Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 4
Part 8
La musique se faisait entendre maintenant plus rapprochée. Cyprienne fit encore quelques pas afin de voir. Elle se mit à la fenêtre et risqua un regard au dehors.
—Oh! ma sœur... ma sœur!... dit-elle en plaçant ses deux mains devant ses yeux éblouis; c'est le jardin de notre rêve!... Nous sommes dans le palais des fées!
De la fenêtre, en effet, le jardin présentait un aspect magique. Derrière la girandole, dont les cristaux mouvants masquaient en quelque sorte la croisée, une double ligne de feux dessinait les rampes d'un cavalier, planté d'arbustes et de fleurs. Cette partie du jardin, correspondant à l'aile gauche de l'hôtel, était déserte, mais le regard en se portant à droite découvrait à travers les feuilles clair-semées d'un rideau de tilleuls l'illumination des parterres et des pièces de gazon, où déjà commençait le bal. Les jets d'eau reflétaient en gerbes colorées l'éclat des mille lumières courant le long des charmilles et marquant le dessin élégant des arcades de verdure; partout où l'œil pouvait percer, ce n'étaient que feux étincelants et guirlandes de fleurs.
Diane et Cyprienne s'accoudaient toutes deux au balcon de la fenêtre, et ouvraient de grands yeux charmés.
Leur esprit était ébloui plus encore que leurs yeux. Les émanations tièdes et odorantes, qui montaient du jardin jusqu'à elles, les retenaient dans une sorte d'ivresse.
Elles n'avaient rien vu jamais, même dans leurs songes d'enfants, qui pût se comparer à ces splendeurs enchantées.
Quand la danse fit trêve, au delà des tilleuls, quelques couples se dirigèrent vers cette partie du jardin qui, jusqu'alors, était restée déserte.
Diane et Cyprienne quittèrent la croisée, afin de n'être point aperçues.
Ce mouvement les força d'examiner la pièce où elles se trouvaient.
Il n'y avait là aucun miracle nouveau, et pourtant les deux jeunes filles durent s'étonner encore.
C'était une pièce assez vaste, ayant deux portes dont l'une communiquait avec le boudoir, et dont l'autre était fermée à clef. Quelques siéges modestes en formaient tout l'ameublement, avec trois ou quatre armoires vitrées. Mais, dans ces armoires et entre chacune d'elles, le long des boiseries, pendait un pêle-mêle de costumes d'une richesse extrême. Il y en avait de tous les pays; il y en avait de tous les temps. On eût pu se faire là, suivant sa fantaisie, Turc ou Turque, Persan ou Persane, brahmane ou devedaskee, châtelaine du moyen âge, dame du temps de Louis XIII, marquise Pompadour ou déesse de la Raison, car les costumes féminins étaient en majorité; et parmi ceux de l'autre sexe, le plus grand nombre, par leur taille et leur coupe, semblaient encore destinés à des femmes. Il y avait de jolis petits uniformes, des sabres mignons, des poignards d'Andalouse; des dominos de toutes nuances, des masques de toutes formes. Il y avait même des redingotes à fine taille et des pantalons renflés aux hanches, comme ceux que portent nos libres amazones, aux jours consacrés du carnaval.
C'était un vrai magasin.
De fait, l'hôtel Montalt possédait un théâtre, et chaque fois que le nabab donnait bal, Nehemiah Jones, le majordome, montait quelque danse de caractère.
Cette chambre qui communiquait, par une courte galerie, à l'appartement de Mirze, remplissait l'office d'une grande armoire où s'entassaient, le lendemain des fêtes, toutes les défroques du plaisir.
Diane et Cyprienne étaient femmes. La vue de ce trésor de chiffons, de ces précieuses étoffes, de ces fines broderies, de ces dentelles, les intéressait presque aussi vivement que le jardin merveilleux. Elles touchaient la soie épaisse; le moelleux velours; puis elles regardaient en soupirant l'étoffe grossière de leurs petites robes de laine.
Il y avait surtout deux costumes qui excitaient leur admiration.
Ils avaient dû, sans doute, être préparés pour la fête de ce soir, car ils étaient étendus sur des siéges, et semblaient attendre la main de la camériste.
C'étaient deux vêtements complets de bayadères indoues: le pantalon bouffant de mousseline pailletée d'or, la courte tunique et la veste collante; le diadème de perles, la riche ceinture de cachemire.
