Les beaux messieurs de Bois-Doré

Chapter 12

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--Ouais! vous croyez! mais vous vous trompez bien, reprit M. de Beuvre. Je gage que son compliment durera plus d'une heure. Allez donc tous les deux en quelque salle où vous ne serez point dérangés, et, quand vous aurez tout dit, vous viendrez nous rejoindre.

Le marquis ne se démonta point de ces plaisanteries. Il n'en était pas venu à la résolution de faire sa demande sans étouffer en lui-même quelques vives appréhensions de cet état de mariage ajourné par lui depuis une quarantaine d'années.

S'il était enfin décidé, c'est parce qu'il voulait faire la fortune et le bonheur de quelqu'un, et, cette idée une fois adoptée, il regardait comme un devoir de ne pas s'en laisser détourner.

À peine donc fut-il au salon, qu'il offrit son coeur, son nom et ses écus en style de l'_Astrée_, avec cette passion échevelée qui ne parle de rien moins que de tourments effroyables, de soupirs qui pourfendent le coeur, de frayeurs qui causent _mille morts_, d'espérances qui ôtent la raison, etc.; tout cela d'une convention si chaste et si froide que la plus farouche vertu ne pouvait s'en effaroucher.

Quand Lauriane eut compris qu'il s'agissait de mariage, elle n'en fut pas aussi étonnée que son père.

Elle savait le marquis capable de tout, et, au lieu d'en rire, elle en eut pitié. Elle avait de l'amitié pour lui, et même du respect pour sa bonté et sa loyauté. Elle sentit que le pauvre vieillard se livrerait à d'interminables brocards, pour peu qu'elle en donnât l'exemple, et que les railleries amicales et modérées dont il était l'objet allaient devenir blessantes et cruelles.

--Non, pensa cette jeune et sage enfant, il n'en sera pas ainsi, et je ne souffrirai pas que mon vieil ami soit la risée des valets.--Mon cher marquis, lui dit-elle en s'efforçant de lui parler dans son style, j'ai souvent songé à la possibilité et à la convenance du projet que vous me communiquez. J'avais deviné votre belle et honnête flamme, et, si je ne l'ai point partagée, c'est que je suis encore trop jeune pour que le malin Cupidon ait fait attention à moi. Laissez-moi donc prendre encore un peu mes ébats dans l'île enchantée de l'Ignorance d'amour; rien ne me presse d'en sortir, puisque je suis heureuse avec votre amitié. De tous les hommes que je connais, vous êtes le meilleur et le plus aimable, et, si mon coeur me parle, il se pourra bien qu'il me parle de vous. Mais ceci est écrit dans le livre des destinées, et vous me devez laisser le temps d'interroger la mienne. Si, par quelque fatalité, je devais être ingrate envers vous, je vous le confesserais avec candeur et avec repentance, car ce serait tout dommage et toute honte pour moi; mais vous avez le coeur si grand et si excellent que vous me seriez encore ami et frère en dépit de ma sottise.

--Certes, je vous le jure! s'écria Bois-Doré avec un naïf enthousiasme.

--Eh bien donc, mon loyal ami, reprit Lauriane, attendons encore. Je vous demande sept années d'épreuve, comme c'est l'antique usage des parfaits chevaliers, et faites-moi la grâce que cette convention demeure secrète entre nous. Dans sept ans, si mon âme est restée insensible à l'amour, vous renoncerez à moi, de même que, si je partage votre passion, je ne vous en ferai pas mystère. Je vous jure également que, si, avant le terme de cette convention, je suis touchée, malgré moi, des soins de quelque autre, je vous en ferai l'humble et sincère confession. À cela, il n'y a guère d'apparence; pourtant je veux tout prévoir, tant je souhaite, perdant votre amour, de garder au moins votre amitié.

--Je me soumets à tout, répondit le marquis, et je vous jure, adorable Lauriane, la foi d'un gentilhomme et la fidélité d'un amant parfait.

--C'est sur quoi je compte, dit-elle en lui tendant la main; je vous sais homme de coeur et berger incomparable. Sur ce, retournons auprès de mon père, et laissez-moi lui dire ce qui est convenu, afin que notre secret n'ait point d'autre confident que lui.

--Je le veux, répondit le marquis; mais n'échangerons-nous point quoique gage?

