Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5
Part 4
Marthe secoua la tête et baissa les yeux. Elle n'interrogea point. Elle n'avait plus la force d'être curieuse.
L'oncle prit son chapeau de paysan et s'éloigna.
Marthe était seule avec le maître de Penhoël. Pareille circonstance ne s'était pas présentée une seule fois depuis leur départ du manoir; il y avait toujours eu entre eux soit l'oncle Jean, soit le pauvre père Géraud.
Durant les deux mois qui venaient de s'écouler, personne n'avait jamais fait allusion à cette scène de violence sauvage qui avait eu lieu dans le grand salon de Penhoël au moment du départ.
René semblait l'avoir oubliée, Marthe ne voulait point s'en souvenir.
Quant à l'oncle Jean, il avait exercé longtemps sur Penhoël une surveillance active et cachée; mais, depuis quelques semaines, cette surveillance s'était peu à peu ralentie. Tout semblait mort chez René, jusqu'à la colère, et il suffisait de le voir de près pour acquérir la certitude qu'il était incapable de se relever désormais jusqu'à une pensée de vengeance.
Sa nature morale et sa nature physique avaient fléchi pareillement. C'était un vieillard imbécile et faible; sa pensée dormait engourdie, comme le ressort de ses membres, autrefois si robustes.
Il restait des journées entières, accroupi dans son coin, immobile et ne secouant son inerte apathie que pour porter à ses lèvres la bouteille fêlée, où l'oncle Jean mettait parfois quelques gouttes d'eau-de-vie.
Quand il n'y avait plus rien dans la bouteille, il laissait retomber sa tête barbue sur sa poitrine, et restait plongé, depuis le matin jusqu'au soir, dans un pesant sommeil.
Il ne bougeait pas; il ne parlait pas. Il recevait les soins de sa femme sans témoigner ni plaisir ni peine. Et quand son regard éteint tombait sur elle par hasard, on eût cherché en vain dans cette morne prunelle l'indice d'un sentiment quelconque: haine ou tendresse.
L'oncle Jean se fiait à ces signes et ne craignait plus.
Une fois qu'on avait allumé une chandelle dans le pauvre grenier, le père Géraud disait avoir vu, en s'éveillant au milieu de la nuit, René de Penhoël, dressé de son haut contre le mur, regarder sa femme avec des yeux flamboyants.
Ses lèvres blêmes tremblaient en murmurant de menaçantes paroles, qui arrivaient, confuses, jusqu'à l'oreille du malade.
Marthe dormait, couchée sur sa paille.
Les doigts de René se crispaient convulsivement; on eût dit qu'il allait s'élancer sur elle et l'étouffer entre ses bras décharnés.
Mais le vieux Géraud avait la fièvre qui amène les visions terribles et les mauvais rêves...
Le lendemain René était toujours accroupi dans son coin et rien n'avait troublé le pauvre sommeil de Marthe.
L'oncle Jean ne songeait plus à cette circonstance. L'idée ne lui vint même pas de craindre tandis qu'il fermait la porte du grenier sur René de Penhoël et sur sa femme.
René était étendu sur le matelas, à la place du père Géraud, et faisait mine de dormir.
Dès que le bruit des sabots de l'oncle Jean s'étouffa au bas de l'escalier, il rouvrit les yeux pour jeter autour de lui son regard indécis et lourd.
Puis il se souleva lentement et s'assit sur le matelas.
Il prit dans sa poche l'écu de trois livres; il le plaça dans le creux de sa main; il le tourna, le retourna, l'examina dans tous les sens.
Un vague sourire venait à sa lèvre.
Quand ses yeux quittèrent la pièce de monnaie, ce fut pour se tourner vers sa bouteille qu'il avait laissée à son ancienne place.
Son sourire se renforça plus joyeux.
Mais quand son œil, en faisant de nouveau le tour du grenier, vint à tomber sur Marthe qui lui tournait le dos, il n'eut plus de sourire.
Ses prunelles éteintes brûlèrent tout à coup; les rides de son front se creusèrent.
Quiconque eût vu ce regard aurait frissonné à la pensée d'un crime.
Le crime devait être hideux dans ce réduit tout nu, entre ces deux êtres affaiblis et brisés par la misère...
Marthe ne savait pas. Elle songeait, comme toujours, au martyre présent et au bonheur passé. Trois noms étaient sur sa lèvre et au fond de son cœur.
