Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5
Part 10
—Je suis sûr que vous l'avez!... poursuivit Montalt; veuillez me la donner, M. le chevalier... à l'instant même, s'il vous plaît!...ou bien je vais vous faire mourir sous le bâton!
—Milord..., balbutia Robert épouvanté.
Bibandier et Blaise tremblaient comme la feuille.
—Séid!... dit tranquillement Montalt.
Le noir entra dans la chambre.
Robert ouvrit son habit avec précipitation et prit un portefeuille dans sa poche.
—Si je vous donne la lettre..., dit Robert, vous me laisserez partir sain et sauf?...
—Et nous avec lui?... balbutièrent de loin Blaise et Bibandier.
Montalt fixait sur le portefeuille un regard avide. Sa main frémissait convulsivement; sa respiration s'arrêtait dans sa gorge. Il fit un signe de tête affirmatif, comme s'il n'eût point pu répondre avec des paroles.
La lettre sortit à demi du portefeuille de Robert.
Montalt la saisit, tandis que sa poitrine rendait un râle.
—Sortez!... dit-il.
Nos trois gentilshommes s'élancèrent vers la porte et disparurent comme par enchantement.
Personne n'avait osé leur défendre le passage.
Le nabab était au milieu de la chambre, tenant à la main la lettre ouverte. Mais il ne pouvait point lire, parce que ses yeux étaient aveuglés.
Tous les regards étaient fixés sur lui, et il régnait dans l'assemblée un silence solennel.
Au bout de quelques minutes, les yeux dessillés de Montalt laissèrent couler deux grosses larmes sur sa joue.
Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.
—C'était elle!... murmura-t-il en souriant comme un enfant sous ses larmes; elle m'aimait!... Oh! quel cœur m'avez-vous donc fait, mon Dieu?... J'avais deviné! je savais presque!... et je me forçais à ne pas croire!... Je me plaisais à détester et à maudire!...
Jean de Penhoël et les deux jeunes filles s'étaient rapprochés de lui. Il se releva et attira le vieillard sur son sein.
—Mon vieux père!... reprit-il, j'avais trop aimé... La pensée de votre ingratitude me rendait fou!
—Notre ingratitude!... répéta l'oncle Jean; pas une seule fois, depuis vingt ans, notre prière n'est allée vers Dieu sans lui parler de toi, mon fils...
Montalt le serra contre son cœur et donna ses mains aux deux jeunes filles, qui les couvrirent de baisers.
—Je le crois!... poursuivit-il. Je suis heureux comme je ne pensais point qu'on pût l'être sur la terre!... Marthe!... oh! Marthe!...
Étienne et Roger ne comprenaient pas peut-être tous les détails de cette scène, mais ils étaient profondément touchés. Seul, Vincent restait sombre et en dehors de l'émotion générale.
Il n'avait qu'une pensée: Blanche, Blanche, dont personne ne parlait, et qui était toujours perdue...
Tout à coup Montalt se dégagea de la triple étreinte qui le retenait, et fit un pas en arrière.
Le rouge vif qui couvrait ses joues fit place à une mortelle pâleur.
—Oh!... balbutia-t-il en frissonnant, j'ai médité cela tout un jour et toute une nuit... Dieu me punira pour cette affreuse pensée!... Ce duel...
—Mon fils, interrompit l'oncle Jean, tu me croyais coupable et tu voulais me tuer...
—Je voulais me venger!... répliqua Montalt; me venger plus cruellement encore!... Pauvre vieil ami!... je voulais donner ma poitrine à ton épée et te dire mon nom en tombant frappé à mort.
L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains; son sang était froid dans ses veines.
Le silence régna autour de Montalt.
Vincent profita de cet instant, et s'avança jusqu'au milieu de la chambre.
—Personne ne prononcera-t-il ici le nom de Blanche de Penhoël?... demanda-t-il.
