Les beaux messieurs de Bois-Doré

Chapter 18

Chapter 184,027 wordsPublic domain

--Vous me dites-là d'étranges douceurs, monsieur le marquis! reprit l'Espagnol froidement. Vous m'avez déjà régalé, en votre logis, d'une lugubre histoire où il vous a plu de faire tuer par moi monsieur votre frère. C'est là une chose que j'ignore, je vous l'ai dit; je sais seulement que j'ai fait tuer par mon domestique un homme vêtu en marchand colporteur, lequel emmenait de force une dame dont je vous ai dit avoir pris la défense et vengé, l'honneur.

--Ah! ah! s'écria le marquis, c'est là votre thèse, à présent? Celle qui fuyait avec mon frère était emmenée malgré elle, et vous ne vous souvenez plus de m'avoir dit qu'elle était votre...

--Plus bas, monsieur, je vous prie... Si M. d'Ars veut bien m'entendre à deux pas d'ici, je lui dirai qui était cette femme, à moins qu'il ne vous plaise outrager et salir son nom devant vos laquais.

--Mes laquais valent mieux que vous et les vôtres, monsieur! N'importe! je veux très-fort que vous disiez votre secret à M. d'Ars, mais devant moi, à qui vous l'avez dit à votre mode.

Ils s'éloignèrent du groupe tous les trois, et le marquis, parlant le premier:

--Allons, dit-il, expliquez-vous! Vous alléguez pour votre défense que cette femme était votre soeur!

--Et vous, monsieur, reprit d'Alvimar, vous prétendez maintenant soulager votre fureur fantasque en me donnant un nouveau démenti?

--Nullement, monsieur. Je vous demande le nom de votre soeur; car vous ne vous appelez point Villareal, apparemment?

--Et pourquoi non, monsieur.

--Parce que je le sais maintenant. Osez dire le contraire devant M. d'Ars, que vous trompez aussi par un nom supposé!

--Nullement! dit Guillaume; monsieur se cache sous un des noms de sa famille, et celui qu'il porte, je le sais fort bien.

--Alors, mon cousin, qu'il le dise, et je jure que, si c'est le véritable nom de ma défunte belle-soeur, je me retire d'ici en vous faisant à tous les deux des excuses.

--Et moi, dit d'Alvimar, je refuse de le dire. Je croyais qu'entre gentilshommes une simple parole devait suffire; mais vous m'insultez sans trêve et sans prudence. C'est un duel que vous voulez, et il doit être fait selon votre désir.

--Non! cent fois non! s'écria Guillaume. Finissons-en; et, puisqu'il ne faut au marquis que de savoir votre nom pour se retirer en paix, je...

--N'oubliez pas, je vous prie, reprit d'Alvimar, que vous m'exposez...

--Point! Mon cousin est un trop galant homme pour vous livrer à vos ennemis. Sachez donc, marquis, et je mets ceci sous la sauvegarde de votre honneur, que monsieur s'appelle Sciarra d'Alvimar.

--Oui-dà! répondit le marquis avec ironie. Alors monsieur a pour chiffre les propres initiales de la marque de fabrique de Salamanque?

--Que voulez-vous dire?

--Rien! C'est un mensonge de monsieur que je signale au passage; mais celui-là est si petit au prix des autres...

--Quels autres? Voyons, marquis, vous êtes trop obstiné!

--Laissez, Guillaume! dit d'Alvimar affichant toujours le dédain. Il faut que tout ceci finisse par un coup d'épée. Nous en serons plus tôt débarrassés.

--Eh bien, moi, dit le marquis, je ne suis plus si hâté! Je tiens à savoir le nom de baptême et le nom de famille de la soeur de M. de Villareal, de Sciarra et d'Alvimar. Je sais que les Espagnols ont beaucoup de noms; mais, s'il me dit seulement le véritable et principal que portait cette dame...

--Si vous la savez, répondit d'Alvimar, votre insistance pour me le faire dire est un outrage de plus.

--Eh! d'Alvimar, ne le prenez pas ainsi! s'écria Guillaume impatienté. Mettez-y du vôtre, à moins que vous ne vouliez nous faire passer la nuit ici!

--Laissez, mon cousin, dit le marquis; c'est moi qui dirai ce nom mystérieux. La prétendue soeur de M. de Villareal s'appelait Julia de Sandoval.