--Quel? Parlez, j'y consens; mais que ce ne soit point un anneau. Songez qu'étant veuve, je ne puis en porter d'autre que celui d'un nouveau mariage.

--Eh bien, permettez-moi de vous envoyer demain un présent digne de vous.

--Non pas! ce serait mettre du monde dans la confidence... Donnez-moi la première babiole que vous aurez sur vous... Tenez, ce petit drageoir d'ivoire émaillé que vous avez là en la main!

--Soit! mais que me donnerez-vous donc? Car je vois que vous entendez comme il faut cet échange. Il faut que ce soit chose que l'on ait sur soi au moment où l'on s'est donné parole.

Lauriane chercha dans ses poches et n'y trouva que son mouchoir, ses gants, sa bourse et le poignard de M. Sciarra.

La bourse venait de sa mère: elle donna le poignard.

--Cachez-le bien, dit-elle, et, tant que je vous le laisserai, espérez en moi; de même que, si je viens à vous le redemander...

--Je m'en percerai le sein! s'écria le vieux Céladon.

--Non! c'est une chose que vous ne ferez point, dit Lauriane avec un grand sérieux; car j'en mourrais de douleur, et ce serait, d'ailleurs, manquer à la promesse que vous me faites de rester mon ami quand même.

--C'est juste, dit Bois-Doré en s'agenouillant et en recevant le gage. Je vous fait le serment de n'en point mourir, comme je vous fais celui de n'aimer ni seulement regarder aucune autre belle, tant que vous ne m'aurez point arraché l'espoir de vous plaire.

XXI

Ils retournèrent au jardin, où M. de Beuvre les accueillit d'un air goguenard.

L'air sérieux et tranquille que prit Lauriane, l'air attendri et radieux qui ne pouvait dissimuler le marquis, le jetèrent dans une surprise si grande qu'il ne put se tenir de les interroger, à mots couverts assez transparents, devant d'Alvimar.

Mais Lauriane répondit qu'elle était parfaitement d'accord avec le marquis, et d'Alvimar, ne voulant pas en croire ses oreilles, prit encore cette assertion pour une coquetterie à son adresse.

Alors l'inquiétude de M. de Beuvre devint très-vive, et, prenant sa fille à part, il lui demanda si elle parlait sérieusement, et si elle était assez folle ou assez ambitieuse pour accepter un beau galant né sous le roi Henri II.

Lauriane lui raconta comment elle avait réservé sa réponse et remis toute explication à sept ans de là.

Après avoir ri à crever sa ceinture, de Beuvre, à qui Lauriane recommandait le secret, eut quelque peine à comprendre la délicate bonté de sa fille.

Il se fût bien diverti de la déconvenue du marquis, et il trouvait que c'eût été une bonne leçon à lui donner que de lui rire au nez.

--Non, mon père, lui répondit Lauriane, c'eût été lui faire un grand chagrin, et rien de plus. Il n'est point d'âge à se corriger de ses travers, et je ne vois point ce que nous gagnerions à outrager un si excellent homme, quand il nous est facile de l'endormir dans ses rêveries. Croyez bien que, si la coquetterie des femmes est innocente, c'est envers de tels vieillards, et c'est peut-être même faire une bonne action que de les laisser dans leur fantaisie. Soyez assuré que, le jour où je dirais à celui-ci que j'ai du goût pour quelqu'un, il en serait peut-être fort aise, tandis que, si je lui avait dit que je n'en pouvais pas avoir pour lui, il serait peut-être fort malade à cette heure, non point tant de ma cruauté que de celle de sa vieillesse, laquelle je lui aurais fait voir en face, sans ménagement ni compassion.

Lauriane avait quelque ascendant sur son père. Elle obtint qu'il s'abstiendrait de bafouer le marquis sur ses belles amours avec elle, et d'Alvimar, malgré sa pénétration, ne devina rien de ce qui se passait entre eux.

C'était bien réellement une bonne action que Lauriane venait de faire, et, comme il y a un compte ouvert entre nous et la Providence, celle-ci l'en récompensa tout de suite en lui envoyant cet invisible secours qui est la rémunération, souvent immédiate, de tout mouvement généreux de nos âmes.

Lauriane était très-enfant; mais il y avait en elle l'étoffe d'une femme forte, et, si elle était capable, comme toute fille d'Ève, de subir une dangereuse fascination, du moins elle était capable aussi de réagir et de trouver un solide appui dans sa conscience.

