Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4
Part 9
Montalt avait essayé de tourner en vice chacune de ces vertus, cela très-sérieusement.
A cette œuvre, il avait employé toute la fougue de sa jeunesse, toute la force de son âge viril; mais il n'avait pas réussi.
Dieu était resté le maître.
Tout ce que Montalt avait pu faire, ç'avait été de se tromper lui-même et de se regarder comme un damné de première force.
Cette croyance était son orgueil et sa joie, d'ordinaire. Aujourd'hui pour la première fois depuis bien longtemps, elle faisait naître en lui de vagues remords; car, tout au fond de sa conscience, un doute avait surgi; et il ne savait plus si cette longue et terrible vengeance, exercée contre son propre cœur, avait un motif ou seulement un prétexte.
Il ne savait plus. Les douces voix des deux jeunes filles lui rappelaient confusément une autre voix. Leurs costumes bretons lui parlaient d'une terre haïe, mais bien aimée, autrefois, peut-être...
Aussi se montrait-il, à plaisir, implacable.
Cependant à de certains signes, on pouvait prévoir que cette redoutable colère allait se fondre tout à coup. Le sarcasme amer était sur le point de se changer en caressantes paroles.
Car le nabab était fait ainsi, et ce soir bien plus encore que d'habitude, son caprice tournait à tous vents.
Il était inquiet. Au dedans de lui, une voix répétait sans cesse: Si tu t'étais trompé!... si l'on t'aimait! s'il y avait vingt ans de souffrances partagées!...
Et, pour l'achever, l'opium commençait d'agir, préludant à cette ivresse douce qui précède le sommeil.
Comme il finissait de parler, son regard glissa vers les deux jeunes filles qu'il supposait terrifiées.
Il était séparé d'elles par toute la largeur de la chambre.
Diane jouait, calme et souriante, avec les beaux cheveux ondés de Cyprienne.
Montalt eut un mouvement de dépit et de surprise.
Les deux sœurs semblaient ne plus faire attention à lui. Il s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.
—Mes belles, dit-il en soutenant son ton de raillerie, ne me faites-vous plus la grâce de m'écouter?
Diane se tourna aussitôt vers lui, le front libre, les yeux hardiment ouverts.
Cyprienne avançait sa tête, plus timide, derrière celle de sa sœur.
Montalt avait beau faire; son regard s'adoucissait à les contempler si jolies.
—Pourquoi nous chagriner ainsi?... murmura Diane: nous qui voudrions tant vous aimer!
—Vraiment!... fit Montalt avec un dernier effort d'ironie, ceci me paraît léger pour deux filles de gentilhomme.
—Bon!... répliqua Diane librement et comme si elle eût parlé à un vieil ami, vous voilà plus sévère que nous maintenant!... Ne voulez-vous plus que nous vous aimions?
Montalt détourna la tête et poursuivit sa promenade.
Cette scène prenait, sans qu'il se fût présenté la moindre péripétie, un caractère singulièrement inattendu.
Vous vous souvenez de cette gracieuse allégorie du bonhomme la Fontaine dont on a fait tant de tableaux, jolis ou laids: une blonde enfant qui coupe en riant les griffes d'un lion de taille effroyable...
Il y avait ici quelque chose de pareil: seulement le lion de la fable se laissait faire, et Montalt résistait tant qu'il pouvait.
Mais ses griffes n'en tombaient pas moins une à une.
Depuis qu'il était entré dans cette chambre, il éprouvait un de ces sentiments soudains et impérieux contre lesquels sa systématique indolence ne se révoltait jamais d'ordinaire.
Nous l'avons vu se jeter littéralement à la tête d'Étienne et de Roger, dans le coupé de la diligence de Rennes.
Le charme qui l'entraînait vers les deux jeunes filles était du même genre et bien plus irrésistible.
Mais il y avait une différence essentielle: Étienne et Roger étaient des hommes, et, dans le cas présent, il s'agissait de femmes, c'est-à-dire d'êtres misérables et méritant tous les dédains; de ces créatures qui, suivant la doctrine de Montalt, naissaient avec tous les vices; de ces serpents gracieux et empoisonneurs, créés pour le malheur de l'homme; de ces ennemis faibles et formidables, menteurs, traîtres, cruels, qu'un honnête homme devait, en toute circonstance, écraser et flétrir.