Diane, Cyprienne... Blanche! Blanche, surtout, qui vivait, Blanche, l'idole adorée à genoux, l'amour de ce cœur flétri, l'espoir de cette vie brisée!
Les autres étaient mortes; elles avaient le bonheur aux pieds de Dieu. Mais Blanche qui souffrait, Blanche, la victime d'un piége mystérieux, inexplicable! Blanche, la pauvre vierge, qui allait être mère!
Car Marthe avait compté les jours; la jeune fille devait s'étonner, épouvantée, aux tressaillements de ses flancs...
Que faisait-elle? Qui la sauvait de ses terreurs? Dans quel sein cacherait-elle son front rougissant à l'heure fatale?
Et l'enfant! le cœur de Marthe battait, soulevé par une émotion double: car il y avait un souvenir qui se mêlait à l'angoisse présente.
Le malheur de la fille avait été le malheur de la mère, et il semblait que la colère de Dieu eût jeté deux fois cette calamité dans la maison de Penhoël, comme un funeste héritage.
Un soir, la pauvre Marthe s'était enfuie de sa chambre, alors qu'elle était jeune fille. Son cœur était vierge comme celui de Blanche; mais son flanc douloureux lui criait: «Tu es mère!»
En même temps, bien qu'il n'y eût rien dans ses souvenirs, une voix mystérieuse parlait au fond de son âme et lui disait le nom du père de son enfant... un homme qu'elle aimait d'une tendresse pure et dévouée, son premier, son seul amour, l'aîné de Penhoël qui l'avait abandonnée...
Car il y avait déjà plusieurs mois que Louis avait quitté la Bretagne.
Elle se voyait descendre la pente ombreuse qui menait des portes du manoir à la rivière d'Oust.
Elle allait, affolée par la souffrance, épouvantée, découragée.
Et la porte du pauvre Benoît Haligan, le passeur, s'ouvrait pour la recevoir. Là, sur un lit de paille, à la lueur tremblante d'une résine, Marthe mettait au monde deux enfants jumeaux... deux belles petites filles dont le premier sourire passait, en ce moment, devant ses yeux et la faisait pleurer.
Pauvre Diane! pauvre Cyprienne! leur malheur avait précédé leur naissance!...
Chez Benoît, le passeur, Marthe n'était point seule. Jean de Penhoël était auprès du lit avec sa femme. Ils n'abandonnèrent point la jeune accouchée, les amis dévoués.
La femme de Jean de Penhoël emporta les deux enfants, et devint leur mère.
Oh! que Blanche était bien plus malheureuse encore! Point d'amis auprès de son chevet! Il n'y avait autour d'elle que le mépris et l'insulte peut-être...
Marthe songeait ainsi.
René, pendant cela, semblait subir une transformation étrange. L'animation revenait à son visage inerte; ses yeux roulaient, vifs et hagards.
Un éclair venait de traverser la nuit profonde de son intelligence, et pour un instant son idiotisme montait jusqu'à la folie.
Il regardait toujours l'écu de trois livres. Ses lèvres remuaient, produisant un son vague et inarticulé. Son poing fermé menaçait Marthe par derrière, et sa bouche s'entr'ouvrait en un sauvage sourire.
Il se leva tout chancelant; ses jambes n'étaient plus habituées à le porter; quiconque l'eût aperçu ainsi debout se fût effrayé de sa maigreur cadavéreuse. On voyait, en quelque sorte, ses os à travers les trous de ses haillons souillés.
Il n'y avait plus rien en lui du maître de Penhoël, et ceux qui, autrefois, avaient bu le vin de sa table se seraient refusés à le reconnaître.
Il se rendit d'abord auprès de la petite croisée à charnière qui s'ouvrait sur le toit, et l'examina soigneusement. Il hocha la tête d'un air satisfait.
Puis il redescendit vers la cloison, derrière laquelle nous avons vu Diane épier, les larmes aux yeux, la misère de la pauvre famille.
Il y avait à cette cloison une très-grande quantité de trous et de fentes. René les compta l'une après l'autre, sans omettre la plus petite fissure.
Il paraissait se complaire à ce patient travail.
Il était maintenant devant Marthe, qui pouvait suivre chacun de ses mouvements; mais la pauvre femme ne jetait sur lui qu'un regard machinal. Sa pensée allait ailleurs; elle ne savait pas pourquoi Penhoël comptait ainsi les fentes de la cloison; elle ne cherchait pas à savoir.