Elle passa donc le reste de la journée sans être touchée des insinuations galantes de d'Alvimar, et même il lui sembla qu'en donnant son poignard au marquis comme un gage d'une généreuse amitié, elle s'était débarrassée de quelque chose qui la troublait et lui brûlait les mains. Elle eut soin de ne plus se trouver seule avec l'Espagnol, et de n'encourager aucun des efforts qu'il fit pour ramener la conversation sur les délicates banalités de l'amour.

D'ailleurs un incident vint rompre tout entretien particulier et distraire la compagnie.

Un jeune bohémien se présenta, demandant à réjouir l'illustre assistance par l'exercice de ses talents; je crois même que le drôle disait «son génie.»

À peine fut-il introduit, que d'Alvimar reconnut le jeune vagabond qui avait servi de truchement entre M. d'Ars et la Morisque, sur la bruyère de Champillé, et qui avait déclaré être Français et s'appeler La Flèche.

C'était un gars d'une vingtaine d'années, assez joli garçon, quoique flétri déjà par la débauche; l'oeil était pénétrant, effronté, la bouche plate et perfide, la parole sotte, impudente et railleuse; du reste, bien fait dans sa petite taille, adroit de son corps comme un mime et de ses mains comme un larron; intelligent en toutes choses servant à mal faire; crétin en face de tout travail utile ou de tout bon raisonnement.

Ce personnage, comme tous ceux de son état, possédait quelques guenilles de rechange dont il se faisait un costume de fantaisie pour se livrer à ses exercices.

Il se présenta donc vêtu d'une sorte de cape génoise doublée de rouge, et coiffé d'un de ces chapeaux effarouchés, hérissés de plumes de coq, chapeaux sans nom, sans forme, sans raison d'être; ruines arrogantes et désespérées, dont Callot a immortalisé la splendide invraisemblance dans ses grotesques Italiens.

De courtes bottes dentelées, l'une beaucoup trop grande, l'autre beaucoup trop petite pour son pied, laissaient voir des chausses d'un rouge tourné à la lie de vin. Un énorme scapulaire couvrait cette poitrine de mécréant, écriteau de sauvegarde contre l'accusation, toujours suspendue sur sa tête, de paganisme et de magie noire. Une chevelure d'une longueur insensée et d'un blond fade tombait plate sur sa face maigre, enluminée d'ocre rouge, et une moustache naissante allait rejoindre deux crocs de poil follet blanchâtre, plantés sous le menton lisse et luisant.

Il commença d'une voix de trompette fêlée:

--Que l'illustrissime compagnie daigne excuser l'_hardiesse dont je m'ose_ précipiter aux genoux de son indulgence. En effet, convient-il à un bélître de mon acabit, avec sa physionomie hérissée, les cicatrices de son pourpoint et son chapeau qui postule depuis longtemps pour servir d'épouvantail de chènevière, de comparoir devant une dame dont les yeux font honte à la lumière du soleil, pour venir débiter ici une multiplicité de sottises? Elle me dira peut-être, pour me remettre le coeur au ventre que je ne suis point un bâtier de paysan, ni un méchant batteur d'estrade, ni un valet grenier à coups de bâton, car il est dit des valets qu'ils sont comme les noyers, lesquels tant plus ils sont battus, tant plus ils rapportent. Elle me dira encore que je ne suis ni un escogriffe, ni un tire-laine, ni un damoiseau, ni un fier-à-bras, ni un olibrius, ni un godelureau, ni un pourfendeur, ni un ostrogoth, ni un escargot; que j'ai assez bonne mine, nonobstant une physionomie un peu subalterne; mais, devant un mérite comme celui de la dame que je vois (on n'estropie pas une déesse pour la regarder), et devant une réunion de seigneurs qui ressemblent plus à une assemblée de monarques qu'à une charretée de veaux en foire, le plus vaillant homme du monde perd la tramontane et n'est plus qu'un égout d'ignorance, une sentine de stupidités et le bassin de toutes les impertinences...

Maître La Flèche eût pu parier deux heures sur ce ton, avec une volubilité insupportable, si on ne l'eût interrompu pour lui demander ce qu'il savait faire.

