Les bases de la morale évolutionniste
Part 12
Il y a là une idée très répandue, bien qu'en pratique elle reste ordinairement sans effet, et produise seulement différentes formes accidentelles d'ascétisme: tel est par exemple le cas de ceux qui regardent comme tout à fait courageux et salutaire de se passer de pardessus pendant l'hiver ou de continuer à se baigner en plein air. En général, les sentiments agréables qui accompagnent la satisfaction légitime des besoins du corps sont acceptés: il est assez nécessaire, il est vrai, de les accepter.
Mais, oubliant ces contradictions dans la pratique, les hommes laissent paraître une vague idée qu'il y aurait quelque chose de dégradant, ou de nuisible, ou tous les deux à la fois, à faire ce qui est agréable, à éviter ce qui est désagréable. «Agréable, mais mauvais,» c'est une expression fréquemment employée pour faire entendre que ces deux termes ont une connexion naturelle. Comme nous l'avons indiqué plus haut, de pareilles croyances supposent une intelligence confuse de la vérité générale que les sentiments composés et représentatifs ont, tout compte fait, une autorité plus haute que les sentiments simples et présentatifs. Comprise avec discernement, cette vérité implique que l'autorité des sentiments simples, ordinairement moindre que celle des sentiments composés, mais quelquefois plus grande, doit être habituellement acceptée quand les sentiments composés ne s'y opposent pas.
Ce principe de subordination est mal compris encore d'une troisième manière. Un des contrastes entre les sentiments développés les premiers et les sentiments développés en dernier lieu, consiste en ce qu'ils se rapportent respectivement aux effets les plus immédiats des actions ou à leurs effets les plus éloignés; en principe général, la direction donnée par ce qui est proche est inférieure à la direction donnée par ce qui est éloigné. Il en est résulté la croyance que les plaisirs du présent doivent être sacrifiés à ceux de l'avenir, indépendamment du genre de ces plaisirs. Nous en voyons une preuve dans la maxime souvent répétée aux enfants, quand ils prennent leurs repas, à savoir qu'ils devraient en garder le meilleur morceau pour la fin; on gronde l'imprévoyant qui cède à la première impulsion, et l'on donne à entendre par là, sans l'enseigner expressément, que le même plaisir a plus de prix quand on le réserve. On peut suivre cette manière de penser à travers les actes de chaque jour, non pas assurément chez tous les hommes, mais chez ceux que l'on distingue comme prudents et bien réglés dans leur conduite. L'homme d'affaires, qui dévore son déjeuner pour ne pas manquer le train, qui avale une sandwich vers le milieu de la journée et prend un dernier repas quand il est trop fatigué pour jouir du repos du soir, mène une vie où non seulement les besoins du corps, mais aussi les besoins nés de goûts et de sentiments plus élevés sont méprisés autant qu'ils peuvent l'être, et tout cela pour atteindre des fins éloignées! encore trouverez-vous, si vous demandez quelles sont ces fins éloignées, dans le cas où il n'y a pas d'enfants à établir, qu'elles consistent simplement dans la conception d'une vie plus confortable pour un temps à venir. L'idée qu'il est mal de chercher des jouissances immédiates, et qu'il est bien d'en chercher quelques-unes seulement si elles sont éloignées, cette idée est tellement enracinée qu'un homme d'affaires après avoir pris part à une partie de plaisir, essaye parfois de défendre sa conduite. Il veut prévenir les jugements défavorables de ses amis en expliquant que l'état de sa santé l'a forcé à se donner un jour de congé. Néanmoins, si vous l'interrogez sur son avenir, vous trouvez que son ambition est de se retirer le plus tôt possible et de se donner tout entier aux plaisirs qu'il a maintenant presque honte de se permettre.
La vérité générale découverte par l'étude de l'évolution de la conduite, au-dessous de l'homme et dans l'homme, à savoir que, pour la conservation de la vie, les sentiments primitifs, simples, présentatifs doivent être contrôlés par les sentiments développés les derniers, composés et représentatifs, cette vérité a donc été reconnue par les hommes, dans le cours de la civilisation; mais nécessairement elle l'a été d'abord d'une manière trop confuse. La conception commune, qui se trompe en supposant illimitée l'autorité du sentiment supérieur sur l'inférieur, pèche aussi en admettant que l'on doit résister à la loi de l'inférieur même quand elle n'est pas en opposition avec la loi du supérieur, et elle pèche encore par la supposition qu'un plaisir donnant lieu à une tendance convenable, quand il est éloigné, ne donne pas lieu à une tendance semblable s'il est prochain.
