Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1

Part 10

Chapter 103,843 wordsPublic domain

Quel inépuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu à surprendre les secrets de ce cœur blasé! Ce qu'on savait donnait si extrême envie d'en savoir davantage!

Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient que le nabab avait l'âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu'il éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d'une femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un être mystérieux, caché à tous les regards.

Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre; pour les autres, il était jaloux comme Othello...

Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des femmes, quelque chose de sombre et de terrible...

Mais il y avait une bien autre énigme! Ces femmes elles-mêmes, qui pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre? Était-ce l'avidité ou l'amour?...

Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose désolante. Montalt n'avait pas même, pour son sérail, l'excuse de la religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon calviniste que le doyen de Saint-Paul.

Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient _choquées_, ce qui est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, _in petto_, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à toutes les autres.

Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec les boxeurs et les entraîneurs.

Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple. Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la pretantaine dans les cabarets de Bagdad?

La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des hommes...

Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à l'improviste, et d'une façon éblouissante.

Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au milieu d'une foule innombrable de _cockneys_, pour gagner son palais de Portland-Place.

Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait _l'Érèbe_, frété par lui seul.

Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place. Montalt n'emmenait avec lui qu'une seule femme, dont le visage se cachait sous des voiles épais.

Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches présents.

Et les ladys avaient été trop doucement _choquées_ pour avouer jamais que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple chimère...

Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de _l'Érèbe_, on ne voyait pas le pavé de London-Bridge, tant la foule des badauds était drue!

Au moment où l'eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des roues, il y eut de chaudes acclamations.

On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de l'Océan, et le roi des nababs!

Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire qui occupait l'arrière de _l'Érèbe_. Le navire s'ébranla. On aperçut durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction de Greenwich.

Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque, rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant des tonneaux de xérès.

* * * * *

Il y avait quarante-huit heures que les matelots de _l'Érèbe_ avaient perdu de vue les tours jumelles de Westminster; aucun accident n'avait signalé jusqu'alors le voyage; malgré les hésitations de manœuvres inséparables d'un premier essai, tout donnait à croire que la traversée serait complétement heureuse, et que _l'Érèbe_ triomphant ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux.

La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et employaient leur temps à causer du nabab.

Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont d'intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait surnaturelle.

Et plus l'histoire gagnait en merveilles, plus les regards des matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et timides.

Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une auréole fantastique. Dans la pensée d'une réunion de marins, un tel être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui le portait.

Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du marin; les autres hochaient la tête en glissant une œillade craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient:

—Que Dieu nous protége!...

Un seul matelot sur le pont de _l'Érèbe_ restait complétement en dehors de ces préoccupations. C'était le jeune marin à la longue chevelure, qui se tenait toujours à l'écart, appuyé contre le bastingage. Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle, on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris.

Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en naïve épopée, Berry Montalt n'avait pas accordé un coup d'œil; mais son regard était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne s'occupait point de lui.

Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la paresseuse rêverie du nabab; néanmoins, une fois, au moment où il regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes de son visage.

L'œil de Montalt s'était un instant animé, et une nuance d'intérêt s'était fait jour sous sa nonchalante insouciance.

Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir?

Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées de l'horizon; l'air était tiède, le ciel limpide. L'œil de Montalt se perdit bientôt de nouveau dans le vide.

On avait doublé Ouessant, et l'île de Molène montrait, au sud-est, sa côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de fatigue.

—C'est long!... murmura-t-il en se parlant à lui-même; et il n'y a rien au bout du voyage!...

Sa tête s'enfonça dans l'édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent.

—Seïd!... dit-il.

Le noir qui tenait l'éventail se dressa sur ses pieds et demeura immobile aux côtés de son maître.

—Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.

Seïd s'élança vers l'escalier conduisant aux cabines.

Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont.

Au moment où il atteignait l'écoutille, la voix du nabab s'éleva de nouveau.

—Seïd!...

Le noir revint, docile.

Montalt murmurait:

—Que lui dirai-je?... Je ne l'aime pas... Oh! ceux qu'on nomme les malheureux ont un désir, au moins, et parfois une espérance!...

Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer.

Les matelots disaient:

—C'est trop heureux!... ça ne sait pas ce que ça veut!...

—Rien!... poursuivait Montalt, c'est la vie!... et qu'y a-t-il après la mort?...

Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres.

—Appelle le capitaine, dit-il.

Seïd obéit silencieusement comme toujours.

Le capitaine s'avança le chapeau à la main.

—Où sommes-nous? demanda Montalt.

—Sur la côte du Finistère, s'il plaît à Votre Seigneurie, milord, répondit l'Anglais avec respect.

—La Bretagne!... gronda Montalt; encore la Bretagne!... Nous verrons donc toujours ce haïssable pays!...

Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients, flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il n'était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire.

—Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les côtes de Bretagne jusqu'à la nuit, qui ne tardera pas à tomber... et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux.

—C'est long!... dit Montalt.

—Pas trop!... surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de l'Afrique!... Mais ce n'est pas commun, milord, de trouver des gens qui s'ennuient à regarder les côtes du Finistère! Voilà dix ans que je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine, sur les anciens paquebots à voiles, et j'ai toujours vu les _gentlemen_ s'extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne...