--Eh bien, pourquoi pas, monsieur? dit d'Alvimar relevant avec vivacité ce qu'il crut être encore une insigne maladresse du vieillard. Je ne voulais pas le dire ce nom. Il ne me convenait pas de le trahir, et je pensais que vous l'ignoriez. Puisque, vous aussi, en affirmant ce dernier point, vous m'avez fait un de ces mensonges que vous reprenez si aigrement chez les autres, sachez que Julie de Sandoval était la fille de ma mère et née d'un premier lit.

--Alors, monsieur, répliqua Bois-Doré se découvrant, me voilà prêt à me retirer, et même à me repentir de ma violence, si vous voulez bien me jurer sur l'honneur que vous aviez reconnu votre soeur de mère, Julie de Sandoval, sous son voile, dans la voiture de mon frère, à l'auberge de...

--Je vous le jure, pour vous satisfaire. Je l'avais même aperçue sans voile dans cette auberge.

--Et pour la troisième fois... Pardonnez mon insistance, je dois ceci à la mémoire de mon frère! Pour la troisième fois, c'était bien votre soeur, Julie de Sandoval? L'anneau qu'elle portait au doigt, qui est maintenant au mien, et qui porte ce nom en toutes lettres, ne pouvait être que son anneau? Vous le jurez?

--Je le jure! Êtes-vous content?

--Attendez? il y a un blason dans le chaton de cette bague; un écusson d'azur au chef d'or. Sont-ce les armes des Sandoval de votre famille?

--Oui, monsieur, précisément.

--Alors, monsieur, dit Bois-Doré remettant son couvre-chef, je déclare, une fois de plus, que vous avez menti comme un impudent et un lâche que vous êtes; car je viens de me moquer de vous: l'anneau de votre prétendue soeur porte le nom de Maria de Mérida, et ses armes sont de sinople à la croix d'argent. Je puis en fournir la preuve.

XXXII

Guillaume fut fortement ébranlé; mais d'Alvimar réfléchissait vite.

La lune, eût-elle éclairé beaucoup, n'eût pas encore permis de voir les petits caractères et les écussons microscopiques cachés dans une bague, et, dans ce temps-là, on n'avait pas, comme aujourd'hui, du feu tout prêt dans sa poche.

Il fallait donc nécessairement remettre à un autre moment l'examen de cette preuve. Il ne s'agissait pas, pour le criminel, d'éviter, mais, au contraire, de chercher un duel. Ce qu'il redoutait, c'est qu'on ne lui refusât l'honneur de cette chance de salut, et qu'on ne le fît prisonnier du marquis ou de la prévôté.

Il attira précipitamment Guillaume à part, et, se mettant à rire:

--Je suis pris, dit-il. J'ai voulu être complaisant comme vous l'exigiez, pour en finir et vous débarrasser de ce vieux lunatique. J'ai dit tout ce qu'il a voulu me faire dire, et maintenant sa fantaisie prend un autre vol, où je ne puis la suivre. Tout ceci est de ma faute; j'aurais dû vous raconter, en sortant de chez lui, qu'il était depuis deux jours en démence, à preuve qu'il a été hier, on pourra vous le dire, demander la main de madame de Beuvre, et que, tout aujourd'hui, il a fait sur la mort de son frère les plus étranges romans, prenant pour des assassins tantôt moi, tantôt son muet, tantôt son petit chien. Je n'ai pu éviter de me prendre à la gorge avec lui qu'en lui faisant des contes qui étaient la monnaie de sa pièce; mais il ne s'est calmé qu'en vous voyant arriver.

--Que ne disiez-vous tout cela? s'écria Guillaume.

--Je n'ai pas voulu me plaindre des ennuis que j'ai essuyés en sa compagnie; vous eussiez cru que je vous faisais un reproche de m'y avoir laissé. À présent, il ne me reste qu'un moyen d'en finir. Laissez-moi me battre avec lui.

--Avec un vieillard en démence? Je ne le puis souffrir.

--Allons, Guillaume, s'écria Bois-Doré impatienté, voulez-vous, maintenant, me laisser venger mon injure, et faudra-t-il que, pour réveiller M. d'Alvimar, j'aille lui faire l'honneur de le souffleter?

--Nous sommes à vous, monsieur, répondit d'Alvimar en haussant les épaules. Allons, mon cher, dit-il tout bas à Guillaume, vous voyez qu'il le faut! N'ayez peur! J'aurai vite raison de cette vieille marionnette, et vous promets de lui faire sauter son épée autant de fois qu'il vous plaira. Je me charge de le fatiguer assez pour qu'il ait besoin de s'aller vitement coucher, et demain nous rirons de l'aventure.

