Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1
Part 9
—Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les détails... Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des choses que je ne pourrai pas vous dire.
—Ces lettres étaient pour moi?... demanda Penhoël.
—Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.
—Et pour moi?... demanda timidement l'oncle Jean.
—Une aussi.
—Et encore?... dit Penhoël.
Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s'arrêta dans sa poitrine, jusqu'au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin:
—Il n'y avait que cela.
Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir briller une larme.
Robert reprit:
—Il est tard et je suis bien las... Mais je ne voulais pas me reposer sans savoir les sentiments que l'on gardait ici pour mon pauvre ami Penhoël. Ce que j'ai vu m'a réjoui le cœur... Et la lettre où je lui parlerai de son frère, de son oncle... de tout le monde, ajouta-t-il en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux!... Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me retirer... Et avant de monter à ma chambre, si ce n'est pas abuser de votre obligeance, je réclame quelques minutes d'entretien particulier.
Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à un secret désir.
—Je suis à vos ordres, dit-il.
Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la main de l'oncle Jean.
Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu'il mit à porter la main de Madame à ses lèvres.
Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le mérite de ces baise-mains-là.
Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres les doigts blancs de la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d'une voix si basse que Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.
—Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres...
Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël, Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.
Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M. de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce concert de louanges.
On attendit le maître du manoir d'abord sans impatience. Dix heures sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis onze heures. C'était une veille inusitée.
Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se séparer avant son retour.
Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.
Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par l'étranger.
Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.
Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.
Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la joue de Madame.
Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur.
—Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...
—Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.
Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front découragé sur sa main.
—Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec désespoir.
L'oncle releva sur elle son œil inquiet.
—Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!
—Pourquoi?
—Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il...
Le vieillard eut un sourire confiant.
—C'est un noble cœur que celui de notre Louis! dit-il, et il est des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul!
* * * * *
Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui avait été préparée.
Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à Blaise, qui dormait de tout son cœur.
Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne s'en apercevait point.
Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu...
Robert ne se lassait point de méditer.
Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de la croisée.
Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et frais avec avidité.
C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois, des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.
La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage. Impossible de rêver un coup d'œil plus gracieux et plus riche à la fois.
Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée.
Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un bienheureux.
—Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement.
Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.
—Diable!... grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté l'argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous conduisait à la prison.
Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l'entraîna jusqu'à la croisée.
—Regarde!... dit-il d'un ton emphatique.
—Tiens, tiens!... s'écria Blaise, dont les yeux étaient tombés tout d'abord sur le marais; ce n'était pas pour rire tout de même!... et il y avait où nous noyer dans cet étang-là!... Vois donc, M. Robert... on n'aperçoit presque plus les saules où nous étions accrochés... Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant au ciel de devenir un honnête homme!
Robert fit un geste d'impatience.
—Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de regarder.
—Une jolie campagne, ma foi!
—Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu'à moitié chemin de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine de Penhoël!
—Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau château?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès.
Robert hocha la tête d'un air mystérieux.
—Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là... En attendant, songeons à nos petites affaires.
Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine de louis dans la main de Blaise ébahi.
—Où as-tu pêché cela? murmura ce dernier.
—Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon bonhomme... Je t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre à Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola...
—Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?...
—Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert, afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait rien!... Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un train de princesse!
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE.
LE MANOIR.
I
L'ÉRÈBE.
Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte, jetant du haut de la falaise jusqu'à la grève les degrés gigantesques d'un escalier de rochers.
La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche, comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan tourmenté.
Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se passe un nombre infini de choses dramatiques.
Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur donneraient-ils la massue et l'œil farouche de Polyphème; volontiers nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale, les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.
Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants, au grand plaisir de notre public parisien.
Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire, messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques fadaises et de leurs balourdises éhontées!
Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins, ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.
Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds...
Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de l'île de Sein, pas l'ombre d'un druide.
C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer, vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.
Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez.
Entre la plage, défendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque chose d'inconnu et d'inouï: une sorte de monstre, nageant sans rame ni voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière lui comme une énorme chevelure de fumée.
Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochés, pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par le calme avec une vitesse d'enfer.
Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées; ils ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.
Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue traînée d'écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.
Qu'était-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des rivages de l'île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point répondre. Et comme l'idée des choses de l'autre monde vient tout de suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu, poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme, dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n'a vu jamais.
Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes...
C'était sans nul doute le présage d'un grand malheur. Celles dont les frères ou les fils étaient sur l'Océan, à la grâce de Dieu, s'agenouillaient et priaient...
Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.
Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l'être qui tenait le gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau.
De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins aussi étrange que de loin; et si les gens de la côte avaient pu jeter un coup d'œil sur le pont, ils n'auraient point changé d'idée touchant la nature diabolique du navire.
C'était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont était propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable.
A l'avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom à leur besogne. A l'arrière, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe composé de trois hommes d'un aspect véritablement extraordinaire.
Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.
L'un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait entre ses lèvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne.
Les Anglais appellent _nababs_ une sorte d'aventuriers, enrichis dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la plupart du temps princières, qu'ils dépensent selon les mœurs asiatiques.
Notre inconnu n'était en réalité qu'un nabab; mais les bonnes gens de la côte l'auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.
C'était un homme jeune encore, d'une taille haute, à la fois robuste et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur mâle ensemble, avaient subi énergiquement l'influence du soleil des tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire; sa barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère qu'une ceinture lâche retenait autour de ses reins.
Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à la cendre perlée, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux nageaient dans le vide. On eût dit qu'un divin sommeil le berçait.
Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force; sous cette rêverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'était la beauté.
Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s'endormait à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les nobles perfections.
L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de plumes.
Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.
Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres serviteurs excitaient constamment l'attention curieuse de l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.
Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en équilibre au-dessus de l'abîme.
S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère. Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec envie l'eau transparente...
On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient presque à voix basse; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire creusait silencieusement son sillage.
Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte, et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or qui composaient le mot inconnu:
EREBUS.
Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une surprise pareille.
L'œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à l'improviste.
_L'Érèbe_ était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les vagues de l'Océan.
On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos jours, la possibilité des voyages aériens.
_L'Érèbe_ avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab pour le trajet de Londres à Bordeaux.
On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab l'avait entreprise.
Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter encore.
Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention curieuse que lui portait l'équipage de _l'Érèbe_.
A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre.
Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.
Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la _saison_, il avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours, Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu, il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu...
On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman de Mascate.
Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence solitaire et sauvage dans l'intérieur de l'Afrique. Il avait terrassé les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de l'Atlas...
C'était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s'enflait sans relâche. L'invention s'additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre et romanesque renommée.
Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la foule, l'invention s'échauffait jusqu'à l'enthousiasme; car la foule, semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut point.
Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce prestige que donnent les aventures. C'en était assez, et pourtant ce n'était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce qui constitue la fortune dans nos pays européens.
Il n'avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions tenaient dans le creux de sa main.
Il possédait une boîte dont personne n'avait vu jamais le contenu.
Cette boîte, que le roi George n'aurait peut-être pas pu acheter, était en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés comme au hasard.
Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte; car, aussitôt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aliène, l'une après l'autre, les terres de son héritage.
Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.
Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au palais d'un souverain des _Mille et une Nuits_. On disait qu'il avait cinquante chevaux sans prix dans son écurie, une armée d'esclaves, et un sérail de cinquante femmes!
Ceci, nous devons le reconnaître, n'avait jamais été parfaitement constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à le révoquer en doute.
De quoi Montalt n'était-il pas capable?...
Ce luxe était, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les thés de la noblesse et du _gentry_ dans le précieux _West-End_.
Cinquante femmes! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris de Circassie, des Vénus de Madagascar! Et aussi de belles filles de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète! Pour comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondément au sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu'il ne franchissait jamais les portes closes de son paradis.