Cyprienne et Diane, à qui Vincent n'avait donné, en entrant, qu'un froid baiser, le prirent par la main et l'entraînèrent vers la porte qui communiquait avec l'intérieur de l'hôtel.
Tandis qu'elles s'éloignaient, Montalt les suivait d'un regard attristé.
—Dieu est juste!... murmura-t-il. Mon père, ta bonne et noble vie a une belle couronne... C'est au nom de tes filles que je te demande mon pardon!
L'oncle Jean s'approcha comme pour l'embrasser, et prononça quelques paroles à son oreille.
Montalt recula et porta ses deux mains à sa poitrine, comme si tout son être eut éprouvé un choc terrible: c'était la joie qui l'écrasait.
Une expression d'extatique bonheur se répandit sur son beau visage.
—Moi!... moi!... s'écria-t-il d'une voix entrecoupée; Dieu m'aurait gardé tant de joie!... Diane! Cyprienne!... les deux enfants de mon cœur!... les deux anges qui charmaient ma détresse!... Morbleu! ajouta-t-il avec ce rire franc qui fait ressembler l'allégresse de l'âme à un élan de gaieté; morbleu! mes jeunes camarades, approchez ici!... Vous aviez raison d'être jaloux de moi, car je suis bien sûr de les aimer mieux que vous!... Votre main, Étienne? vous êtes un noble garçon... Votre main, Roger, quoique vous soyez un détestable étourdi?...
Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.
—Étienne, reprit Montalt avec une nuance de mélancolie dans sa joie, tu seras le mari de ma belle Diane... Roger, tu auras ma douce Cyprienne... Messieurs, qu'elles soient heureuses, ou bien nous nous battrons encore une fois!...
—Sur notre honneur, répliquèrent les jeunes gens en pressant ses deux mains, nous ne nous battrons plus jamais, milord!
* * * * *
Tous les personnages que nous avons laissés dans la chambre du nabab étaient rassemblés autour du lit de Blanche.
Il y avait un voile de sévère tristesse sur les beaux traits de l'oncle Jean, dont le regard glissait furtivement, de temps à autre, vers le berceau où reposait l'enfant. Une sorte de contrainte régnait ici, et Montalt, tout seul, avait gardé son aspect joyeux.
Ce n'était point l'état de la jeune malade qui pouvait expliquer cette inquiétude ou cette tristesse, bien au contraire; Blanche avait retrouvé ses délicates couleurs d'autrefois, et son joli visage souriait doucement, comme si la vue de tous ceux qu'elle aimait l'eût subitement guérie.
Le nabab avait peine à s'empêcher de sourire, et regardait Vincent du coin de l'œil.
—Mon beau neveu, dit-il, vous voyez bien que, raisonnablement, je ne pouvais pas répondre à vos demandes d'explications, malgré l'exquise politesse que vous mettiez à les formuler, M. le gentilhomme!... Ces deux petites filles, ajouta-t-il en se tournant vers les deux sœurs, étaient, à ce qu'il paraît, plus maîtresses que moi dans mon hôtel... C'était sans le savoir que j'avais donné l'hospitalité à notre chère Blanche.
—Mon oncle, dit Vincent en rougissant, je vous demande pardon...
—Mon enfant, on a ici, de part et d'autre, tant de choses a se pardonner, que les comptes s'embrouilleraient si nous ne proclamions pas une amnistie générale...
Il s'approcha de l'oncle Jean.
—Entendez vous bien cela, mon vieil ami? dit-il à voix basse; quant à ce qui vous fait froncer le sourcil, souriez plutôt, car, si vous perdez deux filles, vous retrouvez un bel enfant dans ce berceau.
—L'honneur de Penhoël!... murmura le vieillard.
—L'honneur de Penhoël regarde Penhoël, répliqua gaiement Montalt; quand on a beaucoup voyagé, on sait beaucoup d'histoires... J'en ai appris notamment une très-jolie, à bord de certain navire anglais nommé _l'Érèbe_... Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent?...
