Les beaux messieurs de Bois-Doré
Chapter 35
--Il est trop tard, monsieur, dit Aristandre à son jeune maître. Que voulez-vous! c'est bien moi qui l'ai aplati, et je conviens que je ne m'y suis point fait léger; mais ce n'est pas moi qui lui ai mis comme ça de la terre et des cailloux dans la bouche pour l'étouffer. Je n'aurais jamais songé à ça.
--De la terre et des cailloux? répondit Mario en regardant avec horreur et surprise le bohémien, qui étouffait. Il parlait tout à l'heure! il aura donc mordu la boue en se débattant contre la mort?
Et, comme il se penchait vers le misérable pour essayer de le soulager, La Flèche, qui avait déjà la pâleur des trépassés, fit un effort du bras comme pour lui dire: «C'est inutile; laisse-moi mourir en paix.»
Puis son bras s'étendit avec l'index ouvert, comme s'il indiquait son meurtrier, et resta ainsi roidi par la mort, qui avait déjà éteint son regard.
Les yeux de Mario suivirent instinctivement la direction que désignait ce geste effrayant, et ne vit personne.
Sans doute, le bohémien avait eu en expirant une hallucination en rapport avec sa triste et méchante vie.
Mais Aristandre fut frappé des traces d'un petit pied, toutes fraîches, sur la terre argileuse.
Ces traces entouraient le cadavre et présentaient comme un piétinement auprès de sa tête, puis elles s'éloignaient dans la direction que son bras montrait encore.
--Il y a des enfants bien terribles? dit le bon carrosseux en faisant remarquer ces traces à Mario. Je sais bien que ces bohémiens ne valent pas des chiens, et c'est peut-être le petit à ce pauvre Charasson qui, voyant que vous vouliez sauver ce _mal mort_, aura voulu, lui, l'achever comme cela pour venger la mort de son père. C'est égal, c'est une invention du diable, et l'on a bien raison de dire que le mal fait pousser le mal.
--Oui, oui, mon bon ami, répondit Mario épouvanté. Tu comprends, toi, qu'un mourant n'est plus un ennemi. Mais regarde donc là-bas dans le buisson: n'est-ce pas la petite Pilar qui se cache?
--Je ne sais pas, dit Aristandre, ce que c'est que la petite Pilar; mais je connais cette petite drôlesse pour celle que j'ai fait sauver cette nuit. Tenez, la voilà qui se sauve plus loin. Elle court comme un vrai chat maigre; la reconnaissez-vous, à présent?
--Oui, dit Mario, je la connais trop, et je vois bien que le démon est en elle. Laissons-la fuir, carrosseux, et puisse-t-elle s'en aller bien loin d'ici!
--Allons, monsieur, ne restez pas dans ce vilain endroit, reprit Aristandre; je vas remettre en terre la guenille de ce mécréant: car, de vrai, les chiens et les corbeaux le flairent déjà, et M. le marquis n'aimerait pas à voir traîner ça sur ses terres.
Mario, brisé de fatigue, alla prendre un peu de repos.
Quand il eut dormi une heure sur un fauteuil, à côté de sa chère Morisque, qui feignit de reposer aussi pour le tranquilliser, il se remit à donner des soins, des secours et des consolations dans le château et dans le village, avec l'aimable et dévouée Lauriane.
Le marquis, après avoir fait à la hâte un peu de toilette, recevait la visite du lieutenant de la prévôté.
En compagnie de MM. d'Ars et de Coulogne, il exposait les faits aux magistrats chargés d'en faire bonne et prompte justice.
LX
La journée s'avançait.
La fatigue avait ramené le calme dans le village et dans le manoir. Mario et Lauriane, en revenant de leur tournée, éprouvèrent le besoin de respirer un peu dans le jardin, le seul endroit de l'enclos qui n'eût pas été profané par des scènes de violence et de désolation.
Tout en racontant avec détail à sa jeune amie ses aventures particulières, qu'elle n'avait pas encore eu le loisir de bien comprendre, Mario arriva avec elle au _palais d'Astrée_, dans ce labyrinthe où il avait passé une heure si agitée, la nuit précédente.
Le temps était doux. Les deux enfants s'assirent sur les marches de la petite chaumière.