L'œil de Cyprienne allait de ces costumes à la fenêtre, et trahissait naïvement la pensée qui venait de naître dans son esprit.
On entendait des voix sous la croisée.
—Rentrons, ma sœur..., dit Diane.
—Le bal est bien beau!... répliqua Cyprienne en soupirant.
Elle retourna vers la fenêtre et se pencha pour jeter un dernier regard.
Sous la girandole, au pied du cavalier, une femme s'était arrêtée, seule.
Elle essuyait son front en sueur.
Au moment où le regard de Cyprienne tombait sur elle, cette femme, qui venait de quitter la danse, ôta son masque.
Cyprienne étouffa un cri, et attira vivement sa sœur vers la fenêtre.
Le visage de la femme démasquée était éclairé en plein par les feux de la girandole.
—Regarde!... murmura Cyprienne.
—Lola!... prononça Diane tout bas.
A son tour, son regard glissa de la fenêtre aux costumes étendus sur les chaises.
—Elle ne peut être seule dans ce bal..., dit Cyprienne dont les yeux petillaient d'audace et de désir; si nous pouvions nous mêler à la fête, nous saurions peut-être bien des choses!...
—Notre pauvre Blanche!... pensa tout haut Diane dont le regard rêvait.
—Si elle l'avait amenée..., insinua Cyprienne.
Diane ne répondit point, mais son front, plus pensif, s'inclinait sur sa poitrine.
—Et puis, reprit Cyprienne en baissant la voix involontairement, qui sait si nous ne trouverions pas leurs traces?...
Et comme Diane gardait encore le silence, elle ajouta:
—Je parle d'Étienne et de Roger.
L'œil de Diane se tourna de nouveau vers les costumes, qui paraissaient coupés juste à la taille des deux jeunes filles.
—C'est impossible!... murmura-t-elle en secouant la tête.
—Pourquoi impossible?... s'écria Cyprienne qui frappa le parquet de son petit pied impatient; nous sommes seules; personne ne nous voit... La fenêtre est basse... et nous avons pour échelle les branches du platane...
Elle prit sa sœur par la main et l'entraîna doucement vers les costumes.
Tout en se jouant, elle dénoua le bonnet de Diane et plaça un diadème de perles sur ses cheveux bouclés.
—Si tu savais comme te voilà jolie!... dit-elle.
Diane se prit à sourire tristement.
—Petite folle!... murmura-t-elle; tu veux donc me tenter...
—Oh!... s'écria Cyprienne, ce serait bon pour moi!... Mais toi, ma sœur, si tu cèdes, je sais bien que ce sera pour l'Ange...
Elle attacha le diadème de perles.
—Écoute, reprit-elle d'un ton sérieux, quelque chose me dit que nous trouverons là des nouvelles de ceux que nous aimons... Mes pressentiments ne me trompent guère, tu le sais bien... Et si nous sommes venues jusqu'ici, est-ce pour fuir le danger?...
Tout en parlant, elle dégrafait le corsage de Diane qui se laissait faire.
La petite robe de laine tomba, et fut remplacée par le pantalon bouffant de mousseline, par la tunique de drap d'or et par la veste collante.
Cyprienne sauta de joie.
—Je vais donc être ainsi!... s'écria-t-elle en remplaçant par des babouches orientales les chaussures de sa sœur. A ton tour de faire la femme de chambre, Diane.
La seconde toilette fut moins longue encore que la première, Cyprienne s'y prêtait de si bon cœur!
Quand elle fut habillée des pieds à la tête, elle se regarda, rouge de plaisir.
—S'ils nous voyaient!... murmura-t-elle.
Puis elle saisit deux masques de velours, un pour elle, un pour sa sœur.
Il ne restait plus que les ceintures à nouer.
Celle que choisit Cyprienne était verte. Diane en prit une de cachemire rouge à franges d'or.
Au jardin la danse avait recommencé. Il n'y avait plus personne entre le cavalier et la fenêtre.
Cyprienne jeta ses bras autour du cou de sa sœur.
Elle était un peu pâle, et son cœur battait bien fort; mais c'était de plaisir autant que de crainte.
—Une... deux... trois!... dit-elle en frappant ses petites mains l'une contre l'autre, pour donner le signal.
