Les beaux messieurs de Bois-Doré

Chapter 40

Chapter 403,938 wordsPublic domain

Une magnifique chevelure brune, d'un ton doux et bouclée naturellement, encadrait largement le visage jusqu'à la naissance du cou et retombait en une grosse mèche (la cadenette était plus que jamais de mode) jusqu'au-dessous de l'épaule. La face était finement rosée, mais plutôt pâle que vermeille. Une distinction exquise de type, aidée tout naturellement d'une exquise distinction de manières et d'habillement, était le principal caractère de cette apparition, qui n'appelait point le regard, mais dont le regard avait peine à se détacher quand il l'avait rencontrée.

Telle fut l'impression du cavalier que le hasard venait de placer auprès de Mario.

Ce cavalier avait une quarantaine d'années; il était maigre et blême avec des traits assez réguliers, des lèvres fort mobiles, un oeil perçant et, au total, une expression de ruse tempérée par un penchant sérieux à la réflexion. Il était costumé d'une façon assez problématique, tout en noir et en courte soutanelle, comme un prêtre en voyage, mais armé et botté en militaire.

Son cheval sec et agile allongeait le pas tout autant que l'ardente et généreuse monture de son compagnon.

Les deux cavaliers s'étaient salués en silence, et Mario avait ralenti son cheval pour laisser le pas au voyageur, plus âgé que lui.

Le voyageur parut sensible à une si scrupuleuse courtoisie, et refusa de dépasser le jeune homme.

--Au fait, monsieur, dit Mario, je crois que nos chevaux vont de même, ce qui prouve la bonté de l'un et de l'autre, car j'ai de la peine à soumettre le mien à une allure qui ne laisse pas tous les autres en arrière, et j'ai dû donner de l'avance à mes compagnons de route pour ne point arriver avant eux au sommet du passage.

--Ce qui est défaut chez votre magnifique bête est qualité chez la mienne, répondit l'inconnu. Comme je voyage presque toujours seul, j'avance sans que personne ait à me reprocher d'épuiser ma monture. Mais puis-je vous demander, monsieur, où j'ai eu l'honneur de vous voir? Votre agréable figure ne m'est point tout à fait nouvelle.

Mario regarda attentivement le cavalier et lui dit:

--La dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, c'était à Bourges, il y a quatre ans, au baptême de monseigneur le duc d'Enghien.

--Alors vous êtes, en effet, le jeune comte de Bois-Doré?

--Oui, monsieur l'abbé Poulain, répondit Mario en portant encore une fois la main à son feutre empanaché.

--Je suis heureux de vous retrouver tel que vous êtes, monsieur le comte, reprit le recteur de Briantes; vous avez grandi en taille, en bonne mine et aussi en mérite, je le vois à vos manières. Mais ne m'appelez point abbé; car, hélas! je ne le suis point encore, et il est possible que je ne le sois jamais.

--Je le sais que M. le Prince n'a jamais voulu entendre à votre nomination; mais je pensais...

--Que j'avais trouvé mieux que l'abbaye de Varennes? Oui et non! En attendant un titre quelconque, j'ai réussi à quitter le Berri, et le hasard m'a attaché à la fortune du cardinal par le service du père Joseph, auquel je me suis dévoué corps et âme. Je puis vous dire, entre nous, que je suis un de ses messagers; et voilà pourquoi j'ai un bon cheval.

--Je vous en fais mon compliment, monsieur. Le service du père Joseph ne peut être qu'un travail de bon Français, et la fortune du cardinal est le destin de la France.

--Dites-vous bien ce que vous pensez, monsieur Mario? dit l'ecclésiastique avec un sourire de doute.

--Oui, monsieur, sur mon honneur! répondit le jeune homme avec une franchise qui triompha des soupçons de l'agent diplomatique. Je ne souhaite point que M. le cardinal sache qu'il a, en mon père et en moi, deux admirateurs de plus; mais faites-nous la grâce de nous croire assez bons Français pour vouloir servir de nos corps et de nos âmes, aussi bien que vous, si nous pouvons, la cause du grand ministre et du beau royaume de France.

--Je crois en vous très-fermement, reprit M. Poulain, mais moins en monsieur votre père! Par exemple, il ne vous envoya point, l'an passé, au siège de la Rochelle! Vous étiez encore bien jeune, je le sais; mais de plus jeunes que vous y étaient, et vous dûtes ronger votre frein en manquant au glorieux rendez-vous de toute la jeune noblesse de France.

