Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5
Part 2
Aussi, s'en donnait-il à cœur joie, lorsqu'il rencontra, au milieu d'un massif solitaire, un sujet inattendu de distraction.
C'était un pauvre diable, revêtu du costume des détenus militaires, qui dormait couché au pied d'un arbre, ou du moins qui semblait dormir, la tête penchée sur sa poitrine et les mains violettes de froid, dans l'herbe mouillée.
L'Américain n'avait nulle envie de voir la figure de cet homme, et pourtant, par un mouvement machinal, il se pencha en passant près de lui.
D'un seul coup d'œil il le reconnut.
—Vincent de Penhoël!... murmura-t-il avec étonnement.
Puis un sourire vint errer sur sa lèvre.
—C'est le cas ou jamais de renouveler connaissance!... se dit-il en prenant la main froide du jeune homme.
Au premier attouchement, Vincent s'éveilla en sursaut et se releva d'un bond.
Il y avait bien des nuits que le pauvre garçon n'avait fermé l'œil. Au point du jour, après la course désespérée qu'il avait fournie, il s'était traîné jusque-là pour éviter les regards, et la fatigue l'avait vaincu.
Son premier mouvement fut de fuir, car il gardait un souvenir vague des événements de la nuit, et il pensait qu'on venait l'arrêter.
Mais ses jambes étaient transies par le froid, et c'est à peine s'il put reculer de quelques pas en chancelant.
Robert s'avança vers lui en souriant avec bonhomie, et lui tendit la main.
—Pardieu! M. de Penhoël, dit-il, je ne m'attendais guère à cette rencontre... Mais quel air effarouché vous avez là!... Vous ne me reconnaissez pas?
—M. de Blois!... balbutia Vincent.
Il ne se hâtait point d'accepter la main qu'on lui offrait; mais son regard n'exprimait pas non plus une répugnance bien décidée.
Vincent ignorait, en effet, la part que cet homme avait prise à la ruine de Penhoël. Un soir, si le lecteur s'en souvient, le fils de l'oncle Jean avait traversé le passage de Port-Corbeau et gagné la loge de Benoît Haligan.
Là on lui avait dit:
—René de Penhoël, et Madame et ton père ont été chassés du manoir; tes sœurs sont mortes; Blanche a été enlevée.
Et il était reparti comme un homme frappé de folie.
Depuis lors il n'avait pas entendu prononcer une seule fois le nom de Penhoël.
Il avait réfléchi bien souvent, tantôt révoquant en doute les paroles du vieux Benoît, tantôt se demandant qui avait consommé la ruine de Penhoël.
La pensée de Robert de Blois lui venait alors à l'esprit, car il se souvenait d'avoir ressenti, dès l'abord, pour cet homme, une répugnance instinctive. Mais une autre image se présentait bien vite à son esprit, et laissait Robert au second rang.
Le coupable devait être Pontalès, l'ennemi héréditaire, le vieux spoliateur de sa famille...
Robert devina la pensée qui était dans l'esprit de Vincent.
—Vous refusez de prendre ma main, M. de Penhoël?... dit-il en mettant de côté son sourire. Après si longtemps, vous rappelez-vous donc encore les petites discussions que nous avons pu avoir autrefois en Bretagne?... J'en serais fâché, monsieur, car j'ai gardé au fond du cœur une reconnaissance sincère à votre famille... S'il était permis de parler ainsi, je dirais même que je crois l'avoir prouvé jusqu'à un certain point... et en vous trouvant ici, dans une situation que je ne m'explique pas, j'avais l'espoir que vous me fourniriez l'occasion de vous rendre un service.
Vincent baissa les yeux et garda le silence.
—M. de Penhoël, reprit Robert, je n'ai point de comptes à vous demander... Vous m'avez vu autrefois dans un cas difficile et forcé d'accepter une hospitalité qui s'est prolongée, j'en suis sûr, trop longtemps à votre gré... Cette hospitalité, je l'ai payée depuis... et je voudrais vous convaincre que vous avez en moi un ami.
Vincent releva la tête et le regarda en face.
—Je sais une partie de ce qui est arrivé, dit-il, et j'ai vu Blanche de Penhoël en compagnie de cette femme que vous aviez amenée au manoir pour usurper la place de Madame...
