c'est mal de railler un vaincu!... Je suis sûre que si nous laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait sa parole d'honneur de se convertir et de faire pénitence... Mais les morts ont de la rancune, M. de Blois... et nous allons vous garder là jusqu'au retour de milord.

L'Américain avait très-sérieusement peur.

—Écoutez-moi!... dit-il au hasard; je sais bien que vous pouvez me perdre, mais je sais aussi que vous avez le cœur généreux, mesdemoiselles... Ayez pitié de moi!

—Pitié!... répliqua Diane; l'eau est bien profonde au tournant de _la Femme-Blanche_!...

—Et les pierres étaient bien lourdes!... ajouta Cyprienne.

L'œil de Robert s'éclaira subitement pendant qu'elles parlaient ainsi, et un rayon s'alluma sous sa paupière, rapidement baissée.

—Ainsi..., murmura-t-il en redoublant d'humilité, vous n'aurez point compassion?...

Son regard, qui se releva, prenait, en ce moment, une expression si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour découvrir la cause de ce changement...

Robert éclata de rire.

Diane était prisonnière entre les bras de Bibandier; Cyprienne entre ceux de Blaise.

Les deux pauvres enfants courbèrent la tête sans essayer même de se défendre.

—Tudieu! mesdemoiselles, dit l'Américain, il faut jouer serré, quand vous êtes de la partie!... Pour aujourd'hui nous allons vous traiter seulement comme vous avez traité Lola, car nous ne sommes pas encore à la porte de ce maudit hôtel...

L'Américain n'avait pas achevé sa phrase que sa figure changea une troisième fois.

L'apparition des jeunes filles et celle de nos deux gentilshommes s'étaient succédé rapidement.

Une troisième péripétie arriva plus vite encore.

Au moment où Robert nouait son mouchoir, roulé en bandeau, sur la bouche de Diane, la porte que Bibandier et Blaise avaient laissée entr'ouverte s'ouvrit tout à fait et donna passage au grand jour du dehors.

La haute taille de Berry Montalt, qui tenait à la main ses deux épées de combat, se dessina en silhouette sur le seuil.

XXVI

BONHEUR.

Cette émotion soudaine et irrésistible qui avait saisi, au bois de Boulogne, Berry Montalt, ou, pour parler mieux, l'aîné de Penhoël, et qui avait arraché l'épée à ses mains tremblantes, ne dura qu'un instant.

Il avait été vaincu par un de ces fougueux mouvements du cœur, dont nulle volonté humaine ne peut arrêter l'élan. Tous ses projets de colère et de vengeance s'étaient évanouis à la fois. Durant une minute, Louis eut des larmes dans les yeux, et son cœur battit contre la poitrine du vieil oncle Jean.

Étienne et Roger regardaient, partagés entre la surprise et l'émotion contagieuse.

Vincent restait sombre, à l'écart.

Nehemiah Jones remettait au fourreau, avec méthode, les armes, soigneusement essuyées.

La seconde minute commençait à peine, que Louis se révoltait déjà contre ce qu'il appelait sa faiblesse. Ses larmes se séchèrent brusquement; il se dégagea de l'étreinte du vieillard, et son visage reprit cette froideur glacée qu'il avait gardée si longtemps.

L'aîné de Penhoël était redevenu le nabab Berry Montalt.

—Louis!... murmura l'oncle Jean qui ne s'apercevait pas encore de ce changement, mon fils chéri!... comment as-tu pu rester tant d'années loin de nous?

—Comme il n'y avait plus de place pour moi dans la maison de mon père..., répliqua Montalt avec amertume, j'ai cherché fortune ailleurs.

L'oncle Jean le regarda, et vit seulement alors ses sourcils froncés et le sarcasme dur qui relevait sa lèvre.

—Comme tu dis cela!... murmura-t-il.

—M. Jean!... interrompit Montalt, on s'est passé de moi pendant vingt ans, là-bas, en Bretagne... Moi, de mon côté, je vous jure que je n'ai guère songé à vous!

Le vieux Breton courba la tête.

—Finissons!... reprit Montalt; vos filles sont chez moi... venez les reprendre.

—Mes filles?... s'écria l'oncle Jean stupéfait; celles que j'appelais mes filles... elles sont mortes!...