Vincent, le rouge au front, se mit à genoux auprès du lit de Blanche, et porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
—Maintenant qu'elle est pauvre comme moi..., dit-il avec une émotion grave, je puis bien avouer que je l'aime et promettre devant Dieu d'être son mari.
—Non pas, morbleu!... s'écria le nabab; elle est riche, et toi aussi, mon neveu!... Ces petites filles ont en poche de quoi racheter Penhoël, et le reste de ce que je possède est à vous, mes enfants!
—Penhoël!... répéta Diane. Il faut trois jours pour faire la route de Bretagne... Et c'est dans trois jours que passe le dernier terme du rachat!
—Donc, nous avons le temps... s'écria le nabab; fais atteler, ami Vincent!... Il nous faut retrouver d'abord Marthe et mon frère... Pour cela, je veux revoir nos trois coquins et leur porter des arguments irrésistibles... Venez avec moi!
Étienne et Roger baisèrent deux jolies mains qu'on ne leur disputa qu'à demi, et suivirent le nabab, qui monta dans sa voiture avec l'oncle Jean.
On ne fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel des Quatre Parties du Monde.
Mais quand Montalt demanda M. le chevalier de las Matas, on lui répondit que ce noble étranger et ses deux compagnons étaient partis, depuis une demi-heure, pour ne plus revenir.
FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.
CINQUIÈME PARTIE.
PENHOËL.
I
TABLES D'HOTE.
Le duel de la porte d'Orléans avait eu lieu le mercredi; on était au samedi soir.
La principale auberge de Redon, _le Mouton couronné_, qui n'avait plus pour maître, hélas! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours, faisait aujourd'hui de notables recettes.
Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien garnies, à l'heure du souper: l'une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de Guérande et de fermiers des environs; l'autre illustrée par la présence de toute la _société_ des bourgs voisins, qui venait pour la solennité du lendemain.
On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathédrale de Redon, un dimanche de fête majeure.
La _société_ venait de s'asseoir autour de la longue table, où s'étalait un souper assez maigre: des brèmes de Vilaine, cuites dans la poêle, des pommes de terre à la sauce blanche, des œufs durs à profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sèches. Les rouliers de l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.
Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la société se servait d'argenterie d'étain pour découper ses œufs durs.
En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s'attachait la serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre!
Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère aux petits gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides, et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille du dimanche de Pâques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'était du vin, du vrai vin, acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du bon cidre comme les gens du commun!
Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de verdure de Penhoël: les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang, le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et même le bon père Chauvette, maître d'école du bourg de Glénac.
Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée eût été complète, sans le retard du jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont la chaise restait vide.
—Comme le temps passe!... dit la Romance, l'aînée des Grâces Babouin, en acceptant une queue de brème des mains du chevalier adjoint de Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine que nous étions assis à cette table, la veille de la mi-août, avec les Penhoël...
—C'est pourtant vrai!... répliqua-t-on à la ronde.
—Pauvre Madame!... murmura le père Chauvette; pauvre oncle Jean!... comme ils étaient bons et comme on les aimait!
—Ça n'empêche pas, répliqua la Cavatine d'un ton aigre-doux, que le maître actuel de Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux pour le pays, M. Chauvette!
L'assemblée approuva du bonnet.
—Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien maire..., reprit le chevalier adjoint de Kerbichel en avalant une rasade de son vin éventé, mais il était notoire que ce pauvre M. de Penhoël s'adonnait aux liqueurs fortes.
—Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable étourderie n'eût point fait espérer des réflexions si profondes, il était joueur comme les cartes, et bâillait à se démettre la mâchoire dès qu'on faisait de la musique!
—Moi, je dis une chose, prononça gravement la chevalière adjointe, quand un homme se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis de Pontalès a bien maintenant quatre-vingt mille livres de rente... ça fait honneur à un pays!... D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que ces gens-là pour faire comme il faut les honneurs de chez eux!