Le moyen de se laisser aller sans démolir tout l'édifice de son système!...
Pour comble, il se trouvait que les deux petites fées avaient deviné le silencieux combat dont sa conscience était le théâtre! Elles souriaient au lieu de trembler. Les rôles étaient si complétement intervertis, que lui, l'autocrate, le tyran, était à la torture, tandis que les victimes contemplaient paisiblement sa peine...
Mon Dieu! elles n'abusaient point de leur victoire, et il y avait dans leurs regards, pleins de clémence, un sincère désir d'accorder la paix au plus vite.
—Les filles d'un gentilhomme..., reprit Diane qui étouffa un soupir; c'est vrai, nous l'étions... mais, à présent, nos actions ne regardent plus que notre conscience...
—Votre père est mort?... demanda Montalt du bout des lèvres.
—Non, grâce à Dieu!... s'écrièrent ensemble les deux jeunes filles.
Puis Diane ajouta en secouant la tête:
—C'est nous qui sommes mortes.
Le nabab interrompit sa promenade pour les regarder d'un air sévère.
—Je ne raille pas..., reprit Diane avec mélancolie; nous sommes bien mortes pour tous ceux que nous aimions... Nous avions entrepris une tâche qui dépassait les forces de deux pauvres jeunes filles... Il y avait contre nous des hommes sans cœur ni pitié... Une nuit, on nous fit tomber dans un piége, préparé lâchement... et un assassin subalterne fut chargé de nous tuer...
Montalt s'était rapproché jusqu'au milieu de la chambre.
—Tout cela est bien vrai..., s'interrompit Diane, et je ne voudrais pas vous mentir, car quelque chose me dit que vous nous aimerez... Nous étions bien pauvres, mais un vieux serviteur de notre famille, que Dieu a sans doute rappelé à lui maintenant, car il était alors sur son lit d'agonie, nous avait fait héritières d'un petit trésor amassé pendant toute une vie de travail.
«On allait nous noyer. Nous étions couchées au fond d'un bateau, la bouche bâillonnée et de grosses pierres attachées au cou...»
Montalt fit deux pas de plus, comme à contre-cœur.
Diane poursuivait en attachant sur lui le regard de ses grands yeux noirs.
—L'eau était profonde, et nous n'avions point de secours à espérer dans cette nuit solitaire.
«Je donnai mon âme à Dieu, et je me tournai vers ma pauvre sœur, pour la voir encore une fois.
«Notre assassin eut pitié en ce moment suprême et nous rapprocha l'une de l'autre, pour que nous pussions nous embrasser avant de mourir...
—Oh! murmura Cyprienne qui était toute pâle à ce souvenir, et qui entourait Diane de ses bras, comme je priais Dieu de prendre ma vie et de garder la tienne, ma sœur!
Le nabab était maintenant tout près des deux jeunes filles; ses yeux humides souriaient.
Diane baisa sa sœur au front et continua:
—Je tâchai de parler à l'assassin avec mes yeux, car nos bras étaient garrottés... Il y avait de l'émotion sur son visage, et un espoir m'était venu.
«Il me comprit; mon bâillon fut dénoué. Je lui dis:
«—Si vous voulez nous laisser la vie, nous vous donnerons cinquante pièces de six livres et l'on n'entendra plus jamais parler de nous dans le pays.
«Cet homme était pauvre.
«—Cela fait trois cents francs!... murmura-t-il, et je puis bien enterrer des cercueils vides... Mais vous partirez tout de suite, et vous irez bien loin, bien loin!
«—Nous irons bien loin, et nous prierons Dieu pour vous.
«—Quant à ça, ce sera par-dessus le marché...
«Le trésor du pauvre vieux serviteur de notre famille contenait cent écus de six livres. Nous en donnâmes la moitié, suivant notre promesse, et nous partîmes pour Paris.»
Le nabab s'était assis au devant d'elles et les regardait avec un sourire de père.
—Mais mon histoire vous fatigue..., s'interrompit Diane justement à cet endroit.
—Coquette!... murmura Montalt d'un accent plein de caresse, vous savez bien que non!
Diane lui tendit la main; Montalt prit celle de Cyprienne et les réunit toutes deux dans les siennes.
Il ne cherchait plus, dès lors, à cacher son intérêt, excité au plus haut degré; mais l'opium agissait, et le sommeil qui venait appesantissait déjà sa paupière.