Montalt se souleva sur le coude; ses sourcils s'étaient froncés.

—La Bretagne!... répéta-t-il, la Bretagne!... Il y a des choses qu'on déteste sans les connaître... Il me tarde de ne plus voir cette côte grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil...

Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine; puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer.

—Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l'Anglais; moi la Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne... ça m'est égal.

En changeant de direction, l'œil du nabab avait rencontré le jeune matelot, toujours immobile à la même place.

—Qu'est-ce que c'est que cet enfant-là?... demanda-t-il.

—C'est le Breton, répondit le capitaine.

Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage.

—Encore!... s'écria-t-il; c'est bien cela! on les trouve partout... comme les juifs qui ont renié Dieu!

—Décidément, milord n'aime pas la Bretagne, dit le capitaine... La barre à tribord, toi!... ajouta-t-il en s'adressant au timonier, et vous autres, chauffez!... Milord, nous allons gagner un peu au large pour faire plaisir à Votre Seigneurie... Voici la brume qui s'élève du côté de la terre... dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le ciel et l'eau.

On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la haute mer.

Mais, au moment où il s'élançait dans cette ligne nouvelle, un fort craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun, sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant, _l'Érèbe_ tourna sur lui-même avec rapidité. La roue de gauche, mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l'eau écumante, mais la roue de droite ne fonctionnait plus.

_L'Érèbe_ avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d'eau qui défendent les abords d'Ouessant.

—_Stop!_... cria le capitaine sans trop s'émouvoir.

La vapeur siffla dans la soupape, et _l'Érèbe_ cessa de tourner.

—Qu'y a-t-il donc?... demanda Montalt.

—S'il plaît à Votre Seigneurie, répondit l'Anglais tranquillement, il y a que nous ne battons plus que d'une aile... Notre roue de tribord est brisée... et nous allons être forcés, j'en suis désolé pour vous, milord, de relâcher dans le port de Brest.

—Je m'y oppose!... dit sèchement Montalt.

L'Anglais salua.

—Milord, répliqua-t-il humblement, le navire est à ma garde... et c'est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie...

—Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau; jamais, vivant!... jamais!

Il y avait sur son visage, tout à l'heure si froid, une émotion extraordinaire.

—Milord!... voulut dire le capitaine.

Montalt l'interrompit encore.

—Moi, toucher le sol de la Bretagne! reprit-il avec une exaltation croissante; moi!... moi!... Vous ne savez donc pas?... Je suis l'ennemi de tout ce qui porte un nom breton... Un Breton!... est-ce un homme?... Moi qui jette l'or à pleines mains, je verrais un Breton me demander l'aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain!... Là!... là!... tenez... sous mes yeux!... ajouta-t-il en montrant la mer avec un geste d'une énergie terrible, je verrais un Breton périr... périr, entendez-vous?... et je ne lui tendrais pas la main!...

Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une grande preuve de faiblesse.

Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient, indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.

—Bordez les voiles! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si vous m'aviez fait l'honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères... mais on veut inventer toujours et faire mieux que le bien!... _L'Érèbe_ est un bateau à vapeur... Malgré tout le désir que j'ai de vous montrer mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu'à Bordeaux.

Les yeux noirs du nabab n'avaient plus déjà cet ardent éclat qui naguère illuminait sa prunelle; ce puissant courroux, qui semblait devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s'affaissait sous le poids de sa paresse.

—Quand j'ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m'avez affirmé que j'y étais le maître... Jusqu'à cette heure, je n'ai rien ordonné.

—Milord, répliqua l'Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de celle de mes hommes.

Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages disaient naïvement la surprise qu'ils éprouvaient à voir une créature humaine résister à leur maître.

Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.

—Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit à Bordeaux?...

—Mille livres! répéta l'Anglais; quand la peste serait sur les côtes de Bretagne, on n'en ferait pas davantage!...

—Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.

—Impossible! milord.

Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout. Il donna congé au capitaine d'un geste insouciant et ennuyé. Puis, il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant s'éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.

Les deux noirs étaient là, l'œil au guet, prêts à deviner sa moindre fantaisie. Seïd soutenait la pipe d'ambre, tandis que son camarade agitait doucement les plumes flexibles de l'éventail.

Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. A voir cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique. L'apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l'éveiller de cet accablant sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu'il aurait vu sans bouger ni s'évanouir la fin du monde.

Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu: la Bretagne...

Depuis qu'il avait touché la terre d'Europe, son front basané ne s'était rougi qu'une fois: c'était à l'idée de mettre le pied sur cette côte de Bretagne!

Était-ce une folie? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature qui semblait s'anéantir dans l'inertie, après avoir sans doute usé toutes les délices, épuisé toutes les ivresses?...

La brume tombait. Les gens d'Ouessant n'avaient pu voir la métamorphose qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles. _L'Érèbe_ louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui sont à l'ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de Brest.

Le soleil s'était couché au loin dans la haute mer.

La nuit venait. Il n'y avait point de lune au ciel resplendissant d'étoiles.

Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les matelots comme autant d'ombres silencieuses.

