Chapter 1
et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu'en soit notre sentiment.
--Tant pis, dit Pausole. Je m'y résigne. Acceptons d'un visage aimable ce qu'on voudra nous imposer. La popularité est une lourde charge; mais fou qui rechignerait contre elle.
* * * * *
Dans le centre d'un rond-point ombreux qui élargissait la route, la tête de la procession fit halte à six pas du Roi.
Elle était formée par deux jeunes filles à califourchon sur des juments arabes de robe blanche et à longue queue. Leurs cheveux noirs étaient couronnés de pivoines. Leurs jambes très brunes se fonçaient sur le poil éclatant des bêtes, et leurs pieds petits tombaient droit, n'ayant ni selle ni étriers.
D'une seule main, chacune d'elles tenait les brides de moire et, de l'autre, portait la hampe de bambou d'une bannière légère qui, tendue entre elles deux, élevait sur le ciel ces mots de soie et d'argent:
VIVE NOTRE BON ROI PAUSOLE!
Plus loin, deux autres jeunes filles élevaient une seconde bannière sur laquelle on pouvait lire:
TRYPHÊME EST HEUREUSE.
Un troisième couple suivait avec cette dernière inscription:
TRYPHÊME EST RECONNAISSANTE.
Au delà, de longues files de femmes qui portaient sur leur tête des corbeilles de fleurs, encadraient d'abord la musique, puis les autorités de la ville, hommes à barbe ou vieillards rasés, tous vêtus de coutil blanc.
Derrière, marchait une foule énorme.
--Oh! que c'est joli! que c'est joli! dit Philis, la main au menton. C'est pour nous, tout cela? pour nous deux? C'est une fête pour mon mariage?
--Oui, dit Pausole. Tu l'as deviné.
Alors, Philis cria:
--Vivent les Tryphémoises!
Sa voix perçante traversa l'air même au-dessus de toutes les fanfares, et la foule répondit:
--Vive le Roi Pausole!
Puis les ophicléides ayant fini leur marche sur douze cadences parfaites, répétées selon toutes les coutumes, entonnèrent l'Hymne Pausolien dont cent voix chantaient les paroles.
* * * * *
Pausole ne l'écouta pas debout. Un monsieur fort affairé, la main fébrile et l'œil inquiet, ayant fait former le cercle à toute la procession, conduisit le Roi jusqu'à une estrade, hâtivement échafaudée dans l'ombre verte du rond-point.
Philis, n'y trouvant pas de siège pour elle, s'assit en riant sur un petit coussin. Diane à la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de bonnes raisons, se contenta d'un coussin semblable. Ainsi flanqué de ses deux femmes comme une statue de marbre qu'entourent des figures allégoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tête pour exprimer à tous qu'il se disait comblé d'honneurs, et prit doucement place dans son trône.
Hélas! il prévoyait bien que l'éloquence officielle devrait être, ce jour-là, reçue comme un fléau divin.
Mais la Ville entendait flatter ses préférences, et le premier de tous les discours fut fait par un homme du peuple.
--Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les gens sans cabane. Quand on nous trouve étendus au pied d'un mur ou sur la planche verte d'un banc, en train de dormir ou d'aimer, on ne nous envoie pas en prison pour nous punir de n'être pas riches. Quand nous n'avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force pas d'aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous n'avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les boulangeries royales où vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux que la faim travaille. Enfin tant que nous ne faisons rien contre ceux qui nous laissent passer, nous avons le droit d'être gueux et de ne pas mourir tout de même... On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi Pausole est un brave homme.
Pausole étendit la main.
--Ce discours me plaît beaucoup. Qu'on donne à ce pauvre claquedent une maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois fortes filles pour chauffer ses draps en décembre. Qu'on en donne autant aux douze gueux qu'il désignera de son plein gré. Je prends les frais de leur entretien sur ma cassette particulière, et s'ils font des enfants, je leur donnerai double rente. Enfin, qu'on réunisse tous les autres errants et qu'on remette à chacun une petite pièce d'or; c'est mon don de joyeuse entrée dans ma bonne ville de Tryphême.
La foule poussa des acclamations.
* * * * *
Un autre orateur s'avança.