--Tout! s'écria le vaurien. Je puis danser sur les pieds, sur les mains, sur la tête et sur le dos; sur une corde, sur un balai, sur la pointe d'un clocher comme sur celle d'une lance; sur des oeufs, sur des bouteilles, sur un cheval au galop, sur un cerceau, sur un tonneau, voire sur l'eau courante, mais ceci à la condition qu'une personne de la société voudra bien me faire vis-à vis sur l'eau dormante. Je puis chanter et rimer en trente-sept langues et demie, pourvu qu'une personne de la société me voudra bien répondre, sans faire une faute, dans trente-sept langues et demie. Je puis manger des rats, du chanvre, des épées, du feu...

--Assez, assez, dit de Beuvre impatienté; nous connaissons ton chapelet: c'est le même pour tous les hâbleurs tels que toi. Vous prétendez savoir toutes choses, et vous n'en savez qu'une, qui est de dire la bonne aventure.

--À dire le vrai, répondit La Flèche, c'est en cela que j'excelle, et, si Vos rayonnantes Altesses veulent s'inscrire, je vais tirer au sort pour savoir par qui commencer; car le destin est un esprit bourru qui ne connaît ni le sexe ni le rang des personnes.

--Va, tire au sort; voilà mon gage, dit M. de Beuvre en lui jetant une pièce d'argent. À vous, ma fille.

Lauriane jeta une pièce plus grosse, le marquis un petit écu d'or, Lucilio une monnaie de cuivre, et d'Alvimar un caillou, en disant:

--Comme je vois que les gages seront donnés au devin je trouve que celui-ci ne mérite que d'être lapidé.

--Prenez garde, lui dit Lauriane en souriant, il ne vous prédira que des ennuis; on sait bien qu'en fait d'horoscope, on n'en a jamais que pour son argent.

--Ne croyez pas cela; le destin est mon maître, dit La Flèche, qui brouillait les gages dans une espèce de tirelire, et qui tout à coup affecta de parler sans phrase et d'un air fatal.

Il retourna son indescriptible chapeau, qui menaçait le ciel comme un donjon insolent, et le rabattit sur ses yeux comme une lugubre éteignoir, il fit plusieurs grimaces, prononça des paroles dépourvues de sens qui prétendaient être des formules cabalistiques, et, s'étant détourné pour essuyer à la dérobée son fard grossier, il montra sa face blêmie par la prophétique inspiration.

Alors il traça sur le sable la grande _asphère_ des nécromants ignares avec tous les signes de l'astrologie des carrefours; puis il plaça une pierre au milieu et y jeta la tirelire, qui, en se brisant, répandit les gages sur les différents signes tracés dans les compartiments.

En ce moment, d'Alvimar se pencha pour ramasser son caillou.

--Non, non! s'écria le bohémien en s'élançant sur sa conjuration avec l'adresse d'un singe, et en posant le bout du pied sur le gage de d'Alvimar, sans effacer aucun des signes qui l'entouraient; non, messire! vous ne pouvez plus empêcher la destinée. Elle est au-dessus de vous comme de moi!

--Certes, dit Lauriane en étendant sa petite canne entre d'Alvimar et La Flèche. Le devin est maître dans son cercle magique, et, en dérangeant votre destinée, vous pouvez déranger aussi les nôtres.

D'Alvimar se soumit; mais sa figure trahit une agitation singulière qu'il comprima aussitôt.

XXII

La Flèche commença par le gage le plus rapproché de la pierre centrale qu'il appelait le Sinaï.

C'était celui de Lucilio; il fit mine de mesurer des angles, de supputer des chiffres, et dit, en prose rimée:

Homme sans langue et de grand coeur, Savoir de misère est vainqueur.

--Voyez-vous, dit Bois-Doré bas à d'Alvimar, que le drôle a bien deviné le triste cas de notre musicien!

--Cela n'était pas difficile, répondit d'Alvimar avec dédain. Il y a un quart d'heure que le muet vous parle par signes!

--Vous ne croyez donc point du tout à la divination? reprit Bois-Doré pendant que la Flèche continuait ses calculs d'un air absorbé, mais l'oreille ouverte à tout ce qui se passait autour de lui.

--Eh bien donc, y croyez-vous vous-même, messire? dit d'Alvimar feignant d'être étonné du sérieux avec lequel le marquis lui avait fait cette question.