—Elles vivent! dirent ensemble Étienne et Roger.

—Est-il possible? balbutia le vieillard. Diane! Cyprienne!...

—Ce sont deux enfants gracieuses et belles!... poursuivit Montalt au lieu de répondre; je souhaite qu'elles n'aient point l'âme ingrate de tous ceux qui portent le nom de Penhoël...

L'oncle Jean n'écoutait plus. Il pleurait de joie.

—Ah!... si vous saviez!... si vous saviez, Louis!... voulut-il dire.

Montalt l'interrompit encore.

—Je ne veux rien savoir..., dit-il; la tendresse et la haine fatiguent également ceux qui sont devenus sages... Je n'aime plus et je ne hais pas... Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers Étienne et Roger, vous êtes intéressés à tout ceci... Je retourne à mon hôtel; suivez-moi, si vous voulez.

Il n'y avait eu aucune explication d'échangée, et pourtant les deux jeunes gens ne soupçonnaient plus; Roger lui-même oubliait sa jalousie, et s'étonnait d'avoir douté.

Ils firent un pas vers le nabab.

Vincent restait seul en arrière.

—Et moi?... dit-il.

—Et l'Ange!... s'écria l'oncle Jean; tu as raison, mon fils... c'est pour Blanche de Penhoël que je suis venu ici!

—Blanche de Penhoël?... répéta le nabab; je ne connais pas ce nom...

A son tour Vincent se rapprocha.

—En êtes-vous bien sûr?... dit-il le rouge au front et les dents serrées; quand on veut nier, il faut prendre mieux ses précautions, milord... J'affirme que vous avez fait enlever, dans la nuit d'hier, ma cousine Blanche de Penhoël.

—M. Vincent, répliqua le nabab, je suis las et je n'ai plus fantaisie de me battre... Vous pouvez me regarder avec vos yeux hardis et pleins de haine, monsieur!... Courage!... vous me forcez de vous reconnaître pour mon neveu... Ah! ah! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume, combien faut-il donc vous donner de fois la vie pour avoir droit à votre gratitude?... Courage! vous dis-je, mon neveu Vincent!... vous porterez comme il faut le nom de Penhoël!

Il se dirigea vers son équipage, qui attendait toujours dans l'allée voisine.

Étienne et Roger le suivaient.

—Montez..., leur dit-il.

Les deux jeunes gens obéirent.

La portière se referma sur eux. L'oncle Jean, qui s'avançait timide et triste, monta dans le fiacre avec Vincent.

Les deux voitures reprirent le chemin de Paris.

Montalt et ses deux compagnons gardaient le silence.

Étienne et Roger avaient peut-être envie d'implorer leur pardon, car leurs cœurs étaient pleins d'espoir et de joie; mais ils n'osaient pas, tant le visage de Montalt était sévère et sombre.

Montalt rêvait, et sa rêverie avait une navrante amertume.

—Pauvre oncle Jean!... se disait-il; celui-là est toujours le digne cœur d'autrefois!... Oh! ce n'est pas sur lui qu'il fallait me venger!... Mais mon frère... mais Marthe!... il n'a pas même osé prononcer leurs noms devant moi!... Fou que je suis!... Hier, j'aurais donné ma fortune pour cette lettre où j'espérais trouver un mot de compassion ou de regret... un mot d'amour peut-être! Fou!... misérable fou!... ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu'il n'y a rien dans le cœur d'une femme?

—Milord..., dit en ce moment Étienne avec timidité, mon cœur se refusait à vous haïr... Pendant ces belles années que j'ai passées à Penhoël, j'entendais votre nom dans toutes les bouches... Avant de vous connaître, j'avais appris à vous aimer.

—Laissons là Penhoël, s'il vous plaît, monsieur..., repartit sèchement le nabab.

Roger, qui allait parler, baissa la tête en silence.

—Vous êtes irrité contre nous, reprit le jeune peintre; nous vous en avons donné le droit... mais, je vous en prie, milord, vous, l'oncle respecté de celles que nous aimons, oubliez votre colère!

Le nabab laissa tomber sur lui un regard froid et distrait.