--Sire, dit-il, nous vous bénissons, nous, les gens du petit commerce, car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu'il nous plaît, sans patentes ni privilèges. Personne n'a le droit d'entrer chez nous de la part du gouvernement: nos allumettes, nos cigares et même nos cartes à jouer ne portent aucune estampille. Si l'acheteur méprise nos cravates mais se sent du goût pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ, nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l'arrière-boutique sans que l'État ouvre les siens dans un cas où personne ne réclame son appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous déclarons teindre et blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos impôts pour nous pousser à la faillite et ruiner du même coup vingt-cinq pauvres gens. C'est à vous seul que nous devons, Sire, un sort que l'Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre Majesté.
--Mon ami, dit Pausole, vous n'accepteriez pas que je vous fisse une largesse dont vous n'avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des terres de la couronne avec l'argent nécessaire pour construire une maison de retraite aux petits commerçants malchanceux. Si je pouvais ajouter la moindre liberté à celles que vous avez déjà, je le ferais avec allégresse, mais le code de Tryphême ne me laissant pas le droit de vous imposer une entrave (et je l'ai bien voulu ainsi) me retire en même temps le plaisir de vous apporter une liberté de plus. Pénétrez-vous de vos satisfactions, puisque vous affirmez qu'elles sont véritables et renversez mon successeur sans pitié comme sans scrupule s'il prétend restreindre d'une ligne l'infini que je livre à vos initiatives.
--Vous vivrez toujours! cria le peuple.
--Je n'aime pas à en douter, répondit Pausole.
* * * * *
Un troisième personnage se présenta.
Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le long geste par lequel il annonça le mouvement de sa première période. Au nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bénéfices que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphémoise.
Mais le Roi l'arrêta d'un mot.
--Monsieur, ce n'est pas d'abord pour vous que j'ai changé toutes les coutumes. Si ma loi vous plaît, voilà qui m'enchante, mais vous conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la limite des joies humaines, sans que je m'occupasse de vous taper les joues pour vous empêcher de pleurer. La stupide charge des lois n'était pas moindre sur vos têtes que sur les derniers de mes sujets. Leur intérêt, cependant, passait avant le vôtre et je ne m'occupe de vous que par-dessus le marché. Cela n'empêche point que je ne sois sensible à votre hommage et touché de vos remerciements. Vous êtes homme, et comme tous les hommes, vous aviez le droit strict de régler votre vie avec indépendance. J'ai le plaisir de vous saluer.
Les acclamations redoublèrent.
--Bien... bien... dit Pausole, cela suffit. Je déclare la séance levée. Le chef de la Sûreté générale est-il parmi les assistants? J'ai deux mots à lui dire en particulier.
* * * * *
Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le cortège, les porte-bannière, la foule, les bagages et les quarante lanciers se suivirent dans un désordre voulu par Giguelillot, qui venait de prendre le commandement.
Entre temps, le chef de la Sûreté, tenu à l'écart par le Roi, entendit les paroles suivantes:
--J'aurais préféré, monsieur, passer les portes de Tryphême sant être reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystère et le silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon déplacement n'est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos services dévoués. Soyez donc mon auxiliaire.
--Ce sera mon devoir et mon honneur, répondit le fidèle agent.
--Ma fille, la Princesse Aline, a quitté le palais jeudi. Elle a eu pour cela ses raisons et je ne permettrai à personne de les mettre en discussion. Un jeune homme la conseille, l'accompagne et la protège. J'ignore où il l'a conduite et je désirerais être fixé sur ce premier point. J'ignore également qui il est, et il serait bon que je fusse tiré de cette seconde incertitude.
--Votre Majesté peut-elle me donner un signalement?
--Taxis! appela le Roi.
Taxis, très pâle, comparut. Pausole lui dit à voix basse:
--Le chef de la Sûreté demande le signalement de l'inconnu que nous poursuivons...
--Ah!
--Eh bien?... répondez... l'avez-vous?
Déchiré par l'obligation d'obéir, Taxis plongea une main tremblotante dans sa poche et en tira un papier qu'il tendit.
«Le signalement! se disait-il, le signalement!... Ah! malheureux jeune homme!... Admirable martyr!... Ils vont le reconnaître tout de suite et c'est moi qui l'aurai livré!»
La pièce était ainsi conçue:
TAILLE Moyenne. CHEVEUX Châtains. BARBE Néant. YEUX Gris. FRONT Moyen. NEZ Ordinaire. BOUCHE Moyenne. MENTON Rond. VISAGE Ovale. SIGNES PARTICULIERS. Néant.
--Voilà qui est parfait, dit le chef de la Sûreté. Avec ce signalement caractéristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel âge?
--Environ seize ans, dit Pausole.