—C'est alors que je vous rencontrai sur la route de Paris?... demanda-t-il.
—Précisément... Vous étiez avec deux jeunes gens que nous avions vus parfois au pays.
—Parfois..., répéta Montalt, dans l'esprit duquel une idée venait de surgir; ne les connaissiez-vous pas particulièrement?
Diane hésita peut-être au dedans d'elle-même, mais son hésitation ne parut point.
—Non..., répondit-elle.
—Au fait..., pensa le nabab, Étienne et Roger m'auraient parlé de cette histoire.
Cependant, pour ne garder aucun doute, il ajouta tout haut:
—Voulez-vous me dire comment vous vous nommez?
—Louise..., répliqua Diane qui serra le bras de sa sœur.
—Berthe..., dit Cyprienne en baissant les yeux.
—J'aurais voulu que ce fussent elles! pensa le nabab.
Il y avait un peu d'embarras dans la voix de Diane lorsqu'elle reprit:
—Il ne faut pas juger de pauvres campagnardes comme des jeunes demoiselles bien élevées... Nous eûmes tort peut-être de nous adresser à ces jeunes gens... Mais si vous saviez quelle hardiesse cela donne d'être mortes!... Rien ne coûte et rien ne fait peur! Quand nous hésitons, ma sœur et moi, depuis que nous sommes à Paris, un seul mot lève tous nos scrupules... Et, ce soir encore, lorsqu'on a voulu nous entraîner chez vous, ni ma sœur ni moi nous n'eussions accepté si je n'avais pas dit comme toujours: «Nous ne sommes plus rien sur la terre... Ce qui arrête les jeunes filles heureuses qu'on surveille et qu'on aime ne peut pas nous retenir... Les belles-de-nuit sont libres comme le vent qui les emporte sous le feuillage.»
—Les belles-de-nuit!... répéta le nabab; c'est ainsi que vous aviez signé vos deux billets.
Mais il ne demanda point l'explication de ce surnom mystique.
—Et depuis deux mois, reprit-il, vous avez dû bien souffrir, pauvres enfants?
—Nous avons eu à passer des heures cruelles, répliqua Diane; car, si nous étions seules, il y avait une autre misère à côté de la nôtre... Mais le bon Dieu nous a faites courageuses et gaies... Nous avons eu plus d'un moment de répit... Tant qu'ont duré les beaux jours, les passants s'arrêtaient volontiers pour écouter nos chansons... Et parfois nous revenions riches... Ma petite sœur chante si bien!
—Et toi, donc!... s'écria Cyprienne; si vous saviez comme les beaux messieurs la regardaient et l'écoutaient!
—Mais l'hiver est venu..., reprit Diane; on n'a plus voulu nous entendre... Il nous restait bien peu de chose, quand nous sommes arrivées, sur nos cinquante écus de six livres... Nous avons vendu peu à peu tout ce que nous avions... Et ces pauvres gens qui recevaient de nous le pain de chaque jour, sans nous connaître puisqu'ils nous croient mortes, ont eu faim dans leur misérable retraite... Oh! s'il ne s'était agi que de nous!... mais il fallait les sauver, et nous sommes venues...
XIII
CHANSON BRETONNE.
Montalt se trouvait au centre d'une trame dont tous les fils venaient aboutir à lui tour à tour.
Le hasard avait amené sur ses pas l'un après l'autre tous les personnages d'un seul et même drame, et chacun d'eux lui en avait dit assez pour que la somme de ces confidences diverses pût former, à bien peu de chose près, un récit complet et sans lacune.
Ç'avait été d'abord Vincent de Penhoël, le pauvre matelot breton de _l'Érèbe_;
Puis Étienne et Roger, dans la diligence, sur la route de Rennes;
Puis Robert de Blois, avec ses acolytes Blaise et Bibandier;
Puis enfin les deux filles de l'oncle Jean.
Mais Vincent, ombrageux et fier, avait jeté un voile sur sa noble famille; mais Étienne et Roger, qui avaient à se plaindre de Penhoël, tout en conservant pour lui leur vieille affection, n'avaient eu garde de prononcer son nom; mais M. le chevalier de las Matas, ceci pour cause, avait prêté généreusement des pseudonymes à tous les personnages de son histoire. Quant à Diane et à sa sœur, embarquées dans une entreprise au moins audacieuse, elles avaient caché jusqu'à leurs noms de baptême.