—Lola?... s'écria Robert en secouant la tête. Puisque vous me parlez ainsi, M. Vincent, il faut que vous ne sachiez, en effet, qu'une bien faible partie des tristes événements qui ont ruiné votre famille!... Lola que j'aimais tant!—car il faut l'avouer à ma honte, je l'aimais!—Lola s'est tournée contre nous... Elle est devenue la maîtresse du fils Pontalès...
—Et le fils Pontalès n'avait-il pas porté ses regards sur ma cousine Blanche?... demanda Vincent en pâlissant.
L'Américain prit un air étonné.
—Ne savez-vous donc pas que c'est lui qui l'a enlevée?... murmura-t-il.
—Mais alors..., commença Vincent dont les lèvres tremblaient de colère.
—Que sais-je?... interrompit Robert en se rapprochant du jeune homme, qui ne s'éloigna point cette fois; l'affection aveugle le cœur, vous le savez bien... Tant que j'ai aimé cette Lola, je n'ai rien voulu voir... je n'ai rien vu... Mais, depuis qu'elle nous a trahis tous, mes yeux se sont ouverts... J'ai mesuré avec effroi, M. Vincent, la perversité de cette femme... Il faut bien le dire: tout en restant la maîtresse d'Alain de Pontalès, c'est elle qui l'a aidé à enlever votre cousine.
Vincent écoutait d'un air sombre, les lèvres blêmes et les sourcils froncés.
—Il y a deux mois, maintenant, reprit l'Américain comme en se laissant aller à ses souvenirs, que la catastrophe a eu lieu... Pontalès nous chassa tous du manoir, hôtes et maîtres... Votre oncle René n'avait plus rien... moi, au contraire, j'ai reçu, par la volonté de Dieu, quelques fonds de mon pays, et j'ai été bien heureux de rendre à mon pauvre ami une partie de ce qu'il avait fait pour moi... Grâce à mes petites ressources, René de Penhoël, sa noble femme et votre bon père, M. Vincent, évitent au moins la misère, en attendant des jours plus heureux.
L'Américain prononça ces derniers mots avec un accent d'émotion véritable.
Il passa son bras sous celui de Vincent, qui ne fit point de résistance.
—Mais vous, reprit-il, parlez-moi de vous, je vous en prie, mon jeune ami. Pourquoi cet uniforme, qui n'est point celui de la marine?... Et comment vous trouvez-vous en ce lieu?...
Au moment où Vincent allait répondre, ses yeux se portèrent par hasard vers la grande avenue de l'Étoile, où passait une escouade de soldats, suivis de loin par des sergents de ville.
Il quitta précipitamment le bras de Robert pour se jeter derrière un arbre.
L'Américain eut un beau mouvement. Affectant de se douter, pour la première fois, d'un fait que le costume de Vincent lui avait révélé dès le début de l'entrevue, il déboutonna son riche pardessus d'hiver, s'en dépouilla vivement, et le tendit au jeune homme.
En de semblables instants, on ne fait pas de façons. Notre fugitif endossa l'ample redingote, sous laquelle se trouva masquée sa livrée de prisonnier.
—Un pareil service fait oublier bien des choses... M. de Blois, dit-il, et je vous remercie de bon cœur.
Ils se serrèrent la main avec une effusion mutuelle.
Les soldats passèrent auprès d'eux, sans même les remarquer.
—Il me reste à vous dire, poursuivit Robert, que votre famille et moi nous avons fait l'impossible pour retrouver votre cousine Blanche.
—Je l'ai retrouvée, moi..., interrompit Vincent.
—En vérité! dit joyeusement Robert.
—Pour la reperdre, hélas! M. de Blois!...
Vincent raconta en quelques mots son évasion du matin et le nouvel enlèvement commis sur la personne de Blanche.
Tout en l'écoutant, l'Américain semblait réfléchir profondément.
Il jouait au naturel le rôle d'un homme qui n'a nulle idée de la chose qu'on lui raconte.
—Ce ne peut pourtant pas être Pontalès cette fois! murmura-t-il quand Vincent eut fini. Vous êtes bien sûr qu'il n'y avait point de femme dans la voiture?
—Il y avait deux jeunes gens.
—Deux jeunes gens..., répéta l'Américain; deux jeunes gens!... Et vous n'avez pas remarqué d'autre indice?
Vincent chercha dans sa mémoire.
—Attendez donc! s'écria-t-il, il y avait sur le siége de devant et sur celui de derrière deux grands nègres...