Guillaume se rassura en le voyant si gai.

--Je suis aise de vous voir dans le vrai, lui dit-il tout bas, et je vous avertis qu'en prenant l'escrime à coeur avec ce vieillard, vous ne feriez pas acte de vaillance et me causeriez une grande peine. Je le crois fou; mais c'est une raison de plus pour ménager vos forces et le renvoyer avec une courbature pour tout mal.

Guillaume savait pourtant que Bois-Doré était fort à l'escrime. Mais c'était une vieille méthode que dédaignaient les jeunes gens, et il savait aussi que si le marquis avait encore le poignet souple, il n'avait plus le jarret assez ferme pour tenir plus de deux ou trois minutes. D'ailleurs, d'Alvimar était de première force, et il ne cessa de l'exhorter à la générosité.

Les champions ayant mis pied à terre, les valets restèrent pour garder les chevaux et le prisonnier Sanche, que Guillaume donna l'ordre de ne pas remettre en liberté avant l'issue du combat, afin de ne pas voir compliquer, par quelque intervention imprévue, la difficulté de la situation.

Sanche eût fort désiré d'être libre; il sentait, lui qui ne reculait devant aucune résolution extrême, qu'il eût été encore utile à son maître; mais il avait trop d'orgueil pour se plaindre et pour réclamer; il resta, stoïque et impassible, sous la garde des gens de Bois-Doré.

Pendant que Guillaume cherchait, avec les deux champions, un emplacement convenable entre la route et les rochers, Adamas et Aristandre s'entretenaient avec feu dans l'oreille l'un de l'autre. Aristandre était désespéré, Adamas avait la fièvre; mais l'idée que son maître put être victime de sa magnanimité, ne pouvait lui entrer dans la tête. Il se grisait dans sa confiance en l'habileté et la force du marquis.

--Qu'as-tu à trembler comme un enfant? disait-il au carrosseux. Ne sais-tu pas que monsieur en mangerait trente-six comme ce freluquet d'Espagnol? Il n'y aurait qu'une trahison pour avoir raison d'un si vaillant homme; mais le coquin de Sanche est bien gardé, et nous avons l'oeil sur toutes choses, M. Guillaume et moi. Ne suis-je pas témoin? Monsieur l'a dit. Tu l'as entendu. Nous sommes deux bons témoins, et nous ne laisserons pas faire un mouvement ni une passe qui ne soient dans les règles.

--Mais tu ne les sais pas plus que moi, les règles du combat des gentilshommes? Tiens, j'ai envie de grimper là-haut sans qu'on me voie, et si l'Espagnol a trop de chances, de lui faire rouler sur le corps une de ces grosses pierres.

--Pour cela, si je pouvais compter que tu n'écraserais pas monsieur avec son ennemi, je ne t'en détournerais pas, non plus que je ne me ferais un crime de lui envoyer deux balles dans la tête, si je n'étais témoin. Mais mon maître m'appelle, et tu peux être tranquille, tout ira bien!

Cependant le terrain était choisi, assez espacé, et bien éclairé par la lune.

Les épées furent mesurées, Guillaume faisant les fonctions de témoin impartial pour les deux champions, qui avaient juré de s'en rapporter à lui; car Adamas ne pouvait être là que pour la forme.

Le combat commença.

Alors, malgré sa foi et son enthousiasme, Adamas sentit un frisson dans tous ses membres; il devint muet; la bouche ouverte, les yeux hors de la tête, il ne sentait pas la sueur et les larmes qui coulaient sur sa figure attendrissante et burlesque.

Guillaume s'était battu les flancs, lui aussi, pour se persuader que rien de funeste ne devait résulter de cette étrange affaire. Mais, quand les armes furent engagées, il sentit tomber sa confiance, et se reprocha de n'avoir pas réussi à empêcher, à quelque prix que ce fût, une rencontre qui, dès le début, menaçait de devenir sérieuse.

D'Alvimar avait promis de se rendre maître de la vie de son adversaire et de lui faire grâce; mais, autant que la clarté de la lune pouvait faire distinguer l'expression de ses traits, il semblait à Guillaume que la colère et la haine s'y montraient avec une énergie croissante, et son jeu sec et serré n'annonçait pas la moindre intention prudente ou généreuse. Heureusement, le marquis était encore calme et tenait pied avec plus de vigueur et de souplesse qu'on n'en eût attendu de sa part.

