Les beaux messieurs de Bois-Doré

Chapter 5

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--Il faut, ajouta-t-il, que je vous demande excuse pour l'impolitesse de mon ami de Beuvre. Rien n'est plus déplacé que ces querelles de religion, lesquelles ne sont plus du tout de mode. Mais vous pardonnerez à l'entêtement d'un vieillard. Au fond, de Beuvre ne se soucie pas plus que moi de ces subtilités. C'est l'engouement pour le passé qui lui donne de temps en temps la maladie de récriminer contre les morts et d'ennuyer, par là, considérablement les vivants. Je ne vois pas pourquoi la vieillesse est pédante de ses souvenirs, comme si, à tout âge, on n'avait point vu assez de choses et assez de gens pour être autant philosophe que de besoin? Ah! parlez-moi des gens de Paris, mon cher hôte, pour savoir causer avec délicatesse et modération sur tous objets de controverse! Parlez-moi de l'hôtel de Rambouillet, par exemple! Vous n'êtes pas sans avoir fréquenté le _salon bleu d'Arténice_?

D'Alvimar put répondre qu'il était reçu chez la marquise, sans manquer à la vérité. Son esprit et son savoir lui avaient ouvert les portes du Parnasse à la mode; mais il n'y avait pas pris pied, son intolérance s'étant dévoilée trop vite dans ce sanctuaire de l'urbanité française.

D'ailleurs, il avait peu de goût pour la bergerie littéraire. L'ambition du siècle le rongeait, et la pastorale, qui est un idéal de repos et d'humble loisir, n'était point du tout son fait. Aussi se sentait-il pris de fatigue et de sommeil, lorsque Bois-Doré, enchanté d'avoir à qui parler, se mit à lui réciter des pages entières de l'_Astrée_.

--Quoi de plus beau, s'écriait-il, que cette lettre de la bergère à son amant:

«Je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gagner et facile à perdre, et plus aysée à offenser, et très-malaysée à rapaiser. Il faut que mes volontés soient des destinées, mes opinions des raisons et mes commandements des lois inviolables.»

Voilà du style! et quelle belle peinture d'un caractère!... Et la suite, monsieur, n'est-ce point toute la sagesse, toute la philosophie et la moralité dont un homme ait besoin? Écoutez ceci, que répond Sylvie à Galatée:

«Il ne faut point douter que ce berger ne soit amoureux, étant si honnête homme!»

Comprenez-vous bien, monsieur, la profondeur de cette devise? Au reste, Sylvie l'explique elle-même:

«L'amant ne désire rien tant que d'être aymé; pour être aymé, il faut qu'il se rende aimable, et ce qui rend aimable est cela même qui rend honnête homme.»

--Quoi? qu'est-ce à dire? s'écria d'Alvimar éveillé en sursaut par le discours de la docte bergère, que Bois-Doré lui criait aux oreilles pour dominer le bruit de _la carrosse_ sur le dur pavé de l'ancienne voie romaine de La Châtre à Château-Meillant.

--Oui, monsieur, oui, je le soutiendrais envers et contre tous! reprit Bois-Doré sans s'apercevoir du _tressaut_ de son hôte; et je me tue à le répéter à ce vieux radoteur, à ce vieil hérétique en matière de sentiments!

--- Qui? demanda d'Alvimar effaré.

--Je parle de mon voisin de Beuvre, un très-excellent homme, je vous jure, mais coiffé de l'idée que la vertu est dans les livres de théologie, qu'il ne lit pas, attendu qu'il ne les comprendrait point; et je lui soutiens, moi, qu'elle est dans les oeuvres de poésie, dans les pensées agréables et bienséantes dont un chacun, pour si simple qu'il soit, peut faire son profit. Par exemple, lorsque le jeune Lycidas cède aux folles amours d'Olympe...

Pour le coup, d'Alvimar se rendormit résolûment, et M. de Bois-Doré déclamait encore lorsque la carrosse et l'escorte firent retentir le pont-levis de Briantes d'un bruit égal au bruit qu'elles avaient fait sur celui de la Motte.