Au troisième coup, elle sauta légère comme un oiseau sur l'appui du balcon. L'instant d'après, elle retombait sur ses pieds, au bas du platane, et recevait dans ses bras Diane qui tremblait.
XI
LE REGARD D'UNE FEMME.
Au sortir de son appartement, Montalt se dirigea de suite vers le boudoir, en dehors duquel les deux noirs restèrent en faction.
C'était encore là une réminiscence de l'Asie, où l'on met volontiers un esclave ou deux aux portes, en guise de verrous.
Montalt entra. Diane et Cyprienne étaient assises côte à côte, tremblantes toutes deux, à l'autre extrémité du boudoir. Elles avaient eu le temps de reprendre leurs vêtements de paysannes bretonnes.
Rien ne trahissait leur récente escapade, sauf la porte de la chambre aux costumes, qu'elles avaient oublié de refermer et qui laissait voir les illuminations du jardin.
Montalt ne prit point garde.
Il s'arrêta tout auprès du seuil pour examiner les deux jeunes filles, qui avaient les yeux cloués au parquet, mais qui le voyaient néanmoins parfaitement: le nerf optique des femmes ayant, comme chacun sait, le pouvoir de percer la membrane de leurs paupières.
Elles n'en étaient pas moins déconcertées pour cela, et craintives, les pauvres enfants!
Cyprienne sentait le cœur lui manquer; Diane rassemblait tout son courage, mais, en ce premier moment, la peur était la plus forte.
C'était l'heure terrible. Elles allaient savoir...
Le nabab traversa la chambre à pas lents. Diane, qui était la plus rapprochée de lui, ne perdait pas un seul de ses mouvements.
Montalt prit un siége qu'il roula au-devant d'elles, mais il resta debout. Ses yeux peignaient une légère surprise: c'était la première fois qu'il voyait les deux jeunes filles sous leur costume de paysannes. Cette surprise, du reste, n'avait rien de pénible; au contraire, à mesure qu'il les contemplait en silence, son visage exprimait une sorte d'émotion attendrie.
—Pauvre Bretagne!... murmura-t-il enfin d'une voix si basse que les deux sœurs ne l'entendirent point.
Cette exclamation, qui sortait du fond de son cœur, avait l'accent doux et triste qu'on prend pour plaindre un ami méconnu.
Il va sans dire que, du premier coup d'œil Diane et Cyprienne l'avaient reconnu, non-seulement pour le voyageur du coupé, mais pour l'homme du rendez-vous de Notre-Dame et aussi pour l'interlocuteur de Robert dans la scène qui venait d'avoir lieu au jardin, sous le berceau. Car elles avaient assisté à la fin de cette scène, et c'étaient elles qui avaient jeté, à travers la charmille, le double et mystérieux démenti.
De leur cachette, elles avaient vu le calme obstiné que gardait Montalt en écoutant l'odieuse histoire; mais elles avaient vu aussi,—et c'était maintenant pour elles un vague sujet d'espoir,—la figure du nabab se décomposer tout à coup et trahir l'amertume profonde qui était sous sa feinte froideur.
Comme son œil noir avait brillé soudainement! et quelle menace dans le feu sombre de sa prunelle!
En cet instant si court où Montalt avait laissé tomber son voile d'indifférence glacée, Diane avait entrevu en lui un juge du crime. Un prisme s'était mis entre son œil ébloui et cet homme si beau, si puissant, le maître de toutes ces merveilles, le roi de ce palais enchanté! Le romanesque penchant qu'elle avait à voir les choses sous un aspect surnaturel s'était réveillé.
Ce qu'elle pensait, ce qu'elle sentait surtout, elle n'aurait point su l'exprimer peut-être, mais son âme se recueillait en une émotion respectueuse, comme aux heures de la prière.
Elle espérait. Quelque chose l'entraînait à respecter Montalt dont elle ne savait pas même le nom, et à croire en lui.
Et, à ce moment, où, de retour dans le boudoir, les deux jeunes filles attendaient, reprises par leur inquiétude effrayée, c'était bien Montalt que Diane s'attendait à voir paraître...
Quand la porte s'ouvrit, il n'y eut que Cyprienne à tressaillir.
Diane était immobile et droite sur son siége, l'œil au guet, l'oreille tendue. Elle ne tremblait point; son sang-froid l'étonnait elle-même. Cyprienne se rassurait presque, à la voir si tranquille.
