Les beaux messieurs de Bois-Doré
Chapter 8
--Vous avez plus de chances que moi pour parvenir, vu que la fortune est la grande condition du pouvoir. Un prêtre ne peut pas faire fortune comme un laïque. Il faut qu'il arrive lentement, par les seules forces de son esprit et de son zèle. Il ne doit pas oublier que la richesse n'est pas son but, et il ne peut la désirer que comme un moyen. Quant à vous, du jour au lendemain, vous êtes libre d'avoir de la fortune. Il ne s'agit que de vous marier.
--Je ne crois pas! dit d'Alvimar. Les femmes de ce temps corrompu font la fortune de leurs amants plus volontiers que de leurs maris.
--Je l'ai ouï dire, répondit M. Poulain; mais je sais le remède.
--Oui-da! Vous tenez là un grand secret!
--Très simple et très-facile. Il ne faut pas viser si haut que vous avez peut-être fait. Il ne faut pas épouser une femme du grand monde. Il faut chercher une bonne dot et une femme simple au fond d'une province. Vous m'entendez bien? Il faut dépenser l'argent à la cour, et n'y pas mener la femme.
--Quoi! épouser une bourgeoise?
--Il y a des demoiselles nobles qui sont plus riches et aussi modestes, que des bourgeoises.
--Je n'en connais pas.
--Il y en a, en ce pays, sans aller bien loin!... La petite veuve de la Motte-Seuilly?
--Elle a tout au plus de l'aisance.
--Vous jugez sur les apparences. On n'a pas ici l'habitude du luxe. Excepté ce fou de marquis, toute la noblesse sédentaire vit sans éclat; mais il y a de l'argent. Le faux saulnage et la pillerie des couvents ont enrichi les gentilshommes. Quand vous voudrez, je vous prouverai qu'avec les revenus de madame de Beuvre, vous mèneriez un train des plus convenables à Paris. Elle est, d'ailleurs, apparentée aux premières familles de France, et toutes ne verraient pas avec déplaisir un Espagnol bien pensant dans leur alliance.
--Mais n'est-elle pas calviniste comme son père?
--Vous la convertirez!... à moins que son calvinisme ne vous soit un prétexte tout trouvé pour la laisser vivre au fond de son petit manoir.
--Vous voyez loin, monsieur le recteur! Mais si, un jour ou l'autre, vous déclarez la guerre à cette famille...
--Pourvu que je ne la fasse pas dépouiller de ses biens, cette guerre peut vous être utile dans l'occasion. Faites attention que je ne vous conseille pas de malmener et de délaisser votre femme, mais d'avoir la liberté de vous absenter d'elle pour tes besoins de votre condition. Si elle devenait acariâtre ou récalcitrante, on pourrait la mater par son hérésie. La liberté de conscience accordée à ces gens-là est subordonnée à des restrictions qu'ils enfreignent souvent. Nous les tenons donc toujours, à preuve que cette petite veuve ne trouve pas à se remarier. Les jeunes gens du pays, qui sont las de la guerre de châteaux, craignent d'épouser la guerre. Vous n'auriez donc pour concurrent, en ce moment-ci, que, peut-être, M. Guillaume d'Ars, qui est un modéré et qui est assidu à la Motte; mais, à Bourges, on saura le retenir dans d'autres liens. C'est un jeune beau-fils facile à distraire. D'ailleurs, avec une veuve qui doit s'ennuyer de la solitude, il faudrait, fait comme vous l'êtes, n'avoir pas grande habileté pour échouer. Je vois, à votre sourire, que vous n'êtes pas inquiet du succès.
--Eh bien, j'avoue que vous dites la vérité, répondit d'Alvimar, qui se rappela vivement, tout à coup, l'émotion que la jeune dame n'avait pas réussi à lui cacher, et sur laquelle il avait bien pu se méprendre. Je crois que, si je le voulais...
--Il faut le vouloir... Pensez-y, répondit M. Poulain en se levant. Si vous êtes décidé, j'en écrirai confidentiellement à des gens qui peuvent beaucoup.
Il voulait parler des jésuites, qui avaient déjà ébranlé M. de Beuvre en le menaçant d'empêcher sa fille de se remarier. On pouvait rendre à ce gentilhomme sa propre tranquillité, au prix de ce mariage. D'Alvimar comprit à demi-mot, promit au recteur d'y penser sérieusement et de lui rendre réponse le surlendemain, puisque, précisément, il devait passer la journée du lendemain chez madame de Beuvre.