Mario, sans être malade, avait un peu de fièvre dans la tête. De si violentes émotions l'avaient comme mûri soudainement, et Lauriane, en le regardant, fut frappée de l'expression de fermeté mélancolique qui avait changé son doux et limpide regard.
--Mon Mario, lui dit-elle, je crains que tu n'aies mal. Tu as eu peur et courage, fatigue et force, joie et chagrin tout ensemble dans cette abominable nuit; mais tout cela est passé. Maître Jovelin répond de Mercédès, et elle jure qu'elle ne souffre guère. Tu as sauvé la vie de notre cher papa Sylvain, et vengé la mort de ton pauvre père. Tout cela te fait grand et brave garçon, à cette heure; mais il faut ne pas rester soucieux, et plutôt songer à remercier Dieu du bon secours qu'il t'a donné en cette affaire.
--J'y songe bien, ma Lauriane, répondit Mario; mais je songe aussi à une chose que mon père m'a dite ce matin, après quoi tu m'as embrassé en disant: «Oui, oui;» et cette chose me revient à présent. Je ne l'ai pas comprise, et il faut que tu me l'expliques. Mon père a dit que j'avais _conquis l'espoir de te plaire_. Est-ce donc que, jusqu'à ce jour, je ne te plaisais point?
--Si fait, Mario; tu me plais grandement, puisque je t'aime beaucoup.
--À la bonne heure! Mais, quand mon père dit quelquefois en riant que je serai ton mari, est-ce que tu crois que cela pourrait arriver?
--Vraiment je n'en sais rien, Mario, et ne le crois guère. Je suis plus vieille que toi de deux ou trois ans, et, quand tu seras un jeune homme, je serai quasiment une vieille demoiselle.
--Et cependant, Lauriane, Adamas m'a dit que tu avais déjà été mariée à ton cousin Hélyon, qui avait trois ou quatre ans de plus que toi. Est-ce qu'il te reprochait d'être trop jeune pour lui?
--Mais oui, quelquefois, avant notre mariage, quand nous nous querellions en jouant.
--Eh bien, moi, je trouve qu'il avait tort; je trouve que tu n'es ni jeune ni vieille, et je te trouverai toujours bien, parce que je t'aimerai toujours comme je t'aime à présent.
--Tu n'en sais rien, Mario; on dit qu'on change de coeur en changeant d'âge.
--Cela n'est point vrai pour moi. Je trouve toujours ma Mercédès jeune et aimable, et, depuis que je suis au monde, je me plais toujours avec elle. Tiens, mon père est vieux, à ce qu'on dit; moi, je m'amuse plus avec lui qu'avec Clindor, et je ne trouve point d'âge non plus entre maître Lucilio et nous. Est-ce que tu t'ennuies de moi, parce que je suis le plus jeune de nous deux?
--Non pas, Mario; tu es bien plus raisonnable et plus gentil que les autres enfants de ton âge, et tu es déjà plus savant que moi, dans les leçons que nous prenons ensemble.
--Dis-moi, Lauriane, est-ce que tu me trouves plus gentil que ton autre mari?
--Je ne dois pas dire cela, Mario. Il était mon mari, et tu ne l'es pas.
--C'est donc que tu l'aimais, parce qu'il était ton mari?
--Je ne sais pas: je ne l'aimais pas beaucoup quand il n'était que mon cousin; je le trouvais trop fol et trop meneur de vacarmes. Mais, quand on nous eut conduit ensemble à l'église réformée et qu'on nous eut dit: «Vous voilà mariés, vous ne vous verrez plus que dans sept ou huit ans, mais votre devoir est de vous aimer;» j'ai répondu: «C'est bien;» et j'ai prié pour mon mari tous les jours, en demandant à Dieu de me faire la grâce de l'aimer quand je le reverrais.
--Et tu ne l'as jamais revu! Est-ce que tu as eu du chagrin quand il est mort?
--Oui, Mario. C'était mon cousin, j'ai pleuré beaucoup.
--Et, si je mourais, moi qui ne te suis ni cousin ni mari, tu ne pleurerais donc pas?
--Mario, dit Lauriane, il ne faut pas parler de mourir: on dit que cela porte malheur quand on est jeune. Je ne veux point que tu meures, et je te dis encore que je t'aime beaucoup.
--Mais tu ne veux pas me promettre que je serai ton mari?
--Eh! qu'est-ce que cela te fait, Mario, que je sois ta femme? Tu ne sais pas seulement si tu voudras te marier quand tu seras en âge.