—Oh!... fit Robert.
Puis il ajouta en serrant la main du jeune homme:
—Et quelle direction la voiture a-t-elle prise?
—Je l'ai perdue de vue là-bas..., répliqua Vincent, qui montra du doigt l'angle de l'avenue Marigny.
—C'est cela!... s'écria Robert.
—Comment!... dit Vincent qui respirait à peine, vous sauriez...?
—Il me semble que vous étiez fort sur l'escrime autrefois, M. Vincent?... dit Robert au lieu de répondre.
—Ma captivité, répliqua le jeune homme, vient de ce que j'ai tué en duel, à Madère, un des bretteurs les plus redoutés de la marine française.
—Tant mieux!... car la justice est lente! et quand il s'agit d'une jeune fille enlevée... Pontalès voulait du moins faire d'elle sa femme, tandis que cet homme...
—Écoutez! dit Vincent dont le regard brûlait et qui parlait bref entre ses dents serrées, si vous me mettez en face de cet homme, je vous regarderai comme mon meilleur ami.
Robert tira sa montre qui marquait onze heures.
—Venez donc, M. Vincent!... s'écria-t-il, et que Dieu vous aide!
XVIII
RÊVE DE JEUNESSE.
Il faisait nuit encore quand le nabab s'éveilla. L'habitude abrégeait pour lui les effets de l'opium.
Il avait froid. Il se dressa lentement et jeta autour de lui son regard, appesanti par un reste de sommeil.
Le boudoir était désert.
On eût dit que Montalt cherchait à retrouver les illusions d'un rêve enfui.
—Elles étaient là..., murmura-t-il; quand j'ai fermé les yeux, vaincu par l'opium, j'ai senti longtemps leurs mains dans mes mains... et à travers mes paupières closes, il me semblait encore que je les voyais sourire...
Il passa le revers de sa main sur son front.
—Sais-je ce que Dieu m'envoie?... reprit-il avec un accent de tristesse et de doute; depuis hier, les souvenirs se pressent dans ma mémoire... Le passé prend une forme et surgit devant mes yeux incrédules... Mon cœur dormait... Va-t-il s'éveiller pour de nouvelles tortures?
Il se leva brusquement. Le froid, gagné durant le sommeil, glissa, rapide comme un éclair, le long de ses veines et le fit frissonner.
—Je ne veux plus souffrir!... dit-il; je ne veux plus croire... Oh! le hasard aura beau m'apporter l'écho de mes espoirs passés; mon cœur est mort!...
Il regarda encore tout autour de la chambre, et murmura comme malgré lui:
—Mais où donc sont-elles? Ce ne peut être un songe, pourtant!... J'ai vu leurs longs cheveux sous la toile de leurs petits bonnets de Bretagne... J'ai entendu leurs voix douces, dont l'accent me faisait plus jeune de vingt années... Voici encore la harpe au milieu de la chambre... Où donc sont-elles?
Il se tourna vers la porte ouverte de la pièce voisine et appela doucement:
—Berthe!... Louise!
C'étaient les noms que les jeunes filles s'étaient donnés.
On ne répondit point.
Le nabab attendit durant un instant; ses yeux, fixés sur la porte de la chambre aux costumes, où il s'attendait sans doute à voir paraître les figures souriantes des deux petites chanteuses, avaient une expression tendre et caressante.
Personne ne parut sur le seuil.
Montalt fit deux ou trois pas de ce côté, comme si une invisible main le poussait vers les jeunes filles. Puis il s'arrêta tout à coup au milieu du boudoir, et l'expression de sa figure changea.
Un sourire amer vint à sa lèvre, tandis que son front se plissait.
—Fou que je suis!... pensa-t-il tout haut; misérable fou! ce sont des femmes!... N'ai-je pas assez souffert?...
Il se tourna d'un mouvement brusque vers l'autre porte, où les nègres veillaient d'ordinaire.
—Séid!... appela-t-il.
Point de réponse encore.
Il fit un geste d'impatience et ouvrit la porte. Sa voix résonna dans le silence du corridor.
—Séid!... Obbah!...
Rien. C'était la première fois que les noirs restaient muets à son appel.
Mais Berry Montalt était fait de telle sorte que les circonstances ordinaires de la vie ne le frappaient point. Au lieu de s'étonner ou de rechercher la cause de cet abandon inexplicable, il traversa le corridor et gagna sa chambre à coucher.