Guillaume ne pouvait rien dire, et il se contenta de tousser deux ou trois fois pour avertir d'Alvimar de se modérer, sans éveiller la susceptibilité du marquis, lequel eût pu perdre la tête, s'il eût craint de n'être pas pris au sérieux.

Mais le combat était sérieux. D'Alvimar sentait qu'il avait un adversaire moins fort que lui en théorie; mais il se sentait troublé et préoccupé, et inférieur à lui-même, cette fois, dans la pratique. Sa partie était difficile à jouer. Il voulait tuer le marquis et paraître le tuer malgré lui.

Il cherchait donc à le faire enferrer en jouant à la défensive; et le marquis semblait s'apercevoir de sa ruse. Il se ménageait.

Le combat se prolongeait sans résultat. Guillaume comptait sur la fatigue du marquis, ne croyant pas que d'Alvimar le frapperait à terre. D'Alvimar sentait que le marquis ne faiblissait pas; il cherchait à l'irriter par des feintes, espérant qu'un mouvement d'impatience le ferait sortir de l'étonnante prudence de son jeu.

Tout à coup la lune fut voilée par un gros nuage, et Guillaume voulut intervenir pour suspendre la lutte; il n'en eut pas le temps; les deux adversaires venaient de rouler l'un sur l'autre.

Un troisième champion se précipita vers eux, au hasard de se faire embrocher: c'était Adamas, qui perdait la tête et qui, ne sachant où était l'avantage, se jetait sans armes, à corps perdu, dans la bataille. Guillaume le repoussa vivement et vit le marquis à genoux, sur le ventre de d'Alvimar.

--Grâce, mon cousin! s'écria-t-il; grâce pour celui qui vous eût épargné!

--Il est trop tard, mon cousin, répondit le marquis en se relevant. Justice est faite.

D'Alvimar était cloué en terre par la grande rapière du marquis: il avait cessé de vivre.

Adamas était évanoui.

Au cri de grâce, les valets de Bois-Doré étaient accourus.

Le marquis, essoufflé et brisé de fatigue, s'appuya contre le rocher. Mais il ne faiblit pas, et, la lune s'étant dégagée du nuage, il se remit sur ses jambes pour regarder et toucher le cadavre.

--Il est bien mort! lui dit Guillaume d'un ton de reproche. Vous m'avez tué un ami, monsieur, et je ne saurais vous en faire mon compliment; car vos soupçons ne pouvaient être qu'injustes.

--Je vous prouverai qu'ils ne l'étaient point, Guillaume, répondit Bois-Doré avec une dignité qui l'ébranla de nouveau; jusque-là, suspendez votre ressentiment contre moi, et vos regrets pour ce méchant homme. Quand vous saurez la vérité, vous vous reprocherez peut-être de m'avoir forcé à exposer ma vie pour avoir la sienne.

--Et que ferons-nous maintenant de ce malheureux corps? dit Guillaume, abattu et consterné.

--Je ne vous laisserai point dans des embarras pour mon compte, répondit Bois-Doré. Mes gens vont le porter au couvent des carmes de La Châtre, lesquels lui donneront la sépulture comme ils l'entendront. Je ne prétends cacher à personne l'action que j'ai faite, d'autant qu'il me reste à punir l'autre assassin. Mais je ne saurais faire de sang-froid cette laide besogne, et je compte le livrer au lieutenant de la prévôté, pour que son châtiment soit exemplaire. Adamas, tu vas le conduire. Mais où donc est mon fidèle Adamas?

--Hélas! monsieur, répondit Adamas d'une voix caverneuse, je suis là, à vos genoux, et bien malade de cette affaire. Un instant j'ai cru que vous étiez mort, et je crois que j'ai été mort moi-même pendant un bon quart d'heure. Ne m'envoyez nulle part; je n'ai plus de jambes, et j'ai comme une roue de moulin dans la tête.

--Or donc, mon pauvre ami, si tu n'es plus bon à rien, nous enverrons quelque autre. Je te l'avais bien dit que tu n'étais plus d'âge à supporter les émotions!

Le marquis retourna vers les chevaux, tandis que ses gens et ceux de Guillaume enlevaient le cadavre et le roulaient dans un manteau; mais, lorsqu'on chercha le prisonnier, ce fut en vain.