—Je n'ai pas de colère, monsieur, répliqua-t-il; seulement ce que je vois ici m'ennuie et me répugne...

Il bâilla et poursuivit comme en se parlant à lui-même:

—Tristes gens! tristes choses!... Je crois que je vais retourner dans l'Inde...

Étienne voulut insister, à défaut de son ami, qui gardait toujours un silence embarrassé. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfonça dans un coin.

On ne parla plus durant tout le reste de la route.

L'équipage du nabab arriva le premier devant l'hôtel. Le fiacre qui ramenait Jean de Penhoël et Vincent était resté un peu en arrière.

Les fenêtres de la chambre à coucher avaient, comme nous l'avons dit, leurs contrevents fermés. La pièce n'était éclairée que par la lumière d'une lampe. Au moment où Montalt ouvrait la porte, ses yeux, habitués au grand jour du dehors, eurent quelque peine à distinguer les objets. Il vit seulement une scène confuse: deux jeunes filles terrassées, et trois hommes que sa présence subite semblait frapper de stupeur.

Cyprienne et Diane se relevèrent en poussant un cri de joie, et se jetèrent à son cou.

L'un des trois hommes, profitant de ce mouvement, ramassa la boîte de sandal qui était toujours à terre, se glissa comme une anguille entre la porte et le nabab, et disparut au détour du corridor.

Étienne et Roger ne savaient rien de ce qui se passait à l'intérieur de la chambre; ils ne songèrent pas même à l'arrêter.

—Notre père!... disaient les jeunes filles; notre bon père!... c'est Dieu qui vous envoie... Oh! nous avons bien pleuré cette nuit; car nous avions peur de ne plus vous revoir!...

Roger serra la main d'Étienne.

—Elles le nomment leur père!... murmura-t-il; savent-elles ce que nous avons fait?... nous pardonneront-elles?...

Les lèvres de Montalt avaient effleuré le front pâle encore des deux jeunes filles.

—Que signifie tout cela? dit-il sans beaucoup s'émouvoir.

—Oh! père!... s'écria Diane, ces hommes, qui ont voulu nous tuer autrefois, sont venus pour dérober votre trésor!...

Montalt regarda par-dessus leur tête.

—Il me semble qu'ils étaient trois tout à l'heure..., dit-il.

Diane et Cyprienne se retournèrent. Il n'y avait plus là que Blaise et Bibandier, qui se faisaient petits à l'autre bout de la chambre. Les deux jeunes filles s'élancèrent vers les fenêtres; les contrevents s'ouvrirent et les rayons du soleil inondèrent la chambre.

—Il s'est enfui!... dit Diane dont le regard aigu fouillait les moindres recoins.

—Avec les diamants!... ajouta Cyprienne.

—M. le baron Bibander! murmura Montalt en regardant nos deux gentilshommes atterrés, M. le comte de Manteïra... venus ici pour dévaliser mon hôtel!... Quel était donc l'autre?...

Avant qu'on pût faire réponse, on ouït une rumeur vague dans le lointain des corridors, puis la rumeur s'approcha, et la voix de l'oncle Jean, changée par la colère, se fit entendre.

Il disait:

—Je te reconnais, malgré ton déguisement... comme j'ai reconnu ton écriture dans cette lettre perfide, qui m'a mis l'épée à la main contre mon neveu Louis!... Tu es donc le démon de notre famille!...

Il arrivait en ce moment devant la porte, traînant après lui M. le chevalier de las Matas, qu'il tenait par le collet de son habit.

D'un geste vigoureux, il le lança jusqu'au milieu de la chambre en disant:

—Cette fois, je crois qu'on va t'écraser, vipère!

La face de Robert était livide. Il tremblait.

Chaque fois que son regard essayait de se relever, il voyait autour de lui le cercle de ses accusateurs.

Cyprienne et Diane étaient dans les bras de l'oncle Jean; mais leurs regards se tournaient, pleins de tendresse émue, vers le nabab, car leur espérance était réalisée.

Cette pensée qu'elles avaient accueillie avec tant de défiance, malgré la pente romanesque de leur nature, était bien la réalité.

Les dernières paroles de l'oncle Jean levaient le dernier doute. Leur bon génie s'appelait Louis de Penhoël!

