Les beaux messieurs de Bois-Doré
Chapter 19
--Eh bien, monsieur, dit Adamas, c'est peut-être Dieu qui le veut ainsi! Ce criminel se gardera bien de paraître jamais dans un pays où il se sait démasqué, et il eût été pour vous un nouvel embarras.
J'avoue que je n'ai pas le goût des exécutions à tête reposée, répondit le marquis, et que j'eusse éloigné celle-ci de ma vue. En le livrant à la prévôté, il m'eût fallu dire de quelle façon j'avais agi avec le maître, et, puisque nous devons, pour le moment, nous taire sur ce point, tout va mieux ainsi. Je crois la mort de mon cher Florimond suffisamment vengée, bien que la Morisque n'ait point vu qui, du maître ou du valet, avait porté le coup qui a tranché sa pauvre vie; mais, en ces sortes d'affaires, Adamas, le plus coupable et peut-être le seul vrai coupable, est celui qui dirige. Le valet croit quelquefois de son devoir d'obéir à un méchant commandement, et celui-ci n'avait point agi pour son compte ni profité de la dépouille de mon frère, puisqu'il était resté valet comme auparavant.
Adamas ne partageait pas le besoin d'indulgence qu'après son acte de vigueur éprouvait le marquis. Il haïssait Sanche encore plus que d'Alvimar, à cause de ses airs de hauteur avec ses pareils et à cause de sa prudence, dont il n'avait pu trouver le défaut.
Il le croyait très-capable d'avoir conseillé et exécuté le crime; mais ce qu'il redoutait le plus, c'était de voir le marquis persécuté, et il l'aida à se faire illusion sur le peu d'importance de la capture à laquelle il fallait renoncer.
Quand on fut à la porte du manoir de Briantes, on entendit les bonds irréguliers d'un cheval en liberté.
C'était celui de Sanche, qui était revenu à son dernier gîte, et qui échangea avec celui de d'Alvimar, que l'on ramenait par la bride, un hennissement plaintif, presque lugubre.
--Ces pauvres animaux sentent, à ce que l'on assure, les malheurs arrivés à leurs maîtres, dit le marquis à Adamas: ce sont des bêtes intelligentes et qui vivent en l'état d'innocence. Je ne ferai donc point tuer celles-ci; mais, comme je ne veux, en ma maison, rien qui ait appartenu à ce d'Alvimar, et que le profit de ses dépouilles souillerait nos mains, je veux que, dès la nuit prochaine, on conduise ses chevaux à dix ou douze lieues d'ici, et qu'on les y mette en liberté. En profitera qui voudra.
--Et de cette façon, répondit Adamas, nul ne saura d'où elles viennent. Vous pouvez confier ce soin à Aristandre, monsieur. Il ne se laissera point tenter par l'envie de les vendre à son profit, et, si vous m'en croyez, il se mettra en route sur l'heure, sans leur faire franchir la porte. Il est fort inutile que l'on voie demain ces chevaux en votre écurie.
--Fais ce que tu veux, Adamas, répondit le marquis. Cela me fait penser que ce malheureux coquin devait avoir de l'argent sur lui, et que j'eusse dû songer à le prendre pour le faire donner aux pauvres.
--Laissez-en profiter le frère oblat, monsieur, dit le sage Adamas: plus il en trouvera dans les poches de son mort, plus vous serez assuré de son silence.
Il était onze heures du soir quand le marquis rentra dans son salon.
Jovelin accourut se jeter dans ses bras. Sa figure expressive disait assez quelles angoisses d'inquiétude il avait éprouvées.
--Mon grand ami, lui dit Bois-Doré, je vous avais trompé; mais réjouissez-vous, cet homme n'est plus; et je rentre chez moi le coeur léger. Mon enfant dort sans doute à cette heure; ne l'éveillons pas. Je vais vous conter...
--L'enfant ne dort pas, répondit le muet avec son crayon. Il a deviné mes craintes: il pleure, il prie et s'agite dans son lit.
--Allons rassurer ce pauvre coeur! s'écria Bois-Doré; mais d'abord, mon ami, regardez si je n'ai point sur mes habits quelque souillure de ce traître sang. Je ne veux pas que cet enfant connaisse la peur ou la haine, dans l'âge où l'on n'a point encore le calme de la force.