44. Sans le dire explicitement, nous avons ainsi suivi la genèse de la conscience morale. Car le trait incontestablement essentiel de la conscience morale c'est le contrôle de certain sentiment ou de certains sentiments par un autre sentiment ou par plusieurs.
Chez les animaux supérieurs, nous pouvons voir assez distinctement le conflit des sentiments et la sujétion des plus simples aux plus composés: ainsi lorsqu'un chien résiste à la tentation de dévorer quelque aliment par la crainte des châtiments qui pourraient suivre s'il cédait à son appétit, ou lorsqu'il ne continue pas à creuser un trou de peur de perdre son maître qui s'éloigne. Ici, cependant, bien qu'il y ait subordination, il n'y a pas subordination consciente; il n'y a pas la réflexion qui révèle qu'un sentiment a cédé à un autre. Il en est ainsi, même chez les hommes dont l'intelligence est peu développée. L'homme pré-social, errant par familles et gouverné par des sensations et des émotions comme celles que causent les circonstances du moment, bien que sujet de temps en temps à des conflits de motifs, rencontre relativement peu de cas où l'avantage de subordonner un plaisir immédiat à un plaisir éloigné s'impose à son attention; il n'a pas non plus l'intelligence requise pour analyser et généraliser ces cas lorsqu'ils se présentent. C'est seulement lorsque l'évolution sociale rend la vie plus complexe, les causes de retenue nombreuses et fortes, les maux d'une conduite spontanée manifestes, et les avantages à retirer de la prévoyance suffisamment certains, qu'il peut y avoir des expériences assez fréquentes pour rendre familiers les bons effets de la subordination des sentiments simples à d'autres plus complexes. C'est aussi seulement alors qu'apparaît une puissance intellectuelle suffisante pour fonder une induction sur ces expériences; ensuite les inductions individuelles sont en assez grand nombre pour former une induction publique et traditionnelle qui s'imprime en chaque génération à mesure qu'elle s'accroît.
Nous sommes amenés ici à certains faits d'une profonde signification. Cet abandon réfléchi d'un bien immédiat et spécial pour obtenir un bien éloigné et général, en même temps qu'il est le trait cardinal de la retenue appelée morale, est aussi un trait cardinal d'autres actes de retenue que celui que nous appelons moral--de ceux qui ont leur origine dans la crainte du législateur visible, ou du législateur invisible, ou de la société en général. Toutes les fois que l'individu s'abstient de faire ce à quoi le porte un désir passager, de peur de s'exposer ensuite à une punition légale, ou à la vengeance divine, ou à la réprobation publique, ou à tous ces dangers à la fois, il renonce au plaisir prochain et défini plutôt que de s'attirer des peines éloignées et plus graves, quoique moins définies, en goûtant ce plaisir; et, réciproquement, lorsqu'il se soumet à quelques maux présents, c'est qu'il peut en recueillir quelque plaisir probable futur, politique, religieux ou social. Mais, bien que ces quatre sortes de contrôle intérieur aient le caractère commun que les sentiments les plus simples et les moins idéaux sont soumis dans la conscience à des sentiments plus complexes et plus idéaux, et bien que, d'abord, elles soient en pratique coextensives et indiscernables, cependant elles diffèrent dans le cours de l'évolution sociale, et il arrive que le contrôle moral, avec les conceptions et les sentiments qui l'accompagnent, devient indépendant. Jetons un coup d'oeil sur les aspects essentiels du processus.
Lorsque, comme dans les sociétés les plus grossières, il n'existe encore ni règle politique ni règle religieuse, la principale cause qui empêche de satisfaire chaque désir à mesure qu'il se manifeste est la conscience des maux qui résulteront de la colère des autres sauvages, si la satisfaction du désir est obtenue à leurs dépens. A ce premier degré, les peines imaginées qui constituent le motif directeur sont celles qui pourraient être infligées par des êtres de même nature, qui ne se distinguent pas, au point de vue du pouvoir, les uns des autres: les causes de retenue politique, religieuse et sociale sont donc jusqu'alors représentées uniquement par cette crainte mutuelle de la vengeance.