--Ça me fait, Lauriane! Je ne veux pas d'autre femme que toi, parce que tu es bonne et que tu aimes tous ceux que j'aime. Et, comme tu dis qu'on doit aimer son mari, je vois que tu m'aimeras toujours si nous sommes mariés: au lieu que, si tu es mariée avec un autre, tu ne penseras plus à m'aimer. Alors, moi, j'aurai un grand chagrin, et j'ai envie de pleurer rien que d'y songer.
--Et voilà que tu pleures tout de bon! dit Lauriane en lui essuyant les yeux avec son mouchoir. Allons, allons, Mario, je te dis que tu as mal, ce soir, et qu'il te faut souper et bien dormir; car tu te fais des peines pour ce qui n'est point encore, au lieu de te réjouir de celles que tu as surmontées cette nuit.
--Ce qui est passé est passé, dit Mario; ce qui est à venir... Je ne sais pas pourquoi j'y pense aujourd'hui; mais j'y pense, et c'est malgré moi.
--Tu as été trop secoué!
--Peut-être bien! Pourtant, je ne me sens point las; et je ne sais pas non plus pourquoi j'ai pensé à toi toute la nuit, dans tous les moments où je me suis trouvé en grand péril, ainsi que mon père. «Si nous périssons tous les deux, me disais-je, qui donc sauvera ma Lauriane?» Vrai, je songeais à toi autant et peut-être plus qu'à ma Mercédès et à tous les autres. Tiens, c'est surtout quand j'ai rencontré Pilar que j'ai pensé à toi.
--Et pourquoi cette méchante fille te faisait-elle penser à ta Lauriane?
Mario réfléchit un instant et répondit:
--C'est que, vois-tu, quand j'étais en voyage avec les bohémiens, je jouais et causais souvent avec cette petite, qui sait l'espagnol et un peu l'arabe, et qui me faisait peine, parce qu'elle avait l'air malade et malheureux. Mercédès et moi, nous étions bons pour elle tant que nous pouvions, et elle nous aimait. Elle appelait Mercédès _ma mère_, et moi _mon petit mari_. Et, quand je disais: «Non, je ne veux pas,» elle pleurait et boudait, et, pour la consoler, j'étais obligé de lui dire: «Oui, oui, c'est bon!»
»Cette nuit, elle nous a rendu service, j'en conviens; elle a couru très-diligemment avertir MM. Robin et Guillaume, comme je le lui avais commandé; mais elle ne m'en a pas moins fait horreur; car j'ai connu qu'elle était cruelle et sans aucune religion.
»Alors, ce nom de mari, qu'elle m'avait souvent donné malgré moi, me soulevait le coeur, et je me souvenais d'avoir accordé avec toi en riant, et je voyais, d'un côté de moi, le diable sous sa figure, et, de l'autre, le bon ange gardien sous la tienne.»
Comme Mario parlait ainsi, une pierre détachée de la petite chaumière tomba si près de Lauriane, qu'un peu plus elle l'eût blessée.
Les deux enfants se hâtèrent de s'éloigner, pensant que la chaumière se dégradait d'elle-même; et il s'en allèrent rejoindre le marquis, lequel les attendait pour dîner.
LXI
Cependant on avait vainement appelé et cherché M. Poulain pour assister les mourants de sa paroisse; on ne le trouva point.
Son logis avait été pillé par les bohémiens, de préférence à tout autre. Sa servante avait été fort maltraitée et gardait le lit, demandant au ciel le retour de M. le recteur, dont elle ne pouvait donner aucune nouvelle. Depuis deux jours et deux nuits, il avait disparu.
Enfin, dans la soirée, comme M. Robin allait se retirer avec Guillaume d'Ars et son monde, laissant tous deux leurs blessés aux bons soins du marquis, on vit arriver Jean Faraudet, le métayer de Brilbault, qui demandait à faire à son maître une communication importante.
Voici ce qu'il raconta, et, en même temps, nous dirons ce qui s'était passé la veille à Brilbault, où nous n'avons point eu le loisir de suivre les nombreux personnages réunis là de concert, pour cerner et envahir le vieux manoir.