La cloche du château annonçait le repas du marquis. M. d'Alvimar prit congé du prestolet qui lui faisait augurer de meilleures destinées, et il reprit le chemin du manoir.
Il se sentait plus fort et plus gai qu'il lui l'avait été depuis bien des jours, parce qu'il se sentait en communication avec un esprit actif, capable de le soutenir au besoin. Le courage lui revenait. Cette fuite en Berry, cet asile inquiétant chez des ennemis de sa croyance et de ses opinions, et cette sorte d'isolement, qui, deux heures auparavant, se présentaient à sa pensée sous des couleurs sombres, lui souriaient maintenant comme une heureuse aventure.
--Oui, oui, cet homme a raison, pensait-il. Ce mariage me sauvera. Je n'ai qu'à vouloir. Que je tourne la tête à cette petite provinciale, et je pourrai lui avouer ma disgrâce à la cour. Elle se fera un point d'honneur de m'en dédommager. D'ailleurs, s'il faut faire le modéré pendant quelques jours... eh bien, j'essayerai! Allons, courage! mon horizon s'éclaircit, et peut-être que l'astre de ma fortune va enfin sortir de la nuée.
Il leva la tête en se parlant ainsi, et vit, devant lui, sur le pont du préau, l'enfant de la Morisque montant hardiment un des chevaux de la _carroche_ du marquis.
Mercédès avait demandé à Adamas la permission de passer la journée au château, et le bonhomme la lui avait accordée au nom de son maître, à qui il voulait la présenter dès qu'il serait visible.
En jouant dans la cour, l'enfant avait plu au cocher (carrossier ou carrosseur, comme on disait alors; _carrosseux_, comme on disait en Berry) et celui-ci avait consenti à le percher sur _Squilindre_, tandis que lui-même, monté sur _Pimante_ (l'autre cheval de carrosse), tenait le bridon et menait l'attelage prendre, dans le ruisseau, son bain de jambes quotidien.
D'Alvimar fut frappé de la figure de cet enfant, qu'il avait vu, la veille, se jeter en mendiant dans les jambes de son cheval et fuir devant son fouet, et qui, à cette heure, perché sur le monumental destrier Squilindre, le regardait de haut en bas, d'un air de triomphe bénévole.
Il était impossible de voir une figure plus intéressante et plus touchante que celle de ce petit vagabond. C'était pourtant une beauté sans éclat; il était pâle, brûlé du soleil et paraissait frêle. Ses traits n'étaient peut-être pas irréprochables; mais il y avait dans l'expression de ses yeux d'un noir doux, et dans le tendre et fin sourire de sa bouche délicate, quelque chose d'irrésistible pour quiconque n'avait pas le coeur fermé au divin charme de l'enfance.
Adamas avait subi instinctivement cette douce puissance, et déjà les plus grossiers valets de la basse-cour la subissaient aussi. Ces rudes natures sont parfois si bonnes! N'est-ce pas de celles-là que madame de Sévigné a dit qu'on trouvait «des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent?»
Mais d'Alvimar, n'aimant pas la candeur, n'aimait pas les enfants, et celui-ci, en particulier, lui causa un déplaisir dont il ne put se rendre compte.
Il eut donc une sensation de vertige et de froid, comme si, au moment de rentrer plus calme et moins triste dans ce manoir de Briantes, la herse lui fût tombée sur la tête.
Il était sujet, depuis quelques années, à ces vertiges subits, et il mettait volontiers sur le compte des visages qui le frappaient dans ces moments-là un phénomène qui se passait en lui-même. Il croyait à des influences mystérieuses, et, pour les détourner, il s'empressait, à tout hasard, de renier et de maudire intérieurement les êtres qui lui semblaient investis de cette puissance occulte.
--Puisse ce gros cheval le casser le cou! murmura-t-il en lui-même en relevant, sous son manteau, deux doigts de sa main gauche pour conjurer le mauvais oeil.
Il recommença ce geste cabalistique en voyant la Morisque venir vers lui dans le préau.
Elle s'arrêta un moment, et, comme la veille, elle le regarda avec une attention qui l'irrita.
--Que me voulez-vous? lui dit-il brusquement en marchant à elle.