Montalt les contemplait toutes deux en silence, et la rêverie semblait le prendre. L'opium agissait sur lui, déjà, du moins, comme calmant, et rendait à son visage toute sa noble sérénité.
—Pourquoi ce déguisement?... dit-il enfin d'un accent affable et bon; vous n'en avez pas besoin pour être jolies comme des anges.
—Ce sont les vêtements de notre pays..., répondit Diane à voix basse et sans lever les yeux.
—Ah! fit Montalt; l'aimez-vous bien, votre pays?
A cette question inattendue, Cyprienne risqua un timide regard. Puis elle tourna la tête aussitôt pour cacher sa rougeur.
Mais elle avait eu le temps de voir en face Montalt, dont le sourire s'imprégnait en ce moment d'une sorte de bonté paternelle.
Le fardeau d'épouvante qui pesait sur le pauvre cœur de Cyprienne fut allégé de moitié pour le moins.
—Si nous aimons notre pays!... dit Diane. Nous sommes Bretonnes!
—Ah!... fit encore Montalt dont la voix changea légèrement; c'est une grande gloire que d'être Bretonne à ce qu'il paraît, mes belles enfants!... A tout hasard, je vous en fais mon compliment sincère.
—Il y a longtemps que vous savez d'où nous venons..., murmura Diane.
—Oh! oh!... s'écria le nabab dont le sourire devint plus franc; vous m'aviez donc remarqué sur la route?
Cyprienne fit un petit signe de tête affirmatif.
—Alors pourquoi cette longue résistance?... demanda Montalt, car il y a longtemps que je désirais votre visite... Aviez-vous peur de moi?
—De vous moins que d'un autre..., répondit Diane qui raffermissait peu à peu sa voix pénétrante et douce.
Le nabab s'inclina.
—Moins que d'un autre..., répéta-t-il; c'est beaucoup encore... J'espère que vous avez perdu ce reste de crainte... Voulez-vous que je sois votre ami?
—Oh!... répondit Diane vivement; nous le voulons de tout notre cœur!
Une nuance d'embarras vint se refléter dans le regard de Montalt. On eût dit qu'il hésitait à donner un sens à cette réponse.
Le silence régna de nouveau, durant quelques secondes, dans le boudoir. Montalt promenait son regard incertain de l'une à l'autre des deux jeunes filles.
Il contemplait avec une émotion croissante ces beaux fronts, tout brillants de candeur, ces traits purs et charmants, auxquels le petit bonnet des paysannes morbihannaises était comme une virginale couronne.
Ceux qui le connaissaient auraient deviné qu'une pensée généreuse et bonne livrait combat, au dedans de lui-même, aux théories de son scepticisme entêté; mais le scepticisme était bien fort, et le temps avait fait pénétrer ses racines jusqu'au cœur.
Il se redressa et prit une attitude dégagée, qui cadrait vraiment à merveille avec les grâces jeunes de sa taille et de sa figure.
—Ma foi, mes belles, dit-il, j'ai honte de vous l'avouer!... Dans le principe, ce n'était pas pour moi que je désirais votre venue... Fou que j'étais! Il faut vous avoir vues de près pour connaître toute votre valeur... Je promets bien que je ne vous céderai à personne!
Il n'y a point de complète ignorance. Diane devint pâle, tandis qu'une épaisse rougeur tombait du front de Cyprienne jusqu'à ses blanches épaules.
La ressemblance des deux sœurs disparaissait en ce moment où la même émotion exagérait les caractères différents de leur beauté.
Cyprienne n'était qu'une pauvre enfant, effarouchée et surprise; Diane avait la fierté assurée d'une reine.
—Nous ne savons rien..., dit-elle d'une voix lente et basse; à peine pourrions-nous dire ce qui nous blesse dans vos paroles, monsieur... et pourtant, de confiantes que nous étions, nous voilà tristes et humiliées... On est venu vers nous, au moment où la détresse nous accablait et où ma pauvre sœur, trop faible contre sa souffrance, parlait de mourir... Auprès de nous, se prolongeait l'agonie d'une femme sainte que nous aimons comme si elle était notre mère... Et je ne vous fatigue pas du compte de nos autres douleurs!... On nous a donné une espérance qui, bien longtemps, nous a semblé un rêve... Pourquoi le cacher? Derrière les promesses qui nous étaient faites, plus d'une fois nous avons entrevu la honte. Mais quelquefois aussi, pauvres ignorantes que nous étions, il nous semblait que Dieu devait avoir mis sur la terre, parmi tant d'hommes méchants, cruels, impitoyables, quelques cœurs généreux, pour que le ciel ne soit point une solitude après cette vie... Ne nous demandez pas si nous avons raisonné notre espoir, car notre conscience nous disait de rester... Et si nous sommes ici, c'est ma faute... oh! ma faute, à moi toute seule... Ma sœur ne voulait pas venir...