Malgré cette commune discrétion, Montalt aurait découvert assurément la coïncidence des événements racontés, si, d'une part, ses perpétuelles railleries n'avaient obligé depuis longtemps Étienne et Roger à une réserve entière, et si, de l'autre, Robert n'eût pris grand soin d'arranger un peu les faits à sa guise. Nous avons vu, entre autres choses, qu'il avait glissé sur ce qui regardait les deux jeunes filles.
Et cependant, deux ou trois fois, un soupçon vague avait traversé l'esprit de Montalt. Il y avait d'abord ce fantastique démenti jeté derrière la charmille; il y avait en outre ce double rendez-vous donné à Étienne et à Roger lors de l'arrivée à Paris.
Mais le moyen de penser que les deux jeunes gens eussent fait près de cent lieues sans voir, au moins une fois, les jolies voyageuses de la Concurrence!
Et puis, ces noms de Louise et de Berthe égaraient le nabab dès ses premiers pas dans le champ des conjectures.
Montalt, d'ailleurs, avait une intelligence vive et haute; mais il n'était pas homme à chercher bien fort ni bien longtemps. Cette nuit, son indolence habituelle était augmentée par l'effet de l'opium, qui agissait maintenant avec une force croissante, et enveloppait déjà ses idées dans une brume confuse.
Il résistait, parce qu'il se sentait heureux et qu'il voulait prolonger la joie imprévue de cet entretien.
La situation avait tourné complétement. Montalt ne songeait plus à se révolter contre le charme qui l'avait saisi à l'improviste. L'idée ne lui venait pas d'élever l'ombre d'un doute sur la romanesque histoire que Diane avait racontée.
C'étaient des faits étranges, mais comment ne pas croire les paroles, toutes les paroles qui tombaient de cette charmante bouche si pure et si sincère? Ce beau regard pouvait-il accompagner le mensonge?
Montalt aurait voulu seulement interroger, pour entendre encore cette voix sympathique et douce, qui descendait tout au fond de son cœur.
Mais le temps lui manquait. Il sentait le sommeil vainqueur courber sa volonté forte; ses paupières battaient; sa tête, appesantie, allait tomber sur sa poitrine.
Tout, autour de lui, vacillait déjà, comme les objets que l'on voit en songe.
Il y avait dans cet état quelque chose de délicieux. Montalt se laissait aller voluptueusement à ce demi-sommeil qui le berçait. Il ne dormait pas encore, mais il rêvait déjà...
Quelques minutes à peine s'étaient écoulées, depuis l'instant où sa voix, railleuse et dure, arrivait à l'oreille des deux pauvres filles comme un sarcasme et une menace. Maintenant, sa voix était douce, tendre, presque soumise, et ses yeux, qui nageaient dans une langueur molle, semblaient implorer l'amour.
Non point l'amour que le maître du harem demande à ses esclaves, non pas l'amour que vous avez quêté, jeunes gens, aux genoux de la maîtresse idolâtrée. Que dis-je? Il y avait de la passion pourtant dans ce regard, une passion profonde et recueillie.
La tendresse paternelle est austère. Pour trouver un objet de comparaison, il faudrait se représenter la jeune mère qui se penche, heureuse, sur le berceau de son enfant.
Et toute cette adoration s'était fait jour, non point à cause du récit de Diane, mais pendant le récit, qui lui avait servi seulement de prétexte et de transition.
Tandis que le nabab raillait naguère, il aimait déjà, et la moquerie déchirait son propre cœur.
Ce cœur, fermé de force à toute tendresse, et qui, depuis vingt ans, souffrait d'un immense besoin d'aimer!
Montalt tenait toujours les mains des deux jeunes filles entre les siennes et les serrait doucement contre sa poitrine.
Diane et Cyprienne souriaient, sans crainte ni défiance. Elles ne sentaient point trop ce qu'il y avait d'inexplicable dans la tournure que prenaient les choses.
Et, par le fait, pour tenter cette démarche téméraire, il fallait bien qu'elles eussent espéré un dénoûment de ce genre.
En faisant la part la plus large possible à leur romanesque ignorance, il fallait bien encore, pour expliquer comment cet espoir insensé avait survécu à leur entrée dans l'hôtel du nabab, supposer qu'il y avait en elles quelque secrète pensée.