Il se jeta tout habillé sur son lit, fuyant la fatigue inutile de ses réflexions, et implorant de nouveau le sommeil.
Le sommeil ne voulait point venir. A de certains moments, il tombait dans une sorte d'assoupissement fiévreux et lourd; mais son agitation, luttant contre les derniers effets de l'opium, entourait son chevet de fantômes. Il revoyait des choses et des hommes, absents depuis les jours de sa jeunesse.
Sa vie avait-elle été le rêve, et le rêve était-il la réalité?
Chaque fois qu'il fermait les yeux, les figures amies d'autrefois accouraient lui sourire. Il revoyait le paysage agreste que son enfance avait aimé. Il s'égarait dans des sentiers connus et s'arrêtait à l'ombre du vieil arbre, dont l'écorce fidèle avait gardé un chiffre, gravé par sa propre main.
C'étaient les eaux tranquilles d'un grand lac, au milieu duquel montaient et se balançaient de blanches vapeurs. Les saules pleuraient au bord de l'eau, qui entraînait leurs branches pliantes. Le soleil se couchait, tout pâle, derrière les hautes châtaigneraies.
Et le long de ce sentier ombreux qui descendait la montagne, une jeune fille s'avançait à pas lents.
Qu'elle était belle! et que de douce candeur couronnait son visage de vierge!
Les derniers rayons du jour semblaient se jouer avec amour dans les ondes molles de ses blonds cheveux.
Elle souriait seule avec elle-même; sa tête se penchait sur la marguerite des champs que sa main blanche et fine effeuillait avec lenteur.
Montalt l'entendait. Elle demandait à la petite fleur, la jeune fille crédule: «M'aime-t-il un peu?... M'aime-t-il beaucoup?...»
Et, suivant que la fleur répondait, le sourire de la jeune fille rayonnait ou ses beaux yeux se voilaient de larmes...
Montalt se retournait sur sa couche qui le brûlait. Un nom venait mourir à sa lèvre...
Puis quelque voix mystérieuse s'élevait parmi le silence et modulait simplement les notes d'un chant rustique, ce doux chant des _Belles-de-Nuit_ dont les jeunes filles avaient bercé naguère son premier sommeil.
Montalt écoutait, malgré lui, cette mélodie où il y avait du bonheur et des larmes.
Le soleil s'était caché derrière la châtaigneraie. La nuit tombait bleue, paisible, étoilée. La chanson des pâtres mourait dans le lointain. Où était la blonde jeune fille?
Au sommet de la colline, il y avait un grand jardin, le jardin d'un noble château. La nuit était encore plus noire sous la tonnelle, où le chèvrefeuille et la clématite mariaient leurs feuillages protecteurs. C'est à peine si l'on apercevait une forme blanche sur le banc de gazon.
La jeune fille dormait.
Berry Montalt sentait sa respiration s'arrêter dans sa gorge, et, le long de ses tempes ardentes, de grosses gouttes de sueur coulaient de son front.
La passion le plongea bientôt dans un rêve d'extase.
Plus il faisait d'efforts pour revenir à la vie réelle, et plus de séduisantes images semblaient enchaîner sa volonté.
Il se dressa sur son séant, pâle, haletant, épuisé de fatigue.
Le jour entrait dans son alcôve à travers les draperies des rideaux.
Il agita une sonnette, placée sur sa table de nuit. Les deux noirs parurent à la fois.
Montalt se mit entre leurs mains, et subit sans mot dire les soins qu'ils lui donnaient chaque jour.
Il ne leur demanda pas même compte de leur absence nocturne.
Sa toilette achevée, il les renvoya d'un geste.
On eût trouvé, sur la belle régularité de ses traits, la trace de ses fatigues récentes, car cette nuit avait été pour lui pleine de navrantes et terribles secousses; mais, à part la pâleur de son front et la ligne bleuâtre qui s'élargissait au-dessous de sa paupière, son visage sévère et froid ne montrait aucun signe d'émotion.
Durant une grande demi-heure, il se promena de long en large dans la chambre; puis il ouvrit la fenêtre pour donner à sa poitrine oppressée et brûlante l'air frais des matinées d'automne.
La fenêtre s'ouvrait sur le jardin. Le regard de Montalt tomba sur ce berceau où, la veille au soir, Robert lui avait raconté l'histoire de cette famille bretonne, ruinée et perdue par une lente trahison.