René mit son doigt dans la dernière fissure et hocha la tête encore. Ses grands cheveux gris suivaient le mouvement de son front et tombaient en désordre sur sa joue hâve.
Il les rejeta en arrière à deux mains; puis il fixa ses yeux assombris sur Marthe, qui ne le regardait plus.
—Je suis le maître!... murmura-t-il avec emphase.
Il prit sous son bras la bouteille fêlée, où il ne restait plus une seule goutte d'eau-de-vie, et se dirigea vers la porte avec le pas incertain d'un homme ivre.
Marthe entendit la porte s'ouvrir, puis retomber.
Elle était seule.
Bien des fois, déjà, elle avait erré dans ce grand Paris, cherchant sa fille au hasard et toujours en vain; mais l'espoir est immortel dans le cœur des mères. Sa première pensée fut de fuir et d'aller encore si loin que ses pas pourraient la porter, de maison en maison, le long des rues inconnues, demander Blanche.
Elle se leva; sa faiblesse, qui était grande, n'aurait pu l'arrêter; mais René avait fermé la porte en dehors.
Marthe revint tristement à sa place et se laissa retomber sur sa paille.
Elle ne devait pas attendre longtemps le retour de son mari. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit de nouveau et le maître de Penhoël rentra.
Marthe put entendre sa respiration essoufflée et pénible.
Il avait remonté à la hâte les six étages et revenait bien chargé, malgré sa faiblesse.
L'écu de trois livres y avait passé tout entier. La bouteille fêlée était pleine d'eau-de-vie. Il apportait en outre un assez grand panier, plein de charbon, un cahier de papier et un pot plein de colle.
Il s'assit sur le matelas pour reprendre haleine et pour boire une longue gorgée d'eau-de-vie. Son excitation, loin de se calmer, semblait augmenter de minute en minute.
—Oui!... oui!... murmurait-il la tête haute et l'œil brillant; je suis le maître!
Quand il se fut reposé durant un instant, il déchira le papier par bandes et l'enduisit de colle, pour boucher, l'une après l'autre, toutes les fentes de la cloison.
Cela dura longtemps, car les planches vermoulues se déjetaient de tous côtés.
Marthe pensait que René en agissait ainsi pour éviter le froid des nuits d'hiver.
Mais la première fois que son regard rencontra celui du maître de Penhoël, sa croyance changea. Sans savoir pourquoi encore, elle se sentit frissonner.
René travaillait tant qu'il pouvait. Des gouttes de sueur glissaient sur sa tempe jaunie; il ne s'arrêtait que pour boire.
Et à mesure qu'il buvait, un enthousiasme sauvage secouait la morne apathie de ses traits.
Tout le cahier était employé, mais il n'y avait plus de trous à la cloison. Avant de sortir, René avait bien pris sa mesure.
Il passa le revers de sa main sur son front humide, et regarda joyeusement son ouvrage terminé.
—Celui qui vint, l'autre fois, se mettre entre nous deux..., grommela-t-il, n'est pas ici... Je suis le maître!
Il prit dans un coin un gril rongé de rouille, oublié là, sans doute, par les anciens locataires du grenier, et disposa dessus, en pyramide, tout le contenu de son panier de charbon.
Puis il battit le briquet et mit le feu au brasier.
Marthe le regardait faire maintenant. Durant un instant, ses yeux tout grands ouverts peignirent l'épouvante. Elle comprenait.
C'était la mort qui était là tout près d'elle.
La pensée de l'Ange de Penhoël lui vint. Elle voulut se lever et se défendre, pour que sa fille, si elle vivait encore, ne fût point une orpheline.
Mais, avant qu'elle eût quitté sa place, une autre idée vint à la traverse de sa terreur. Ses grands yeux bleus eurent un rayonnement doux.
—Dieu me les rendra au ciel! pensa-t-elle; toutes trois!
Elle croisa ses bras sur sa poitrine et s'adossa contre la muraille.
Les vapeurs du charbon commençaient à emplir la chambre. René, agenouillé auprès du gril, soufflait de toute sa force. Le brasier s'allumait et mettait un sanglant reflet sur sa joue décharnée.
Il riait. Il prononçait le nom de sa femme. Il prononçait avec plus de haine encore le nom de son frère.