Le temps était devenu très-sombre; d'Alvimar ne vit du château que l'intérieur, qui lui parut fort petit, et qui l'était effectivement, eu égard aux grandes dimensions des logements de cette époque.

Aujourd'hui, les salles de ce manoir paraissent encore très-vastes; mais elles semblaient alors aussi exiguës que possible.

La partie occupée par le marquis, et ruinée par les bandes d'aventuriers en 1594, était de construction toute récente. C'était un pavillon carré, flanqué à une tour fort ancienne et à une autre construction plus ancienne encore, le tout formant un seul massif d'architecture hétérogène, d'une étroitesse élancée et d'un aspect élégant et pittoresque.

--Ne vous effrayez pas trop de la pauvre mine de ma maisonnette, dit le marquis à son hôte en le précédant sur l'escalier, tandis que son page et sa gouvernante Bellinde les éclairaient; ce n'est qu'un pavillon de chasse et un logis de garçon. Si jamais la fantaisie du mariage me montait à la tête, il me faudrait faire bâtir; mais, jusqu'ici, je n'y ai point encore songé, et j'espère que, garçon vous-même, vous ne trouverez point cette bicoque trop mal commode.

IX

En effet, le logis de garçon était arrangé, tapissé et orné avec un luxe que n'annonçaient pas la petite porte basse fleuronnée et l'étroit vestibule d'où s'élançait tout à coup la spirale de l'escalier.

Il y avait partout, sur les dalles, de bonnes _revêches de Berry_, et, sur les planchers, d'autres tapis plus riches de la manufacture d'Aubusson; enfin, dans le salon et dans la chambre à coucher du maître, des tapis de Perse du plus grand prix.

Les vitres des fenêtres étaient larges et claires, c'est-à-dire qu'elles formaient des losanges de deux pouces carrés, non teintées, sur lesquelles se détachaient des médaillons armoriés en couleur. Les tentures représentaient des dames fluettes et charmantes et de jolis petits messieurs, qu'à leurs panetières et houlettes il fallait bien reconnaître pour des pastourelles et des bergers.

Les noms des principaux personnages de l'_Astrée_ étaient, d'ailleurs, brodés dans l'herbe sous leurs pieds, et leurs belles paroles leur sortaient de la bouche, se croisant avec les réponses non moins belles de leurs vis-à-vis.

On y voyait, sur un panneau du salon de compagnie, l'infortuné Céladon se précipitant avec une grâce tortillée dans l'onde bleue du Lignon, qui, d'avance, se ridait en ronds, dans la prévision de sa chute. Derrière lui, l'incomparable Astrée, _lâchant la bonde à ses pleurs_, accourait trop tard pour le retenir, bien qu'il eût le pied levé jusque dans la main de la bergère. Au-dessus de ce groupe pathétique, un arbre, plus mouton que les moutons de ces fantastiques prairies, élevait jusqu'au plafond ses branches ouatées et crépelées.

Mais, pour ne pas déchirer le coeur par ce lamentable spectacle du trépas de Céladon, l'artiste l'avait représenté dans le même panneau, et tout de suite, sur l'autre rive du Lignon, _poussé de l'eau_ et couché dans les buissons _entre la vie et la mort_, mais recueilli par «trois belles nymphes dont les cheveux épars allaient ondoyant sur les épaules, couverts d'une guirlande de diverses perles. Elles avaient les manches de la robe retroussées jusque sur le coude, d'où sortait un linomple délié, qui, froncé, venait finir auprès de la main, où deux gros bracelets de perles le tenaient attaché. Chacune avait au côté le carquois rempli de flèches et portait en la main un arc d'ivoire; leur robe retroussée laissait voir leurs brodequins dorés, jusqu'à mi-jambe.»

Auprès de ces belles, on voyait le petit Méril gardant leur chariot en forme de coquille terminée en parasol, et traînée par deux chevaux qu'on eût pu aussi bien prendre pour des brebis, tant ils avaient l'oeil bénin et la tête busquée.