Elle ne répondit rien, et, le saluant, elle courut pour rejoindre son enfant, qu'elle s'inquiétait de voir à cheval.
Le marquis venait au-devant de son hôte avec Lucilio Giovellino.
--Venez donc manger, lui dit-il; vous devez être mort de faim! La Bellinde se désole de ne vous avoir pas vu sortir ce matin, et, conséquemment, de vous avoir laissé partir à jeun pour la promenade.
M. d'Alvimar ne crut pas devoir parler de sa visite et de son repas au presbytère. Il parla de la beauté agreste des environs et du temps doux et riant de cette matinée d'automne.
--Oui, dit Bois-Doré, nous en avons pour plusieurs jours encore, car le soleil...
Il fut interrompu par un cri perçant qui partait du dehors, et, courant le plus vite qu'il put, pour savoir ce que c'était, il se trouva sur le pont avec d'Alvimar et Lucilio; l'un, qui l'avait précédé, l'autre, qui le suivait machinalement.
Ils virent alors la Morisque au bord du fossé, étendant les bras avec angoisse vers son enfant, que le gros cheval emmenait dans l'eau, et prête à s'y jeter, du point assez escarpé où elle se trouvait.
XV
Voici ce qui était arrivé.
Le petit bohème, heureux et fier d'équiter à lui tout seul un si grand dada, avait gentiment persuadé au carrosseux de lui laisser tenir le bridon. Le bon Squilindre, se sentant livré à cette petite main, et, d'ailleurs, excité par les joyeux petits talons qui _tabourinaient_ sur ses flancs, s'était aventure trop avant sur la droite, avait perdu le gué et passé sous le pont à la nage. Le carrosseux essayait d'aller à son secours; mais Pimante, plus méfiant que son camarade, refusait de perdre pied; et l'enfant, se tenant aux crins, était enchanté de cette circonstance.
Pourtant les cris de sa mère l'arrachèrent à son ivresse, et il lui cria: dans une langue qui ne fut comprise que de Lucilio:
--N'aie pas peur, mère, je me tiens bien.
Mais il était entré dans le courant de la petite rivière qui alimentait le fossé. Le lourd et flegmatique Squilindre en avait déjà assez, et ses naseaux, largement ouverts et tendus, annonçaient son malaise et son inquiétude.
Il n'avait pas l'esprit de retourner en arrière; il s'en allait droit sur l'étang, où l'impossibilité de franchir le barrage pouvait bien épuiser ce qui lui restait de force pour nager.
Cependant le danger n'était pas encore imminent, et Lucilio s'efforçait de faire entendre, par gestes, à la Morisque de ne pas se jeter à l'eau. Elle n'en tenait compte et descendait le talus gazonné, lorsque le marquis, voyant le danger que couraient ces deux pauvres êtres, essaya de déboutonner son manteau.
Il se fût jeté à la nage; il allait le faire sans consulter personne et sans que d'Alvimar comprit son dessein, lorsque Lucilio, qui s'en aperçut et que rien ne gênait, sauta du pont dans le fossé et se mit à nager avec vigueur vers l'enfant.
--Ah! ce bon, ce brave Giovellino! s'écria le marquis oubliant, dans son émotion, la traduction française qui dénaturait le nom de son ami.
D'Alvimar enregistra ce nom dans les petites archives de sa mémoire, qui était très-fidèle, et, tandis que le marquis s'approchait du talus pour calmer et retenir la Morisque, il resta, lui, sur le pont, regardant avec un singulier intérêt ce qu'il adviendrait de l'aventure.
Cet intérêt n'était pas celui que toute bonne âme eût ressenti en pareille circonstance, et pourtant l'Espagnol éprouvait une vive anxiété.
Il ne tenait pas à ce que le muet fût noyé, ce qui n'avait aucune raison d'arriver; mais il souhaitait que l'enfant périt, chose qui paraissait très-possible. Il ne demandait pas au ciel d'abandonner cette pauvre créature; il ne raisonnait pas son cruel instinct; il le subissait, malgré lui, comme un mal bizarre, insurmontable. Il sentait de plus en plus cet enfant lui inspirer une terreur superstitieuse.
--Si ce que j'éprouve est une révélation de ma destinée, pensait-il, elle s'agite et se décide en cet instant. Si l'enfant meurt, je suis sauvé; s'il est sauvé, je suis perdu.