Lorsqu'une vigueur, une habileté ou un courage remarquables font d'un homme un chef de guerre, il inspire nécessairement plus de crainte qu'aucun autre, et par suite tous s'abstiennent surtout de satisfaire les inclinations qui pourraient lui nuire ou l'offenser. Peu à peu, comme par l'habitude de la guerre l'exercice du commandement s'établit d'une manière durable, on en vient à distinguer à la fois les maux qui résulteraient probablement de la colère du chef, non seulement dans le cas où on l'attaquerait mais aussi dans celui où on lui désobéirait, des maux plus petits causés par l'antagonisme d'autres personnes et des maux plus vagues qui naissent de la réprobation sociale. En d'autres termes, le contrôle politique commence à se différencier du contrôle plus indéfini d'une crainte mutuelle.
En même temps s'est développée la théorie des esprits. Partout, excepté dans les groupes les plus grossiers, l'ombre d'un mort, que l'on cherche à apaiser au moment de la mort et dans la suite, est regardée comme capable de nuire à ceux qui survivent. Par suite, à mesure que s'établit et se précise la théorie des esprits, il se forme un autre genre d'obstacle à la satisfaction immédiate des désirs, obstacle qui consiste dans l'idée des maux que les esprits peuvent infliger quand on les a offensés: lorsque le pouvoir politique est devenu stable, et que les esprits des chefs défunts, considérés comme plus puissants et plus impitoyables que les autres esprits, sont l'objet d'une crainte spéciale, alors commence à se dessiner la forme de retenue que l'on nomme religieuse.
Pendant longtemps, ces trois sortes de freins, avec leurs sanctions corrélatives, bien qu'elles soient séparées dans la conscience, restent coextensives, et il en est ainsi parce qu'elles se rapportent le plus souvent à une seule fin, le succès à la guerre. Le devoir de venger le sang par le sang est proclamé alors même qu'il n'existe rien encore de ce qu'on pourrait appeler une organisation sociale. A mesure que s'accroît le pouvoir du chef, le meurtre des ennemis devient un devoir politique, et il devient un devoir religieux lorsque l'on craint la colère du chef défunt. La fidélité au chef pendant sa vie et après sa mort se manifeste plus hautement par le fait de mettre sa propre vie à sa disposition pour des entreprises guerrières. Les premiers châtiments régulièrement établis le sont pour des actes d'insubordination ou pour des manquements à des pratiques par lesquelles s'affirme la subordination; ils sont tous militaires à l'origine. Les injonctions divines, de leur côté, qui sont primitivement des traditions de la volonté du roi défunt, ont le plus souvent pour objet la destruction des peuples avec lesquels il était en guerre; la colère et l'approbation divines sont conçues comme déterminées par les degrés de la soumission que l'on témoigne à cette volonté, directement par le culte et indirectement par l'obéissance à ses injonctions. Le Fidjien, qui dit-on, se recommande lui-même à son entrée dans l'autre monde par le récit de ses exploits à la guerre, et qui, durant sa vie, se désole quelquefois en songeant qu'il n'a pas massacré assez d'ennemis pour plaire à ses dieux, nous permet de voir quels sont les idées et les sentiments qui résultent de cette théorie et nous rappelle les idées et les sentiments analogues manifestés par les races anciennes.
Ajoutez à cela que le contrôle de l'opinion publique, outre qu'il s'exerce directement, comme au premier degré du développement, par l'estime pour le brave et le blâme pour le lâche, en vient à s'exercer indirectement avec un effet général analogue par l'approbation donnée à la fidélité envers le chef et à la piété envers le Dieu. De telle sorte que les trois formes différenciées de contrôle qui se développent parallèlement avec l'organisation et l'action militaires, tout en fortifiant des causes de retenue et des encouragements analogues, se fortifient aussi mutuellement, et ces disciplines séparées et unies ont pour caractère commun d'imposer le sacrifice d'avantages spéciaux et immédiats pour faire obtenir des avantages plus généraux et plus éloignés.