Le panneau suivant représentait le berger, secouru et soutenu par ces aimables nymphes, et occupé à rendre par la bouche toute l'eau du Lignon qu'il avait bue; ce qui ne l'empêchait pas de dire, en paroles écrites tout le long de ce vomissement: «Si je vis, comment est-il possible que la cruauté d'Astrée ne me fasse mourir?»

Pendant ce monologue, Sylvie disait à Galatée: «Il y a, en ses façons et ses discours, quelque chose de plus généreux que le nom de berger ne porte.»

Et, au-dessus du groupe, Cupidon décochait une flèche plus grosse que lui dans le coeur de Galatée, bien qu'il visât dans son épaule, par la faute d'un arbre qui l'empêchait de se bien placer. Mais les traits d'amour sont si subtils!

Que ne dirai-je point du troisième panneau, qui montrait le terrible combat du blond Filandre avec le More terrible, celui-ci qui tenait l'autre embroché de part en part, tandis que, sans se déconcerter, le vaillant berger enfonçait dextrement le bout ferré de sa houlette entre les deux yeux du monstre?

Et du quatrième panneau, où l'on voyait la belle Mélandre sous l'armure du chevalier Triste, conduite en présence du cruel Lypandas!

Mais qui ne connaît les merveilles de ce _beau pays de tapisserie_, comme l'appelle un de nos poëtes, contrée folle et riante où nos imaginations enfantines ont vu et rêvé tant de prodiges?

Les tentures de M. de Bois-Doré étaient merveilleusement composées, en ce sens qu'on avait réussi à faire tenir, au moyen des groupes lointains semés dans le paysage, plusieurs aventures en une seule, et que ce bon seigneur avait le plaisir de repasser les principales scènes de son poëme favori, en faisant le tour de son appartement. Mais c'étaient bien les plus absurdes dessins et les plus invraisemblables couleurs qui se pussent imaginer, et rien ne pouvait mieux caractériser le mauvais goût qui, en ce temps, marchait, faux et fade, à côté du grand goût splendide de Rubens et des allures crânes et vraies de Callot.

Chaque époque résume ainsi les extrêmes; c'est pourquoi il ne faut jamais désespérer de celle où l'on vit.

Il faut pourtant reconnaître que certaines phases de l'histoire de l'art sont plus favorisées que d'autres, et qu'il en est où le goût est si pur et si fécond, que le sentiment du beau pénètre dans tous les détails de la vie usuelle et dans toutes les couches de la société.

Au moment de la pleine renaissance, tout prend un caractère d'élégante invention, et l'on sent, jusque dans le moindre vestige, que les agitations de la vie sociale ont favorisé merveilleusement l'essor de l'imagination. Cet instinct descend alors de la région des hautes intelligences jusqu'au pauvre artisan; depuis le palais jusqu'à la chaumière, rien n'existe plus qui puisse habituer les yeux et l'esprit à la vue du laid ou du trivial.

Il n'en était déjà plus ainsi sous Louis XIII, et les provinciaux de l'endroit préféraient les tapisseries et les meubles tout modernes de M. de Bois-Doré aux précieux spécimens du dernier siècle, que les reîtres avaient pillés ou brisés dans le manoir de son père, cinquante ans auparavant.

Quant à lui qui se croyait artiste, il ne regrettait pas ces antiquailles, et, quand il pouvait harper sur les chemins quelque barbouilleur de passage, il lui faisait dessiner sous ses yeux ce qu'il se permettait naïvement d'appeler ses idées, en fait de meubles et de décorations, lesquelles il faisait exécuter ensuite à grand prix, car il ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire ses goûts de luxe puéril et bizarre.

Aussi son château était-il remplit de crédences à secret et de _cabinets_ à surprises; de ces cabinets merveilleux, sortes de grandes boîtes à tiroirs, au milieu desquelles un ressort faisait apparaître une miniature de palais enchanté, soutenu de colonnes torses, incrusté de grosses pierreries fausses, et meublé de petits personnages de lapis, d'ivoire ou de jaspe.