Il se rejeta violemment en arrière et referma d'un geste brusque les battants de la croisée.
Son front s'était chargé d'un nuage plus sombre.
—Si je croyais...? murmura-t-il.
Sa pensée ne s'acheva point, mais il joignit les mains et leva les yeux au ciel.
Il traversa la chambre et alla tomber dans un fauteuil, derrière son lit, à côté du petit meuble renfermant la boîte de sandal au couvercle de diamants.
Il introduisit la clef dans la serrure, et prit la boîte, qu'il tint, durant plusieurs minutes, dans sa main, comme s'il n'eût point osé l'ouvrir.
En ce moment ses traits bouleversés peignaient des émotions contraires et indéfinissables.
—Si je croyais?... répéta-t-il en pressant son front à deux mains.
Il se leva et arpenta de nouveau la chambre, mais cette fois à grands pas et avec une agitation qu'il ne cherchait point à réprimer.
Tout en marchant, il murmurait:
—Il faut que je sache!... Peut-être ai-je à me repentir?... Si Dieu était bon!... et si mon cœur n'était pas mort.
Il s'élança tout à coup vers son secrétaire et traça sur le papier quelques lignes rapides.
C'était une lettre; sur l'enveloppe il écrivit:
_A M. le chevalier de las Matas, hôtel des Quatre Parties du monde._
—Faites porter cette lettre à son adresse, dit-il à Séid accouru au bruit de la sonnette; qu'on dise à M. le chevalier que je l'attendrai ici jusqu'à onze heures.
Séid sortit. Le nabab resta les deux coudes appuyés sur la tablette de son secrétaire.
—Il me faut cette lettre! murmura-t-il après un instant de silence. Si cet homme a dit vrai, il doit l'avoir conservée pour s'en servir à l'occasion... Il me la faut!... Dussé-je la payer au poids de l'or, je la veux!
Il regarda la pendule qui marquait dix heures.
Puis il reprit en se renversant sur le dos de son fauteuil:
—Viendra-t-il?... Et cette lettre, d'ailleurs, existe-t-elle?... Tout cela n'est-il point mensonge?...
Il se tut et demeura les yeux fixés sur la pendule, suivant la marche lente des aiguilles.
Durant toute cette heure, il ne prononça plus une parole, et son visage, qui était redevenu immobile, ne trahissait point ce qui se passait au dedans de lui-même.
Pourtant, un monde de pensées envahissait son esprit. Le repentir était au seuil de sa conscience; mais, d'un autre côté, une réaction lente et forte se faisait en lui contre les émotions subies depuis quelques heures.
Il voulait se persuader qu'il avait honte et pitié de lui-même, et la servitude où il tenait sa conscience lui venant en aide, il prenait sincèrement pitié de sa faiblesse.
Quand l'idée des deux jeunes filles, que le hasard avait jetées sur son chemin, venait à la traverse de sa méditation, il la repoussait avec impatience et colère.
Plus d'une fois, il fut sur le point de sonner Séid pour demander de leurs nouvelles, mais il se retint toujours.
Que lui importaient ces filles? Pourquoi prolonger la folle comédie de la veille?
Il se parlait ainsi, cherchant des termes de mépris pour caractériser sa conduite; mais l'impression produite par les deux pauvres Bretonnes avait été trop vive et trop profonde pour qu'il pût la jeter, à volonté, hors de son cœur.
Il avait beau chercher à se tromper lui-même: cette impression ne pouvait être l'effet du hasard. Elle avait ses racines dans le passé; elle était le contre-coup d'un de ces sentiments qui traversent la vie. Elle était un remords et un souvenir.
Aussi, Montalt, au milieu du doute renaissant, voyait-il toujours ces deux visages qui lui souriaient et le rappelaient à la foi.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se roidir, et sa colère s'en augmentait sourdement.
Onze heures sonnèrent à la pendule. Montalt se leva et secoua brusquement la tête, comme un homme qui veut se débarrasser, une bonne fois, du fardeau importun de ses pensées.
—Il ne viendra pas!... dit-il, tant mieux!... Je suis las de ces fades angoisses!... et je leur dis adieu pour toujours... Séid!
Le noir parut.
—Fais atteler, lui dit Montalt.