—Ah!... c'était joli!... murmura madame veuve Claire Lebinihic avec regret, c'était bien joli les fêtes de Penhoël!
Les trois vicomtes répétèrent aussitôt:
—C'était bien joli les fêtes de Penhoël!
Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l'avis de madame de Kerbichel, et la Romance ajouta:
—D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-là des cancans à ne plus s'entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans!... C'était cette Lola, qui n'avait pas assez du maître et qui faisait jaser d'elle encore avec le petit Pontalès!... un bien joli homme, par exemple, celui-là!... C'était M. de Blois qui regardait Madame d'un œil, et de l'autre mademoiselle Blanche!... A propos de mademoiselle Blanche...
—Ma sœur..., interrompit la Cavatine en baissant les yeux, il faut de la charité!... On a vu des jeunes filles hydropiques, à ce que dit le médecin de la Gacilly, qui avaient l'air...
Elle hésita, et secoua sa tête embéguinée.
—Bien, bien!... reprit madame veuve Claire Lebinihic; c'est moi qui me suis aperçue la première qu'on élargissait de temps en temps sa robe!... Et l'évanouissement pendant le bal!... On sait ce que parler veut dire.
Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.
—Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit la Romance; l'oncle aux gros sabots!... Si on pouvait dire sa façon de penser sur les morts...
—Prenez garde, mademoiselle!... interrompit un des vicomtes, les bonnes gens disent qu'elles reviennent la nuit autour du manoir... et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher, les belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une petite visite...
—Et alors, s'écria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare à votre cou, ma chère demoiselle!
Les deux vicomtes qui n'avaient point parlé se dédommagèrent en poussant un hurlement de joie.
La Romance était toute pâle.
—Que Dieu me préserve! murmura-t-elle; je sais ce qu'une chrétienne doit aux trépassés, madame... et je trouve votre plaisanterie au moins inconvenante!
—La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalière adjointe. N'oublions pas que nous sommes dans un lieu public... Pour en revenir à Penhoël, il paraît que le petit Vincent a été guillotiné à Paris.
—Guillotiné! s'écria le père Chauvette en sautant sur sa chaise.
—Je lui avais toujours trouvé une mauvaise figure..., dit la Cavatine, mais ce n'est pas malheureux: voici mon frère qui vient enfin souper avec nous!
—_Tarde venientibus ossa!..._ déclama le chevalier adjoint, ce qui veut dire qu'on garde les arêtes pour les galants qui oublient l'heure en courant la pretantaine, M. de l'Étang!
Numa Babouin avait une figure grave, où se lisait l'orgueil d'une grande nouvelle apportée. Il s'assit en silence à sa place.
—M. Numa sait quelque chose!... s'écria Claire Lebinihic dont les petits yeux ronds petillaient de curiosité.
—Apportez-vous des nouvelles du _déris_?... demanda Kerbichel.
—Le _déris_ a dû se faire ce soir..., répondit le frère Numa; c'est la même chose tous les ans, M. le chevalier... Mais il pourrait bien arriver, sous peu, des événements comme on n'en voit pas souvent dans le pays!
Toutes les oreilles se dressèrent. Tous les regards dévoraient le petit frère Numa Babouin, qui avait repris son attitude solennelle et compassée.
—Mais enfin?... dirent ensemble la Romance, l'Ariette et la Cavatine.
Le petit frère Babouin jeta sur Kerbichel un regard plein de dignité.
—On ne court pas plus que vous la pretantaine, M. le chevalier, dit-il; on tâche seulement de savoir ce qui se passe... Et ce qui se passe, ajouta-t-il en secouant la tête lentement, est bien étrange, mesdames! messieurs! bien étrange! bien étrange!...
—Vous nous faites mourir, mon frère!... s'écria la Romance impatientée.
Numa mit ses deux coudes sur la table.
—Vous savez bien que la vente du manoir est frappée d'une clause de réméré?... commença-t-il.
—Parbleu! fit Kerbichel.