L'enfant fut sauvé.
Lucilio rejoignit le cheval, prit le petit cavalier par le collet de sa souquenille, et alla le jeter sur la talus, dans les bras de sa mère, qui avait suivi, en courant et en criant, les péripéties de ce petit drame.
Puis il retourna tranquillement chercher le trop simple Squilindre, qui s'acharnait contre le barrage de l'étang, et, le forçant à rebrousser chemin, le remit sain et sauf aux mains du carrosseux éperdu.
Toute la maison était accourue aux cris de la Morisque, et l'on fut attendri de la voir, «toute pleurante,» embrasser les genoux de Lucilio, et lui parler en arabe avec effusion, en s'étonnant qu'il ne lui répondit pas un mot, bien qu'il eût l'air d'entendre cette langue et qu'il l'entendit fort bien.
Le marquis embrassa Lucilio en lui disant tout bas:
--Eh! mon pauvre ami! pour un homme tourmenté par la main du bourreau jusque dans la moelle des os, vous êtes encore un vigoureux nageur! Dieu, qui sait que vous ne vivez que pour le bien, a voulu faire en vous des miracles. Or ça, allez vitement changer de tout, et vous, Adamas, faites sécher et réchauffer ce petit diable, qui n'a pas l'air plus effrayé que s'il sortait de son lit. Je souhaite que, tout à l'heure, après mon repas, vous me l'ameniez avec sa mère; faites-les donc aussi propres que vous pourrez.--Mais où donc est passé M. de Villareal?
Ce prétendu Villareal était rentré dans le château, et, seul dans sa chambre, il priait le Dieu vindicatif auquel il croyait de ne point trop le punir de l'âpreté avec laquelle il avait désiré, _sans cause_, la mort du polit bohémien.
Nous appelons ainsi l'enfant, pour faire comme les gens qui l'entouraient en cet instant; mais, lorsque, après le dîner, M. de Bois-Doré passa dans une ancienne salle de son castel, qu'Adamas décorait du titre pompeux de salle des audiences, et quelquefois de salle de justice; quand ce vieux ministre de l'intérieur du marquis lui présenta la Morisque et son enfant, le premier mot du marquis fut pour s'écrier, après un moment de silence imposant:
--Plus je considère ce garçonnet, plus je m'assure qu'il n'est ni Égyptien, ni Morisque, mais bien plutôt Espagnol de bonne race, et peut-être même de sang français.
Il ne fallait pas être bien sorcier pour faire cette découverte; néanmoins, elle fut écoutée avec grand respect par Adamas, qui, en sa qualité d'introducteur, restait présent à la conférence. M. d'Alvimar et Lucilio étaient invités par le marquis à former l'assistance.
--Voyez, continua Bois-Doré naïvement satisfait de sa pénétration, en écartant la grosse chemise blanche de l'enfant: sa figure est brûlée du soleil, mais pas plus que celle de nos paysans en temps de moisson; son cou est blanc comme neige, et voilà des pieds et des mains si petits, que jamais serf ou vilain n'en eut de pareils. Allons, mon petit lutin, n'ayez point honte, et, puisque vous entendez le français, à ce que l'on dit, répondez-nous Comment vous nomme-t-on?
--_Mario_, répondit l'enfant sans hésiter.
--Mario? C'est là un nom italien!
--Je ne sais pas, moi.
--De quel pays êtes-vous?
--Je suis Français, je crois.
--Où êtes-vous né?
--Je ne m'en souviens pas.
--Je le crois bien, dit le marquis en riant; mais demandez-le à votre mère.
Mario se tourna vers la Morisque et ouvrit la bouche pour lui parler.
Il avait un air d'expression et de bonheur de se sentir accueilli paternellement par ce beau monsieur qui le tenait entre ses jambes, et dont il touchait timidement, du bout de ses petits doigts, les beaux habits de soie et le joli petit chien enrubané.
Mais, dès qu'il eut rencontré les yeux de sa mère, il parut comprendre un avertissement de grande importance; car il quitta doucement M. de Bois-Doré, et, se rapprochant de la Morisque, il baissa les yeux sans rien dire.
Le marquis lui adressa d'autres questions auxquelles il ne répondit pas davantage, quoique, par un doux et tendre regard, il semblât lui demander furtivement pardon de son impolitesse.