Lucilio débarrassa le marquis de son manteau, de son casque et de ses armes, et, lorsqu'ils eurent monté un étage, ils trouvèrent Mario, pieds nus, sur la porte de la chambre.
--Ah! s'écria l'enfant en s'attachant passionnément aux grandes jambes de son oncle, et en lui parlant avec cette familiarité qu'il ne savait pas encore contraire aux usages de la noblesse, te voilà revenu? Tu n'as pas de mal, mon ami chéri? Dis, on ne t'a pas fait de mal? Je croyais que ce méchant voudrait te tuer, et je voulais qu'on me laissât courir après toi! J'ai eu bien du chagrin, va! Une autre fois, quand tu iras te battre, il me faut emmener, puisque je suis ton neveu.
--Mon neveu! mon neveu! ce n'est point assez, dit le marquis en le rapportant dans son lit. Je veux être ton père. Est-ce que cela te déplaira, d'être mon fils? Et! à propos, fit-il en se baissant pour recevoir les caresses du petit Fleurial, qui semblait avoir compris et partagé les angoisses de Jovelin et de Mario, voilà un petit ami qui ne m'appartient plus. Tenez, Mario, vous en aviez si grande envie! je vous le donne pour vous consoler de votre chagrin de ce soir.
--Oui, dit Mario en mettant Fleurial dans son oreiller, je le veux bien, à condition qu'il sera à nous deux et qu'il nous aimera autant l'un que l'autre... Mais dis-moi donc, père: est-ce que le méchant homme est parti pour tout à fait?...
--Oui, mon fils, pour tout à fait.
--Et le roi le punira pour avoir tué ton frère?
--Oui, mon fils, il sera puni.
--Qu'est-ce qu'on lui fera? demanda Mario rêveur.
--Je vous le dirai plus tard, mon fils. Ne songez qu'au bonheur que nous avons d'être ensemble.
--On ne m'ôtera jamais d'avec toi?
--Jamais!
Puis, s'adressant au muet:
--Maître Jovelin, n'est-ce pas une triste chose de penser à changer le doux parler de cet enfant, qui me sonne si mélodieusement dans l'oreille? Tenez, nous le laisserons me dire _tu_ dans le particulier, puisque en sa bouche cette familiarité est celle de l'amour.
--Est-ce qu'il faudra que je te dise _vous_? reprit Mario étonné.
--Oui, mon enfant, à tout le moins devant le monde. C'est la coutume.
--Ah! oui, comme je disais à M. l'abbé Anjorrant! Mais c'est que je t'aime encore plus que lui...
--Tu m'aimes donc déjà, Mario? J'en suis content! Mais d'où vient? Tu ne me connais pas encore.
--C'est égal, je t'aime.
--Et tu ne sais pas pourquoi?
--Si fait! je t'aime, parce que je t'aime.
--Mon ami, dit le marquis à Lucilio, il n'y a rien de beau et d'aimable comme l'enfance! Elle parle comme les anges se doivent parler entre eux, et ses raisons, qui n'en sont pas, valent mieux que toute la sagesse des vieilles têtes. Vous m'instruirez ce chérubin-là. Vous lui ferez un bel et bon cerveau comme le vôtre; car je ne suis qu'un ignorant, et je veux qu'il en sache plus long que moi. Les temps ne sont plus tant à la guerre civile comme dans ma première jeunesse, et je crois que les gentilshommes doivent se porter vers les lumières de l'esprit. Mais tâchez de lui laisser ces simples gentillesses que la vie des bergers lui a données. En vérité, il me représente au naturel les beaux enfants qui devaient courir, parmi les fleurs, sur les rives enchantées du Lignon aux claires ondes.
Le marquis, ayant pris des mains d'Adamas un cordial, pour se remettre des fatigues de la soirée, se coucha et s'endormit, le plus heureux des hommes.
En un temps où l'on se faisait justice soi-même, à défaut de légalité régulière, et où la notion du pardon eût été considérée comme une faiblesse coupable et lâche, le marquis, bien qu'exceptionnellement enclin à une grande douceur, pensait avoir accompli le plus sacré des devoirs, et, en cela, il suivait les idées et coutumes de la plus saine chevalerie.
Certes, à cette époque, on n'eût pas rencontré un gentilhomme sur mille qui ne se fût regardé comme investi du droit de faire expirer dans les tourments, ou tout au moins pendre sous ses yeux, un coupable tel que d'Alvimar, et qui n'eût blâmé ou raillé l'excès de loyauté romanesque dont Bois-Doré avait fait preuve dans son duel.