--Monsieur Poulain, répondit Mario avec quelque sévérité, je vous croyais lié à mon père par la reconnaissance. Tout ce qu'il a pu faire pour vous, il l'a fait, et, si l'abbaye de Varennes a été sécularisée au profit de M. le Prince, vous ne pouvez en accuser mon père, lequel a été largement frustré dans cette affaire.

--Oh! je n'en doute point! s'écria M. Poulain; je m'en rapporte au prince de Condé pour savoir embrouiller les comptes! aussi je ne m'en prends qu'à lui. Quant à votre père, sachez, monsieur le comte, que je l'aime et l'estime toujours infiniment. Loin d'avoir la pensée de lui nuire, je donnerais ma vie pour le savoir rattaché, sans arrière-pensée, à la cause catholique.

--Mon père n'a pas eu besoin de se rattacher à la cause de son pays, monsieur! C'est vous dire qu'il embrasse chaudement celle du cardinal contre tous les ennemis de la France.

--Voire contre les huguenots?

--Les huguenots ne sont plus, monsieur! Laissons en paix les morts!

M. Poulain fut encore frappé de la dignité d'expression de ce visage si doux. Il sentit qu'il n'avait pas affaire à un jeune homme ambitieux et frivole comme les autres.

--Vous avez raison, monsieur, dit-il. Paix à la cendre des Rochelois, et que Dieu vous entende, afin qu'ils ne revivent point à Montauban et ailleurs. Puisque votre père est si bien revenu de son indifférence religieuse, espérons qu'il vous permettra, au besoin, de marcher contre les rebelles du Midi.

--Mon père m'a toujours permis et me permettra toujours de suivre mon inclination; mais sachez, monsieur, qu'elle ne sera jamais de marcher contre les protestants, à moins que je ne voie la monarchie en grand péril. Jamais, par ambition ou par gloriole, je ne tirerai l'épée contre des Français; jamais je n'oublierai que cette cause, jadis glorieuse, aujourd'hui infortunée, a mis Henri IV sur le trône. Vous avez été nourri dans l'esprit de la Ligue, M. Poulain, et aujourd'hui vous le combattez de toutes vos forces. Vous avez été du mal au bien, du faux au vrai; moi, j'ai vécu et je mourrai dans le chemin où l'on m'a mis: fidélité à mon pays, horreur des intrigues avec l'étranger. J'ai moins de mérite que vous, n'ayant point eu lieu de me convertir; mais je vous jure que je ferai de mon mieux, et que, tout en respectant la liberté de conscience chez les autres, je tomberai de toute ma force sur les alliés de M. de Savoie....

--Vous oubliez que ce sont aujourd'hui les alliés de la Réforme.

--Dites de M. de Rohan! M. de Rohan achève par là de tuer son parti, voilà pourquoi je vous ai dit: Paix aux morts!

--Allons, dit l'affidé du père Joseph, je vois que, comme le bon marquis, vous êtes un esprit romanesque, et que vous vous guiderez, à son exemple, par le sentiment. Puis-je, sans indiscrétion, vous demander des nouvelles de monsieur votre père?

--Vous allez le voir en personne, monsieur. Il sera content de vous saluer. Il marche en avant, et, dans un quart d'heure, nous serons près de lui.

--Que me dites-vous? M. de Bois-Doré, à soixante-quinze ou quatre-vingts ans....

--Marche encore contre les ennemis et les assassins de Henri IV. Cela vous étonne, monsieur Poulain?

--Non, mon enfant, répondit l'ex-ligueur devenu, par la force des choses, continuateur et admirateur politique du Béarnais; mais je trouve qu'il s'y prend tard!

--Que voulez-vous, monsieur! Il ne voulait pas marcher tout seul: il attendait l'exemple du roi de France.

--Allons, s'écria M. Poulain en souriant, vous avez réponse à tout! Il me tarde de saluer la belle vieillesse du marquis! Mais il est impossible de trotter ici. Veuillez encore me donner des nouvelles d'un homme à qui je dois la vie: maître Lucilio Giovellino, autrement dit Jovelin, le grand sourdelinier.

--Il est heureux, grâce au ciel! Il a épousé sa meilleure amie, et, à eux deux, ils nous rendent le service de gouverner notre maison et nos biens en notre absence.

--Votre meilleure amie... Parlez-vous de Mercédès, la belle Morisque? J'aurais cru que vous lui préfériez, avec d'autres sentiments, il est vrai, une amie plus jeune et plus belle encore.

--Parlez-vous de madame de Beuvre? reprit Mario avec une franchise qui faisait ressortir la curiosité insinuante de M. Poulain; il m'est facile de vous répondre comme je répondrais à toute la terre. C'est là, en effet, une personne que j'ai aimée avec ardeur dans mon enfance et que je respecterai toute ma vie; mais son amitié pour moi est fort tranquille, et vous pouvez m'interroger sur son compte sans aucun détour.

--N'est-elle point mariée encore?

--Je n'en sais rien, monsieur. En voyage depuis quelques mois, nous n'avons guère de nouvelles de nos amis éloignés.

M. Poulain examina Mario à la dérobée. Il avait le calme d'un coeur brisé, mais non l'affaissement d'une âme épuisée.

--Ignorez-vous, dit le recteur, que M. de Beuvre était sur la flotte anglaise devant La Rochelle?

--Je sais qu'il y fut tué, et que Lauriane ne dépend plus que d'elle-même.

--Elle était en Poitou lorsque le duc de la Trémouille, après l'abandon des Anglais, alla abjurer l'hérésie au camp du roi.

--Elle ne l'y suivit pas, monsieur! dit vivement Mario. Elle demanda à partager la captivité de l'héroïque duchesse de Rohan, qui refusait de se soumettre, et, n'ayant pu obtenir cette grâce, elle s'apprêtait à revenir en Berri quand nous avons quitté notre province.

--Je savais tout cela, dit M. Poulain, qui paraissait être, en effet, au courant de toutes choses.

--Si vous ne le saviez pas, reprit Mario, je ne regrette pas de vous l'avoir dit. Vous ne voudriez pas donner au prince de Condé un nouveau prétexte pour confisquer les biens de madame de Beuvre?

--Non, certes! dit l'ex-recteur en riant tout à fait et même avec une sorte de bonhomie. Vous raisonnez bien, et l'on peut, sans trop de danger, être aussi sincère que vous l'êtes, quand on connaît son monde. Mais ayez toute confiance en moi, qui ai ouvertement rompu avec les jésuites, à mes risques et périls!

M. Poulain disait vrai.

Il était, quelques moments après, en présence du marquis de Bois-Doré, et l'entrevue fut, de part et d'autre, fort civile, presque amicale.

LXX

Le marquis n'avait point besoin du ban et de l'arrière-ban pour lever une petite troupe de volontaires. Ses meilleurs hommes, certains d'ailleurs d'être bien récompensés, l'avaient suivi avec enthousiasme.

L'intrépide Aristandre se faisait une joie personnelle de rosser MM. les Espagnols, qu'il haïssait par le souvenir de Sanche; le fidèle Adamas montait, à l'arrière-garde, une douce haquenée, et portait en croupe les parfums et les fers à papillotes de son maître, pas davantage!

Sauf un peu de frisure à ce qui lui restait de cheveux sur la nuque, et quelques eaux de senteur pour son agrément particulier, le marquis était désormais aussi simple qu'on l'avait vu naguère éblouissant. Plus de perruque, plus de fard, presque plus de dentelles, de cannetilles, broderies et larges galons; un grand pourpoint de drap carmélite à manches ouvertes, le haut-de-chausses pareil, tombant au-dessous du genou, des bottes serrées autour de la jambe avec la manchette de linge uni retombant sur le retroussis, un large rabat sans broderie, et sur le tout une vaste et solide cape fourrée, tel était le costume du _beau monsieur_ de Bois-Doré.

Cette métamorphose s'expliquera ici en peu de mots.

Mario avait eu un duel pour corriger un impertinent qui s'était moqué, en sa présence, du masque de plâtre, des cheveux noirs et des mille rosettes du marquis. Mario avait fort maltraité cet homme; ce fut sa première affaire! mais Bois-Doré, informé après coup de l'aventure, ne voulut pas exposer son fils à recommencer. Il supprima un jour, tout à coup et sans avertir personne, son teint et sa perruque, sous prétexte que M. de Richelieu avait raison de proscrire le luxe, et qu'il fallait donner le bon exemple. Ainsi résigné à paraître vieux et laid, il se présenta héroïquement à sa famille. Mais, à sa grande surprise, tout le monde poussa une exclamation de plaisir, et la Morisque lui dit naïvement:

--Ah! que vous êtes bien, mon maître! je vous croyais beaucoup plus vieux que vous ne l'êtes!

La vérité est que, sous son masque, le marquis s'était fort bien conservé, et qu'il était extraordinairement beau pour son grand âge. Il ne connaissait pas, il ne devait jamais connaître les infirmités. Il avait encore ses dents; son grand front chauve était sillonné de belles rides bien tracées, aucun pli de malice ni de haine; sa moustache et sa royale, blanches comme neige, se dessinaient sur son teint jaune-brun, et son grand oeil vif et riant envoyait encore de doux éclairs à travers le buisson de ses longs sourcils effarouchés.

Il se tenait toujours droit comme un peuplier, et roide à l'avenant; mais il ne se cachait plus d'enfoncer son maigre genou dans la puissante main d'Aristandre, pour enfourcher son cheval. Une fois en selle, il était ferme comme un roc.

Il reçut dès lors tant de compliments non équivoques sur sa belle vieillesse, qu'il changea tout son système de coquetterie: au lieu de cacher son âge, il l'augmenta, se donnant quatre-vingts ans, quoiqu'il n'en eût que soixante-seize, et se plaisant à émerveiller ses jeunes compagnons d'armes par le récit des vieilles guerres, longtemps ensevelies dans les archives de sa mémoire.

Le 3 mars, c'est-à-dire le surlendemain de la rencontre des beaux messieurs de Bois-Doré avec M. Poulain, l'avant-garde royale, forte de dix ou douze mille hommes d'élite, campait à Chaumont, dernier village de la frontière. Les volontaires, n'ayant guère de matériel de campement, passèrent la nuit comme ils purent dans le village.

Le marquis se mit tranquillement dans le premier lit venu, et s'endormit en homme rompu au métier de la guerre, sachant mettre à profit les heures de repos, dormir une heure quand il n'avait qu'une heure, et douze, par provision, quand il n'avait rien de mieux à faire.

Mario, vivement excité par l'impatience de se battre, fit la veillée avec plusieurs jeunes gens, volontaires comme lui, avec lesquels il avait fait connaissance en route.

C'était dans une assez misérable auberge, dont la salle basse était encombrée à ne s'y pouvoir retourner, et remplie de la fumée du tabac à ne s'y pas reconnaître.

Tandis que l'armée régulière était muette et sobre comme une communauté de moines austères, les corps de volontaires étaient joyeux et bruyants. On buvait, on riait, on chantait des couplets libres, on disait des vers érotiques ou burlesques; on parlait politique et galanterie; on se disputait et on s'embrassait.

Mario, assis sous le manteau de la cheminée, rêvait au milieu du vacarme.

Près de lui se tenait Clindor, devenu assez résolu, mais intimidé de se trouver ainsi en pleine noblesse. Il ne se mêlait point aux bruyantes conversations; mais il grillait d'en avoir le courage, tandis que Mario se laissait bercer dans ses rêveries par ce tumulte, qui ne le tentait pas et qui ne le gênait pas non plus.

Tout à coup Mario vit entrer une créature fort bizarre.

C'était une petite fillette maigre et noire, parée d'un costume incompréhensible: cinq ou six jupes de couleurs voyantes, étagées les unes sur les autres; un corps tout brillant de galons et de paillettes, une quantité de plumes bariolées dans ses cheveux crépus et frisottés, une masse de rangs de colliers et de chaînes d'or et d'argent; des bracelets, des bagues, des verroteries jusque sur ses souliers.

Cette étrange figure n'avait pas d'âge. C'était un enfant précoce, ou une jeune fille fatiguée. Elle était fort petite, laide quand elle voulait sourire et parler comme tout le monde, belle quand elle se mettait en colère; ce qui, du reste, paraissait chez elle un besoin continu ou un état normal. Elle insultait les gens de la maison qui ne la servaient pas assez vite, invectivait les cavaliers qui ne lui faisaient pas de place, donnait des coups de griffe à ceux qui voulaient s'émanciper avec elle, et répondait par des imprécations inouïes à ceux qui se moquaient de sa folle parure et de sa méchante humeur.

Mario se demandait à quelle intention une créature si revêche venait se jeter en pareille compagnie, lorsqu'une grosse femme couperosée et ridiculement affublée d'oripeaux misérables, entra aussi, chargée de caisses comme un mulet, et réclama le silence. Elle l'obtint difficilement, et, enfin, fit en français une sorte d'annonce pleine de pataquès en l'honneur de l'incomparable Pilar, sa compagne, danseuse morisque et devineresse infaillible, de par la science des Arabes.

Ce nom de Pilar réveilla Mario de sa léthargie. Il examina les deux bohémiennes, et, malgré le changement qui s'était fait en elles, il reconnut dans l'une l'élève victime et bourreau du misérable La Flèche; dans l'autre, l'ex-Bellinde de Briantes, l'ex-Proserpine du capitaine Macabre, s'annonçant désormais sous les noms et titres de Narcissa Bobolina, joueuse de luth, marchande de dentelles, au besoin raccommodeuse et _godronneuse_ de rabats.

L'assistance accepta l'exhibition des talents annoncés. La Bellinde joua du luth avec plus de nerf que de correction, et la danseuse, à qui l'on fit place en s'entassant sur les tables, se livra à une télégraphie épileptique dont la souplesse fabuleuse et la grâce violente excitèrent les transports d'une assemblée très-excitée déjà par le vin, le bavardage et la pipe.

Le succès de Pilaf sur ces esprits troublés ne causa à Mario qu'une plus vive répulsion, et il allait se retirer, lorsque la curiosité lui vint d'écouter les prédictions qu'elle commençait à débiter en thèse générale, en attendant que quelqu'un lui demandât le secret de son avenir.

--Parle, parle, jeune sibylle! lui criait-on de toutes parts. Serons-nous heureux à la guerre? Forcerons-nous demain le pas de Suse?

--Oui, si vous étiez tous en état de grâce, répondait-elle avec dédain; mais comme il n'en est point un seul ici qui ne soit couvert d'une lèpre de péchés mortels, j'ai grand'peur pour vos belles peaux blanches!

--Attendez, dit quelqu'un, nous avons ici un jouvencel doux et chaste, un ange du ciel, Mario de Bois-Doré! Qu'il commence l'épreuve et interroge la devineresse.

--Mario de Bois-Doré? s'écria Pilar, dont les yeux étincelants devinrent livides et ternes. Il est ici? où donc? où donc? Montrez-le-moi!

--Allons, Bois-Doré, s'écria-t-on de tous côtés, ne cachez pas votre figure, et montrez vos deux mains.

Mario sortit de son coin et se montra aux deux bohémiennes, dont l'une s'élança pour saisir sa main, et l'autre baissa le nez comme pour ne pas être reconnue.

--Je vous ai vue, Bellinde, dit Mario à celle-ci; et, quant à toi, Pilar, ajouta-t-il en retirant sa main, qu'elle semblait vouloir porter à ses lèvres, regarde _mes lignes_, cela suffit.

--Mario de Bois-Doré! s'écria Pilar subitement irritée, je les connais de reste, les lignes de ta main fatale! Je les ai assez étudiées autrefois. Je n'ai jamais dit ton sort; il est trop méchant et trop malheureux.

--Et moi, je connais ta science, répondit Mario en levant les épaules. Elle dépend de ton caprice, de ta haine ou de ta folie.

--Eh bien, fais-en l'épreuve! reprit Pilar de plus en plus outrée, et, si tu ne crois pas à ma science, ne crains pas d'entendre ton arrêt. Demain, mon beau Mario, tu dormiras, couché sur le dos, au revers d'un fossé; mais tu auras beau avoir les yeux tout béants, tu ne verras plus la lumière des étoiles.

--C'est qu'il y aura des nuages au ciel, répondit Mario sans se troubler.

--Non, le temps sera clair; mais tu seras mort! dit la sibylle en essuyant de ses cheveux son front baigné de sueur froide. Assez! que l'on ne m'interroge plus! je dirais des choses trop dures à tous ceux qui sont ici!

--Tu révoqueras tes paroles, méchante diablesse! s'écria le jeune homme qui avait procuré à Mario cette agréable prédiction. Mes amis, ne la laissez pas sortir! Ces détestables sorcières nous mènent à la mort par le trouble qu'elles mettent dans nos esprits. Elles sont cause que nous perdons, dans le danger, la confiance qui sauve. Forçons-la de ravaler ses paroles et d'avouer qu'elle les a dites par méchanceté.

Pilar, souple comme une vipère, s'était déjà glissée dehors à travers les tables. Quelques-uns coururent après elle. La Bellinde s'enfuyait par une autre porte.

--Laissez-les, dit Mario. Ce sont deux mauvaises bêtes dont je vous raconterai l'histoire dans un autre moment. Je n'ai aucun souci de la prédiction; je suis payé pour savoir ce que vaut cette belle science!

On pressa Mario de questions.

--Demain, répondit-il, après la bataille, après ma prétendue mort! En ce moment permettez-moi d'aller voir si mon père est bien gardé de ses gens; car je sais l'une de ces femmes, toutes les deux peut-être, fort capables de lui vouloir du mal.

--Et nous, lui répondirent ses jeunes amis, nous ferons une ronde pour nous assurer qu'il n'y a point autour de ce village quelque bande de bohémiens pillards et assassins dans les embuscades.

On fit cette ronde avec soin. Elle semblait fort inutile, le camp régulier ayant des sentinelles et des estradiots vigilants qui battaient et gardaient tous les alentours jusqu'à une grande distance. On sut des gens du village que les deux bohémiennes étaient arrivées seules dès la veille et qu'elles logeaient dans une maison qu'on leur montra. On s'assura qu'elles y étaient, et Mario ne jugea pas nécessaire de les y faire surveiller. Il lui suffisait de bien garder celle où reposait son père.

La nuit se passa fort tranquillement; trop tranquillement au gré de l'impatiente jeunesse, qui espérait être éveillée par le signal du combat. Il n'en fut rien. Le prince de Piémont, beau-frère de Louis XIII, était venu négocier avec Richelieu de la part du duc de Savoie, et les pourparlers suspendaient les hostilités, au grand mécontentement de l'armée française.

La journée du lendemain se passa donc dans une fiévreuse attente, et la prédiction de la bohémienne, ainsi avortée, ne préoccupa plus les amis de Mario.

Les deux vagabondes avaient plié bagage et traversé les avant-gardes pour s'en aller en France exercer leur industrie nomade. Il n'y avait pas à craindre qu'on les laissât revenir sur leurs pas. Le cardinal maintenait les ordres les plus sévères à l'effet d'expulser de la suite des armées les femmes, les enfants et surtout les filles de mauvaise vie. Contre celles-ci, bohémiennes, danseuses ou magiciennes, il y avait peine de mort.

À la veillée du 4 mars, Mario fut donc sommé de raconter les aventures de la grosse Bellinde et de la petite Pilar. Il le fit avec une clarté et une simplicité qui attirèrent sur lui l'attention de tous ceux qui se trouvaient là. Sa modestie l'avait empêché jusqu'alors de se faire remarquer: son intéressante histoire et la manière à la fois touchante, naturelle et enjouée dont il la résuma, firent oublier à ses compagnons charmés le jeu et l'heure avancée.

Il pouvait, certes, raconter toute sa vie; mais un indéfinissable sentiment de réserve craintive lui fit taire jusqu'au nom de Lauriane.

LXXI

Il était plus de minuit quand on se sépara. Chaque groupe regagna le gîte plus ou moins détestable dont il s'était assuré, et Mario, suivi de Clindor, se trouvait seul à la porte du sien, lorsqu'une ombre indécise, pelotonnée sur le seuil, se leva et vint à lui.

C'était Pilar.

--Mario, lui dit-elle, n'aie pas peur de moi. Je ne t'ai jamais fait de mal, et je n'ai pas de raisons d'en vouloir à ton vieux père. Je n'épouse pas la haine de la Bellinde contre vous.

--Bellinde hait donc toujours mon père? dit Mario. Elle a donc oublié qu'il l'a empêchée d'être pendue comme le capitaine Macabre?

--Oui, Bellinde avait oublié cela, ou peut-être ne l'a-t-elle pas su; mais il n'est plus temps de le lui apprendre, et à présent elle ne hait plus personne.

--Que veux-tu dire?