--Je crois, mon ami Adamas, dit le marquis, que tu m'as un peu surfait ton histoire, en prétendant que ce garçonnet parlait couramment notre langue. Il est vrai qu'il la prononce assez bien et qu'il a dit plusieurs mots sans trop d'accent étranger; mais je crois qu'il n'en sait pas davantage. Puisque tu sais si bien l'espagnol (pour moi, j'avoue en savoir fort peu), fais-le donc s'expliquer.
--Inutile, monsieur la marquis, dit Adamas sans se déconcerter, je vous jure que le petit drôle parle français comme un clerc: seulement, il est intimidé devant vous, voilà toute l'affaire.
--Mais non! dit le marquis; c'est un petit lion qui n'a peur de rien. Il est sorti de l'eau aussi riant qu'il y est entré, et il voit bien que nous sommes de bonnes gens.
Mario parut très-bien comprendre; car son oeil aimable disait oui, tandis que l'oeil intelligent et craintif de la Morisque, s'arrêtant sur d'Alvimar, semblait dire non, quant à celui-là.
--Voyons, voyons, reprit le bon M. Sylvain en reprenant Mario dans ses jambes, je veux que nous soyons bons amis. J'aime les enfants, et celui-ci me plaît. N'est-ce pas, maître Jovelin, que voilà une figure qui n'est pas faite pour tromper, et un regard d'enfant qui va droit au coeur? Il y a du mystère là-dessous, et je veux le savoir. Écoute, maître Mario, si tu me réponds la vérité, je te donnerai... Que veux-tu que je te donne?
L'enfant, obéissant à l'impétuosité naïve de son âge, s'élança sur Fleurial, le beau petit chien blanc qui, lorsque son maître était assis, ne quittait pas son giron.
Il semblait que Mario était résolu à tout pour l'avoir; mais un nouveau regard de Mercédès l'avertit de se contenir, et il remit le petit chien sur les genoux du marquis, à la grande satisfaction de celui-ci, qui avait craint de s'être trop avancé.
L'enfant secoua la tête d'un air triste et fit signe qu'il ne voulait rien.
Jusque-là, d'Alvimar n'avait rien dit; tout en faisant sa prière après la scène du fossé, il avait repassé dans la mémoire, rapidement, mais avec certitude, toutes les circonstances de sa vie. Rien ne s'y était formulé qui pût avoir rapport, même indirectement, avec une femme et un enfant dans la situation où ceux-ci se trouvaient.
L'émotion qu'il avait ressentie était donc une pure hallucination; il s'était repenti de ne l'avoir pas surmontée tout de suite; il avait repris possession de sa raison.
Pendant le dîner, le marquis ne lui avait point parlé du récit d'Adamas sur le mystérieux voyage de Mercédès. Lui-même ne l'avait écouté, la veille au soir, que d'une oreille, en s'endormant. D'Alvimar, depuis quelques minutes, regardait donc avec une tranquillité méprisante ces deux mendiants, et il avait cru trouver enfin la cause vulgaire de sa répugnance pour eux.
Il prit la parole.
--Monsieur le marquis, dit-il, si vous me permettez de me retirer, je crois qu'avec quelque argent vous ferez parler ce drôle tant que vous voudrez. Il est possible que ce soit un chrétien volé par cette Morisque, car je n'ai aucun doute sur la race de celle-ci. Pourtant, vous vous tromperiez beaucoup si vous pensiez que la couleur de la peau soit un signe certain. Il y a de ces misérables enfants qui sont aussi blancs que nous, et, si vous voulez être sûr de quelque chose, vous ferez bien de soulever les cheveux qui couvrent le front de celui-ci; vous y trouverez peut-être la marque du fer rouge.
--Quoi! dit le marquis en souriant, ont-ils tellement peur de l'eau du baptême qu'ils l'effacent par le feu?
Cette marque est celle de l'esclavage, reprit d'Alvimar. La loi espagnole la leur inflige. On les marque au front d'une S et d'une tête de clou, ce qui se traduit ainsi de la langue figurée en espagnol: _Esclave_.
--Oui, dit le marquis, je me souviens, c'est un rébus! Eh bien, je le trouve fort laid, et, si ce pauvre petit en est marqué et qu'il soit esclave de votre nation, je le rachète, moi, et je le fais libre sur la bonne terre de France.