Et il répétait d'une voix sourde:
—J'étais riche!... j'étais heureux!... j'aimais!... Qui m'a pris mon bonheur, mon amour et ma richesse?... Elle et lui!... Oh! cette fois, personne ne viendra... Je suis le maître!
Sa tête tournait déjà. Le brasier ne formait plus qu'un seul monceau de feu. Il avala d'un trait le reste de sa bouteille d'eau-de-vie et se laissa choir, comme une masse, sur le matelas.
Marthe avait les yeux fermés. Ses idées vacillaient et s'égaraient dans ce songe enchanté qui précède, dit-on, la mort par asphyxie.
En ce moment, comme toujours, elle était avec ses filles, la pauvre mère!
Mais, entre ses trois filles, il n'y avait plus de différence. Elle pouvait les aimer d'une tendresse égale et partager entre elles ses baisers heureux.
Oh! les trois beaux anges, vêtus de longues robes blanches, et couronnés de fleurs!
Dieu les lui amenait par la main, et les saints du paradis souriaient à son bonheur de mère.
Un poids était sur sa poitrine haletante, mais elle ne le sentait point, tant elle avait de joie.
Diane, Cyprienne, Blanche! pauvres enfants perdues et retrouvées, qui riaient et qui pleuraient sur son sein.
Comme elles s'aimaient toutes trois, et comme elles l'aimaient!
Et derrière leurs visages angéliques, à travers le voile diaphane qui couvre les visions, Marthe entrevoyait une autre figure: les traits mâles d'un homme qui semblait avoir honte et se cacher.
Oh! Dieu pardonne à tous, et ce n'est pas au ciel qu'il faut garder souvenir du mal enduré sur la terre.
Au ciel, tout amour est chaste, toute passion s'épure sous l'œil de Dieu. Le sourire de Marthe appelait Louis de Penhoël...
Le voile s'épaississait; la nuit se faisait; Marthe se sentait mourir.
Tandis qu'elle essayait d'assembler les mots de sa suprême prière, sa léthargie reçut un choc soudain; un souffle d'air frais tomba sur sa bouche vivifiée; elle rouvrit les yeux... ou plutôt elle crut les rouvrir, et c'était sans doute une nouvelle phase de son dernier rêve, car ce qu'elle voyait maintenant était encore l'impossible.
Ses deux filles mortes étaient auprès d'elle, Diane et Cyprienne, non plus en longues robes blanches, mais avec ce costume des vierges de Bretagne qu'elles portaient lorsqu'elles lui étaient apparues dans la loge de Benoît Haligan...
—Pauvres belles-de-nuit!... pensait Marthe; aujourd'hui comme alors.
Et ses yeux s'étaient refermés.
L'air frais continuait, cependant, de tomber sur son front et sur sa bouche.
Elle entendait autour d'elle un bruit de pas légers.
Elle essaya encore de soulever ses paupières. Il y avait un nuage sur son regard.
Elle put voir, néanmoins, durant une seconde, Diane et Cyprienne qui lui souriaient de loin.
Puis la vision disparut, comme si les jeunes filles eussent percé la cloison.
Le brasier était éteint; la fenêtre ouverte laissait passer à flots l'air libre. Comme elle baissait les yeux, Marthe vit briller quelque chose auprès d'elle dans la poussière.
C'était une poignée de pièces d'or.
XXI
UN SAUVEUR.
Diane et Cyprienne étaient rentrées à l'hôtel Montalt, vers le lever du jour, avec Blanche, qui ne les reconnaissait point sous leurs costumes d'hommes. Usant de l'autorité que le nabab leur avait conférée, elles avaient fait préparer une chambre pour la jeune fille, que sa faiblesse extrême empêchait de rester debout.
Les deux noirs obéissaient à leurs ordres comme à ceux de Montalt lui-même.
Dès que Blanche fut couchée dans son lit, Diane et Cyprienne songèrent au pauvre grenier de la rue de l'Abbaye.
Il leur restait un devoir à remplir.
Elles revinrent au boudoir, que le nabab avait quitté déjà, et rentrèrent dans la chambre aux costumes. Pantalons et redingotes tombèrent en un tour de main, pour faire place à leurs habits de paysannes bretonnes.
Cette seconde toilette fut bien moins longue que la première.