On n'avait pas eu la précaution de lui lier les jambes. Profitant d'un moment de trouble et de confusion, où les valets, inquiets de l'issue du combat, avaient abandonné las chevaux à deux d'entre eux qui avaient eu beaucoup de peine à les contenir, il avait pris la fuite, ou plutôt il s'était glissé et caché quelque part dans le ravin.

--Soyez tranquille, monsieur le marquis, dit Aristandre à Bois-Doré. Un homme qui a les mains liées ne peut ni courir bien vite ni se cacher bien adroitement; je vous réponds de le rattraper. Je m'en charge. Rentrez chez vous et vous reposez; vous l'avez bien gagné!

--Non pas, dit le marquis; il me faut revoir cet assassin. Que deux de vous le cherchent, tandis qu'avec les deux autres j'accompagnerai M. d'Ars au couvent des carmes.

On coucha d'Alvimar en travers de son cheval, et les domestiques de Guillaume aidèrent ceux de Bois-Doré à le transporter.

Bois-Doré prit les devants avec Guillaume pour aller faire ouvrir les portes de la ville, en cas de besoin; car il était près de dix heures.

Chemin faisant, Bois-Doré donna à son jeune parent des détails si précis sur la mort de son frère, sur la recouvrance de son neveu, sur la circonstance du couteau catalan, sur l'aveu que la colère avait arraché au coupable, enfin sur la circonstance de la bague ouverte, que Guillaume ne put persister à défendre l'honneur de son ami.

Il avoua qu'en somme il le connaissait fort peu, s'étant lié avec lui à la légère, et qu'à Bourges il lui était revenu, sur le duel pour lequel ce gentilhomme était forcé de se cacher, des détails peu honorables, s'ils étaient vrais. M. Sciarra-Martinengo aurait été frappé, contre toutes les lois de l'honneur, dans un moment où il demandait à suspendre le combat, son épée s'étant rompue.

Guillaume n'avait pas voulu croire à cette accusation; mais les révélations de Bois-Doré commençaient à la lui faire regarder comme sérieuse, et il promit de se rendre à Briantes dès le lendemain, pour voir les preuves et pour faire connaissance avec le beau Mario.

XXXIII

À mesure que la conviction entrait dans son esprit, Guillaume redevenait expansif et amical avec le marquis, autant par un sentiment d'équité naturelle que par sa facilité innée à se livrer tout entier à sa dernière impression.

--Par ma foi! lui disait-il lorsqu'ils furent proches de la ville, vous avez agi en vaillant homme, et le coup que vous lui avez porté de part en part jusqu'à le clouer au gazon, est un des plus beaux coups d'épée dont j'aie ouï parler. Je n'avais jamais vu le pareil, et, quand vous m'aurez prouvé que ce pauvre Sciarra était une aussi grande canaille que vous le dites, je ne serai point fâché d'avoir vu ceci. Si j'eusse été moins peiné, je vous en eusse fait compliment. Mais quelque regret ou contentement que je puisse avoir de cette mort, j'avoue que vous êtes une belle lame, et que je voudrais être de votre force à ce jeu-là.

Nos deux cavaliers étaient déjà sur le pont des Scabinats (aujourd'hui des Cabignats), se dirigeant vers la porte du ravelin, lorsque Adamas, qui avait recouvré ses esprits et fait ses réflexions, vint les rejoindre et prier qu'on l'écoutât.

--Ne pensez-vous point, messires, leur dit-il, que l'entrée de ce cadavre va faire grand bruit dans la ville?

--Eh bien, dit le marquis, penses-tu que je me veuille cacher d'avoir vengé mon honneur et la mort de mon frère?

--Oui, monsieur, vous devez vous en vanter comme d'une belle action, mais seulement quand le corps aura été rendu à la terre; car il se fait de grandes rumeurs pour peu de chose, en ces petits endroits, et le spectacle d'un gentilhomme apporté ainsi en travers de son cheval va faire ouvrir de grands yeux à ces bourgeois de La Châtre. Vous avez des ennemis, monsieur, et, à l'heure qu'il est, monseigneur de Condé est bien chaud catholique. Si l'on apprend que cet Espagnol était couvert de reliques et de chapelets, qu'il s'était confessé à M. Poulain, dont la gouvernante le prônait déjà dans le bourg de Briantes comme un parfait chrétien...