Bois-Doré le savait bien et ne s'en souciait pas. Il avait trois motifs pour être ce qu'il était: son instinct d'abord, puis les exemples d'humanité d'Henri IV, qui, un des premiers de son temps, eut le dégoût du sang versé sans péril. Henri III, mortellement frappé par Jacques Clément, avait été soutenu par la colère et la vengeance au point de frapper lui-même son assassin et de le voir, avec joie, jeté par les fenêtres; Henri IV, blessé à la figure par Chastel, avait eu pour premier mouvement de dire: «Laissez allez cet homme!» Enfin, Bois-Doré avait pour code religieux les faits et gestes des héros de l'_Astrée_.
Il était hors d'exemple, dans ce poëme idéal, qu'un digne chevalier eût vengé l'amour, l'honneur ou l'amitié, sans s'exposer en personne aux derniers périls. Il ne faut donc pas trop se moquer de l'_Astrée_, et même il faut voir avec intérêt la vogue de ce livre. C'est, au milieu des turpitudes sanguinaires des discordes civiles, un cri d'humanité, un chant d'innocence, un rêve de vertu qui montent vers le ciel.
XXXIV
La première pensée du marquis à son réveil fut pour son héritier, que, pour nous conformer au titre qui prévalut, nous appellerons son fils.
Il se rappelait encore assez confusément les graves événements de cette nuit agitée; mais déjà il se représentait avec lucidité les grandes questions de parure soulevées la veille à propos de son cher Mario. Il l'appela pour reprendre avec lui l'entretien commencé dans le _trésor_. Mais il n'en reçut pas de réponse, et déjà il s'inquiétait, lorsque l'enfant, éveillé et levé avant le jour, vint, tout imprégné de la fraîche odeur du matin, se jeter à son cou.
--Et d'où venez-vous sitôt, mon excellent ami? lui dit le vieillard.
--Père, répondit gaiement Mario, je viens de chez Adamas, qui m'a défendu de te dire un secret que nous avons tous les deux. Ne me le demande donc pas, c'est une surprise que nous voulons te faire.
--À la bonne heure, mon fils. Je ne demande rien. Je veux être surpris! Mais n'allons-nous point déjeuner ensemble, là, sur cette petite table, auprès de mon lit?
--Oh! je n'ai pas le temps, mon petit père! Il me faut retourner vers Adamas, lequel te prie de dormir encore une heure, si tu ne veux faire tout manquer.
Le marquis fit tout son possible pour se rendormir, mais en vain. Il se tourmenta de beaucoup de choses. Madame de Beuvre devait venir ce jour-là de bonne heure avec son père; Guillaume aussi, dans le cas où son intendant irait mieux. Le dîner était-il convenablement ordonné? Et pourrait-on présenter Mario à une dame, sous ses habits de berger des montagnes? Et ce pauvre enfant, qui ne savait pas seulement saluer, baiser la main et dire trois mots de compliment! Tout son charme, toutes ses grâces n'allaient-ils pas être tournés en dérision et pris en mépris par des personnes que la voix du sang ne rendrait pas aveugles?
D'ailleurs, rien n'était préparé comme il convenait pour la chasse. On avait eu trop d'émotions et de soucis pour s'en occuper.
--Si Adamas était là, lui qui ne reste jamais court, il me consolerait, pensait le marquis.
Mais telle était sa condescendance pour son fidèle valet, qu'il eût feint de dormir tout le jour, si Adamas l'eût exigé de lui.
Il resta au lit jusqu'à neuf heures, sans que l'on vînt à son secours, et alors la faim et l'inquiétude le gagnant sérieusement.
--À quoi pense Adamas? se dit-il en se résolvant à se lever lui-même. Mes convives vont arriver. Veut-il que l'on me surprenne en robe de chambre et avec cette face blême?
Enfin, Adamas entra.
--Eh! monsieur, rassurez-vous! s'écria-t-il. Me croyez-vous capable de vous oublier? Rien ne presse. Vous n'aurez point de compagnie avant deux heures après midi, madame de Beuvre vient de me le faire dire.
--À toi, Adamas?