D'autres cabinets, tout plaqués d'écaille transparente sur fond rouge et rehaussé de cuivres brillants, ou tout incrustés d'ivoire historiée, contenaient quelque chef-d'oeuvre de tabletterie, dont l'agencement ingénieux et gros de mystères servait à enfermer les billets doux, les portraits, cheveux, bagues, fleurs et autres reliques d'amour à l'usage des beaux de l'époque. Bois-Doré faisait entendre que ses arcanes d'ébénisterie regorgeaient de trésors de ce genre; quelques malveillants prétendaient qu'ils étaient vides.

Malgré toutes les aberrations de sa magnificence, Bois-Doré avait fait de son petit manoir un nid luxueux, chaud et brillant, qui lui avait coûté plus qu'il ne valait, mais que l'on aimerait bien à retrouver intact au fond d'un de ces petits châteaux du pays, aujourd'hui délaissés, délabrés, tombant en ruine ou convertis en métairies.

Il y en aurait pour trois jours à examiner tous ces riens curieux que l'on désigne à présent sous le nom nouveau de _bibelots_, et qui seraient mieux nommés _bribelots_. Notre époque, curieuse et chercheuse, a, du reste, le droit de donner le nom qu'il lui plaît à un genre d'exploration qui lui est tout spécial, et nous acceptons de grand coeur le verbe _bibeloter_, bien qu'il ne soit encore qu'à l'usage des adeptes.

Pourtant, nous ne _bibeloterons_ pas ici l'intéressant mobilier de Briantes, ce serait trop long, et nous dirons seulement que M. d'Alvimar eût pu se croire dans la boutique d'un revendeur, tant la profusion de colifichets entassés sur les dressoirs, sur les cheminées, ou montant en pyramides sur les tables, contrastait avec l'austère nudité des palais espagnols où il avait passé ses jeunes années.

Au milieu de toutes ces faïences et verroteries, flacons, flambeaux, buires, lustres, vases, sans compter les aiguières, coupes ou drageoirs d'or, d'argent, d'ambre ou d'agate; les sièges cloutés, frangés et lampassés de toute forme et de toutes dimensions; les bancs et armoires de chêne sculpté, à grands fermoirs de fer découpés sur fond de drap écarlate; les rideaux de satin brochés d'or à petits et grands bouquets, garnis de lambrequins galonnés d'or fin, etc., etc., il y avait certainement de beaux ouvrages d'art et de charmants objets d'industrie contemporaine mêlés à beaucoup d'affiquets puérils et de recherches incommodes. En somme, l'effet général était chatoyant et agréable, bien que tout cela fût trop entassé et que l'on n'osât y remuer, dans la crainte de briser quelque chose.

Quand d'Alvimar eut exprimé sa surprise de trouver ce palais de la fée Babiole au fond des humbles vallons du Berry, et que Bois-Doré lui eut complaisamment montré les principales richesses de son appartement, la gouvernante Bellinde, qui allait et venait en donnant des ordres d'une voix claire et retentissante, annonça tout bas à son maître que le souper était prêt, tandis que le page ouvrait les portes toutes grandes en criant la formule d'usage et que l'horloge du château sonnait sept heures avec carillon de musique à la mode des Flandres.

D'Alvimar, qui n'avait jamais pu s'habituer à l'abondance des mets en France, fut surpris de voir la table couverte, non-seulement de pièces d'orfévrerie et de flambeaux chargés du fleurs de cristal de toutes couleurs, mais d'une quantité de plats comme s'il se fût agi de traiter une douzaine de personnes de bon appétit.

--Eh! ce n'est point là un souper, lui dit Bois-Doré, à qui il reprochait de le traiter comme un gourmand: ce n'est qu'un petit ambigu aux flambeaux. Faites un effort, et, si mon _maître queux_ ne s'est point enivré aujourd'hui en mon absence, vous verrez que le drôle sait réveiller l'appétit paresseux.

D'Alvimar se laissa faire et reconnut que l'appétit lui venait malgré lui.