--Moi? Mais... oui, un peu, comme tout le monde!

--Personne ne croit plus à ces billevesées!

--Mais si; j'y crois beaucoup, moi, dit Lauriane. Sorcier, je te prie, si ma destinée est mauvaise, de me laisser un peu de doute, ou de trouver dans ta science le moyen de la conjurer.

--Illustre reine des coeurs, répondit la Flèche, j'obéis à vos ordres. Un grand danger vous menace; mais si, pendant seulement trois jours, à partir du moment où nous sommes,

Vous ne donnez point votre coeur, Du diable il sera le vainqueur!

--Ne saurais-tu trouver d'autres rimes? lui cria d'Alvimar. Ton dictionnaire n'est pas riche!

--N'est pas riche qui veut, messire, répondit le bohémien; et pourtant il y a des gens qui veulent bien fort, si fort qu'ils font tout pour la richesse, au risque de la hache et de la hart!

--Est-ce dans la destinée de ce gentilhomme que tu lis de pareilles choses? dit Lauriane, qui avait été très-frappée de ce qui la concernait dans l'avertissement du devin, et qui s'efforçait de tourner tout en plaisanterie.

--Peut-être! dit avec aisance M. d'Alvimar; on ne sait ce qui peut arriver.

--Mais on peut le savoir! s'écria la Flèche. Voyons, qui veut le savoir?

--Personne, dit le marquis, personne, s'il y a du fâcheux dans l'avenir de quelqu'un de nous.

--Vraiment, mon voisin, vous avez la foi! dit de Beuvre, qui ne croyait précisément à rien. Vous êtes une fière pratique pour tous les bateleurs qui voudront vous en conter!

--Comme vous voudrez, répliqua Bois-Doré, mais je n'y peux rien. J'ai vu des choses si surprenantes! Dix fois ce qui m'a été prédit m'est arrivé.

--Comment voulez-vous, lui dit d'Alvimar, qu'un idiot et un ignorant de cette espèce pénètre l'avenir, dont Dieu seul a le secret?

--Je ne crois pas à la science de l'opérateur, répondit le marquis, si ce n'est que, par état, il sait calculer des nombres, et que ces nombres sont pour lui comme les lettres d'un livre, avec lesquelles la propre fatalité des nombres compose des mots et des phrases.

De Beuvre se moqua du marquis et somma le devin de tout dire.

D'Alvimar eût souhaité qu'il en fût autrement, car son incrédulité était feinte; il croyait à l'action du diable dans tout ce qui est maléfice, et il se promettait de recommander La Flèche à M. Poulain, pour qu'il avisât à le faire coffrer et brûler dans l'occasion. Mais il n'en était pas moins dévoré, malgré lui, de l'anxiété d'ouvrir le livre de sa destinée, et il se trouvait d'ailleurs entraîné à faire l'esprit fort devant madame de Beuvre.

La Flèche, sommé de parler, vu qu'il avait assez étudié son grimoire, réfléchit en lui-même sérieusement. Il se méfiait de l'Espagnol. Il savait qu'il ne risquait rien avec les gens qui ne croyaient à rien, ce ne sont pas ceux-là qui dénoncent ou accusent les sorciers, et il était trop pénétrant pour ne pas avoir compris qu'en essayant de retirer son gage, d'Alvimar avait voulu se soustraire à ces révélations qu'il feignait de mépriser.

Il prit le parti dans lequel il se retranchait quand il se trouvait avec des gens disposés à s'émouvoir trop; ce fut de dire des banalités à tout le monde.

Il espérait que d'Alvimar se retirerait, et qu'il pourrait faire aux autres, à coup sur, quelque prédiction agréable qui lui serait grassement payée; car, depuis trois jours qu'il errait dans les environs, se glissant partout, écoutant aux portes, ou feignant de ne pas comprendre le français pour laisser causer devant lui, il avait appris bien des choses, et, quant à d'Alvimar, il en savait une sur son compte, que celui-ci eût bien voulu ensevelir dans un profond oubli.

Mais d'Alvimar, calmé par l'insignifiance des prédictions, ne se retirait pas; personne ne s'amusait plus, et La Flèche faisait _fiasco_, après avoir travaillé d'avance à une belle recette.

On allait le renvoyer. Il se redressa.