--Oui, monsieur, à moi, qui me suis ingénié de lui envoyer un exprès pour lui faire savoir que vous aviez une grande surprise à lui faire, mais que rien n'était prêt; j'ai pris sur moi la faute, et l'ai humblement fait supplier de ne point arriver avant l'heure que je vous dis, ajoutant que vous la vouliez garder chez vous, cette nuit, avec monsieur son père, et lui donner seulement demain le régal de la chasse.
--Qu'as-tu fait là, malheureux! Elle va me croire insensé ou incivil.
--Point, monsieur: elle a très-bien pris la chose, disant que, de votre part, tout devait être preuve de sagesse ou de galanterie.
--Alors, mon ami, il faut nous inquiéter...
--De rien, monsieur, de rien du tout, je vous en conjure. Vous avez assez fait de votre cervelle et de votre épée la nuit dernière; à quelles fins Dieu eût-il mis le pauvre Adamas sur la terre, si ce n'est pour vous épargner le détail des choses faciles?
--Hélas? mon ami, il ne sera point facile, même point possible, en si peu de temps, de rendre mon héritier présentable!
--Vous croyez, monsieur? dit Adamas avec un indescriptible sourire de satisfaction. Je voudrais bien voir qu'une chose que vous souhaitez ne fût point possible! Oui, vraiment, là! je le voudrais voir! Mais permettez, monsieur, que je vous demande comment je dois faire annoncer votre héritier, lorsqu'il fera son entrée au salon de compagnie.
--Voilà qui est fort grave, mon ami; j'avais déjà songé au nom et au titre que doit porter ce cher enfant. Son père, pas plus que le mien, n'était de qualité; mais, comme je veux, par un acte, et, s'il le faut, avec la permission du roi, le faire succéder à mon titre, ainsi qu'à mes biens, je crois bien pouvoir, par anticipation, le qualifier de la manière que le serait mon propre fils. Ainsi on doit l'appeler, en ma maison, monsieur le comte.
--Ceci n'est pas douteux, monsieur! Mais le nom?
Voulez-vous traiter de simple Bouron ce pauvre enfant qui mérite si bien de porter un nom plus illustre?
--Sachez, Adamas, que je ne rougis pas du nom de mon père, et que ce nom, porté par mon frère, me sera toujours cher. Mais, comme je tiens encore plus à celui que me donna mon roi, je veux que Mario le porte également et soit Bouron de Bois-Doré; ce qui, par coutume et abréviation, deviendra Bois-Doré tout court.
--C'est bien ainsi que je l'entendais! Allons, monsieur, habillez-vous, mangez là, en votre chambre, avec l'enfant; car la salle d'en bas est dans les mains de mes décorateurs; et puis je vous ferai votre toilette. Seulement, il faudra aujourd'hui prendre les habits que je vous demanderai de mettre.
--Fais ce que tu veux, Adamas, puisque tu réponds de tout!
Tout en riant, mangeant et devisant avec son héritier, le bon Sylvain fut pris tout à coup d'une grande mélancolie. Il réussit à la lui cacher. Mais, quand Adamas, déclarant que tout allait bien, vint pour l'accommoder, il lui ouvrit son coeur, tandis que l'enfant jouait et courait par la maison.
--Mon pauvre ami, lui dit-il, je m'étonne de ce que les _numes célestes_ qui ont si paternellement veillé sur moi dans ces derniers jours, m'aient pourtant laissé mettre dans un terrible embarras.
--Quel embarras, monsieur!
--Ne te souvient-il déjà plus, Adamas, que j'ai offert mon coeur et ma vie à une belle enchanteresse, justement le matin du jour où je retrouvais Mario? Or, comme elle n'avait pas repoussé, mais seulement ajourné mon dessein, il résulte de ceci que je risque... selon toi! d'avoir d'autres héritiers que cet enfant, auquel je voudrais consacrer mes jours et laisser mes biens.
--Diantre! monsieur, je n'y songeais pas! Mais ne vous affligez point! Comme c'est moi que vous ai mis ce fatal projet en l'esprit, c'est à moi de vous trouver une issue pour sortir d'intrigue. J'y songerai, monsieur, j'y songerai! Ne pensez qu'à vous embellir et à vous réjouir aujourd'hui.
--Je le veux bien. Mais quel habit me donnes-tu là, mon ami!
--Votre habit à la paysanne, monsieur; c'est un des plus galants que vous ayez.
--C'est même, je crois, le plus galant; et il m'en coûte de me faire si brave, quand mon pauvre Mario...
--Monsieur, monsieur! laissez-moi faire; notre Mario sera fort convenable.