--Oh! fit Taxis... Seize... ou dix-huit... Moins de trente ans... Probablement moins de trente ans... Il n'a pas été vu de près...
--Alors comment connaît-on la couleur de ses yeux? demanda le policier.
--Heu!... on la connaît... il serait plus exact de dire qu'on la suppose...
--A-t-il de la barbe, enfin? Le signalement prétend que non.
--Peu de barbe... Peu... Mais un peu...
--Cela n'importe guère, d'ailleurs. Tel qu'il est, le document suffit, et au delà.
Taxis se retira très en hâte.
--Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m'importuner ni de questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission de découvrir, mais non pas d'arrêter. Je ne vous donne qu'un mandat de recherches. Dès que vous l'aurez su remplir, vous rédigerez un rapport et le remettrez à mon page: vous le voyez là-bas monté sur un zèbre, aux côtés de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant vos efforts aboutissaient entre l'heure de minuit et celle de midi, vous auriez pour supérieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte à l'instant. Car mon page n'a d'autorité que pendant la moitié du jour. Allez. Je vous ai dit tout ce que vous deviez entendre.
* * * * *
Pendant cette conversation, Giguelillot s'était rapproché de Philis.
--Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait être sévère.
--Pourquoi?
--Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il paraît que je n'ai pas le droit de vous le dire.
--Alors ne le dites pas...
--Mais c'est que je le pense!... Allez-vous-en!... j'ai envie de vous embrasser.
--Mais non, mais non...
--Si... là, dans le cou, derrière l'oreille où Vous m'avez mis hier un baiser si bien fait, si bon... Je vais m'en donner un sur la main... Faites attention!... Il est pour vous.
--Je l'ai senti.
--Moi aussi, allez!...
Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait.
Ils se turent.
--Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs.
--Ce n'est pas mon avis.
--Vraiment?... Oh! si, tout de même... Il ne faut pas m'écouter, voyez-vous... Je ne sais jamais ce qui est inconvenant...
--Moi non plus.
--Ainsi... j'ai pensé à vous tout le temps la nuit dernière quand vous avez été parti... Est-ce que je peux vous dire ça, ou non?
--Si c'est la vérité...
--Oh! je vous ai fait plaisir! vous vous êtes troublé. Vous êtes très content. Ah! Ah!... Restez là, maintenant, je vous défends de me suivre.
Devinant avec un instinct très sûr qu'il fallait s'en aller sur ce petit effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se ranger aux côtés du Roi Pausole.
* * * * *
On entrait dans les faubourgs.
De toutes parts, aux fenêtres, aux portes, sur les toits et sur les arbres, une populace exultante se pressait, mêlait des rires, levait des bras frémissants, lançait des bouquets de cris joyeux.
Ouvriers en chemise de couleur et en panlalon de toile bleue; bourgeois en vêtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges, femmes en cotillons rayés se penchaient au bord des trottoirs avec des fleurs et des branches vertes.
On entendait des cris, des voix soudaines:
--Je le vois!... c'est lui!... le voilà!... maman! maman!... le voilà!... oh! je l'ai bien vu! je l'ai vraiment bien vu!
Et d'autres qui pleuraient:
--Papa! porte-moi!... je suis trop petite!... où est-il?... prends-moi sous les bras!... plus haut!... plus haut!... encore plus haut!...
Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupée rose:
--Ive le Roi!... le Roi Paupaul!
Et Pausole la prit à bout de bras pour l'embrasser sur les deux joues.
Partout des arcs de triomphe échafaudés en une nuit se dressaient au coin des rues, à l'entrée des places et des carrefours. Toutes les fenêtres étaient pavoisées. Des étoffes de couleur, des feuillages, des rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs, les pavés et le ciel lui-même. Depuis les portes de la cité jusqu'à la Grand'Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines. Les innombrables fleurs de juin tombaient des fenêtres dans la rue comme des cascades au torrent.
* * * * *
Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tête, levait parfois une main qui semblait dire: «C'est trop!» Et sa bonne barbe et ses bons yeux rendaient par leur expression douce à l'enthousiasme de la foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants.
Philis, auprès de lui, se tenait très raide, consciente de ses nouveaux droits et de la part qu'elle pouvait prendre aux acclamations publiques. Son regard était sévère et digne; mais pour se mettre dans le ton des modes qu'elle voyait générales elle avait enlevé l'épingle qui arrêtait à mi-buste l'ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses seins élevés à l'ombre, étant fière de leurs pointes pâles et de leur peau transparente.
Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions à un tel spectacle; mais le hasard l'ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques, il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore plus scandaleux des turpitudes où peut sombrer le dévergondage royal.
Diane à la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son palanquin.
Giguelillot, à rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvementée de sœurs, d'amies ou d'inconnues. Ce qu'il leur disait devait être d'un intérêt particulier, car, sitôt qu'il avait prononcé le moindre mot, on le répétait d'un bout à l'autre de la file avec d'assourdissants éclats, et le cortège avançait toujours, traînant derrière son étambot où Giguelillot était sirène, un double sillage de rires.
CHAPITRE VI
DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE.
Deux besoins qui réuniront toujours les hommes en sociétés, le besoin de l'ordre et celui de se perpétuer, déterminèrent ces nouveaux habitants à demander un chef et des femmes.
BARON DE WIMPFEN, _Voyage à Saint-Domingue_.--1789.
La préfecture et l'Hôtel de Ville s'étant, par hasard, entendus pour se partager l'honneur de l'insigne présence royale, Pausole accepta le festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les appartements préparés chez le préfet.
Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti à ce qu'on transformât la vieille résidence en un jeune musée populaire.
Aussitôt après le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigué par ses deux jours de promenade, déclara qu'il ferait sur le dos de sa mule le tour des bas quartiers de la ville.
Macarie, d'un air placide, le reprit sur son échine et abaissa les deux oreilles avec beaucoup de résignation.
Le Roi, Taxis et Giguelillot s'en allèrent sans autre escorte.
Autour d'eux, le peuple, toujours empressé, mais un peu moins bruyant que la veille, emplissait les rues et les fenêtres. On criait toujours: «Vive le Roi!» et même certaines voix disaient: «Bonjour, Sire!», à quoi Pausole répondait: «Bonjour! Bonjour! mes amis!»
Des camelots parcouraient les trottoirs en annonçant leurs feuilles encore fraîches:
--Demandez _la Paix_! _l'Indépendant_!
--_La Nudité_! son édition de cinq heures!
Un petit bonhomme, se méprenant, hurla aux oreilles de Taxis:
--_Le Moniteur général des jeunes filles à louer_, vingt-cinq centimes avec sa prime!
--Qu'est-ce que c'est que la prime? demanda Guiguelillot.
--Bon pour un baiser d'une minute à toucher dimanche prochain!
Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une voiture-réclame où deux Tryphémoises de vingt ans allongeaient les lignes pures de leurs corps veloutés sur une large bande d'annonce qui portait en lettres énormes une adresse de parfumeuse.
--Voilà de jolies personnes, dit Giguelillot fort éveillé.
--Erreur! grommela Taxis.
--Quelle femme saurait vous plaire?
--Il en fut une, monsieur.
--Oh! racontez-nous cela, rien n'est plus singulier.
--Comment? fit le Roi presque sérieux. Mais vous m'étonnez, monsieur le Grand-Eunuque. Vous avez aimé? Qu'est ce que cela veut dire?
--Aimé, non! Je n'ai jamais aimé que l'Éternel, Votre Majesté ne l'ignore point; mais j'ai un jour vivement senti la perfection de l'œuvre divine, devant une créature du sexe. En un mot j'ai connu une dame qui réalisait parfaitement mon idéal de la beauté. Je précise en disant: mon idéal _physique_ de la beauté _morale_. Vous me comprenez?
--Pas du tout; mais cela ne fait rien... Continuez.
--Soit. Cette femme était l'unique locataire de mon père. Elle dirigeait une petite maison toujours close et extérieurement décente, un de ces pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j'estime, pour ma part, excellents en ce qu'ils concentrent sur un point les impuretés de la ville entière, et surtout en ce qu'ils sont ennemis du scandale. Sur cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne et digne femme me recevait souvent; mon père savait que mes principes et ma chasteté native permettaient que j'entrasse chez elle sans y courir aucun danger; le dimanche, en sortant du prêche, j'allais jouer avec ses enfants... Un jour donc, comme je puisais là une salutaire horreur du vice par sa contemplation même, nous vîmes entrer cette digne personne que mon père estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs par an. Elle n'avait aucune chemise, et je fus frappé intérieurement. Sa majestueuse obésité commandait avant tout le respect. On eût dit qu'elle était enceinte de six enfants et qu'elle aurait su les nourrir tant elle avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la maternité est la mission première et la suprême gloire de la femme, monsieur. Enfin, pour comble de beauté... (de beauté morale, veux-je dire) son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine était un fichu; son abdomen était une jupe: ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime: même nue, elle avait des voiles.