Cela était en effet. Tandis que les deux sœurs, abritées par le feuillage, contemplaient la belle figure de Montalt, causant avec Robert de Blois, Diane avait serré tout à coup le bras de sa sœur.
Quelques mots rapides étaient tombés de ses lèvres.
Puis elle avait dit:
—Regarde!... oh! regarde!...
Et Cyprienne avait joint ses deux petites mains en murmurant:
—Que Dieu le veuille!...
Ceci avait lieu au moment où Montalt, se croyant à l'abri de tout regard, détendait pour quelques secondes sa physionomie, et laissait voir le profond dégoût que lui inspirait le récit de Robert.
Et Dieu sait que, pour partir et s'élancer dans les espaces infinis, l'imagination de nos deux jeunes filles n'avait pas besoin d'un point d'appui bien large. Impossible d'imaginer rien de plus frêle que l'hypothèse bâtie par Diane, mais c'était assez, et à dater de cet instant leur esprit travaillait, travaillait...
De sorte que, indépendamment de leurs caractères, qui eussent suffi peut-être à les entraîner sur cette pente, le nabab d'un côté, les deux jeunes filles de l'autre, avaient, pour se rapprocher, de secrets motifs.
Pour le nabab, c'étaient ses souvenirs et de vagues remords, éveillés dans cette soirée; pour les deux sœurs, c'était une mystérieuse promesse qui leur montrait le ciel ouvert...
—Ma belle Louise, dit Montalt en baisant leurs mains qu'elles ne songeaient point à retirer, ma jolie Berthe, comme je vais vous aimer!
—Oh! tant mieux!... dirent les deux sœurs, car, nous aussi, nous vous aimerons bien!
—Voulez-vous être mes filles?
—Si nous le voulons!... s'écria Diane; Dieu a donc pitié de nous!...
Et Cyprienne murmurait avec son gracieux sourire:
—Je savais bien que vous étiez bon... Oh! vous ne me faisiez pas peur!
—Écoutez..., reprit le nabab dont la voix se voilait, tout va changer dans cet hôtel... Vous y serez maîtresses et reines... Voilà bien longtemps que je souffre... Vous m'apportez le salut et l'amour... Vous ne me quitterez plus, n'est-ce pas?
Les deux jeunes filles hésitèrent à répondre.
—Eh bien?... reprit Montalt.
—C'est que..., répliqua Diane, il y a notre pauvre père... et Madame.
—Puisqu'ils vous croient mortes!...
—Oh! s'écria vivement Cyprienne, nous ne nous cacherons plus, quand vous nous aurez donné de l'argent pour les sauver.
A d'autres oreilles, cette parole eût peut-être sonné mal. Montalt attira la jeune fille sur son cœur pour la remercier.
Diane, dont le front s'était couvert d'abord d'un nuage d'inquiétude, leva les yeux au ciel avec reconnaissance.
Si beau qu'eût été son rêve, la réalité semblait vouloir le dépasser encore.
—Je vous donnerai donc de l'argent? demanda le nabab en caressant Cyprienne du regard.
—Puisque vous êtes si bon..., répliqua la jeune fille, et que nous en avons besoin pour soulager ceux qui souffrent...
Puis elle ajouta brusquement, comme pour ne pas perdre une idée soudain venue:
—Vous ne savez pas?... Si vous nous donnez une chambre dans votre hôtel, nous irons chercher l'Ange... Vous ne lui refuserez pas un asile, n'est-ce pas?
Et comme Montalt la contemplait sans répondre, elle ajouta en joignant les mains:
—C'est notre cousine... oh! si vous la voyiez, elle est bien plus belle que nous!... Et sa pauvre mère pleure, parce que les méchants la lui ont enlevée...
—Nous avons encore bien des choses à vous dire, reprit Diane; mais comme vous semblez las et accablé!
Montalt, en effet, cédait malgré lui à l'effort de l'opium.
—Nous avons demain..., répondit-il, après-demain, toute la vie pour causer, pour nous aimer... vous pour me conter vos désirs... moi pour les exécuter à l'instant même... Oh! mes enfants!... mes filles chéries!... si vous saviez comme vous me faites heureux!... Mais ce soir je ne vous entendrai pas plus longtemps... Avant de venir ici, comme j'avais la mort dans le cœur, j'ai pris un breuvage pour appeler le sommeil... et le sommeil va venir... mais tant que je puis encore vous écouter, parlez-moi... demandez-moi ce que vous voulez.