En même temps se sont développés sous les trois mêmes sanctions d'autres motifs de retenue ou d'excitation d'un autre ordre, également caractérisés par la subordination d'un bien prochain à un bien éloigné. Les agressions dirigées contre des hommes étrangers à la société ne peuvent réussir si les agressions entre les membres de la même société sont fréquentes. La guerre implique une coopération, et toute coopération est rendue impossible par des antagonismes entre ceux qui ont à coopérer. Nous avons vu que, dans le groupe primitif encore dépourvu de gouvernement, la principale raison qui empêche chaque individu de satisfaire immédiatement ses désirs est la crainte de la vengeance des autres hommes dans le cas où cette satisfaction leur causerait un dommage, et, pendant les premières phases du développement social, cette crainte des représailles continue à être le principal motif du renoncement tel qu'il existe. Mais, bien que longtemps après qu'une autorité politique s'est établie on continue à se satisfaire au détriment d'autrui, l'accroissement de l'autorité politique réprime peu à peu cette manière d'agir. Le fait que le succès des guerres est compromis si ses soldats se battent entre eux, s'impose à l'attention du chef. Il a un puissant motif pour empêcher les querelles et par suite pour prévenir les agressions qui causent les querelles; à mesure que son pouvoir grandit, il défend les agressions et inflige des punitions à ceux qui désobéissent. Bientôt, les freins politiques de ce genre, comme ceux du genre précédent, sont renforcés par des freins religieux. Le chef habile, qui réussit à la guerre en partie parce qu'il maintient ainsi le bon ordre parmi ceux qui le suivent, laisse derrière lui la tradition des commandements qu'il donnait ordinairement. La crainte de son fantôme tend à faire naître le respect pour ces commandements, et ils finissent par acquérir un caractère sacré. Avec un nouveau progrès de l'évolution morale, de la même manière se produisent de nouvelles interdictions relatives à des agressions de nature moins grave, jusqu'à ce que par degrés se forme un corps de lois civiles. Et alors, de la manière que nous avons vue, se développe la croyance à une désapprobation divine de ces délits civils sans importance aussi bien que des plus graves; elle aboutit, à l'occasion, à une série d'injonctions religieuses qui s'harmonisent avec les injonctions politiques et les fortifient. En même temps se développe, comme auparavant, une sanction sociale pour ces règles de gouvernement intérieur, donnant de la force à la sanction politique et à la sanction religieuse.
Mais il faut observer maintenant que si ces trois contrôles, politique, religieux et social, conduisent séparément les hommes à subordonner les satisfactions prochaines aux satisfactions éloignées, et s'ils sont à ce point de vue semblables au contrôle moral qui exige habituellement que l'on fasse passer les sentiments simples, présentatifs, après les sentiments complexes, représentatifs, et que l'on subordonne le présent à l'avenir, ils ne constituent cependant pas le contrôle moral, mais y préparent seulement; ce sont des contrôles à l'abri desquels se développe le contrôle moral. On obéit d'abord au commandement du législateur politique, non pas parce que l'on en perçoit la rectitude, mais simplement parce que c'est son commandement, et que l'on sera puni si l'on y désobéit. Ce qui retient, ce n'est pas une représentation mentale des conséquences mauvaises que l'acte défendu doit, dans la nature des choses, entraîner; mais c'est une représentation mentale de conséquences mauvaises tout artificielles. De nos jours encore on retrouve dans certaines formules légales la doctrine primitive d'après laquelle l'agression dirigée par un citoyen contre un autre est coupable et doit être punie, non pas tant à cause du dommage qui est causé, qu'à cause du mépris ainsi témoigné pour la volonté du roi. De même, le crime de violer un commandement de Dieu consistait, à ce que l'on croyait autrefois et comme beaucoup le croient encore aujourd'hui, dans le fait de désobéir à Dieu plutôt que dans celui de causer volontairement un dommage; maintenant encore, c'est une croyance commune que les actes sont bons seulement lorsqu'on les accomplit pour se conformer consciencieusement à la volonté divine: bien plus, ils sont même mauvais dès qu'on les accomplit autrement. C'est encore la même chose pour le contrôle qu'exerce en outre l'opinion publique. Si l'on écoute les remarques faites relativement à l'observation des règles sociales, on verra que la violation de ces règles est condamnée non pas tant à cause d'un vice essentiel que parce qu'elle témoigne d'un certain mépris pour l'autorité du monde. Le contrôle vraiment moral est encore aujourd'hui bien imparfaitement différencié de ces contrôles à l'abri desquels il s'est développé; nous le voyons dans le fait que les systèmes de morale dont nous avons fait plus haut la critique confondent tous le contrôle moral avec l'un ou l'autre de ceux-là. Pour les moralistes d'une certaine classe, les règles morales dérivent des ordres d'un pouvoir politique suprême. Ceux d'une autre classe ne leur attribuent pas d'autre origine que la volonté divine révélée. Et, bien que les hommes qui prennent pour guide l'opinion publique ne formulent pas leur doctrine, cependant la croyance, souvent manifestée, qu'une conduite autorisée par la société n'est pas blâmable, indique que pour certains hommes le bien et le mal ne dépendent que de l'opinion publique.