Elles faisaient semblant de ne point voir Étienne et Roger qui cherchaient leurs regards.

Ceux-ci étaient auprès de Robert, et, avec eux, il y avait l'oncle Jean, Vincent, les deux jeunes filles, tous ceux que l'Américain avait dépouillés ou trahis, à l'exception de Marthe et de Penhoël.

—Louis, dit l'oncle Jean, cet homme est cause que Pontalès commande dans la maison de ton père.

Le visage du nabab eut une contraction légère, mais il demeura en dehors du cercle.

—Notre père..., dit Diane,—car nous l'appelons aussi notre père, ajouta-t-elle en s'adressant à Jean de Penhoël, sur qui ces simples mots parurent produire une impression étrange;—notre père n'ignore rien de ce qui s'est passé au manoir... Nous avons entendu cet homme raconter lui-même tous ses lâches exploits.

Blaise et Bibandier, comme on le pense, avaient la bonne envie de fuir, mais on voyait maintenant, au delà du seuil, les têtes noires de Séid et de son compagnon.

—Ce que milord ne peut pas savoir, dit Étienne, c'est que cet homme, en qui nous ne reconnaissions point l'hôte fatal de Penhoël, est l'unique cause de notre rage folle et de notre erreur... C'est lui qui a fait naître nos soupçons... C'est lui encore qui nous a donné accès dans cette maison de jeu où nous avons pu vous joindre hier.

—C'est lui qui m'a conduit par la main jusqu'à vous, ajouta Vincent.

—C'est lui qui a donné de l'argent à Nawn pour empoisonner les jeunes demoiselles, prononça, derrière le seuil, la voix gutturale de Séid.

—C'est lui qui a tout fait!... ajouta l'oncle dont la main s'étendit au-dessus de la tête de Robert: notre malheur et notre ruine!... Mon neveu Louis, il faut que cet homme soit châtié!

Depuis l'entrée de Robert, le nabab n'avait pas prononcé une seule parole. Sa tête était inclinée sur sa poitrine; ses yeux rêvaient, il semblait ne point écouter.

En ce moment, il s'avança vers l'Américain, et le cercle s'ouvrit pour lui faire passage.

Chacun se demandait ce qu'il allait faire, car il était roi dans cet hôtel, où chacun de ses ordres provoquait une obéissance passive.

On savait que sa fantaisie était sa règle unique, et que la loi commune n'avait pas de frein pour sa volonté.

Il mit sa main sur l'épaule de Robert, qui fléchit à ce contact, comme si un poids écrasant l'eût accablé tout à coup.

Montalt se pencha vers lui. Robert se sentit perdre le souffle, tant il avait de terreur.

—M. le chevalier de las Matas, dit Montalt d'un ton doux et presque caressant, ce qu'affirment ces gens-là m'importe peu... Vous êtes chez moi... sous ma protection... et il ne vous sera point fait de mal.

Il y eut dans la chambre un murmure de stupéfaction.

Robert lui-même n'osait pas en croire ses oreilles.

Il tendit à Montalt la boîte de sandal en murmurant:

—Milord, je suis à la merci de votre générosité.

Montalt prit les diamants comme par manière d'acquit, et sa bouche descendit jusqu'à effleurer l'oreille de Robert:

—M. le chevalier de las Matas..., reprit-il, si vous le voulez, je croirai que vous êtes venu à mon hôtel pour répondre enfin à mes nombreux messages...

L'Américain se redressa du coup; il osa regarder Montalt en face, et sa frayeur s'évanouit comme par enchantement.

Montalt avait les yeux baissés.

—M'apportez-vous la lettre?... dit-il.

—Milord..., répliqua Robert qui croyait avoir déjà repris l'avantage, je n'ai rien à refuser à Votre Seigneurie... mais la lettre...

—Si vous l'avez laissée chez vous, interrompit Montalt, donnez un ordre et vous l'aurez dans dix minutes.

—C'est que... milord...

Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.

—L'avez-vous, ou ne l'avez vous pas?... murmura-t-il sans perdre encore son accent de courtoisie.

Et comme Robert hésitait, il lui pressa l'épaule tout à coup avec tant de force que ce dernier recula et pâlit.