Diane baissa les yeux.
—Nous voulons beaucoup d'argent..., répliqua-t-elle.
—Combien d'argent?
—Cette femme qui nous a conduites ici nous disait que vous nous donneriez trente mille livres de rente.
—Ah!... fit le nabab étonné.
—Et que trente mille livres de rente, ajouta Cyprienne, cela faisait six cent mille francs... Six cent mille francs!... c'est plus qu'il n'en faut pour racheter le manoir où nous sommes nées!... Nous les porterions à Madame qui redeviendrait heureuse.
Un instant les sourcils de Montalt s'étaient froncés; mais, à mesure que la jeune fille parlait, son front se déridait et il retrouvait son sourire.
—S'il ne vous faut que cela, reprit-il gaiement, nous vous les trouverons.
—Vrai?... s'écrièrent les deux jeunes filles en se levant toutes deux et en bondissant de joie.
—Mais, reprit Montalt, quand j'ai bu de l'opium, je dors tard dans la matinée... et les pauvres gens dont vous parlez ont sans doute besoin de secours... Séid!
A cet appel, prononcé pourtant d'une voix assourdie déjà par l'abattement, la figure du noir se montra aussitôt sur le seuil.
Les deux jeunes filles reculèrent effrayées.
—Prends deux bourses de perles, dit le nabab, mets cent louis dans chacune... et reviens tout de suite.
Le noir disparut et revint au bout d'une minute, rapportant les deux bourses qui valaient chacune quatre ou cinq fois ce qu'elles contenaient.
Cyprienne et Diane les regardaient, posées qu'elles étaient sur la table, le rouge au front et les yeux petillants de plaisir.
—Regarde bien ces deux enfants, dit encore Montalt à Séid qui se retirait; tu es à elles comme à moi... tout ce qu'elles te diront, fais-le.
Les yeux brillants du nègre s'attachèrent sur les deux sœurs, mais son noir visage n'exprima aucune surprise.
Il s'inclina et sortit.
—C'est à nous, ces belles bourses?... demanda Cyprienne.
La tête du nabab oscillait sur ses épaules et ses yeux se fermaient.
—Pas encore..., répliqua-t-il, tandis qu'un sourire vague errait sur sa lèvre; il faut que vous les achetiez.
Son doigt, étendu, montra la harpe d'or demi-cachée par la draperie dans un coin du boudoir.
—Une fois que je passais, reprit-il tandis que son accent s'imprégnait de mélancolie, je vous entendis chanter une chanson qui me plut, mes filles... Voulez-vous me la dire? Je m'endormirai en l'écoutant, et je rêverai de vous...
Cyprienne s'élança vers la harpe.
—Quelle chanson?... demanda Diane.
—Je sais bien laquelle, moi!... s'écria Cyprienne dont les jolis doigts couraient déjà sur les cordes de la harpe, en exécutant le simple et doux prélude de la mélodie bretonne: _Les Belles-de-nuit_. N'est-ce pas que c'est cela? ajouta-t-elle en s'adressant au nabab.
Montalt fit un signe affirmatif, et sa tête se renversa sur le dossier de son fauteuil.
Les deux jeunes filles étaient debout au milieu de la chambre.
Quand le prélude cessa, elles chantèrent toutes deux, mariant leurs voix charmantes aux accords de la harpe.
Belle-de-nuit, fleur de Marie, La plus chérie Des êtres que l'ange avait mis, Au paradis; Le frais parfum de ta corolle Monte et s'envole Aux pieds du Seigneur dans le ciel Comme un doux miel...
A travers ses paupières demi-fermées, Montalt fixait sur elles un regard enchanté.
Pendant que Diane et Cyprienne disaient les autres couplets, une expression de bonheur intime se répandait sur les traits de Montalt. On eût dit que l'air et les paroles de ce chant faisaient revivre en lui tout un monde de souvenirs aimés.
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour donner passage à son souffle facile. Sa joue était colorée doucement. Tout en lui annonçait le repos bienfaisant et heureux.
—Plus bas!... murmura Diane; le voilà qui s'endort.
La main de Cyprienne ne fit plus que caresser la harpe dont les accords se voilèrent.