--Illustres seigneurs, dit-il, je ne suis pas sorcier, je le jure par l'image du saint patron que je porte sur la poitrine; je proteste contre tout pacte avec le diable. Je n'exerce que la magie blanche, tolérée par les autorités ecclésiastiques; mais...

--Mais, si tu n'es pas voué au diable, va-t'en au diable! dit M. de Beuvre en riant; tu nous ennuies!

--Eh bien, dit La Flèche effrontément, vous voulez de la cabale, vous en aurez, à vos risques et périls! mais ce n'est pas moi qui en ferai, et je m'en lave les mains!

Il se retourna aussitôt vers un panier qu'il avait apporté avec lui, et où l'on supposait qu'il tenait quelque attirail d'escamotage ou quelque bête curieuse, et il en tira une fillette de huit à dix ans, qui paraissait n'en avoir que quatre ou cinq, tant elle était petite et menue; avec cela noire, laide, ébouriffée un véritable lutin tout de rouge habillé, qui commença, pendant qu'il l'apportait dans ses bras, par lui appliquer vingt soufflets, lui tirer les cheveux et lui déchirer la figure avec ses griffes.

On crut d'abord que cette résistance enragée faisait partie de la représentation; mais on vit le sang couler en grosses gouttes tout le long du nez du sacripant.

Il s'en émut peu, et, s'essuyant avec sa manche:

--Ce n'est rien, dit-il; la princesse dormait dans son panier, et elle a le réveil acariâtre.

Puis il ajouta en espagnol, parlant bas à la petite:

--Sois tranquille, va! tu la danseras ce soir!

L'enfant, placée sur la pierre du _Sinaï_, s'accroupit en singe et regarda autour d'elle avec des yeux de chat sauvage.

Il y avait dans sa laideur malingre un caractère si accusé de souffrance et de colère, de malheur et de haine, qu'elle en était presque belle et, à coup sûr, effrayante.

Lauriane eut le coeur serré de voir la maigreur de cette misérable créature, presque nue sous la pourpre sordide de ses haillons.

Elle frémit en songeant au sort de cette enfant, exaspérée sans doute par la tyrannie et les coups d'un méchant saltimbanque, et elle s'éloigna de quelques pas, appuyée sur le bras de son bon Céladon Bois-Doré, lequel, sans le dire, se sentait presque aussi attristé qu'elle.

Mais de Beuvre avait l'écorce plus dure, et il pressa La Flèche de faire parler l'esprit malin.

--Voyons, ma belle Pilar, dit la Flèche en accompagnant chaque parole d'une mimique grosse de menaces intelligibles pour sa victime; voyons, reine des farfadets et des gnomes, il faut parler. Ramassez la pièce qui est le plus près de vous.

Pilar resta longtemps immobile, faisant mine de se rendormir; elle grelottait la fièvre.

--Allons, allons, gibier de potence, étoupe de bûcher! reprit La Flèche, ramassez cette pièce d'or, et je vous dirai où est Mario, votre bien-aimé.

--Hein! fit le marquis en se retournant, que dit-il de Mario?

--Qu'est-ce que Mario? lui demanda Lauriane.

--Silence! cria de Beuvre; le diable parle, et c'est de vous qu'il s'agit, mon voisin!

L'enfant parla ainsi en français avec un accent prononcé et une voix criarde:

Celui de qui dépend ce gage, S'il veut écouter le présage Et se bien garer de l'amour...

--J'en ai assez dit, je n'en veux plus dire, ajouta-t-elle en espagnol.

Elle ne se souvenait plus de sa leçon. Ni prières ni menaces ne purent lui faire retrouver la mémoire; mais elle n'avoua pas qu'on l'avait serinée; elle était déjà sorcière et vaniteuse de son état. Elle connaissait le grimoire beaucoup mieux que La Flèche, et elle aimait à prophétiser. En voulant lui apprendre des vers, ce qu'elle appelait une autre magie, La Flèche l'avait irritée, et le sentiment qu'elle ne s'en tirerait pas avait mortifié son amour-propre.

Elle secoua sa tête hérissée de cheveux noirs comme l'encre, frappa du pied et se livra à une colère de pythonisse.

--C'est bien! c'est bien! s'écria La Flèche résolu à en tirer parti, n'importe comment. Voilà que ça vient; le diable lui entre dans le corps, elle va parler!