L'habit à la paysanne du marquis était tout en velours et satin blanc, avec une profusion de galons d'argent et de dentelles magnifiques.
Le blanc étant alors la couleur des paysans, qui, en toute saison, étaient vêtus de toile ou de grosse futaine, dès qu'on se mettait tout en blanc, on se disait habillé à la paysanne, et c'était une mode des plus recherchées.
Le marquis était certes fort plaisant en cet équipage; mais on était si habitué à le voir déguisé en jeune homme, il était, de la tête aux pieds, orné de si belles choses et de si curieux joyaux, ses parfums étaient si exquis, et, malgré tout, il y avait tant de noblesse dans ses vieilles grâces et de bonté aimable dans ses façons, que, si on l'eût vu tout à coup sérieux et arrangé selon son âge, on eût regretté l'amusement qu'il donnait aux yeux et le contentement qu'il savait donner à l'esprit.
Vers deux heures, un galopin habillé à l'ancienne mode féodale pour la circonstance, et placé dans l'échauguette de la tour d'entrée, sonna d'un vieux olifant pour annoncer l'approche d'une cavalcade.
Le marquis, accompagné de Lucilio, se rendit à cette tour pour recevoir la dame de ses pensées: il eût bien voulu voir son héritier avec lui; mais Mario était dans les mains d'Adamas, et, d'ailleurs, il résultait d'un plan finalement proposé par ce dernier, et adopté avec quelques modifications par son maître, que l'apparition de l'enfant serait retardée jusqu'à la fin d'une explication délicate avec madame de Beuvre.
XXXV
Lauriane arriva, montée sur un charmant petit cheval blanc que son père avait dressé pour elle, et qu'elle gouvernait avec une gentillesse remarquable.
Grâce à son deuil, qu'elle pouvait porter désormais en blanc, elle était habillée aussi _à la paysanne_, avec une amazone de fin drap blanc, un corps de taille tout rayé de galons de soie, et un léger mouchoir de dentelle par-dessus son inséparable chaperon de veuve.
--Oui-dà! s'écria le gros de Beuvre en voyant la toilette du marquis, vous portez déjà les couleurs de votre dame, monsieur mon gendre?
Sa fille réussit à le faire taire devant les valets; mais, quand on fut au salon, malgré les promesses qu'il lui avait faites de se priver de toute moquerie sur ce sujet, il n'y put tenir et demanda vivement à quand la noce.
Au lieu d'être piqué ou embarrassé, le marquis fut fort aise de cette ouverture, et demanda à être entendu secrètement pour une affaire sérieuse.
On renvoya les valets, on ferma les portes, et Bois-Doré, mettant un genou en terre devant la belle petite Lauriane, parla en ces termes:
--Dame de jeunesse et de beauté, vous voyez à vos pieds un serviteur fidèle qu'un grand événement a rempli d'aise et de trouble, de joie et de douleur, d'espoir et de crainte. Lorsque j'offris, il y a deux jours, mon coeur, mon nom et ma fortune à la plus aimable des nymphes, je me croyais libre de tout autre devoir et affection. Mais...
Ici, le marquis fut interrompu.
--Ouais! monsieur mon gendre, s'écria de Beuvre en affectant une grande colère et en roulant des yeux terribles, vous moquez-vous du monde, et pensez-vous que je sois homme à vous laisser reprendre votre parole, après avoir décoché le trait mortel de l'amour dans le coeur de ma pauvre fille?
--Oh! taisez-vous, monsieur mon père! dit gaiement et doucement Lauriane; vous me compromettez. Heureusement le marquis ne croira pas que je sois si capricieuse qu'après lui avoir demandé sept ans de réflexions, je me trouve déjà pressée de le sommer de sa parole.
--Laissez-moi parler, dit le marquis en prenant la main de Lauriane dans la sienne; je sais, ma souveraine, que vous n'avez nul amour dans le coeur, et c'est ce qui me donne la hardiesse de vous demander mon pardon. Et vous, mon voisin, riez de toutes vos forces, car l'occasion est belle! Et je rirai avec vous aujourd'hui, bien qu'hier j'aie versé beaucoup de larmes.
--Vrai, mon voisin? dit le bon de Beuvre en lui prenant son autre main. Si vous parlez sérieusement comme vous en avez l'air, je ne rirai plus. Avez-vous quelque peine dont on puisse vous aider à sortir?
