Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1

Part 11

Chapter 113,957 wordsPublic domain

Ceci était dit d'un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre de tout homme d'une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot, dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.

—Milord..., balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au plancher de la cabine, le capitaine m'a compté six livres sterling pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et retour... j'ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le port de Brest... Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je retournerais dans mon pays, que je n'aurais pas dû quitter peut-être, et où j'ai laissé tout ce que j'aime au monde...

Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec toutes les marques d'une franche satisfaction.

—A la bonne heure! murmura-t-il.

Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans sa main six pièces d'or.

—Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j'acquitterai cette dette le plus tôt possible.

Montalt fronça le sourcil.

Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il s'écria en frappant du pied:

—Ne pouvez-vous prendre le tout?...

—Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour le voyage.

—Le tout!... le tout!... le tout!... répéta par trois fois le nabab avec colère.

—Non..., dit Vincent qui posa la bourse sur une table; je ne pourrais pas vous le rendre.

Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à travers le carreau d'un sabord.

—Ah!... fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un gentilhomme, M. Vincent!... c'est bien cela, pardieu!... et je vous reconnais, quoique j'aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul de vos pareils durant de longues années!...

—Milord..., voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont il ne devinait point la cause.

Montalt s'était levé et parcourait la cabine à grands pas.

—C'est bien cela!... répétait-il, pas de cœur!... pas de cœur!... Quand un ami les interroge, le silence... est leur suprême vertu; c'est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un sauveur!...

Il se jeta sur un divan à l'autre bout de la cabine. Vincent resta, lui, immobile et stupéfait à la même place.

Les fantasques colères de cet homme bizarre s'allumaient et s'éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante indifférence.

Il s'étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques secondes:

—M. Vincent, nous n'avons plus rien à nous dire... je vous souhaite beaucoup de bonheur.

Bien qu'il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë, le jeune matelot ne bougea pas. Il s'était fait en lui, durant cette dernière minute, un travail rapide, et son cœur honnête lui avait expliqué le courroux de Montalt.

—Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous n'ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas... j'ai compris que mon silence était de l'ingratitude...

—Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n'ai aucune espèce d'envie d'entendre votre histoire.

Il fallait du courage pour passer outre.

Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et prit sa main avec une respectueuse hardiesse.

—Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un cœur confiant et reconnaissant...

—Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.

Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son regard.

—Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il; son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue... La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain des autres...

Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue et d'aller jusqu'au bout.

—Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait sans cesse de l'aimer.

«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que c'est que l'amour, je l'aimais...»

—Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.

—Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie, milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre enfant, mon cœur saignait... Quand elle souriait, je sentais dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...

«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux...

«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de Dieu...»

Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses yeux étaient humides...

Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait évidemment une sensation pénible.

Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur.

—Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon cœur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser, j'avais du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime.

«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des grilles de fer!...»

Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.

Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un visible effort.

«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.

«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure naissante.

«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais d'Ille-et-Vilaine...»

—Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine?

—Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége.

«—Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou allez vous mettre au lit!...

«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi, à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien; son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si vous saviez comme elle était belle!...

«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent que de coutume.

«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.

«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure dans les allées du jardin.

«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme je n'en ai jamais eu depuis...

«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles. Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que leur gaieté me blessait le cœur.

«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle, un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du jour.

«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle rêverie à travers les branches de la charmille.

«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau.

«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui en occupait le centre...»

Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et comme brisées de sa lèvre pâle.

Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage, Montalt était d'une pâleur livide.

Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration pénible et oppressée.

Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à peine jusqu'aux oreilles de Montalt.

—Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai silencieusement, comme on adore Dieu.

«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux; je comptais les battements de son cœur...

«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des convives n'arrivaient plus jusqu'à nous.

«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines...

«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la voyaient sourire à son rêve.

«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son sommeil...»

Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur sillonnaient son front et ses tempes.

Vincent n'y prenait point garde.

«—Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent les lèvres de Blanche...

«Blanche dormait toujours...

«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment?

«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras qui la pressaient avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...

«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon cœur...»

Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.

Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une voix navrée.

«—Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle souriait!...»

Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa poitrine.

Il y eut un long silence.

Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux, et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.

Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans son regard une sorte de folie froide et poignante.

—Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix basse et saccadée.

Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.

—Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le nabab en secouant son bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?...

—Vous!... balbutia Vincent stupéfait.

—Moi!... moi!... répéta Montalt avec force.

Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait:

—Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...

Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit se faisait épaisse dans son esprit.

Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur son divan.

Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il tressaillit comme on fait à un brusque réveil.

—Laissez-moi!... dit-il à Vincent.

Le jeune marin s'éloigna aussitôt.

Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.

Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble de forme étrangère, qu'il ouvrit à l'aide d'une petite clef suspendue à son cou par une chaîne d'or.

Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante.

Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle de la boîte.

Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.

Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.

Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.

Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de religieuse extase l'absorbait...

Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses lèvres, un nom de femme...

Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.

II

LA FÊTE.

Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M. Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première fois le seuil du manoir de Penhoël.

La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée.

La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante et chaude, après une étouffante journée.

A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture aux marais de Glénac.

Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.

Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance; pour les bons gars, course à l'oie, _papegault_[4], lutte corps à corps et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de l'église.

[4] Tir au fusil.

C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi Louis XVIII.

De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'air de la métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.

Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.

A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.

Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population noble et bourgeoise de la contrée, la _société_ avait aussi sa fête. Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il y avait eu festin, et le bal allait commencer.

On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.

C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y mettait.

Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants boisés de la colline.

La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée dans une obscurité complète.

Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange d'argent.

La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits de la fête y descendaient comme un murmure perdu.

Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.

La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le sorcier, dont la porte était grande ouverte.

C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre passeur.

L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.

Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en lambeaux.

Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.

Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.

Il murmurait une prière pour les _bleus_ qu'il avait tués sur la lande, durant les guerres de la chouannerie...

Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le pied sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère, bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié la route de sa cabane.

Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane.

Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne tombait sur son visage.

Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.

Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant l'éternité.

Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur à tout ce qui portait le nom de Penhoël.

Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun savait cela.

Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.

Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé.

Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal, se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.

On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de vieillesse...

Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!

Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir, bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté.

Devant la porte de la ferme, un groupe de graves métayers, présidé par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui regrettent.

Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de Penhoël.

Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse étourderie...

C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler du bon temps passé.

Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au _papegault_, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher sur le clou!

Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le prix de la course, le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait oublié cela:

—Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin, tu es le plus pauvre, à toi le mouton!

Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette d'acier avec ses belles touffes de soie!...

Oh! le cher jeune monsieur!...

A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards. Et quand le père Géraud, l'œil humide et la voix tremblante, levait son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient:

—M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux?...

Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi. Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du commandant de Penhoël!