La glace, où elles se voyaient tout à l'heure, espiègles et mutines, sous leurs costumes de jeunes gens, leur renvoya bientôt deux charmants visages de vierges, souriants et doux.
Elles quittèrent de nouveau l'hôtel, mais, cette fois, avec leurs jupes courtes et leurs petits bonnets ronds de Bretagne.
Elles firent à pied la route qu'elles venaient de parcourir au galop des beaux chevaux de Montalt.
Il y avait à peine douze heures qu'elles avaient quitté leur pauvre chambrette, sous les auspices de l'excellente madame Cocarde. Mais que d'événements les séparaient déjà de la soirée précédente!
La sentinelle de la prison militaire, qui les vit arriver en se tenant par la main et frapper doucement à la porte de leur demeure, n'eut garde de les reconnaître pour ces deux brillants petits seigneurs qui avaient troublé sa faction deux heures auparavant et carillonné comme deux diables à la porte de madame la marquise.
Elles montèrent tout droit à ce grenier inhabité qui était séparé par une cloison du misérable asile de Penhoël.
Le jour était clair déjà, et pourtant, à travers les fentes de la cloison, Cyprienne et Diane ne purent rien distinguer, parce que la lumière arrivait bien tard dans le grenier de la famille, éclairé seulement par une étroite croisée à charnière, dont le carreau unique était tout noirci de poussière.
Ils dorment encore..., murmura Diane; ne les réveillons pas.
Et Cyprienne ajouta:
—Descendons à notre chambre... nous remonterons dans quelques minutes.
Quand elles rentrèrent dans la petite mansarde aux murailles grises et nues, où elles avaient tant pleuré, les pauvres enfants, leur cœur bondit de joie.
Les jours de misère étaient passés; ceux qu'elles aimaient tant allaient enfin être heureux.
Ce plaisir qu'on éprouve, au moment du bonheur, à revoir les lieux où l'on a souffert, elles le ressentaient dans toute sa plénitude.
Et que leurs souvenirs de la veille leur apparaissaient lointains déjà! Elles doutaient presque d'avoir été si malheureuses.
Chacun des objets restés dans la chambrette était salué par elles comme un ami cher. La harpe, le petit lit et l'image sainte de la Vierge, qui avait gardé si longtemps leur sommeil...
—Te souviens-tu, ma sœur? disait Cyprienne. Nous étions là toutes deux à genoux, quand madame Cocarde est venue nous chercher hier.
—Hier!... répéta Diane toute pensive; était-ce bien hier?...
Cyprienne se mit à sourire.
—Oh! oui..., dit-elle, c'était bien hier que j'avais grand'faim, mon Dieu!... Et toi... tu ne te plaignais pas... Jamais je ne t'ai entendue te plaindre... mais je suis bien sûre que tu souffrais aussi!
—Je souffrais pour toi..., murmura Diane, et pour Madame... Oh! cela me brisait le cœur de penser que nous ne pouvions rien pour la secourir!
Cyprienne sauta de joie.
—Madame!... s'écria-t-elle, notre chère Madame! Que Dieu est bon et que nous sommes heureuses!... Ma sœur, c'est nous qui l'aurons sauvée!... C'est nous qui lui rendrons son Ange bien-aimé!
Diane se laissa glisser sur ses genoux devant l'image de la Vierge.
—Nous la verrons encore sourire comme autrefois..., murmura-t-elle; oh! sainte Mère de Dieu, soyez bénie!... car nous l'aimons comme si nous étions ses filles... et son bonheur nous est plus cher que notre bonheur!
Cyprienne s'était mise à genoux auprès de sa sœur. Elles prièrent toutes deux.
Puis toutes deux se jetèrent sur le lit, car elles étaient bien lasses, et leurs jolies têtes, rapprochées, s'appuyèrent ensemble sur l'oreiller.
Elles ne voulaient point dormir; mais, tandis qu'elles s'entretenaient, mariant leurs sourires heureux, le sommeil les surprit et ferma leurs paupières.
Une heure se passa, puis deux heures. Quand Diane s'éveilla enfin en sursaut, le soleil de midi, glissant à travers les carreaux de la lucarne, tombait d'aplomb sur son visage.
Elle se jeta hors du lit en poussant un cri de surprise. A son tour, Cyprienne s'éveilla.
—Comment!... dit-elle en se frottant les yeux, nous avons dormi!...
