Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple

Part 8

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Le Palatin était un si aimable homme, il avait conservé jusque dans ses derniers jours une humeur si agréable, si douce, si bienfaisante, qu'il n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets; juge un peu si je dois être affligé, moi pour qui il eut toujours la tendresse d'un père.

Depuis mon retour à Varsovie, il m'avait témoigné plus d'amitié que jamais et voulait m'avoir continuellement auprès de lui. Une malheureuse chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea à s'aliter. Dès-lors, il n'a plus pu se remettre, malgré tous les secours de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait attendre la mort comme un doux sommeil.

Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras.

Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand âge, puisqu'il a plu à la nature de nous compter ici bas un certain nombre de jours qu'on passe rarement.

Il est décidé que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'après les trois premiers mois de deuil; car, dit mon père, il faut pouvoir décemment se présenter à cette fête avec un visage gai.

Ce retard ne m'accommode guère, et la raison qu'on en donne me paraît assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien trouver moyen de m'égayer avec ma belle, sans manquer aux bienséances, ni choquer les yeux du public.

C'est dans le palais que m'a laissé mon oncle que je la recevrai en souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en ordre. Il faut que tout y respire l'élégance, le goût, l'agrément; que tout contribue à le rendre le temple des plaisirs et de la volupté.

C'est aussi là où, réuni à tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je verrai dans peu l'amour et l'amitié s'applaudir tour-à-tour. Je fais mon bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur.

De Varsovie, le 3 novembre 1770.

LXXIII

GUSTAVE A LUCILE.

Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chéri d'épouse? Hélas! m'y serais-je attendu?

Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais retrouvée. Que manquait-il à mon bonheur, que de recevoir des mains de l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'espérance. Hier encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux réveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle qui me perce le coeur!

Comme je sers de jouet à la fortune! Le plaisir échappe sous ma main dès que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi dès que je l'appelle. Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre jamais? infortuné que je suis! Sous quel astre sinistre, à quelle heure funeste ai-je reçu le jour?

Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me persécuter sans relâche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui?

Quelles noires pensées s'offrent à mon esprit! quelle sombre tristesse flétrit mon coeur! quel nouveau désespoir saisit mon âme! Cruel destin, tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le bonheur!

Mercredi soir, de la rue Neuve.

LXXIV

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ne l'ai-je retrouvée que pour la perdre plus cruellement encore? C'est elle à présent qui s'arrache à moi.

Hier j'allai trouver Lucile. Elle était seule au logis.

--Chère âme, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher à son bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui sais gré de ses faveurs que pour t'en faire un don.

Elle me remercia avec une sensibilité qui l'embellissait encore; puis elle me dit en soupirant:

--Vous êtes le plus généreux des hommes: mais je ne puis accepter vos bienfaits.

--Ciel! qu'entends-je? m'écriai-je éperdu. Pourquoi donc, ma Lucile, ne pourrais-tu accepter mes offrandes?

Les yeux attachés sur ses lèvres, j'attendais en tremblant une réponse. Elle paraissait émue, mais elle baissa tout-à-coup son voile pour me cacher son émotion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en la pressant contre mon sein:

--Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achève, ne crains pas de t'ouvrir à moi, tu connais ma tendresse.

Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle me répondit d'une voix entrecoupée:

--Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles!

Puis elle se tut.

Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune parole, je me retirai la mort dans le coeur.

Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au comble de mes voeux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un instant l'a vue s'évanouir.

A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme est retombée dans le désespoir.

Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours?

De Varsovie, le 7 novembre 1770.

LXXV

GUSTAVE A LUCILE.

J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle, garde-toi bien de remettre à cette épreuve un coeur trop faible pour la soutenir.

Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donné, dis-moi, la main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main si chère; elle est à moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lèvres que tu en as fait le serment.

Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre; jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous ceux que t'a fait l'amour.

Samedi matin, de la rue Neuve.

LXXVI

GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.

Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'épouse, pour conserver celui d'amante?

C'est de Lucile, madame, que dépend le bonheur de ma vie. Je vous supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorité auprès d'elle. Hélas! faut-il que je sois forcé d'avoir recours à un pareil expédient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de l'amour?

Le 11 courant, de la rue Neuve.

LXXVII

LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE.

Vous êtes trop sensé, cher Potowski, pour prétendre que dans un cas de cette nature j'emploie l'autorité maternelle.

L'hymen, comme l'amour, veut être libre, vous le savez; tout ce que je puis faire pour vous obliger, c'est de travailler à pénétrer les raisons du refus de Lucile.