Jamais il n'avait, à la table des grands seigneurs de sa nation, goûté d'une chère aussi exquise, et, dans les plus riches hôtels de Paris, il n'en avait point rencontré de meilleure. Ce n'étaient que petits plats fins, convenablement relevés, très-savamment compliqués à la mode du temps: cailles grasses farcies, bisques d'écrevisses, pâtisseries légères, crèmes parfumées de plusieurs sortes dans des croûtes de massepain, biscuits au safran, au girofle, vins fins de France, parmi lesquels le vin vieux d'Issoudun pouvait rivaliser avec les meilleurs clos de Bourgogne, et vins de dessert les plus chauds de Grèce et d'Espagne.

Il y en eut pour deux heures à goûter un peu de tout, M. de Bois-Doré parlant cave et cuisine en maître consommé, et mademoiselle Bellinde dirigeant les valets avec une science et une habileté incomparables.

Le jeune page joua du téorbe fort agréablement pendant les deux premiers services; mais, à l'apparition du troisième, un nouveau personnage se présenta et causa à d'Alvimar quelque malaise, sans qu'il eût pu dire pourquoi.

X

C'était un homme d'une quarantaine d'années, que le marquis salua du nom de maître Jovelin, et qui, sans dire une parole, s'assit sur une chaise de cuir doré dans un angle de la salle, de manière à ne pas gêner le service des valets. Il portait un petit sac de serge rouge qu'il posa sur ses genoux, et il se mit à regarder les convives d'un air doux et souriant.

Sa figure était belle, quoique vulgaire quant aux traits. Il avait le nez gros et la bouche grande, le menton fuyant et le front bas.

Malgré ces défauts, il était impossible à un honnête homme de le regarder sans intérêt; et, pour peu que l'on fît attention à sa belle chevelure noire très-négligée, mais fine et naturellement bouclée, à ses magnifiques dents blanches, que montrait un sourire triste mais franc, enfin à ses yeux noirs d'une si vive intelligence et d'une bonté si sympathique, que sa figure jaune en était tout éclairée, on se sentait comme obligé de l'aimer et même de le respecter.

Il était habillé comme un petit bourgeois, mais fort proprement, tout en drap gris-bleu, avec des bas de laine; la casaque longue boutonnée, un grand col rabattu tout uni et coupé carrément sur la poitrine, les manches ouvertes à la manière flamande et un grand feutre sans plumes.

M. de Bois-Doré, après avoir demandé fort poliment comment il se portait et donné l'ordre de lui servir un verre de vin de Chypre qu'il refusa de la main, ne lui parla plus et s'occupa exclusivement de son hôte.

Ainsi le voulait la bienséance d'alors, un homme de qualité ne devant pas témoigner beaucoup d'égards à un inférieur, sous peine de faire injure à ses égaux.

Mais d'Alvimar remarqua très-bien que leurs yeux se rencontraient fréquemment et qu'ils échangeaient, à chaque parole prononcée par le marquis, un sourire de bonne intelligence, comme si celui-ci eût voulu associer cet inconnu à toutes ses pensées, soit pour obtenir son approbation, soit pour le distraire de quelque secrète souffrance.

Certes, dans tout cela il n'y avait pas de quoi alarmer M. Sciarra. Mais peut-être n'était-il pas très-bien avec sa conscience; car cette belle et honnête physionomie, loin de lui être agréable, le jeta dans un grand trouble et dans de soudaines méfiances.

Pourtant le marquis ne dit pas un mot et ne fit pas la moindre question qui eussent rapport aux motifs de la fuite de l'Espagnol au fond du Berry. Il ne parla que de lui-même, et, en cela, il fit preuve de savoir-vivre, car M. d'Alvimar n'avait encore paru disposé à aucune confidence, et son hôte trouvait moyen de lui faire la conversation sans l'interroger en quoi que ce fût.