Mercédès n'avait rien compris à ce qui se disait autour d'elle. Seulement, elle voyait avec anxiété d'Alvimar s'approcher de Mario, comme pour le toucher; mais d'Alvimar n'eut, pour rien au monde, souillé sa main gantée au contact d'un More, et il attendait que le marquis soulevât les cheveux de l'enfant; seulement, le marquis n'en faisait rien, et cela par un sentiment de délicate commisération pour la pauvre mère dont il croyait comprendre l'humiliation et l'inquiétude.
Quant à Mario, il comprenait de quoi il s'agissait; mais, dominé et comme fasciné par le regard de Mercédès, il se renfermait dans un impassible silence.
--Vous le voyez, dit d'Alvimar au marquis, il baisse la tête et cache sa honte. Allons, j'en sais assez sur leur compte, et je vous laisse en cette honnête compagnie. Il n'y a point de danger qu'ils desserrent les dents devant un Espagnol, et ils savent apparemment que je le suis. Il y a, entre cette race abjecte et la nôtre, un instinct d'aversion qui fait qu'ils nous sentent comme le gibier sauvage sent l'approche du chasseur. Cette femme, je l'ai rencontré hier sur les chemins, et je suis sur qu'elle a essayé quelque pratique de sorcellerie sur mon cheval, car il est boiteux ce matin. Si j'étais le maître de cette maison, une pareille vermine n'y resterait pas un instant de plus!...
--Vous êtes mon hôte, répondit Bois-Doré mêlant à sa politesse un accent de dignité et de fermeté dont M. d'Alvimar ne l'eût pas cru capable, et, en cette qualité, vous avez droit à ne point rencontrer chez moi de discussion contre vos idées, qu'elles soient ou non les miennes. Si la vue de ces malheureux vous importune, comme je ne veux pas qu'il soit dit que vous avez été contrarié dans ma maison en chose que ce soit, on s'arrangera pour qu'ils ne blessent point vos regards; mais vous ne sauriez exiger que je chasse brutalement un enfant et une femme.
--Non, certes, monsieur, dit d'Alvimar reprenant possession de lui-même; ce serait méconnaître vos bontés, et je vous demande pardon de mon emportement. Vous savez l'horreur de ma nation pour ces infidèles, et je sais, moi, que j'aurais dû la contenir ici.
--Que voulez-vous dire? demanda Bois-Doré un peu impatienté; nous prenez-vous pour des musulmans?
--À Dieu ne plaise, monsieur le marquis! je voulais parler de la tolérance française en général, et, comme c'est une loi de civilité que de se conformer aux usages de la nation où l'on reçoit l'hospitalité, je vous promets de m'observer et de voir chez vous sans répugnance quiconque il vous plaira d'accueillir.
--À la bonne heure! répondit le bon marquis en lui tendant la main. Vous plaît-il que, dans un instant, quand j'aurai fini ici, je vous mène tuer un lièvre ou deux?
--C'est trop de bonté, dit d'Alvimar en sortant; mais ne vous dérangez pas pour moi: avec votre permission, et en attendant l'heure du dîner, j'irai écrire quelques lettres.
Le marquis, s'étant levé pour le saluer, se rassit avec sa grâce nonchalante, et, s'adressant à Lucilio:
--Notre hôte est un cavalier bien élevé, lui dit-il; mais il est vif, et, tout bien considéré, il a un grand malheur en la tête, qui est d'être trop Espagnol. Ces gens sublimes méprisent tout ce qui n'est pas eux; mais je crois qu'ils se sont rompu les reins en martyrisant et en exterminant ces pauvres Morisques. Ils s'en mangeront les mains, un jour ou l'autre. Les Morisques étaient courageux au travail et soigneux de la propreté, au pays de la paresse et de la vermine. Ils étaient doux et humains avant qu'on les eût provoqués si durement. Allons, allons, si nous tenons là un pauvre débris de cette race qui fut si grande au temps passé, ne marchons pas dessus. Ayons pitié! Dieu pour tous!
Lucilio avait écouté le marquis avec une religieuse attention, mais en écrivant, pendant qu'il disait ses dernières paroles.
--Que faites-vous là? lui dit Bois-Doré.
Lucilio lui passa son papier, qui parut un vrai grimoire au marquis.