Séid s'attendait peut-être à ce qu'on lui dirait du moins un mot de ces deux jeunes filles à qui, la veille, on accordait une attention si chère, et que l'on avait même instituées, pour ainsi dire, les maîtresses de la maison.
Mais, en définitive, le noir était fait aux caprices inexplicables de Berry Montalt. D'ailleurs, s'il ne parlait point, il ne pensait guère et réalisait, dans toute sa perfection, l'idéal de l'obéissance passive.
Montalt arracha un des plus gros diamants de la boîte de sandal et monta dans sa voiture en disant au cocher:
—Au Cercle!
XIX
LE CALEPIN DE MONTALT.
Le Cercle des Étrangers était situé rue Saint-Honoré, un peu au delà du Palais-Royal. C'était une maison de jeu, qui se donnait des airs de club, et qui empruntait un peu sa physionomie aux _Enfers_ de Londres.
On jouait là des sommes énormes, à l'anglaise, avec l'habit noir, la cravate blanche et l'escarpin.
Montalt y venait d'ordinaire pour tuer les heures de son oisiveté ennuyée. Il y avait des jours où le jeu le passionnait, et où il trouvait encore quelques émotions dans les bizarres péripéties qui se succèdent autour du tapis vert.
Ce matin, il venait demander aux cartes, non point l'émotion, mais l'oubli et le sommeil du cœur. Il y avait des années que sa conscience n'avait parlé si haut, et ses souvenirs éveillés brusquement l'assiégeaient.
Il était mécontent de lui-même; il se reprochait amèrement ce qu'il appelait sa faiblesse; il eût voulu faire retomber sur quelqu'un sa sourde colère.
En un mot, il était dans cet état où les nerfs révoltés demandent un choc, et où les médecins vous ordonneraient volontiers une bonne querelle comme mesure hygiénique.
A ce point de vue, la détestable humeur du nabab allait être servie à souhait, grâce aux bons soins de nos trois gentilshommes.
Au moment où son équipage s'arrêtait en face du club, une autre voiture quittait la place et s'éloignait au grand trot.
Une tête de femme s'était penchée à la portière et s'était retirée précipitamment à la vue de Montalt qui ne l'avait même pas remarquée.
La dame regarda par l'autre portière et fit un signe de la main à un jeune homme qui se tenait debout sur la porte du Cercle.
Celui-ci salua gracieusement, et l'équipage disparut.
Montalt descendait sur le trottoir. Notre jeune homme, habillé dans le dernier goût, et pouvant être accusé même d'un peu d'exagération dans son élégance, braquait sans façon sur lui un magnifique binocle d'or.
Le nabab, qui ne prenait point garde, se mit en devoir d'entrer.
Notre jeune homme lui frappa sur l'épaule.
—Un mot, milord!... dit-il.
Le nabab s'arrêta.
—C'est bien à lord Berry Montalt que j'ai l'honneur de parler?
—Oui, répondit le nabab.
—Moi, reprit le jeune homme, je suis le comte Alain de Pontalès.
Montalt, qui n'avait pas même daigné lever les yeux sur lui jusqu'alors, tressaillit légèrement et le regarda.
—Ah!... fit-il; et que me voulez-vous?
—J'aurais une explication à vous demander, milord... Vous connaissez madame la marquise d'Urgel?
—Je ne sais pas..., répondit Montalt.
—Comment!... vous ne savez pas?... répéta le jeune Pontalès qui éleva la voix.
—Non, monsieur... Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?
Le petit Pontalès sortait de l'équipage de Lola. Il avait la tête fraîchement montée. La froideur méprisante du nabab lui mit le rouge au front.
—J'ai à vous dire, milord, reprit-il en donnant à sa voix des inflexions provoquantes, qu'il est indigne d'un gentleman d'éviter à l'aide d'une prétendue ignorance les suites d'une première lâcheté. Vous avez insulté une femme... une femme que j'aime, milord... et que je me fais gloire d'aimer.
Montalt laissait tomber sur lui son regard froid et fixe: on eût dit qu'il cherchait un souvenir sur les traits du jeune homme.
—Vous ressemblez à votre père, M. de Pontalès..., dit-il enfin. Je ne sais pas si j'ai insulté votre maîtresse... mais vous me déplaisez, monsieur!
—Alors nous allons nous entendre.
Montalt ouvrit les revers de sa redingote et prit son portefeuille.