Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 9
Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes paupières.
Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur.
De Varsovie, le 9 avril 1771.
LXXXVIII
LUCILE A GUSTAVE.
Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena à sa suite, non ces fantômes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon esprit, mais la chère image de Gustave, suivie de la troupe riante des amours et des ris.
Durant mon repos, il a versé sur mes sens un baume restaurant; je commence à me sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait.
Ma mère me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais goûter de plaisir nulle part.
Mardi matin, de la rue de Bressi.
LXXXIX
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
La semaine dernière je reçus de Lucile invitation de venir passer avec elle et sa mère quelques jours à la campagne. J'y volai à l'instant sur les ailes de l'amour.
Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de temps.
Le plaisir et la joie ont été ses seuls médecins; mais quelle n'est pas leur puissance! Déjà ils ont essuyé ses larmes et ramené les ris sur ses lèvres. Déjà ils ont éteint la fièvre dans ses veines, rendu à ses organes leur souplesse et la vigueur à tout son corps. Par leur vertu, son teint commence à se ranimer, ses yeux à reprendre leur feu, sa peau à recouvrer sa fraîcheur: on la dirait rajeunie. Bientôt je verrai ses grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et sa beauté sortir radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppée.
Depuis que le sort s'est ainsi cruellement joué de mes voeux, je commence à jouir de quelques moments tranquilles.
Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile, je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines.
Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille? Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse, et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés?
Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les transports de ma joie.
Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me sera unie par des noeuds indissolubles.
De ..., le 21 avril 1771.
LXXXX
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité.
Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher; une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler ma joie.
Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin.
Sa flamme est toujours également pure: mais à présent, Lucile accorde à l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus à mes tendres caresses, elle se prête à mes tendres désirs et partage mes transports.
Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce répond tendrement à la mienne: si je lui dérobe un baiser, ses lèvres vermeilles me le rendent.
O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un à l'autre! Charmes des âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends à vous connaître. Auprès d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis; mon coeur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants; et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de mon sort.
Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer; bientôt je la placerai sur le lit nuptial.
Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie.
L'idée d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie délicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se présentent à mon âme enivrée.
Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]......
[1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées à l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé-Martin. Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du sens, puisque le dénoûment est complet. Ainsi elle a été commise, selon toute probabilité, nous a-t-on dit, par quelque autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin l'amour de l'inédit. (_Note de l'Éditeur._)
FIN.
COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.