Les dispositions avaient été si bien prises, que personne n'avait manqué au rendez-vous, si ce n'est M. de Bois-Doré, dont l'absence ne fut point remarquée d'abord, tous les conjurés pour cette expédition étant disséminés par petits groupes, lesquels ne communiquèrent entre eux que dans l'obscurité, aux abords de la mystérieuse masure.
Ladite masure, explorée de fond en comble, fut trouvée silencieuse et déserte. Mais on y vit des traces d'occupation récente dans la partie du rez-de-chaussée où le marquis n'avait osé pénétrer seul: les cheminées, avec un reste de braise; des haillons par terre et des débris de repas.
On avait découvert aussi un passage souterrain qui aboutissait à une assez longue distance en dehors de l'enceinte. Ces passages existaient dans tous les manoirs féodaux. Ils étaient déjà presque tous comblés à l'époque de notre récit; mais les bohémiens avaient su déblayer celui-ci et en masquer la sortie assez adroitement.
On n'avait pas poussé plus loin les recherches, non-seulement parce qu'on les jugea inutiles, l'ennemi étant déjà déguerpi, mais encore parce que l'on commença à s'inquiéter de M. de Bois-Doré et à le chercher aux alentours. On s'alarmait sérieusement, lorsque la petite bohémienne arriva et rendit compte des faits.
Il y eut encore du temps de perdu en incertitudes graves. M. Robin pensait que le marquis était tombé dans quelque embûche, et il s'obstina à le chercher, tandis que M. d'Ars, trouvant les assertions de l'enfant assez vraisemblables, se décidait à partir pour Briantes avec son monde. Une heure plus tard, M. Robin, prenait le parti d'en faire autant.
Quand ils furent tous éloignés, le métayer du Brilbault, qui avait reçu l'ordre de continuer à explorer le château, cédant à la fatigue, disait-il, et probablement encore plus à un reste de frayeur, avait remis l'ouvrage au lendemain.
--Quand le jour fut grand, je m'en y fus (c'est Jean Faraudet qui parle), et, après avoir bien tourné et viré, de bout en bout, les vieux bois et gravois, j'avisis une logette que je n'avais pas encore vue, et j'y trouvis un homme mieux lié qu'une gerbe; car il avait les mains et les pieds attachés, et encore la bouche morte dans un bouchon de paille qui lui faisait corde bien subtilement tordue à l'entour de la tête. Aussi bien l'homme paraissait tout mort de la tête aux pieds. Je l'aveignis et le portis en mon logis, où, étant délié et soulagé, un peu de brandevin le fit revenir.
--Et quel était cet homme? demanda le marquis, croyant qu'il s'agissait de d'Alvimar; vous ne le connaissiez point?
--Si fait bien, monsieur Sylvain, répondit le métayer; je l'avais bien déjà vu! C'était M. Poulain, le recteur de votre paroisse. Il a été plus de quatre heures sans pouvoir souffler le mot, à cause qu'il s'était estraminé à se vouloir débattre dans ses liens. Ça n'a été qu'au petit jour qu'il nous a dit:
«--Je ne veux rien dire qu'à la justice. Je ne suis point fautif de ce qui a pu arriver, j'en jure mon chrême et mon baptême!»
Il a eu la fièvre tout le jour durant, et battait la campagne. Enfin, à ce soir, il s'est senti mieux et a souhaité revenir chez lui, où je l'ai ramené en croupe derrière moi, sur ma jument poulinière, en parlant sauf respect.
--Allons l'interroger, dit Guillaume en se levant.
--Non, répondit le marquis, laissons-le dormir. Il en a aussi grand besoin que nous-mêmes. Et que nous révélerait-il que nous ne sachions trop maintenant? Et de quoi le pourrions-nous accuser? Il a été assister M. d'Alvimar mourant, c'était son devoir. En apprenant ce qui se complotait là-bas contre moi, s'il n'a pas menacé de le trahir, tout au moins il a refusé de s'y associer. Et voilà pourquoi les bohémiens l'ont garrotté et bâillonné.
Guillaume objecta que M. Poulain était un dangereux recteur pour la seigneurie de Briantes, et qu'il fallait tout au moins menacer de le compromettre dans l'affaire des reîtres pour le tenir soumis ou éloigné.
Le marquis refusa absolument de tourmenter un homme qui lui semblait assez puni par le traitement brutal dont il avait souffert et le risque qu'il avait couru de périr oublié et réduit au silence dans une geôle.