Cyprienne se rapprocha de Diane, et appuya sa tête contre le sein de sa sœur.
—Je t'aurais suivie au bout du monde!... murmura-t-elle.
—Écoutez, reprit Diane; quand je vous ai reconnu, j'ai senti au dedans de moi-même une joie que je ne peux pas expliquer... Mon espoir m'a semblé moins fou... La crainte qui me serrait le cœur s'est calmée... Que sais-je? quand nous étions toutes deux dans notre misérable chambre, nous nous étions souvenues de vous... Et votre image nous était parfois apparue... Mon Dieu! nous avons fait tant de rêves, en notre vie, qui tous ont été suivis d'un dur réveil!... A l'instant, quand vous avez parlé, mes yeux se sont ouverts... Le nuage qui était au devant de ma vue s'est dissipé pour me montrer l'abîme au bord duquel nous sommes... Monsieur, n'abusez pas de notre folie et laissez-nous sortir de cet hôtel...
Montalt l'avait écoutée sans même essayer de l'interrompre. Son visage avait repris cette indifférence fatiguée, qui était le masque derrière lequel son émotion se cachait toujours.
—Mes belles..., dit-il avec un sourire glacé, quand on est entré chez moi, ce n'est pas ainsi qu'on en sort.
Cyprienne se couvrit le visage de ses mains.
—Ayez pitié! dit Diane; nous sommes les filles d'un gentilhomme.
—Peste!... fit Montalt qui semblait s'endurcir dans son ironie, c'est extrêmement flatteur pour un vilain tel que moi!...
—Ayez pitié!... répéta Diane dont les longs cils baissés laissèrent échapper une larme; notre père est bien vieux... Et si nous sommes déshonorées, il ne reverra jamais ses filles...
Elle attendait une réponse, la tête haute et les yeux baissés.
La réponse ne vint pas.
—Écoutez..., reprit-elle d'une voix ranimée; nous sommes deux ici... contentez-vous d'une victime.
—Je veux bien..., dit Montalt: laquelle restera?
—Moi! moi!... s'écrièrent en même temps les deux jeunes filles.
—A merveille!... reprit Montalt; c'est maintenant à qui ne s'en ira point!
—Oh!... murmura Diane, ma pauvre Cyprienne!... Je t'en prie! je t'en prie!...
Cyprienne se jeta dans ses bras et la pressa contre son cœur.
—Nous mourrons ensemble..., dit-elle.
Diane, en ce moment, releva pour la première fois ses yeux sur Montalt, et le regarda en face. Sa prunelle brûlait; le sang colorait vivement ses joues, naguère si pâles. Mais toute cette indignation tomba comme par magie.
Montalt avait beau retenir son masque: le regard perçant de la jeune fille avait vu au travers.
Elle n'avait eu besoin que d'un coup d'œil, et sa paupière, qui se baissait de nouveau maintenant, voilait presque un sourire.
Elle avait vu la physionomie du nabab démentir énergiquement ses cruelles paroles; elle avait vu la bonté derrière sa grimace impitoyable. Elle avait même cru voir ses yeux humides.
Montalt avait mis grande hâte à recomposer sa physionomie; mais gagnez donc de vitesse le regard d'une femme!
En se voyant découvert ainsi à l'improviste, il fronça le sourcil, et cette fois tout de bon.
—Femmes, Bretonnes et filles d'un gentilhomme! murmura-t-il avec une amertume non feinte; pardieu! mes belles, vous êtes bien tombées!