De la rue Bressi, le 12 novembre 1770.

LXXVIII

DE LA MÊME AU MÊME.

Enfin, ma fille a cédé à mes instances, elle m'a ouvert son coeur.

Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrètes de ce changement mystérieux, je vais vous rapporter notre entretien.

--Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de caché pour moi, et je ne sache pas t'avoir jamais donné lieu de t'en repentir.

--Non, maman.

--Pourquoi donc aujourd'hui cette réserve opiniâtre au sujet de Potowski? Je ne te répéterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu deviens mère, tu le sauras un jour.

Elle hésita un instant; puis elle me parla ainsi:

--Il y a trois semaines que je passai la journée chez le Castellan de Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa femme. Elle en était assez coiffée, mais il l'aimait à la fureur, et il ne l'a certainement épousée que parce qu'elle était de son goût. D'après cela, qui ne s'attendrait à voir ce couple heureux? Il n'en est rien cependant, et même je n'ai point vu d'époux plus mal assortis. Toujours mécontents l'un de l'autre, ils se querellent tant qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont éloignés. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne conviennent point: j'en ai été scandalisée au possible, d'autant plus qu'ils sont nouveaux mariés.

--Hé bien, Lucile, que veux-tu dire par là?

--Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du côté de la naissance, elle ne lui cède point; cela est bien différent du côté de la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne lui a rien apporté en dot.

--A présent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu à Gustave l'injustice de lui prêter des procédés aussi bas? lui dont tu connais la belle âme!

--Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procédés; je connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime à jaser, dit que la Saboski n'a épousé le Castellan que par des vues d'intérêt, et il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience. Depuis peu la fortune de Gustave a considérablement augmenté et la nôtre s'est fondue. S'il m'épouse on verra bien qu'il n'y a que l'amour qui l'ait engagé à demander ma main; mais comment verra-t-on qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engagée à la lui accorder? Lui-même en pourrait douter. Voilà le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne me reste point de sacrifice à lui faire, il faut que je renonce à lui.

--Je ne veux point, ma fille, blâmer ta délicatesse, mais je te plains de ta prévention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et sûrement elle ne fera pas le bonheur de la tienne.

Voilà, mon cher Potowski, le résultat de la démarche que j'ai faite auprès de Lucile à votre égard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est à vous à vaincre ses scrupules.

De la rue Bressi, le 19 novembre 1770.

LXXIX

GUSTAVE A LUCILE.

Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne pourraient l'être ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui allaient nous unir, crainte que je ne sache apprécier ta tendresse.

Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trésor dans l'univers pourrait jamais être le prix de ton coeur!

Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses faveurs. Que plutôt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent m'ôter l'espérance de te posséder.

Dès cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignités: l'éclat d'une couronne même pourrait-il être balancé dans mon coeur avec le malheur de te perdre?

Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes délices des occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile, viens, retirons-nous sous une humble chaumière.

Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est rien pour moi sans le bonheur de te posséder.

De la rue Neuve, le 19 novembre 1770.

LXXX

GUSTAVE A LUCILE.

Quoi! pas même une réponse?

Mon coeur gémissant implore ta pitié et il te trouve sourde à ses cris!

Tu devais être ma consolation, et tu te plais à désoler mon âme!

Tu peux mettre le comble à mon bonheur, et sous tes yeux je reste infortuné!

Ne m'as-tu donc été rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aiguë.

Ne m'as-tu été rendue que pour me faire périr de chagrin sur l'image d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer?

Il faut renoncer à te posséder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce douloureux sacrifice!

Douces illusions qui avez tant de fois abusé mon coeur, disparaissez pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois à la fin moissonner que le désespoir.

LXXXI

LUCILE A GUSTAVE.

Cesse de t'obstiner plus longtemps à la poursuite de ce que je ne puis t'accorder. Oublie pour jamais une infortunée; mais quel que soit son sort, rien n'effacera ton image de son coeur.

Oui, jusqu'à mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai que toi.

De la rue Bressi, le 2 décembre 1770.

LXXXII

GUSTAVE A LUCILE.

Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour l'amitié? Est-ce pour elle que l'amour a réuni en toi tant de charmes? Le seul plaisir qu'il me soit désormais permis de goûter est celui de te voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beauté, tes grâces, tes vertus, si tu ne dois jamais être à moi! Cruelle, garde ta tendresse!

Hélas! où m'emporte ma douleur?