--Vous me trouvez bien logé, bien meublé, bien servi, lui disait-il; tout cela est vrai. Voilà déjà plusieurs années (il n'en disait pas le compte) que je me suis retiré du monde pour me reposer un peu et me refaire des fatigues de la guerre, en attendant les événements. Je vous confesse que, depuis la mort du grand roi Henri, je n'aime plus ni la cour ni la ville. Je ne suis pas un grand pleurard et je prends le temps comme il vient; pourtant j'ai eu trois grands chagrins dans ma vie: le premier, c'est quand je perdis ma mère; le second, quand je perdis mon jeune frère; le troisième, quand je perdis mon grand et bon roi. Et il y a cela de particulier dans mon histoire, que ces trois chères personnes périrent de mort violente. Mon roi assassiné, ma mère par une chute de cheval, et mon frère... Mais ce sont là des histoires trop tristes, et je ne veux point, pour la première nuit que vous passez sous mon toit, vous conter des choses malplaisantes à la veillée. Je vous dirai seulement ce qui m'a jeté dans la paresse et dans la _casanerie_. Quand j'eus vu expirer mon roi Henri, je me consultai ainsi: Tu as perdu tout ce que tu aimais, tu n'as plus que toi-même à perdre; or donc, si tu ne veux que ton tour vienne bientôt, tu feras aussi bien de fuir ces pays de trouble et d'intrigue, et d'aller soigner ta pauvre personne affligée et lassée, dans ton pays natal. Vous aviez donc raison de me croire aussi heureux que possible, puisque j'ai pu prendre le parti qui me convenait et me préserver de toute contrariété; mais vous auriez tort de penser qu'il ne me manque rien; car, si je ne désire aucune chose, je ne puis pas dire que je ne regrette personne. Mais c'est assez vous régaler de mes peines, et je ne suis pas de ceux qui s'en nourrissent, sans vouloir s'en consoler ou s'en distraire. Vous plaît-il entendre, tout en goûtant, à ces gelées au cédrat, un musicien plus habile que le petit page de tout à l'heure? Écoutez cela aussi, vous, mon bel ami, ajouta-t-il s'adressant au page; cela ne vous fera point de mal.

Il avait, en parlant à d'Alvimar, envoyé à celui qu'il appelait maître Jovelin un de ces regards affectueux qui ressemblaient à des prières plus qu'à des ordres.

L'homme aux habits gris déboutonna la manche large qui couvrait une manche plus étroite couleur de rouille et la rejeta derrière son épaule; puis il tira de son sac une de ces petites cornemuses à bourdon court et historié, que l'on appelait alors _sourdelines_, et qui étaient employées dans la musique de chambre.

Cet instrument, aussi doux et voilé que les musettes de nos ménétriers sont aujourd'hui bruyantes et criardes, était fort à la mode, et maître Jovelin n'eut pas plus tôt préludé, qu'il s'empara non-seulement de l'attention, mais de l'âme de ses auditeurs; car il jouait supérieurement de cette sourdeline et la faisait chanter comme une voix humaine.

D'Alvimar était connaisseur, et la belle musique avait sur lui cette puissance de le porter à une tristesse moins amère que de coutume. Il se livra d'autant plus volontiers à cette espèce de soulagement, qu'il se sentit tranquillisé en reconnaissant dans ce personnage silencieux et attentif, qu'il avait pris d'abord pour une manière d'espion doucereux, un artiste habile et inoffensif.

Quant au marquis, il aimait l'art et l'artiste, et il écoutait toujours son _maître sourdelinier_ avec une religieuse émotion.

D'Alvimar exprima gracieusement son admiration. Après quoi, le souper étant fini, il demanda la permission de se retirer.

Le marquis sa leva aussitôt, fit signe à maître Jovelin de l'attendre, au page de prendre un flambeau, et voulut conduire lui-même son hôte à l'appartement qui lui était préparé; après quoi, il revint se mettre à table, ôta son chapeau, ce qui, à cette époque, était signe que l'on se mettait à l'aise sans cérémonie, contrairement à l'usage établi plus tard; se fit servir une sorte de punch qu'on appelait clairette, mélange de vin blanc, de miel, de musc, de safran et de girofle, et invita maître Jovelin à s'asseoir vis-à-vis de lui, à la place que d'Alvimar venait de quitter.