Il repoussa le siége sur lequel il s'appuyait, et se mit à marcher dans la chambre tout en poursuivant:
—Et vous venez me parler d'honneur!... Et vous venez me dire, comme dans les comédies: «Nous préférons la mort à la honte...» Mademoiselle, vous eussiez fait une actrice passable... L'honneur!... s'interrompit-il en haussant les épaules, savez-vous bien à qui vous vous adressez?... Je ne crois pas à l'honneur, moi, mes belles!... pas plus à l'honneur des femmes qu'à l'honneur des hommes... L'honneur des hommes est une stupidité sauvage... L'honneur des femmes est une niaiserie grotesque!... Et quant aux menaces de mort qu'on fait en pareil cas, cela ressemble beaucoup à ces simagrées des chanteurs qui passent la moitié de la journée à se faire prier et l'autre moitié à gémir leur romance, quand personne ne veut plus les entendre...
Tandis qu'il parlait ainsi en s'indignant à froid et en gesticulant de toute sa force, Diane s'était penchée à l'oreille de Cyprienne et lui glissait quelques mots à voix basse.
Puis les deux jeunes filles se prirent à regarder le nabab à la dérobée.
Il y avait maintenant presque autant de curiosité que de crainte dans les jolis yeux de Cyprienne.
Quant à Diane, tout son courage était revenu...
XII
CINQUANTE PIÈCES DE SIX LIVRES.
Cet étrange pouvoir, elles l'ont toutes. Ici, l'ignorance importe peu, la candeur ne fait rien; la plus innocente, comme la plus astucieuse, a ce regard divinateur qui met l'âme à nu et perce tout voile.
Il suffit d'être femme.
A moins que la femme n'aime. En ce cas, deux phénomènes contraires se produisent indifféremment. Parfois, la passion rend plus subtile encore cette perspicacité qui dépasse alors les limites du vraisemblable, et devient tout bonnement de la seconde vue, du mesmérisme, de la sorcellerie. Plus souvent l'Amour attache, en riant, sur ses beaux yeux jaloux, son mythologique bandeau.
Que deviendrait ce malheureux don Juan, si le fils de Vénus portait toujours des lunettes?...
Tandis que Montalt déclamait ses harangues incendiaires et se croyait le plus barbare tyran du monde, les deux jeunes filles se rassuraient tout doucement. Diane avait deviné ce cœur fantasque et bizarre... deviné, non pas peut-être au point de l'expliquer ou de le définir, mais assez pour donner une clef à ses capricieuses boutades, et ne plus voir, en chacune de ses actions, une énigme insoluble.
Elle était, en ceci, beaucoup plus savante que Montalt lui-même, qui, surtout à cette heure, ne savait ni ce qu'il voulait ni ce qu'il faisait. Son paradoxe favori, joint à la crainte de s'attendrir, le rendait intraitable. Il se roidissait de toute sa force contre lui-même; il se battait les flancs afin de se montrer sans pitié, justement parce qu'il sentait l'émotion déjà victorieuse...
Elles étaient si charmantes toutes deux! l'une si douce et si naïve, l'autre si naïve et si fière! Et puis elles parlaient de malheur...
L'émotion actuelle se mêlait, chez Montalt, à cette autre émotion, récemment éprouvée durant le récit de Robert. Et tout cela le ramenait vers un passé lointain, mais qui vivait encore, malgré lui, au fond de ses souvenirs.
Car le genre de suicide où s'obstinait Montalt est heureusement impossible. On ne peut tuer son âme, et sous les glaces factices que la misanthropie amasse laborieusement, la sensibilité immortelle dort et attend le réveil; surtout quand la sensibilité fut exquise aux jours de la jeunesse; quand le cœur, blessé dans un premier élan, s'est replié dédaigneusement et tout de suite en lui-même.
S'ils savaient, ces misanthropes, que le mépris et la haine sont de purs poisons en médecine morale, et que l'unique traitement applicable aux malades d'amour est l'homœopathie!
Dût-on être trompé deux fois au lieu d'une, trois au lieu de deux, quatre fois, cinq fois, dix fois, il faut faire le brave et ne se point frapper la tête contre les murailles, pour quelques illusions perdues, comme l'empereur Auguste pour ses trois légions germaniques. Fi donc, César! trois légions perdues, six de retrouvées!... Et le cœur humain n'est-il pas plus riche en chimères que Rome impériale en soldats?...
Dieu avait fait Montalt généreux à l'excès, facile à toutes impressions, ardent à aimer, dévoué, miséricordieux, sincère.