Eh quoi! dit-il, nous sommes venus à bout, par la grâce de Dieu, de quarante reîtres bien équipés et munis d'un canon; d'une bande d'adroits et agiles larrons; d'un terrible incendie et du plus infâme guet-apens, et nous songerions à tirer vengeance d'un pauvre prêtre qui ne peut plus rien contre nous!
Le marquis oubliait qu'il n'était pas encore quitte de tout danger.
M. le Prince, parti en toute hâte pour rejoindre la cour, pouvait n'y être pas bien reçu, revenir soudainement et passer sa mauvaise humeur sur les seigneurs de sa province.
Il fallait donc s'occuper, au moins, de ne pas laisser, entre soi et lui, un avocat dangereux de la cause d'Alvimar.
C'est de quoi Lucilio, fit, dès le lendemain, aviser le marquis, lequel courut aussitôt chez M. Poulain comme pour s'informer de sa santé.
Le recteur, qui ne pouvait encore quitter son fauteuil, tant il avait souffert du froid, de la gêne et de la peur, essaya de lui dire qu'une chute de cheval l'avait accommodé de la sorte et retenu vingt-quatre heures chez un de ses confrères.
Mais Bois-Doré alla droit au fait et lui parla avec une fermeté douce et généreuse, sans manquer à lui montrer les notes du journal de d'Alvimar et la manière dont ce défunt ami y parlait de lui et de M. le Prince.
M. Poulain ne lutta pas contre ces révélations. Son orgueil était fort abattu par les anxiétés atroces où il s'était trouvé plongé.
--Monsieur de Bois-Doré, dit-il en soupirant et en essuyant la sueur froide qui baignait encore son front au souvenir de ces angoisses, j'ai vu la mort de près, et je croyais ne pas la craindre; mais elle m'est apparue sous une si laide et si cruelle forme, que j'ai fait le voeu de me retirer dans un cloître si je sortais de ce mur glacé où l'on m'avait enterré vivant. M'en voilà sorti, et je me sens bien pressé de ne plus prendre parti pour ou contre aucune personne et aucun intérêt de ce monde. Je vais donc songer uniquement à mon salut dans une profonde retraite, et, s'il vous plaisait m'allouer une cellule dans l'abbaye de Varennes, dont vous êtes possesseur fiduciaire, je ne souhaiterais rien de plus.
--Soit, répondit Bois-Doré, à la condition que vous me donnerez, sur ce qui s'est passé à Brilbault, de sincères éclaircissements. Je ne vous fatiguerai point de questions inutiles: je sais les trois quarts de ce que vous savez vous-même. Je ne souhaite connaître qu'une chose: c'est si M. d'Alvimar vous a confessé l'assassinat de mon frère.
--Vous me demandez là de trahir le secret de la confession, répondit M. Poulain, et je m'y refuserais, comme c'est mon devoir, si M. d'Alvimar, sincèrement repentant à sa dernière heure, ne m'eût chargé de tout révéler après sa mort et celle de Sanche, laquelle il ne croyait pas si proche qu'elle l'a été. Sachez donc que M. d'Alvimar, issu par sa mère d'une noble famille, et autorisé par le secret de sa naissance à porter le nom de l'époux de sa mère, était, en réalité, le fruit d'une coupable intrigue avec Sanche ancien chef de brigands devenu cultivateur.
--En vérité! s'écria le marquis. Vous m'expliquez là, monsieur le recteur, les dernières paroles de Sanche. Il prétendait me sacrifier à la mémoire de _son fils_! Mais comment ceci entrait-il dans la confession de M. d'Alvimar, à moins qu'il ne se crût obligé à faire celle des autres?
--M. d'Alvimar dut m'avouer sa situation vis-à-vis de Sanche pour m'arracher le serment de ne point livrer au bras séculier celui qu'avec honte et douleur il appelait l'auteur de ses jours. Il l'appelait aussi l'auteur de son crime et de ses infortunes.
»C'était cet homme cruel et pervers qui l'avait rendu complice de la mort de votre frère, qui en avait eu la première pensée, et qui l'avait frappé au coeur pendant que d'Alvimar se résignait à l'aider et à profiter du crime.
»Il n'est que trop vrai que l'unique but de cet assassinat, dont les auteurs ne connaissaient pas la victime, fut le désir de s'emparer d'une somme et d'une cassette de bijoux que votre frère avait imprudemment laissé voir, la veille, dans une hôtellerie.