--Voyons! où veux-tu en venir, avec tes histoires de commères, mon cher Adamas? dit le marquis impatienté.

Guillaume prit la parole.

--Mon cousin, dit-il, Adamas a raison. Les lois contre le duel ne sont respectées de personne; mais des gens mal intentionnés les peuvent toujours invoquer. Ce d'Alvimar avait quelques amis puissants à Paris; et de méchants rapports peuvent, en un temps ou en l'autre, faire tourner ceci contre vous et contre moi, contre vous surtout, qui ne passez point pour un bien franc catholique. Croyez-m'en donc, n'entrons point en la ville et avisons à nous débarrasser de ce mort. Vous êtes sûr de vos gens, et je réponds des miens. N'ayons point de confidents parmi des gens d'Église et des bourgeois de petite ville, toutes langues bien mauvaises, en ce pays, contre ceux qui ont combattu la Ligue et servi le feu roi.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit Bois-Doré; mais il me répugne de mettre une pierre au cou d'un mort et de le jeter à la rivière comme un chien.

--Eh! si, monsieur, dit Adamas; cet homme-là ne valait pas tant!

--Il est vrai, mon ami: je pensais ainsi il y a une heure; mais je n'ai plus de haine contre un cadavre!

--Eh bien, monsieur, dit Adamas, il m'est venu une idée qui arrange tout pour le mieux: si nous rebroussons chemin, nous trouverons, à cent pas d'ici, le long du pré Chambon, la maison de la jardinière.

--Qui? Marie la Caille-bottée?

--Elle est fort dévouée à monsieur, et l'on dit qu'elle n'a pas toujours été laide et grêlée.

--Allons, allons, Adamas, ce n'est pas l'heure de plaisanter!

--Je ne plaisante pas, monsieur, et je dis que cette vieille fille gardera bien le secret.

--Et tu lui veux donner l'embarras de recevoir un mort? Elle en mourra de peur!

--Non, monsieur, vu qu'elle n'est point seule en sa petite maison écartée. Je jurerais que nous y trouverons un bon carme, lequel enterrera très-chrétiennement M. l'Espagnol dans quelque fossé du clos de la jardinière.

--Vous êtes trop Huguenot, Adamas, dit M. d'Ars. Les carmes ne sont pas aussi débauchés que vous le dites.

--Je ne dis point de mal d'eux, messire; je parle d'un seul que je connais, et qui n'a du moine que l'habit et les patenôtres. C'est Jean le Clope, qui a servi M. le marquis à la guerre, et que M. le marquis a fait entrer au couvent en qualité de frère oblat.

--Eh! par ma foi, l'avis est bon! dit le marquis; Jean le Clope est un homme sûr et qui a vu trop de faces blêmes penchées en terre sur les champs de bataille, pour s'effrayer du soin que nous allons lui confier.

--Alors, hâtons-nous, dit M. d'Ars; car vous savez que mon intendant se meurt, et que je voudrais le voir, s'il en est temps encore.

--Partez, mon cousin, dit le marquis; songez à vos affaires; celles d'ici ne regardent plus que moi!

Ils se serrèrent la main.

Guillaume rejoignit ses gens et prit avec eux la route de son manoir: le marquis et Adamas s'arrêtèrent chez la Caille-bottée, où Jean le Clope était effectivement, et reçut avec effusion son protecteur, qu'il appelait son capitaine.

On sait que le frère oblat était un militaire estropié au service du roi ou du seigneur de la province, et dont le couvent était forcé de prendre soin.

La plupart des communautés religieuses étaient obligées, par contrat, de recevoir et entretenir ces débris des malheurs de la guerre, parfois trop bon vivant pour de pieux solitaires, parfois beaucoup moins corrompu que les moines eux-mêmes.

Quoi qu'il en soit des carmes de La Châtre, dont nous n'avons pas à rechercher ici l'histoire, le frère séculier Jean le Clope s'astreignait fort peu à la règle de la maison, et s'il ne manquait pas les heures de la pitance, il manquait celles de la retraite.

Pendant que le marquis lui expliquait ce qu'il attendait de son dévoûment et de sa discrétion, Adamas faisait entrer le corps dans la maisonnette isolée, et, un quart d'heure après, Bois-Doré et ses gens repassaient sur le chemin de la Rochaille.

Ils y trouvèrent Aristandre et ses camarades, bien désappointés de n'avoir pu découvrir ce que Sanche était devenu.