Pardonne, pardonne, Lucile. Je rétracte mon blasphème. Épargne ce tourment à mon coeur.

Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans pitié seulement pour ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur un lit de langueur? Et ton âme qui aime à répandre partout la joie, prendrait-elle plaisir à déchirer la sienne?

Quel présent t'aurait fait le ciel qui s'est plu à verser sur toi tous ses dons, s'il ne t'avait donné un coeur tendre?

Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en triomphe.

Vois ton amant à tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour s'applaudir de sa conquête, et la tendresse te demander le prix de sa fidélité.

De la rue Neuve, le 3 décembre 1770.

LXXXIII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te peindre l'horreur de l'état de mon âme.

Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur.

Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon amour.

Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma constance est épuisée.

Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi consumer sa triste vie!

Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur, retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler.

Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin, c'en est fait de ton ami!

De Varsovie, le 29 février 1771.

LXXXIV

LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX

A Sandomir.

L'état de Lucile m'afflige au possible. La fièvre s'est allumée dans ses veines, et sa langueur est telle que le médecin est d'avis qu'on ne doit pas la laisser plus longtemps livrée à elle-même.

Gustave de son côté est tombé dans la plus noire mélancolie. Il ne veut plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents.

Son père, tremblant que dans un excès de douleur, il n'attente à ses propres jours, ne le perd pas de vue un instant.

Que d'infortunés par le seul travers d'une fille!

Venez, mon cher ami, venez au plus tôt joindre votre autorité à la mienne, pour tâcher de lui faire entendre raison.

De Varsovie, le 17 mars 1771.

LXXXV

LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE.

A Varsovie.

Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir à effrayer tes parents!

Non ce n'est plus délicatesse d'âme, c'est folie de s'opposer de la sorte à une union après laquelle tant de personnes soupirent.

Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne à douter de ta tendresse; c'est bien à présent qu'il a raison d'en douter, puisque tu préfères ta vaine gloire à la conservation de ses jours. Il est beau, sans doute, de savoir se résoudre à de pénibles sacrifices; mais il est injuste d'en faire aucun aux dépens d'autrui.

Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant un présent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont dans la peine; ta mère est dans l'affliction. Fille dénaturée! crains que par ton opiniâtreté tu ne portes encore la mort dans mon coeur!

De Sandomir, le 25 mars 1771.

LXXXVI

GUSTAVE A LUCILE.

Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens de ma vie, la lumière m'est odieuse.

Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le consommer sous tes yeux.

LXXXVII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une décision avec Lucile.

En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à présent de la rendre raisonnable.

--Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.

J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends la voix de Lucile.

--Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour satisfaire à vos voeux; mais soyez vous-mêmes mes juges.

--Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant.

Puis il se fit un moment de silence.

--Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus sacrés n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te sont chers encore, ouvre ton coeur à la pitié. Pourquoi empoisonner ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas lents.

Au même moment la comtesse se joignit à son époux.

--O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes entrailles? Soulage mon coeur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée qui peut à peine encore supporter le poids de la vie.

--Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit, puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire; je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le mépris de moi-même ma...

A ces mots, je sors sans écouter le reste.

--Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow.

Bientôt le comte vint au devant de moi.

--Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus languir: Lucile est raisonnable.

J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air tendre:

--Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent...

--Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie.

Comme je la tenais serrée contre mon coeur, elle penchait sa tête sur mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir les miennes.

Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les douces étreintes de nos bras furent notre seul langage.

Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein.

J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du groupe, se mit à dire:

--C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir.

La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant:

--Ah! ma fille!

Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et défaite?

Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile dans les bras de sa mère.

Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha.

Chacun était empressé autour de nous.

Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation; les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre.

Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à force de baisers.

Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement. Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme coulait dans mes veines.

Mon coeur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de lui prodiguer d'innocentes caresses.

La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes bras.

Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois, j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards.

Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint nous avertir que le dîner était servi.

En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et le comte.

Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques d'attachement qu'elle recevait.

Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur.

A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous livrions en silence au plaisir de nous voir.

Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet.

--Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là! Carloshou, du Cap!

--C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi.

Quand on eut versé.

--Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils!

Nous choquâmes tous ensemble.

Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua ses lèvres de rose.

Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres.

--Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est: il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit.

En même temps il fit feinte de se lever.

Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher.

--S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous ruinera pas.

Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce de Cujavie.

On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi.

Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin.

Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je couronnai ma déesse.

Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café. Lucile et moi prîmes en place un _bouillon à la reine_, que sa mère nous avait fait préparer.

La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard.

Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le papier.