»À cette époque de sa vie, M. d'Alvimar était fort jeune, et si pauvre, qu'il doutait de pouvoir faire les frais de son voyage jusqu'à Paris, où il espérait trouver des protections. Il était ambitieux: c'est là un grand péché, je le reconnais, monsieur le marquis; c'est la pire tentation de Satan.
»Sanche nourrissait et excitait chez son fils cette ambition maudite. Il eut à vaincre sa répugnance; mais il triompha en lui montrant que ce meurtre se présentait comme une occasion sûre qui ne se retrouverait point, et le mettrait à l'abri de la nécessité de s'avilir en implorant la pitié d'autrui.
»Lorsque M. d'Alvimar me fit cette confession, Sanche était présent et baissa la tête sans chercher à s'excuser. Tout au contraire, quand j'hésitai à donner l'absolution à un forfait qui ne me paraissait pas suffisamment expié, Sanche s'accusa avec énergie, et je dois vous avouer qu'il y avait comme de la grandeur dans la passion de cette âme farouche pour le salut de son fils.
»Je pensais dès lors avoir affaire à deux chrétiens, coupables tous deux, mais tous deux repentants; mais Sanche me remplit d'horreur et d'épouvante aussitôt que son fils eut rendu l'âme.
»C'était une scène affreuse, monsieur, et que je n'oublierai de ma vie!
»La salle basse où nous étions, dans ce château délabré, n'avait qu'une cheminée, et, bien que le local fût vaste, nous étions à l'étroit dans l'espace où l'on pouvait se retrancher contre le froid qui tombait de la voûte effondrée.
»M. d'Alvimar n'avait pour lit que de la paille, et pour couverture que son manteau et celui de Sanche. Il était si épuisé par deux mois d'agonie, qu'il ressemblait à un spectre.
»Cependant, Sanche l'avait habillé de son mieux pour lui faire recevoir les derniers secours de la religion, et ce gentilhomme distingué et résigné, au milieu d'une horde de bohèmes, païens et infâmes, contristait le coeur et la vue.
»Ces mécréants, mécontents d'assister à une cérémonie chrétienne, hurlaient, juraient et vociféraient d'une façon dérisoire, pour ne point entendre les prières de la sainte Église, qui leur sont exécrables. Il paraît qu'il en a toujours été ainsi durant les derniers temps de là déplorable existence de M. d'Alvimar en ce lieu.
»Chaque nuit, Sanche essayait de profiter de leur sommeil pour réciter à son fils les prières que celui-ci réclamait; mais, aussitôt que l'un des bohémiens s'en apercevait, tous, hommes, femmes et enfants, s'adonnaient au vacarme pour étouffer sa voix et ne laisser pénétrer dans leurs propres oreilles aucune des paroles saintes de nos rites.
»Ce fut donc au milieu de cette bacchanale effrayante, où Sanche, par son autorité (fondée sur ce qu'il avait quelque argent caché dont il leur faisait part peu à peu), venait quelquefois à bout de rétablir un instant de silence, que j'administrai le malheureux jeune homme.
»Il mourut réconcilié avec Dieu, je l'espère; car il marqua beaucoup de regret de son crime, et me pria de rétablir la vérité auprès de M. le Prince, si celui-ci, abusé autant que je l'avais été moi-même sur les circonstances et les causes de votre duel, venait à vous inquiéter pour ce fait.
--Et vous êtes résolu à le faire, monsieur le recteur? dit Bois-Doré en examinant la figure altérée de M. Poulain.
--Oui, monsieur, répondit le recteur, à la condition que vous rentrerez sérieusement et sincèrement dans le chemin du devoir.
--Et, à présent, vous me marchandez encore, au nom de la suprême vérité, le témoignage de la vérité?
--Non, monsieur; car ce qui s'est passé après la mort de d'Alvimar m'a ôté l'espoir de vous convertir par l'exemple du repentir de vos ennemis. Sanche se pencha sur le visage blême de son fils et resta un instant sans rien dire et sans verser une larme; puis il se releva, fit à haute voix l'exécrable serment de le venger par tous les moyens, et mit sa main dans celle d'un sale et brutal huguenot qui se trouvait là.
--Le capitaine Macabre?
--Oui, monsieur, c'était le nom sinistre qu'on lui donnait.