Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 7
A peine avais-je fait cent pas, que j'aperçus près de moi deux femmes assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres.
J'avançai doucement, puis j'arrêtai pour les mieux considérer.
L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tête inclinée, et semblait ensevelie dans de profondes réflexions. L'autre, élégamment vêtue, s'occupait à éparpiller les feuilles d'une fleur.
Comme celle-ci étendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint à tourner la vue de mon côté. J'en étais assez près. A mon aspect elle fut effrayée, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait des yeux quelle pouvait être la cause de ce cri. Je m'avançai vers elles pour les rassurer.
Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rêveuse, je reconnus Lucile!
--Ciel! L'ombre de Gustave! s'écria-t-elle aussitôt en se retirant avec effroi.
Elle pâlit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait immobile de frayeur.
Je m'élance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et m'efforce de la rappeler à la vie. Mes efforts furent longtemps inutiles.
Enfin elle entr'ouvre les yeux.
--Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui criais-je en la pressant contre mon coeur.
Pâle, tremblante et respirant à peine, elle poussait de profonds soupirs, et me regardait d'un oeil étonné.
--Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile?
Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots.
Peu à peu son teint s'anime, sa poitrine se relève, la respiration se dégage, sa langue se délie, ses yeux se remplissent de larmes; elle prononce quelques paroles: mais les sanglots étouffent sa voix.
Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à l'autre.
Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se trouvent réunis de nouveau?
Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de notre amour.
Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole:
--Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois je pleurais votre perte.
--Hélas! j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais, grâce au ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras.
Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de baisers.
--Est-ce un songe?
--Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants.
--Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette énigme.
L'agitation où je me trouvais était si grande que je ne pouvais parler.
Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un frissonnement courir de veine en veine; ma voix était étouffée et mon visage tout en feu.
Après ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie.
--Cruelle amie! s'écriait souvent Lucile pendant mon récit, faut-il que j'aie à te reprocher mon malheur.
Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avait appris ma prétendue mort.
--Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon âme à cette nouvelle? Elle était inexprimable. Longtemps je fus en proie à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin, et je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle pointait du doigt le château), là, chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et c'est ici où je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en attendant que la mort me réunît à toi.
En prononçant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux.
--Je ne cherche point à t'attendrir, continua-t-elle avec un triste sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore.
La douce satisfaction qui éclatait dans ses yeux passa dans mon âme; je la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois.
Après m'être livré aux transports de ma joie:
--Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane voisine et oublier les chagrins que nous ont causés les méchants.
--Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis absente du logis: dès-lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je tardais davantage à me rendre, je les jetterais dans de cruelles inquiétudes.
Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grâce de lui voir conduire son amant sous le même toit.
Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir non plus.
Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à continuer à lui ouvrir mon coeur; mais il était si plein, j'avais tant de choses à lui dire que je ne savais par où commencer; je me contentai de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui était arrivé dans la façon de penser de mon père, et son dessein d'abandonner le parti des confédérés.
Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se retirer. Je ne pus résister à ses instances.
--Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allez chercher un refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces arbres; j'ai mille choses à vous dire, et probablement je vous en apprendrai qui vous étonneront.
Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre entretien, avait ouvert de grands yeux.
Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'était endormi sur l'herbe.
Nous allâmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme témoigna beaucoup de plaisir à me revoir.
J'étais transporté de joie, mille douces pensées s'offraient tour-à-tour à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je passai presque toute la nuit à attendre le jour.
Dès qu'il commença à poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive. Elle approche enfin.
Je me rends au lieu indiqué.
Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole à sa rencontre, je la joins, je ne vois qu'elle, je me jette à son cou.
Tandis que je la serrais dans mes bras:
--Voilà qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne près de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska.
--Ah! madame.
--Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu à aujourd'hui à vous voir, continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su où vous avez pris un asile la nuit dernière. Cher Potowski, que vous avez causé de chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les essuyer.
Ensuite elle me présenta à sa soeur.
--Voilà, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque refroidissement entre le père et mon mari; mais le fils n'a jamais cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien venu dans votre maison que dans la mienne.
Alors la maîtresse du château m'y offrit un lit, et me demanda de ne point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien séjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenèrent.
En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille.
A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner.
Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa soeur, mais elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des fruits.
A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et elle me parla ainsi:
--D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa poche qu'elle me présenta:
--Voilà, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes!
Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec peine. (Incluse en est une copie).
--Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir renversé les noms des personnages.
--Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en revenir.
--Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais donné de tes nouvelles?
--Quoi! n'en avez-vous point reçu?
--Aucune.
--Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits.
--Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il fallait bien commencer par le détacher de toi.
--Mon étonnement augmente à chaque instant.
--Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint, je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange, comment vous avez fait pour échapper à ces barbares?
--Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée, mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours, me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et presque toutes les richesses de la famille par les flammes.
--Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile: va, il m'en reste assez pour nous deux.
Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes lèvres.
Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon coeur, un laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner.
On se mit à table.
Fâchée de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de goûter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'appétit.
--Si ce n'est que cela, reprit-elle à l'instant, j'ai une excellente recette. Lucile, servez quelque chose à monsieur.
Je ne sais, mais sa recette fit merveille.
De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds qu'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut également complaisant.
Cela fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas fâchée. Comme elle avait tout aussi peu d'appétit que j'en avais eu d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne fille, pour ne pas le mettre à discrédit, s'efforça un peu de manger.