Avant d'aller plus loin, nous devons résumer les résultats de cette analyse. Les vérités essentielles à retenir relatives à ces trois formes de contrôle extérieur auxquelles est soumise l'unité sociale, sont celles-ci: D'abord, elles ont fait leur évolution en même temps que la société a fait la sienne, comme moyens de préservation sociale rendus nécessaires par les circonstances mêmes; il en résulte qu'en général elles s'accordent l'une avec l'autre. En second lieu, les freins corrélatifs internes engendrés dans l'unité sociale sont les représentations de résultats éloignés qui sont plutôt accidentels que nécessaires,--pénalité légale, punition surnaturelle, réprobation sociale. En troisième lieu, ces résultats, plus simples et plus directement produits par des activités personnelles, peuvent être plus vivement conçus que ne le peuvent être les résultats que font naturellement naître les actions dans le cours des choses, et par suite ces conceptions ont plus de puissance sur des esprits peu développés. Quatrièmement, comme aux freins ainsi engendrés est toujours jointe l'idée d'une coercition externe, la notion d'obligation apparaît; elle est ainsi habituellement associée à celle du sacrifice d'avantages immédiats et spéciaux à des avantages éloignés et généraux. Enfin, cinquièmement, le contrôle moral s'accorde dans une large mesure, au point de vue de ses prescriptions, avec les trois contrôles ainsi formés, et s'accorde aussi avec eux par la nature générale des processus de l'esprit qui produisent la conformité à ces injonctions; mais il en diffère par la nature spéciale de ces processus.
45. Nous voilà préparés à voir que les freins considérés proprement comme moraux sont différents des freins dont l'évolution les fait sortir et avec lesquels ils sont longtemps confondus, en ce qu'ils ne se rapportent pas aux effets extrinsèques des actions, mais à leurs effets intrinsèques. Le motif véritablement moral qui détourne du meurtre, ne consiste pas dans une représentation de la pendaison qu'il aura pour conséquence, ou dans une représentation des tortures qui en résulteront dans un autre monde, ou dans une représentation de l'horreur et de la haine qu'il excitera chez nos concitoyens, mais bien dans une représentation des résultats nécessaires et naturels: la mort cruelle infligée à la victime, la destruction de toutes ses chances de bonheur, les souffrances causées à tous les siens. Ni la pensée de l'emprisonnement, ni celle d'une punition divine, ni celle de la défaveur publique, ne constituent la véritable raison morale pour ne pas voler, mais bien la pensée du dommage fait à la personne dépouillée, avec une vague conscience des maux généraux produits par le mépris du droit de propriété. Ceux qui condamnent l'adultère par des considérations morales, ne songent ni à une action en dommages et intérêts, ni à une punition future qui doit suivre la violation d'un commandement, ni à la perte de la réputation; ils pensent au malheur causé ou à la femme ou au mari dont les droits sont méconnus, à l'atteinte portée aux enfants et aux funestes conséquences générales qui accompagnent le mépris du lien du mariage. Réciproquement, celui qui est poussé par un sentiment moral à assister un de ses semblables dans l'embarras, ne se représente pas une récompense actuelle ou future; il se représente seulement la condition meilleure qu'il s'efforce de procurer à celui qu'il oblige. Un homme qui est moralement disposé à lutter contre un mal social, ne songe ni à quelque avantage matériel ni aux applaudissements populaires, mais seulement aux misères qu'il cherche à faire disparaître, à l'accroissement de bien-être qui en résultera. Ainsi le motif moral diffère partout des motifs auxquels il est associé, en ce que, au lieu d'être constitué par des représentations de conséquences accidentelles, collatérales et non nécessaires de nos actes, il est constitué par des représentations de conséquences que ces actes produisent naturellement. Ces représentations ne sont pas toutes distinctes, bien que quelques-unes d'entre elles soient habituellement présentes; mais elles forment un assemblage de représentations indistinctes accumulées par l'expérience des résultats d'actes semblables dans la vie de l'individu, superposé à une conscience encore plus indistincte mais considérable, due aux effets transmis par l'hérédité de semblables expériences faites par les devanciers: le tout forme un sentiment à la fois solide et vague.