Tout à coup il lui sembla qu'une de ces ombres se dressait au-dessus des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.

La mer rendit un bruit sourd.

En même temps un cri s'éleva:

—Un homme à la mer!

D'autres disaient:

—Le Breton!... c'est le Breton!...

Montalt était sur ses pieds. C'eût été merveille pour ceux qui l'avaient vu naguère annihilé, pour ainsi dire, dans sa précédente inertie, d'admirer maintenant l'élastique vigueur de sa taille.

On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s'éveillant tout à coup de leur superbe paresse, s'élancent d'un seul bond, franchissant des espaces énormes...

Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage, et, l'instant d'après, il disparaissait sous les vagues.

En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits pareils: c'étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à leur tour.

Par le calme qu'il faisait, on n'avait pas eu de peine à rendre le navire stationnaire. Deux minutes s'étaient à peine écoulées que Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui n'avait pas même perdu connaissance.

Le capitaine tendit la main à Montalt pour l'aider à remonter sur le pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.

—Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son cœur généreux et noble?... Vous disiez tout à l'heure...

Montalt lui imposa silence d'un geste brusque et froid, puis il se dirigea vers sa cabine en donnant l'ordre qu'on lui amenât le jeune matelot.

On avait décoré avec un luxe exquis l'appartement que devait occuper le nabab durant la traversée. Au milieu d'un petit salon, parfumé selon la coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait rêver tristement. A l'entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un sourire qui, malgré elle, s'imprégna de mélancolie.

—Enfin!... murmura-t-elle; je ne vous ai pas vu de tout le jour, Berry!... et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.

Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de plaisir, il dit froidement:

—Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.

La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.

Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.

Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure. On découvrait maintenant son visage qui annonçait une grande jeunesse, bien qu'il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.

C'était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur droit, mais défiant, et comme une sauvage ignorance de la vie.

—Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste, répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout... c'est par l'effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer?

—Oui..., répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux baissés.

Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard arrivait à exprimer un degré d'intérêt extraordinaire. On eût dit que tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s'éveillaient.

—Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.

—J'ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.

—Vingt ans!... murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à lui-même dans le passé.

Puis il ajouta:

—Pourquoi vouliez-vous mourir?

Le Breton garda le silence.

—Est-ce parce que vous êtes pauvre? poursuivit Montalt dont la voix s'adoucissait jusqu'à devenir paternelle.

La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.

—Vous m'avez sauvé la vie..., dit-il comme pour excuser auprès de lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.

Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre ouvert où s'écrivait lisiblement sa pensée.

Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix basse:

—On ne se tue pas pour cela!...

—C'est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi?...

La tête du jeune matelot s'inclina sur sa poitrine.

Montalt attendit un instant; puis il poursuivit encore:

—Vous êtes Breton?

—Oui.

—On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps que la France est en paix avec l'Angleterre... Comment se fait-il que vous soyez sur un navire anglais?

Cette fois, le matelot répondit sans hésiter:

—Quand je quittai mon père, ce fut pour servir le roi... On me fit novice à bord d'une frégate... Un des officiers m'insulta un jour dans le port de Brest... je le tuai.

—En duel?

—Je suis gentilhomme.

Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d'amertume.

—Ah!... fit-il, vous êtes gentilhomme!... Moi je ne le suis pas!... Et serait-ce le remords d'avoir commis un meurtre qui vous poussait au suicide?

Le Breton secoua la tête.

—Vous ne voulez pas vous confier à moi? reprit Montalt; c'est votre droit... le mien est de vous parler comme un père... Je n'aime ni votre race ni votre caste, jeune homme... mais votre figure est comme le miroir d'un brave cœur... vous me plaisez... A votre âge un malheur, si grand qu'il soit, ne peut être sans remède... Il faut que vous me promettiez de vivre.

Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de défiance farouche et beaucoup de gratitude.

—Depuis que j'ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n'ai trouvé partout qu'indifférence et dureté... Merci, milord... je me souviendrai de vous et je prierai pour vous... Quant à la promesse que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même... Se tuer est, dit-on, l'acte d'un lâche et d'un impie... je suis chrétien et j'ai du cœur!

Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha avec respect.

Il y eut un silence. L'émotion qui était sur le visage du nabab s'effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de l'homme qui ne croit plus et qui n'espère plus.

—J'avais vingt ans aussi..., murmura-t-il enfin sans savoir que ses paroles étaient entendues; je souffrais tant! je pensai à mourir... Mais, moi aussi, j'étais chrétien et brave!...

—Oh! s'écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que vous êtes encore l'un et l'autre!...

Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque repentir de ses paroles.

—Le suis-je?... prononça le nabab d'un ton sec et froid qui semblait couvrir un découragement profond.

Puis changeant d'accent avec brusquerie, il demanda tout à coup:

—Comment vous nommez-vous?

—Vincent.

—Vincent qui?...

Tout à l'heure, le jeune matelot aurait répondu peut-être, mais le regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.

—Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l'étranger... j'aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.

Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.

—Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l'entend sa confiance... Excusez-moi si je vous adresse une dernière question... Puis-je faire quelque chose pour vous?