Les plaisanteries recommencèrent; la gaîté régna pendant le repas, et pour la première fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur mes lèvres.
On prit le café dans le jardin, puis l'on se mit à se promener. Après avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc, nous nous trouvâmes près le mur du sanctuaire où la belle pleureuse avait sacrifié aux mânes de son amant.
Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse, à qui je donnais le bras, s'en aperçut.
--Qu'avez-vous donc, Gustave?
Je ne répondis rien. Elle me vit pâlir.
--Il lui prend mal! s'écria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de senteur!
La nièce et la tante accoururent aussitôt.
Je pouvais à peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidèrent à m'asseoir sur la même pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles m'entouraient toutes trois. Déjà les esprits du flacon avaient un peu ranimé mes forces.
--Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six semaines que je faillis d'y perdre la vie.
--Plaisantez-vous! s'écrièrent-elles à l'instant.
Je leur fis le récit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux.
Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les lèvres, me dit d'un ton badin:
--Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur: il n'y avait pas de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours à la mienne.
Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage à Lucile; nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri.
La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit à son tour:
--En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les amusements de ma fille, mais puisque vous les avez déjà vus, et que d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien.
Je la pressai fort de ne pas changer de dessein.
--Hé bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile.
--Ma mère, je vous prie de m'en dispenser.
--Allons, allons, ne faites pas l'enfant.
Nous avançons vers ce sombre asile où dormaient tant de morts. Nous voilà au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne sépulcrale, qui était encore couronnée de fleurs. A cette vue, j'éprouvai un saisissement inexprimable.
--Aurais-tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu déplorais ici la perte de ton amant, qu'il eût entendu tes soupirs? Tu le revois maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler.
Mes regards étaient attachés sur elle; en voyant les roses de la jeunesse fanées sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque éteint, je me laissai aller à une douce rêverie.
--En quel état l'amour l'a réduite! me disais-je. La chère âme, plutôt que de t'oublier, voulait être victime de sa tendresse. Heureux Gustave, comme tu es aimé!
Ces réflexions m'émurent jusqu'au fond du coeur. J'étais attendri. En levant la tête, je rencontrai les yeux de Lucile: ils étaient mouillés.
--Ha! ma Lucile, m'écriai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi recueillir tes larmes et reçois les miennes dans ton sein.
--Hé bien! les voilà à faire les enfants, dit sa mère qui nous observait. Éloignons-nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que gémir.
Et elle nous emmena.
Le reste de la journée se passa assez gaîment.
Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec Lucile.
Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que je passe sans elle.
Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte, lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants.
Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance mon bonheur à venir.
Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770.
LXIX
SIGISMOND A GUSTAVE.
A Lomazy.
Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres sont même sans date.
C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent? puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler. On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles plaintes?
Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de sa chasteté.
Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir à tes pieds une belle éplorée t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge d'albâtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un oeil sec le martyre de cette gentille affligée et la dureté de prendre ainsi congé d'elle! «Mais la cruelle a fait couler mes larmes,» diras-tu? Hé bien! à ta place, je me serais dédommagé dans ses bras des mauvais moments qu'elle m'aurait donnés.
Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais à te donner un conseil, ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en vanter à personne autre qu'à ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe. Assurément, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu l'esprit d'en tirer quelque à-compte?
Te voilà, je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais prends garde d'expirer de plaisir.
_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain trempé dans de belle eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu être des vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille, en effet, que cet honnête censeur.
Je sais fort mauvais gré à ces bêtes de Russes de vous avoir ainsi donné la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais sois bien sûr que je te l'aurais enlevé: c'est un homme de cette trempe que je voudrais avoir auprès de moi.
De Pinsk, le 9 octobre 1770.
LXX
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais. Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds.
Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans le temple de la volupté.
Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon ardeur.
Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce coeur de glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage: peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins, molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes, tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement.
Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien était dévoré.
Il se dégage; il fuit.
Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de rage, moi-même je révèle mon fatal secret.
Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte.
Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé.
Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à leurs yeux!
Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui réussit, ne pardonne rien à qui échoue.
Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma réputation à leur vengeance.
Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert, pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde, les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y ensevelir ma honte et mon désespoir!
LXXI
LUCILE A GUSTAVE.
Grâce au ciel, cher Gustave, voilà nos familles réconciliées.
Ce matin mon père a reçu du vôtre le billet suivant:
«Las de sacrifier à de vaines opinions le soin de mon repos, le bonheur de ma vie, cher comte, j'ai fermé mon coeur aux cris de la discorde. J'oublie le passé et brûle de renouveler avec vous, le verre à la main, une amitié de trente années!»
Mon père n'en eut pas plutôt fait lecture, qu'il s'écria plein de joie:
--Je l'ai donc recouvré, ce cher ami! Allons le trouver.
Ma mère est charmée de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me cause des transports?
Lundi matin, de la rue Bressi.
LXXII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir à m'abaisser, autant elle semble en prendre à m'élever. Ses dons sont cependant toujours accompagnés de quelque amertume, comme si elle craignait que je n'y fusse trop sensible.
Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel, vient de quitter la vie, après en avoir joui pendant près de quatre-vingts ans, et que de tous ses héritiers, je suis le seul à qui il ait laissé ses vastes domaines.
«--Voilà de belles roses, diras-tu; mais où sont les épines? Quelques larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser, à son oraison funèbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?»
Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien là d'affligeant, mais tu sais aussi que nous ne sommes pas de la même trempe.