—Et pendant cela, peut-être qu'ils souffrent là-haut!... ajouta Diane. Viens vite, ma sœur!
Elles s'élancèrent dans l'escalier.
Mais, en arrivant devant la cloison, leurs regards furent arrêtés par un obstacle imprévu. On avait bouché récemment tous les trous qui existaient entre les planches. Elles ne pouvaient rien voir.
Aucun bruit ne se faisait dans la chambre voisine.
—Comment faire?... murmura Diane.
Le doigt de Cyprienne s'était introduit déjà dans l'une des fentes afin d'éprouver l'obstacle. Elle sentit l'humidité du papier qui n'avait pas eu le temps de sécher encore.
Son doigt appuya un peu davantage, et le papier, déchiré, céda.
Elle mit son œil à l'ouverture. L'air vicié, qui passa immédiatement par le trou, la prit à la gorge et la fit reculer.
—Qu'est-ce cela?... murmura-t-elle, car elle n'avait rien vu.
A son tour, Diane regarda.
Elle vit le maître de Penhoël étendu les bras en croix sur le matelas. Elle vit Madame, affaissée contre la muraille et plus pâle qu'une morte. Au milieu de la chambre, elle vit le brasier qui brûlait encore.
Elle devina tout.
—Oh! ma sœur!... ma sœur! s'écria-t-elle épouvantée: ils ont voulu se tuer! Fasse le ciel qu'il ne soit pas trop tard pour leur porter secours!
Ses mains qui tremblaient ébranlèrent par la base l'une des planches de la cloison. Heureusement que les planches ne tenaient guère. Les efforts réunis des deux jeunes filles parvinrent à en soulever une qui resta, néanmoins, fixée par le haut.
Elles passèrent, et quand elles furent passées, la planche, retombant par son propre poids, referma l'ouverture.
Ce n'était point un rêve que Marthe de Penhoël avait fait. Elle avait revu Diane et Cyprienne. Et ce n'étaient point de pauvres belles-de-nuit, échappées un instant du cercueil.
L'air frais qui tombait maintenant sur son visage, et rendait le souffle à sa poitrine oppressée, venait de la fenêtre, ouverte par leurs mains.
Cet or qui brillait aux pieds de Marthe était un don des deux jeunes filles.
Elles étaient ici, comme toujours, la douce providence de Penhoël.
Si elles avaient disparu, ce n'était pas pour longtemps, sans doute. Il n'y avait rien dans le pauvre grenier, pas même une goutte d'eau.
Elles étaient allées chercher du secours.
Le regard troublé de Marthe les vit disparaître et tâcha en vain de trouver l'issue qui leur avait donné passage. La planche était retombée comme la première fois et laissait la cloison intacte, en apparence. Marthe se persuadait de plus en plus qu'elle avait été le jouet d'une vision.
Mais d'autres yeux, plus clairvoyants que les siens, étaient ouverts sur cette scène et ne pouvaient prendre le change.
M. Robert de Blois ne croyait point aux choses surnaturelles.
En quittant le Cercle des Étrangers, après l'excellente comédie au moyen de laquelle il avait dirigé cinq bonnes épées contre la poitrine de Montalt, l'Américain avait pris une voiture et s'était dirigé vers la rue Sainte-Marguerite.
C'était une démarche pénible qu'il allait entreprendre, car, bien qu'il fût, dès longtemps, débarrassé de tous préjugés importuns, l'Américain éprouvait une certaine répugnance à se retrouver en face de ses victimes.
Penhoël lui avait sauvé la vie. Il avait mangé le pain de Penhoël, et habité son toit. Et, pour prix du bienfait, il avait rendu, lui, la trahison la plus noire.
En ses heures de gaieté, ce n'était point ainsi que M. le chevalier de las Matas traitait la question avec ses dignes amis le comte de Manteïra et le baron Bibander. Il trouvait même, parfois, le courage de faire des gorges chaudes sur la chute de Penhoël, ce brave homme! comme il l'appelait.
Mais, à cette heure où il s'agissait d'affronter la vue de ce malheureux, ruiné, dégradé, moralement assassiné, M. le chevalier de las Matas se sentait comme un petit remords.
Si encore la détresse de Penhoël lui avait profité dans une bonne et large mesure...
Mais non! c'était ce vieux coquin de Pontalès qui avait emmagasiné la récolte coupée par autrui!