—C'est aujourd'hui le dernier jour du terme, M. l'adjoint.
—On connaît cela, M. Babouin!... et personne n'apportera les cinq cent mille francs qu'il faut pour le rachat...
—M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas affirmer!
—Comment cela?
—Jugez-en!... Tout à l'heure, je suis entré dans la salle où les petites gens prennent leurs repas... Je me doutais bien qu'on parlerait de Penhoël... mais je ne me doutais guère de ce que j'allais apprendre!... Vous qui savez tout, M. de Kerbichel, je vous le donne en cent!
—M. le chevalier renonce..., dit l'assemblée en chœur.
—Je vous le donne en mille!...
—Grâce!... grâce!
—Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames! vous avez raison de renoncer, car vous n'auriez point deviné!... M. et madame de Penhoël sont ici dans cette auberge.
Ce ne fut qu'un cri:
—Est-ce bien possible?...
—Je ne sais pas si c'est possible, répondit Numa Babouin, mais cela est.
—Après tout..., dit Kerbichel en comptant ses mots, ils ont peut-être trouvé de l'argent... Personne n'a jamais songé à prétendre que Penhoël ne fût un parfait honnête homme!
—Assurément... assurément! appuya l'assemblée.
—Mais voilà le beau de l'histoire!... poursuivit le frère Numa. Vous souvenez-vous de cet aventurier qui se faisait appeler Robert de Blois?
—Un coquin, celui-là!
—Nous parlions de lui tout à l'heure!
—Eh bien! il paraîtrait que ce Robert de Blois est le bailleur de fonds de Penhoël.
—Oh!... fit l'assistance stupéfaite.
—Positivement!... Il a ramené dans sa voiture le maître et Madame... Il a toujours avec lui son ancien domestique Blaise, et en outre un pauvre diable que vous avez pu connaître fossoyeur du bourg de Glénac...
—Bibandier?
—Bibandier!... On dit qu'ils apportent un million dans les coffres de leur voiture.
—Un million! s'écria le chevalier adjoint; voyez comme on est coupable de s'avancer au hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout à l'heure M. de Blois un aventurier!
—Ce n'est pas moi toujours!... riposta la Romance.
—Ni moi!... répéta la Cavatine.
—Ni moi!... ni moi!... ni moi!...
Ce n'était personne.
—Ah çà! reprit Kerbichel, ne pourrait-on être admis à présenter ses hommages à ce cher M. de Penhoël?
—Il garde le plus sévère incognito.
—Je conçois cela... mais ce digne M. de Blois?
—Il est déjà en route pour le manoir avec ses deux compagnons.
Il y eut un instant de silence, après quoi l'aînée des trois Grâces prit la main de son jeune frère.
—Voilà ce que je nomme un événement heureux! dit-elle; certes, je n'ai rien contre le marquis de Pontalès... mais j'ai toujours désiré, dans le secret de mon cœur, le retour de cette chère famille de Penhoël!...
—Et nous donc!... fit-on à la ronde.
Puis chacun ajouta son mot.
—De si braves gentilshommes!
—Des gens si généreux!
—Le plus vieux nom du département!
—L'honneur, enfin, de la contrée!
On faillit faire un mauvais parti au pauvre père Chauvette, qui ne se réjouissait pas assez haut.
Un bruit se fit cependant au dehors, et tout le monde se précipita aux fenêtres, car la curiosité était excitée au delà de toutes bornes.
C'était tout bonnement un homme qui montait à cheval devant la porte de l'auberge, et qui partait, un instant après, au grand trot.
—Je parierais cinq francs contre dix sous, dit madame veuve Claire Lebinihic, que cet homme est Penhoël et qu'il est ivre!
—Ivre! M. de Penhoël?... répéta l'assistance scandalisée.
Mais on n'eut pas le temps de pousser plus loin le procès, car le bruit du dehors se changea en fracas, et deux chaises de poste débouchèrent à franc étrier du côté de la route de Rennes.