--Dites, mon cher Céladon, ajouta Lauriane d'un air affectueux: contez-nous vos chagrins!
--Mes chagrins sont dissipés, et, si vous me gardez votre amitié, je suis le plus fortuné des hommes. Eh bien, écoutez, mes amis, dit-il en se relevant avec un peu d'effort. Vous entendîtes, avant-hier, cette prédiction à moi faite par des gens qui n'étaient pas bien sorciers: «Avant trois jours, trois semaines ou trois mois, vous serez père?»
--Eh bien, dit de Beuvre revenant à son humeur narquoise, vous croyez, mon brave homme, que la prédiction se réalisera?
--Elle est réalisée, mon voisin. Je suis père, et ce n'est plus pour moi que je demande, à vous et à la divine Lauriane, sept ans d'espérance et de sincérité: c'est pour mon héritier, c'est pour mon fils unique, c'est pour...
Ici, la porte s'ouvrit à deux battants, et Adamas, en grande tenue, annonça d'une voix claire et avec un air de triomphe:
--M. le comte Mario de Bois-Doré!
La surprise fut pour tout le monde; car le marquis n'attendait pas si vite l'apparition de son enfant, et il ne savait encore en quel équipage on réussirait à le produire.
Quelle fut sa joie lorsqu'il vit entrer Mario vêtu à la paysanne, c'est-à-dire d'un habit exactement semblable de forme et de tissus à celui qu'il portait lui-même; le pourpoint de satin à mille petits crevés sur les bras; le colletin sans ailerons (pourpoint de dessus à épaulettes, mais sans manches pendantes), en velours blanc crevé d'argent; les chausses flottantes, de quatre aunes de large, froncées jusqu'au-dessous du genou, garnies de boutons de perles et un peu ouvertes de côté pour laisser sortir _la rose_ de la jarretière; les bas de soie, avec les souliers _à pont-levis_ fermés de roses; la fraise _à confusion_, c'est-à-dire à plusieurs rangs inégaux avec les _rebras_ assortis, le feutre à plumes, des diamants partout, un petit baudrier tout brodé de perles, et une petite rapière qui était un vrai chef-d'oeuvre!
Adamas avait passé la nuit à choisir, à méditer, à tailler et à ajuster; la matinée, à essayer. L'adroite Morisque et quatre ouvrières, levées avant le jour, avaient cousu avec rage. Clindor avait fait dix lieues pour trouver le chapeau et la chaussure. Adamas avait composé, emplumé, orné, inventé, arrangé, et le costume, plein de goût, bien coupé et assez solide pour durer quelques jours sans être refait, allait à merveille.
Mario, enrubané et parfumé comme le marquis, frisé naturellement et portant, sur la mèche ou _moustache_ de l'oreille gauche, une _rose_ (on dirait aujourd'hui un _chou_) de rubans blancs, avec un gros diamant au milieu et de la dentelle d'argent en dessous, se présenta avec grâce.
Il n'était pas plus emprunté que s'il eût été élevé en gentilhomme. Il portait sa rapière avec aisance, et sa touchante beauté ressortait dans tout ce blanc, qui lui donnait l'air candide d'une jeune fille.
Lauriane et son père furent si émerveillés de sa figure et de ses mouvements, qu'ils se levèrent spontanément comme pour recevoir quelque fils de roi.
Mais ce n'était pas tout. Adamas, en bichonnant son petit seigneur, avait essayé de lui apprendre un compliment, tiré de l'_Astrée_, pour Lauriane. Retenir quelques phrases par coeur, ce n'était pas une affaire pour l'intelligent Mario.
--Madame, dit-il avec un gentil sourire, «il est bien impossible de vous voir sans vous aimer, mais plus encore de vous aimer sans être extrême en cette affection. Permettez que je baise mille et mille fois vos belles mains, sans pouvoir, par tel nombre, égaler celui des morts que le refus de cette supplication me donnera...»
Ici, Mario s'arrêta. Il avait appris très-vite, sans comprendre et sans réfléchir. Le sens des mots qu'il disait lui parut tout à coup très-comique; car il n'était nullement disposé à tant souffrir, si Lauriane lui refusait les mille et mille baisers qu'il ne tenait pas à ce point à lui donner. Il eut envie de rire et regarda la jeune dame, qui avait envie de rire aussi, et qui, d'un air sympathique et enjoué, lui tendait les deux mains.