Giguelillot lui serra les mains:
--Ah! monsieur, j'ai le violent désir de vous prendre pour ami intime, car nous ne nous battrons jamais à propos d'une femme qui passe. Et les autres querelles ne comptent pas.
* * * * *
Pausole, qui n'écoutait plus, montra devant une boutique un écriteau orné d'une palme: «Société Lebirbe. Grand Prix d'honneur.»
--C'est ici, demanda-t-il, que demeure la lauréate?
--Oui, Sire, dit un voisin.
--Où est cette enfant? reprit le Roi. Je la veux féliciter. En effet, si M. Lebirbe exprime parfois des vœux dont la réalisation serait funeste pour les libertés publiques, il est plein de sens et il voit juste sur le chapitre des principes qu'il faut répandre autour de soi. Je suis sûr qu'il a fait un choix éclairé entre toutes les jouvencelles qui pouvaient aspirer à la couronne de roses. Où est l'heureuse rosière? Dites-lui que je lui fais une visite.
La jeune fille descendit en hâte, et, dès qu'elle aperçut le Roi, elle enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour s'endimancher à l'office.
Elle était jolie de la tête aux pieds.
--On t'a couronnée? dit le Roi.
--Oui, Sire, on a été bien bon.
--Tu le méritais?
--Comme beaucoup d'autres. J'ai eu de la chance, voilà tout.
--Mais qu'avais-tu fait pour être rosière?
--Sire, mes parents sont pâtissiers. Les quatre marmitons ont demandé ma main et chacun d'eux a dit qu'il se tuerait si je ne la lui donnais pas.
--C'était un cas difficile. Comment l'as-tu résolu?
--Oh! je n'ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai épousés tous les quatre. Il faut être bonne fille, n'est-ce pas, Sire? Les hommes sont si malheureux quand on les laisse à la porte! Ils veulent bien peu de chose! Pourquoi leur refuser?
--Eh! si un cinquième se présente, il faudra bien que tu lui dises non...
--Je n'ai jamais dit non à personne, Sire, ce n'est pas dans mon caractère. Mes maris ont compris tout de suite que j'étais gentille avec eux et que je n'avais pas de raisons pour être mauvaise avec les autres. Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout le monde me plaît, mais que voulez-vous? chacun pratique la charité comme il l'entend. On n'est pas riche à la maison, je donne ce que j'ai, j'aime faire plaisir et le soir je m'endors contente quand je me dis que j'ai eu bon cœur pour tous ceux qui me tendaient la main. C'est ma petite vertu, à moi.
Pausole demeurait rêveur.
--Je n'aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t'étais pas mariée. Le mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la révoquer, cette abdication; mais alors il faut se séparer...
--Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis mariée avec les marmitons de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C'est notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout s'arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste seule et je n'ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors, comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitôt que j'ai posé ma jupe, je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du temps perdu.
--Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et que les mœurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne. Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montré jadis plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main, je te félicite.
* * * * *
Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point d'attaquer le gouvernement.
Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.
Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la Sûreté surgit au moment où le Roi venait d'emmener dans un coin écarté Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie.
S'inclinant avec une déférence qu'altérait la fierté de la tâche réussie, le chef prononça lentement ces paroles:
--J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve.
--Déjà? s'écria Pausole.
--Oui, Sire. Vous êtes obéi.
CHAPITRE VII
OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.
Dès que je fus couchée, je lui dis: «--Approchez-vous, mon petit cœur.» Elle ne se fit pas prier et nous nous baisâmes d'une manière fort tendre...
_Histoire de Mme la comtesse des Barres_, 1742.
Aline et Mirabelle, sortant de l'hôtel du Coq, arrivèrent à la ville vers dix heures du soir.
Tryphême, endormie aux heures du soleil, s'anime au crépuscule et reste éveillée tard. Toutes les boutiques étaient ouvertes le long des rues pleines de passants quand les deux amies se mêlèrent à la foule, et Mirabelle en profita pour s'habiller sans plus attendre. Le sentiment de sa nudité était le plus désagréable qu'elle eût encore éprouvé. Bien qu'elle coudoyât beaucoup d'autres jeunes filles aussi découvertes qu'elle-même, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixés sur un point de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter,--au moins de la