Elles s'arrêtèrent toutes deux devant la porte de l'auberge.
La _société_ n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.
Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier pour aller chercher sa provision de nouvelles.
Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied à terre et fait appeler le maître de l'auberge.
Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis il revint vers la chaise de poste, dont la portière s'ouvrit de nouveau pour donner passage à un vieillard à cheveux blancs.
—Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean de Penhoël!... dit la Romance.
Le vieillard était entré dans l'auberge.
Personne ne bougeait plus à l'intérieur des chaises de poste, dont les chevaux soufflaient et fumaient.
L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.
Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard qu'on avait pris pour Jean de Penhoël se montra de nouveau. Aidé par un domestique de l'hôtel, il portait à bras une femme qui semblait malade et d'une faiblesse extrême.
—Madame!... murmurait-on aux fenêtres. Et l'on ajoutait:
—Que veut dire tout cela?...
La femme malade fut introduite dans l'une des chaises de poste, où le vieillard monta derrière elle.
On entendit l'inconnu demander au maître de l'auberge:
—Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?
—Une demi-heure à peu près.
—Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.
—Voilà le difficile, notre monsieur... Et vous aurez de la peine à en trouver par la ville... Les gens dont nous parlions tout à l'heure ont fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.
—Qu'on dételle un de ceux de ma chaise de poste!... dit l'inconnu.
Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Il se mit en selle et se pencha à la portière de l'une des chaises de poste.
—Vous passerez au pont des Houssayes..., dit-il; j'arriverai avant vous au manoir.
Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures s'éloignèrent à leur tour. Une minute après, il n'y avait plus personne dans la rue.
La _société_ avait la fièvre, et les nouvelles que lui apporta le petit frère Babouin n'étaient pas de nature à la guérir.
Numa s'était glissé jusqu'à la porte de la rue; il avait fait le tour des mystérieuses voitures et insinué son regard à l'intérieur.
—Ma foi! s'écria-t-il en rentrant dans la salle à manger, il faut avoir vu cela pour y croire!...
—Quoi donc?... quoi donc?
Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient fières d'être ses sœurs.
—Quoi donc?... répéta-t-il enfin; il y a de tout là dedans, des vivants, des malades et des morts.
—Des morts!... se récria l'assemblée.
—Des revenants, du moins!... J'ai bien regardé dans les deux voitures, et, à l'exception d'une paire de grands coquins, noirs comme de l'encre, qui sont sur les siéges, je crois avoir reconnu tout le monde.
La _société_ n'interrogeait plus, mais le frère Numa Babouin était maintenant le centre d'un cercle qui le pressait à l'étouffer.
C'était un beau moment dans la vie du jeune chef de la maison Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang; il ne se hâtait point de contenter ces appétits curieux qui lui faisaient une si haute importance.
—Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs, poursuivit-il, comptons un peu sur nos doigts... Dans la première voiture, j'ai reconnu Vincent, le guillotiné, et l'ancien maître de cette auberge... vous savez bien, le père Géraud?...
—Oui! oui!...
—Et l'oncle en sabots.
—C'était donc bien lui?
—Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire... C'est dans cette voiture qu'on a fait monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperçu, que diable! celles-là sont bien mortes! les deux filles de l'oncle Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy...
—Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel; l'acte mortuaire a été dressé dûment et dans les formes.
—Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce ne serait pas la première fois, soit dit sans vous offenser, que l'état civil ferait des âneries!... Enfin, toujours dans la même voiture, la petite Blanche qui tient, ma foi, un enfant dans ses bras!...
—Voyez-vous cela!... s'écrièrent les cinq femmes évidemment ravies.
—Le pauvre cher Ange!...
—Le pauvre cher Ange, murmura le frère Babouin, va peut-être bien redevenir la plus riche héritière du pays...
Les membres de la _société_ se regardèrent sans rire, et le chevalier adjoint de Kerbichel reprit d'un accent pénétré: