Les beaux messieurs de Bois-Doré
Chapter 36
«--Je vous ai appelé, lui dit Sanche, pour vous livrer les trésors de Bois-Doré; je me joins à vous, et je vous assure l'aide de cette bande d'éclaireurs et d'estradiots volontaires que vous voyez ici. Je vous ai promis par l'intermédiaire de Bellinde, un bon coup de main à faire, et le recteur ici présent, qui hait le Bois-Doré et qui est bien avec M. le Prince, vous garantira l'impunité.
»C'est alors, monsieur, que je réclamai.
--Sans doute! dit Bois-Doré en souriant. Vous saviez fort bien que M. le Prince voulait pour lui seul mon prétendu trésor, et qu'il n'était point homme à le laisser passer par les mains de pareils dépositaires.
M. Poulain supporta le reproche et baissa la tête avec une expression feinte ou sincère de repentir et d'humilité.
Pressé de poursuivre son récit, il raconta comme quoi le capitaine Macabre avait ouvert la motion de lui faire sauter la tête sans autre cérémonie, pour l'empêcher de parler, et comme quoi les bohémiens s'étaient jetés sur lui pour lui prendre ses habits avant que son sang les eût gâtés.
--Ce débat, ajouta M. Poulain, me sauva la vie; car Sanche eut le temps d'ouvrir un autre conseil. C'est lui qui me garrotta, et ensuite m'emprisonna comme vous savez. Mais quel moyen de salut! Il me sembla pire qu'une mort soudaine et violente, lorsque, sans me donner ni espoir ni secours, l'infâme quitta Brilbault avec ses bohémiens pour se porter à l'attaque de votre château.
--Et que fit-on, je vous prie, dit le marquis, du corps de d'Avilmar?
--Je comprends, répondit le recteur avec un pâle sourire où perçait malgré lui un reste d'aversion, que vous ayez intérêt à le retrouver en cas de procès criminel. Mais songez que ce ne serait pas là une preuve que l'on ne pût retourner contre vous. Si l'on voulait mentir, on serait libre de dire que vous avez enseveli là votre victime avec l'aide de votre ami, M. Robin. Il ne vous faut donc, monsieur le marquis, chercher votre sécurité future que dans ma loyauté, dont je vous offre le concours.
--À quelles conditions, monsieur le recteur?
--Des conditions! je n'en fais plus, mon frère! De ce jour, je suis reclus et retiré du monde. J'ai imploré de votre bonté l'abbaye de Varennes.
--Ah! ah! dit Bois-Doré, l'abbaye? C'était une simple cellule qu'il vous y fallait tout à l'heure?
--Laisserez-vous tomber en ruine une abbaye si vénérable, et confierez-vous à des rustres la direction d'une communauté appelée à donner de bons exemples au monde?
--- Allons, j'entends! Nous verrons, monsieur le recteur, comment vous vous conduirez à mon égard, et vous serez satisfait amplement, si j'ai lieu de l'être. Jusque-là, vous ne me direz sans doute point où est enseveli l'assassin de mon frère?
--Pardonnez-moi, monsieur, répondit le recteur, qui avait trop d'esprit pour vouloir paraître marchander, et qui, d'ailleurs, s'efforçait réellement de s'arracher aux passions et aux orages du siècle, pourvu que ce ne fût pas dans des conditions trop dures: je vous dirai ce que j'ai vu. Sanche parut fort pressé de soustraire le cadavre à quelque profanation de la part des bohémiens. Il leva une dalle dans le milieu de la salle où nous étions, et c'est là que certainement il a donné la sépulture à son fils. Pour moi, je n'ai rien vu de plus: on m'a entraîné à mon horrible cachot, où j'ai langui dans des alternatives de désespoir et de défaillance durant dix-huit heures.
Le marquis et le recteur se séparèrent en bons termes, et le dernier fit un effort pour se lever et procéder à l'enterrement des morts de sa paroisse. Mais, après la cérémonie, il se trouva si mal, qu'il fit demander maître Jovelin, dont on lui vantait les baumes et les élixirs, comme faisant miracle dans la circonstance.
Il eut d'abord une grande crainte de livrer sa vie à celui qu'il regardait comme un ennemi naturel. Mais les soins de l'Italien le soulagèrent si énergiquement, qu'il sentit entrer dans son coeur une sorte de gratitude, surtout quand Lucilio refusa obstinément toute rémunération.
Le recteur fut forcé aussi de remercier sincèrement les beaux messieurs de Bois-Doré, qui l'avaient, durant son mal, secouru et fait secourir avec une sollicitude égale à celle qu'ils témoignaient à leurs amis.
LXII
Lauriane s'était endormie, le jour de son explication _matrimoniale_ avec Mario, un peu inquiète de la surexcitation de coeur et des préoccupations d'avenir de cet aimable enfant.
Si peu expérimentée qu'elle fût, elle devinait un peu mieux la vie, et prévoyait que, lorsque Mario serait en âge de distinguer l'amour de l'amitié, il serait encore trop jeune relativement à elle pour lui inspirer autre chose qu'un sentiment de fraternelle protection.
Elle souriait mélancoliquement à l'idée d'une combinaison de circonstances qui lui prescrirait d'épouser un enfant, après avoir été déjà mariée enfant elle-même, et elle se disait que sa destinée serait alors un problème étrange, peut-être douloureux et fatal.
Elle était donc triste et s'armait de résolution pour résister aux influences qui menaçaient de la circonvenir, car le marquis prenait son projet au sérieux, et M. de Beuvre, dans ses lettres, semblait cacher, sous des plaisanteries, un grand désir de le voir se réaliser un jour.
Lauriane n'appelait pas résolûment l'amour dans ses rêves de bonheur et de mariage; mais elle sentait vaguement que ce serait trop de se marier deux fois sans le connaître.
Elle voyait donc un nuage encore léger, mais peut-être inquiétant, passer sur sa tranquillité présente et sur la douceur de ses relations avec les beaux messieurs de Bois-Doré.
Cependant elle se rassura dès le lendemain.
Mario avait dormi profondément; les roses de l'enfance avaient refleuri sur ses joues satinées; ses beaux yeux avaient repris leur limpidité angélique, et le sourire du bonheur confiant voltigeait sur ses lèvres. Il était redevenu enfant.
À peine eut-il vu son père reposé, sa Mercédès calme, et tout son monde sur pied, qu'il courut à l'écurie embrasser son petit cheval, au village s'informer de la santé de tous, puis au jardin faire voler sa toupie, et dans la basse-cour s'exercer à escalader les débris incendiés.
Il revint donner de tendres soins à sa Morisque, et il lui tint fidèle compagnie tant qu'elle fut forcée de garder la chambre.
Mais, dès que toute appréhension fut dissipée, il redevint complétement l'heureux Mario, tour à tour assidu au travail et ardent au plaisir, que Lauriane pouvait encore chérir et caresser saintement sans appréhension du lendemain.
C'était un bienfait de la nature envers l'organisation privilégiée de cet aimable enfant. S'il fût resté sous le coup des violentes commotions qui s'étaient pressées dans cette crise, il n'eût pu vivre qu'égaré ou brisé.
Mais il faut dire aussi que, dans ce temps, les moeurs plus rudes faisaient des natures plus souples, et par là, plus résistantes. On connaissait avec plus d'âpreté, mais d'une manière moins générale et moins soutenue, l'excitation nerveuse à laquelle succombent aujourd'hui tant d'âmes précoces. On ne se faisait pas non plus un si grand besoin de repos et de sécurité.
La sensibilité, plus souvent éveillée par les agitations de la vie extérieure, s'émoussait plus vite, et les vives émotions faisaient place à ce besoin de vivre, n'importe comment, qui sauve l'homme dans les temps de trouble et de malheur.
L'hiver se passa donc dans une douce gaieté au manoir de Briantes.
On travaillait à la charpente des granges incendiées, en attendant que la saison permit le travail des maçons. On avait déblayé le fossé, relevé provisoirement en pierres sèches le pan écroulé du mur d'enceinte; enfin, Adamas avait fini de rétablir la communication souterraine avec la campagne, et l'on avait racheté la paix à venir avec les gens de cour et d'Église de la province, en restituant à certaines chapelles du pays, sous forme de dons volontaires, divers objets précieux. On pria madame la princesse de Condé d'accepter quelques bijoux pour son compte, et Adamas cacha savamment ceux qui, dans sa pensée, devaient parer la future épouse de Mario.
Ce que le marquis avait d'or et d'argent monnayé en réserve passa, en grande partie, à faire réparer ses bâtiments et à racheter du blé pour sa maison et ses vassaux pauvres.
Il y eut aussi à leur procurer le bétail qu'ils avaient perdu; car les beaux messieurs de Bois-Doré ne voulaient point souffrir de misère autour d'eux.
Enfin, le fameux trésor dont on avait tellement exagéré l'importance, et qui avait failli attirer de si grands désastres et de si fâcheuses persécutions, cessa de faire scandale en cessant de faire magasin. Au vu et au su de tout le monde, les portes de la chambre mystérieuse furent et demeurèrent ouvertes.
On essaya bien de s'assurer de M. Poulain en lui offrant une part de la curée; mais il eut l'esprit de refuser; ce n'était d'ailleurs pas de richesse matérielle qu'il était avide, mais de pouvoir et d'influence.
Il voulait, disait-il, non _posséder_, mais _être_. C'est pourquoi il insistait pour avoir l'abbaye de Varennes, retraite assez pauvre, située dans un véritable trou de ruisseau et de verdure, sur la petite rivière du Gourdon.
Il la voulait sans plus de terre qu'il ne lui en fallait pour vivre avec deux ou trois religieux de l'ordre. Ce qu'il convoitait, c'était le titre d'abbé et une apparence de retraite qui ne l'enchaînât point aux devoirs journaliers du rectorat.
Il était déjà fort bien guéri, au bout d'un mois, du désir de renoncer au monde, et il caressait le rêve d'avoir seulement du pain et un titre assurés, afin de pouvoir se glisser auprès des grands et mettre la main aux affaires diplomatiques, comme tant d'autres, moins capables et moins patients que lui.
Bois-Doré comprit son genre d'ambition et la satisfit de bonne grâce. Il sentait bien que, tôt ou tard, M. le Prince, grand sécularisateur d'abbayes à son profit, lui reprendrait celle-ci à de mauvaises conditions, et il ne pouvait pas trouver une plus sûre occasion de mettre aux prises l'autocratie princière et les intérêts personnels de M. Poulain.
Celui-ci fut donc mis en possession de l'abbaye moyennant une très-modique redevance, et il partit pour se faire autoriser par l'official à quitter sa cure.
M. Poulain voyait donc se réaliser la première phase de son rêve d'avenir. Ce qu'il avait annoncé à d'Alvimar commençait à arriver.
C'était en exploitant à propos autour de lui la question de dissidence en matière de religion qu'il faisait et devait faire son chemin. D'Alvimar, affamé d'argent et de haine, avait succombé sans profit et sans honneur; M. Poulain, guetteur de crédit et de mouvement, exempt d'autres passions et prompt à sacrifier ses rancunes à ses intérêts, entrait dans la voie par ce qu'il appelait la bonne porte. C'était, du moins, la plus sûre.
On s'était étonné de ne pas voir reparaître la petite Pilar. Le marquis, informé du message important qu'elle avait mené à bien, eût souhaité la récompenser, et Lauriane disait qu'elle eût voulu arracher au mal cette misérable créature. Mais on ne sut point ce qu'elle était devenue: on présuma qu'elle avait été rejoindre les bohémiens échappés à l'affaire de la basse-cour.
Les reîtres prisonniers avaient été transférés à Bourges. On instruisit rapidement leur procès.
Le capitaine Macabre fut condamné à être pendu haut et court, comme bandit, rebelle et traître.
Le marquis eut pitié de la Bellinde, que les misères de la prison rendaient folle: il refusa de témoigner contre elle, en ce sens qu'il la représenta comme une cervelle malade. Elle fut chassée de la ville et du pays, avec défense, sous peine de mort, d'y jamais reparaître.
La Morisque était guérie, et Lucilio, témoin de sa vertu dans les souffrances, qu'elle avait supportées avec une sorte de joie exaltée, commençait à s'attacher à elle très-particulièrement. Mais il eût craint de paraître insensé en le lui disant, et leur affection, soigneusement cachée de part et d'autre, se reportait sur _les enfants_, Lauriane et Mario, avec une sorte d'émulation.
Madame Pignoux fut amicalement récompensée, ainsi que sa fidèle servante. Elles avaient échappé aux mauvais traitements par la fuite. L'auberge du _Geault-Rouge_ avait échappé à l'incendie, grâce à l'empressement de l'ennemi à poursuivre l'expédition.
On recevait de loin en loin des nouvelles de M. de Beuvre. Il y eut des intervalles bien douloureux pour sa fille. Ce fut lorsque les Rochelois et les seigneurs qui s'étaient joints à eux se firent corsaires sur l'Océan, et conçurent le hardi projet d'occuper les embouchures de la Loire et de la Gironde, afin de rançonner tout le commerce des deux fleuves. De Beuvre avait fait entrevoir le projet de suivre Soubise dans ces expéditions périlleuses.
Dans ses moments de douleur, Lauriane était entourée de tendres consolations; mais nulles n'étaient aussi ingénieuses et aussi merveilleusement assidues que celles de Mario. Son coeur aimant et son esprit délicat trouvaient des paroles d'encouragement dont la naïveté suave forçait Lauriane à sourire au milieu de ses larmes; elle ne pouvait s'empêcher d'appeler Mario quand les autres ne parvenaient pas à la distraire de ses idées sombres.
Elle disait alors à Mercédès:
--Je ne sais quel esprit de lumière Dieu a mis dans cet enfant; mais un petit mot de lui me fait plus de bien que toutes les bonnes paroles des personnes mûres. C'est pourtant un enfant, ajoutait-elle intérieurement, et je ne suis pas d'âge à l'aimer à la façon d'une mère. Eh bien, je ne sais comment il se fait que je ne puis souffrir l'idée de ne plus vivre auprès de lui.
Au commencement d'avril (1622), on reçut de meilleures nouvelles.
De Beuvre avait eu l'heureuse idée de ne point accompagner Soubise, qui avait eu _grand mauvais sort_, à l'île de Rié, contre le roi en personne. De Beuvre s'était contenté de pirater sur les côtes de Gascogne,--avec profit et santé, disait-il.
Mais cette même affaire de l'île de Rié n'en devait pas moins amener un douloureux résultat pour Lauriane et ses amis de Briantes.
Le prince de Condé avait espéré que le roi, d'après ses conseils, chercherait follement le danger.
Le roi n'y manqua pas; la bravoure était la seule vertu qu'il eût héritée de son père. Mais Condé eut du malheur: aucune balle ennemie n'atteignit le roi; son cheval franchit les gués en marée basse, sans rencontrer de sables mouvants, et Sa Majesté s'escrima vaillamment contre les huguenote sans ressentir ni maladie ni fatigue.
De plus, tout en guerroyant avec ardeur, Louis XIII, alors bien conseillé par sa mère, qui était bien conseillée, de son côté, par Richelieu, ouvrait l'oreille aux idées de conciliation et aux négociations tendantes à faire cesser la guerre civile.
Aussi M. le Prince, qui ne souhaitait que brouiller les cartes, avait bien de l'ennui et du déplaisir, et il répondait aux lettres qu'il recevait de son gouvernement de Berry par des lettres mielleuses toutes remplies de fiel.
Il ordonna, entre autres actes de répression contre les huguenots de sa province, lesquels pourtant se tenaient, en général, fort tranquilles, de mettre sous le séquestre les biens de M. de Beuvre, si, trois jours après la publication du monitoire, celui-ci ne reparaissait point en Berry.
Il était difficile qu'en trois jours, M. de Beuvre, alors à Montpellier, fût de retour dans sa châtellenie.
À cette époque, il fallait au moins le double de temps pour qu'il fût averti de la mesure prise contre lui.
Le lieutenant-général et maire de Bourges, M. Pierre Biet, qui eut coutume, toute sa vie, d'être pour le plus fort, et qui, dans sa jeunesse, avait été grand ligueur, voulut faire du zèle et décréta, de son chef, que M. de Beuvre n'ayant pas comparu dans le temps donné pour rendre compte de son absence, mademoiselle sa fille, dame de Beuvre, de la Motte-Seuilly et autres lieux, serait enlevée de son manoir et conduite en un couvent de Bourges pour y être instruite dans la religion de l'État.
LXIII
Ce fut par une délicieuse soirée de printemps que Mario, courant dans la prairie de l'enclos avec Lauriane, tous deux riant d'une voix aussi harmonieuse que le chant des rossignols, vit accourir Mercédès effrayée.
--Venez, venez, ma bien-aimée dame, dit la Morisque en entourant de ses bras sa jeune amie; tâchons de fuir, on ne vous prendra qu'après m'avoir tuée.
--Et moi donc! s'écria Mario en ramassant sa petite rapière, dont il s'était débarrassé pour jouer. Mais qu'est-ce donc, Mercédès?
Mercédès n'avait pas le temps de s'expliquer. Elle savait que l'huis était gardé par les soldats de la prévôté; elle voulait essayer de rentrer au château en cachant Lauriane sous sa mante, et de la faire évader par le passage secret.
Mais l'entreprise était impossible, et Mario s'y opposa en voyant que l'huisset était également gardé.
Pendant qu'ils délibéraient, le marquis était fort en peine: il avait déclaré aux agents de la prévôté, qui lui exhibaient leurs pouvoirs en bonne forme, que madame de Beuvre était sortie à cheval avec son fils. Mais, comme on exigeait sa parole d'honneur et qu'il feignait d'être offensé du soupçon, afin de se dispenser de faire un faux serment, le soupçon grossissait, et, tout en lui demandant humblement pardon, on gardait les huis au nom du roi, et on procédait à de minutieuses perquisitions dans la maison.
La garde prévôtale de La Châtre n'était pas si nombreuse et si bien équipée qu'elle eût pu envoyer une grosse troupe à Briantes.
En outre, officiers et soldats obéissaient à contrecoeur, et eussent fort souhaité de ne point fâcher le bon M. de Bois-Doré. Mais ils craignaient d'être dénoncés à M. le Prince, qui était fort redouté dans la ville et dans le pays.
Ils faisaient donc consciencieusement leur office, espérant que M. de Bois-Doré ferait menace et résistance, auquel cas, n'étant _peut-être_ pas les plus forts, ils étaient tout prêts et tout disposés à déguerpir, comme c'était assez la coutume dans les différends entre la force provinciale exécutive et les seigneurs de campagne récalcitrants.
Le marquis voyait bien la situation, et Aristandre se mangeait les poings d'impatience, attendant le signal de tomber sur le dos de MM. les gardes. Mais Bois-Doré sentait que le cas était grave, et qu'il ne s'agissait pas seulement de rosser le guet dans une affaire de clocher.
M. de Beuvre était trop compromis pour que la défense de sa cause ne fût pas un acte de rébellion contre l'autorité royale, et ces portes gardées _au nom du roi_ l'étaient mieux en cette circonstance que par une armée, aux yeux de tout châtelain patriote.
Bois-Doré, malgré son antique _bataillerie_ de caractère et son vieux fonds de protestantisme incorrigible, avait toujours, depuis la fin des Valois, personnifié la France dans le roi, et, à cette époque, où les derniers efforts de la Réforme allaient, involontairement sans doute, mais fatalement, à nous livrer aux ennemis de l'extérieur, Bois-Doré était dans le vrai sentiment de la nationalité.
Cependant il ne voulait à aucun prix abandonner la fille de son ami.
Il savait quelles persécutions on exerçait dans les couvents contre les enfants des familles protestantes, et par quelle résistance énergique Lauriane aggraverait peut-être contre elle-même la rigueur de ces persécutions.
Il fallait échapper à cette nouvelle crise par adresse, et il implorait du regard, à la dérobée, le génie fécond d'Adamas.
Adamas allait et venait, faisant l'agréable avec les archers, se grattant la tête avec désespoir quand on ne le voyait pas.
Il songea bien à inonder le préau en levant, de ce côté-là, les pelles de l'étang, ou à mettre le feu à la maison au moyen de quelques fagots entassés dans le hangar, sauf à se griller un peu la barbe pour l'éteindre quand on aurait réussi à éloigner l'ennemi; mais, au milieu de ses perplexités, il vit arriver Lauriane calme et fière, donnant le bras à Mario pâle et pensif.
La Morisque les suivait en pleurant.
Quatre gardes de la prévôté les accompagnaient assez respectueusement.
Voici ce qui s'était passé.
Lauriane s'était fait expliquer de quoi il s'agissait. Elle avait compris que toute résistance pour la sauver attirerait sur ses amis l'accusation de haute trahison. Elle savait bien que son père avait joué sa tête, et, en le voyant partir, elle avait bien prévu que sa propre liberté serait menacée un jour ou l'autre. Elle n'en avait jamais dit un mot; mais elle était prête à tout subir plutôt que de renier ses opinions.
Ce fut en vain que Mario et Mercédès la supplièrent avec passion de se taire et de se tenir tranquille: elle éleva la voix en déclarant et jurant qu'elle voulait se livrer; et, lorsque les gardes qui la cherchaient approchèrent de la prairie, elle en était déjà sortie et marchait droit à eux.
Ils hésitaient à s'emparer d'elle, doutant, à son assurance, que ce fût elle, en effet.
Mais elle se nomma, en leur disant:
--Ne portez pas la main sur moi, messieurs; je me rends de bonne grâce. Permettez-moi seulement d'aller saluer mon hôte, et veuillez m'accompagner.
Le marquis fut douloureusement ému de cette apparition; mais il ne put qu'admirer le grand coeur de cette généreuse enfant.
--Monsieur, dit-il au lieutenant de la garde prévôtale, vous me voyez résigné à obéir à votre mandat, puisque telle est la volonté de madame; mais vous ne voudrez point demeurer en reste d'honneur avec elle. Vous souffrirez qu'avec mon fils et sa gouvernante, je la conduise à Bourges en ma carroche. Je n'emmènerai que deux ou trois valets, et nous seront escortés et surveillés par vous avec autant de rigueur qu'il vous conviendra.
Une si juste requête fut écoutée, et la famille eut une heure pour faire ses préparatifs de départ.
Lauriane s'en occupait avec un admirable sang-froid.
Mario, consterné et comme hébété, laissait Adamas l'habiller sans songer à rien.
Il était assis pendant qu'on le bottait, et semblait n'avoir pas la force de soulever ses petites jambes.
Lucilio s'approcha et lui mit sous les yeux ces paroles, écrites en italien:
«Ayez du coeur à l'exemple de ce brave coeur.»
--Oui, s'écria Mario en jetant ses bras autour du cou de son ami, j'y fais mon possible, et je comprends bien ce qu'_elle_ fait. Mais ne pensez-vous point que mon père songera à la délivrer?
--Si faire se peut, dit Adamas, n'en doutez point monsieur. Adamas ne vous quittera point, Dieu merci, et avisera à toute heure. Si monsieur se résigne, c'est qu'il y a bien de l'espérance à garder.
Le marquis emmenait effectivement, dans sa grand'carroche, Adamas et Mercédès. Clindor monta sur le siége avec Aristandre.
Il fut convenu que Lucilio, sur le compte duquel le marquis n'était pas très-rassuré, se rendrait secrètement à Bourges de son côté.
--Monsieur, dit Adamas au marquis, lorsqu'ils eurent dépassé La Châtre, je la tiens!
--Quoi, mon ami? que tiens-tu?
--Mon idée! Quand nous serons à Étalié, nous demanderons à prendre un instant de repos chez madame Pignoux. Elle a une filleule de l'âge de madame Lauriane, avec laquelle nous la ferons changer d'habits et que nous emmènerons à la place de madame.
--Mais cette filleule se trouvera-t-elle là à point nommé?
--Si elle ne s'y trouve point, dit Mario, que ranimaient les projets d'Adamas, c'est moi qui prendrai la jupe, l'écharpe de tête et le chaperon de Lauriane, et je serai censé rester chez madame Pignoux, tandis qu'elle restera en ma place dans l'auberge, d'où il lui sera aisé de se sauver chez Guillaume ou chez M. Robin, quand nous serons un peu loin.
--Mes enfants, dit le marquis, faites tout pour le mieux, mais ne me dites rien; car on est bien gêné de ne pouvoir nier sur sa parole, et on me le demandera certainement quand la feinte sera découverte. Tentez donc quelque autre chose et parlez bas. Je ne vous écoute point du tout.
--Vous oubliez, dit Lauriane, que je ne me prêterai à aucune chose pour me mettre en liberté. Ne cherchez point, Adamas; et toi, Mario, prends-en ton parti. J'ai juré à Dieu d'accepter mon sort.