Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 5
Le Palatin a eu la bonté d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour m'accompagner jusqu'à Derasnia.
De Bistapiec, le 13 août 1770
LVIII
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
A mon arrivée, j'ai trouvé mon père hors de danger. Sa blessure, quoique assez légère, se trouve malheureusement logée dans une partie fort délicate.
Je m'attendais qu'il me témoignerait quelque mécontentement, de ce que j'ai abandonné son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche.
J'ai retrouvé ici quelques connaissances.
Notre armée est fort éclaircie. La plupart des confédérés paraissent dégoûtés de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont déjà pénétré dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes à tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des brigandages commis. Ils en ressentent à leur tour les funestes suites: mais ils le méritent; car ils ont été les premiers à donner l'exemple de ces horreurs.
Si le Dieu des combats était juste, il y a longtemps qu'ils auraient dû être tous exterminés.
De Derasina, le 20 août 1770.
LIX
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Je viens de recevoir réponse de l'ami de Gustave.
Après s'être retiré du parti des confédérés, Potowski est allé rejoindre son père qui depuis peu est de retour de Turquie.
Il doit être à présent arrivé à Derasnia, et y rester quelque temps. Voici le moment de faire jouer mes ressorts.
J'envoie ordre à Sansterres de s'équiper immédiatement en cavalier, et d'aller, sans délai, à la découverte de Gustave.
Lorsqu'il l'aura découvert, je lui enjoins de se trouver comme par hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile.
Sansterres est précisément l'émissaire qu'il me faut; il connaît Gustave, il est rusé, je lui fais sa leçon, et j'espère qu'il s'en tirera bien.
Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être contente.
Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._
De Lomazy, le 20 août 1770.
LX
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!
Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia, j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une idée confuse, que je ne pouvais démêler.
--Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis vous remettre.
Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il s'écria soudain:
--Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne vous souvenez-vous plus de Sansterres?
--Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des nouvelles de tes jeunes messieurs.
--Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux; il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors, j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.
--Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?
--Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant leur désastre.
--Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?
--Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.
A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue.
--Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié.
Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la voix et lui répondis:
--Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te prie. Ne dit-on rien de circonstancié?
--Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez, monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.
--Achevez, de grâce.
--Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent, saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces infortunés.
Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon coeur.
Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile, quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers gémissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces touchantes!
O mon âme!...
Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en souffrant vers le terme de mes jours.
Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus la force de souffrir.
LXI
DU MÊME AU MÊME.
Le temps ne semble s'écouler que pour mesurer la longueur de mes souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le calme ne renaît point dans mon âme agitée.
La pensée me tourmente sans relâche. La cruelle, loin de me transporter dans l'avenir pour m'y consoler, me ramène sur le passé pour déchirer mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse à me chercher partout des chagrins elle me promène dans ces lieux, témoins autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un désert, où leur fantôme est resté pour tourmenter ma mémoire. Elle me présente les richesses évanouies des héritages de mes pères et les débris de ma fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis et fait passer devant moi leurs ombres mélancoliques; elle me traîne sous les ruines de ce palais où est ensevelie Lucile! Ha! quel trait elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour me faire supporter le fardeau de mon existence?
Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon âme! Autrefois, caressé de la fortune, environné d'amis, chéri d'une maîtresse chérie, je me trouve dans un aride désert, et c'est dans ce désert que je dois traîner les restes languissants de ma vie.
Hélas! que n'ai-je trouvé la mort lorsqu'un fer meurtrier me perça le sein? et qu'ai-je gagné à lui échapper, que le triste privilége de souffrir plus longtemps?
Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues flétries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en verser, je n'en peux épuiser la source.
_P. S._ Nous fuyons comme des lâches devant les troupes des puissances médiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume.
Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow où mon père a dessein d'attendre son entier rétablissement.
LXII
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Tout concourt à couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le but de sa mission. Gustave est à Krasilow. Je me dispose à aller le trouver.
Le voilà dans mes filets!
Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes?
Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire. Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez peu.
Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de rire.
Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon extérieur de mon mieux.
--Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie.
Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs.
--Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en poussant un profond soupir.
Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle tenait embrassé.
Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient l'âme. La honte couvrait mon visage et mon coeur était déchiré de remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices.
Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant tendrement contre son sein. Je n'osais plus mêler mes feintes caresses à la sincérité de ses regrets: je me serais même arrachée de ses bras si je l'eusse osé. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu sur le vice.
--Quelle candeur, quelle tendresse, quelle générosité que la sienne! me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais cette perfide amie que tu tiens embrassée, tu reculerais d'horreur!
Mon coeur était en proie à mille cruels mouvements; mais la honte les étouffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procédés, je rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs.
--Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intérêt pour elle, je l'arrose de larmes!...
Mes joues étaient comme de feu. Pour lui dérober ma confusion, j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excès de douleur.
Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle était dupe de ma duplicité.
Peu après je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes obscures intrigues.
Quelle faible créature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore triompher du préjugé!
D'Opalin, le 8 septembre 1770.
LXIII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs.
Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie.
Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance. Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur.
Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement. Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères! qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir?
Que les temps ont changé! Tout-à-coup réveillé au bruit des discussions civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme un songe.
De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je frémis en me voyant si misérable.
Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un soupir!
XLIV
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk,
Hier, mon père, qui se trouve entièrement rétabli, me proposa de prendre l'air avec lui. Nous allâmes promener dans un petit bosquet aux environs de la ville.
D'abord, il me parla de choses indifférentes; puis, il me tint ce discours:
--Mon fils, vous avez abandonné le corps pendant mon absence: si vous l'aviez fait par lâcheté j'en serais au désespoir; mais je ne puis attribuer votre désertion à un manque de coeur, puisque vous portez d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc être vos raisons?
--L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte de me trouver parmi des scélérats qui, pour des riens, portent partout le fer et le feu, égorgent sans pitié le malheureux sans défense et ne connaissent rien de sacré.
--Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus d'honneur encore que les blessures que vous avez reçues. Je veux à mon tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entré dans le parti des confédérés peut-être un peu trop à la légère, mais le temps et la réflexion m'ont enfin dessillé les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de cette guerre, et je saisirai la première occasion de me retirer; dès ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprès de moi. Vous êtes libre.
A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser.
--En passant dans l'étranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer leurs usages aux nôtres et de remarquer bien des choses qui échappent à ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont été les succès des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour nous. Mais voilà, à présent, que nous avons sur les bras toutes les forces de la Russie; peut-être aurons-nous encore bientôt toutes celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas autant pour nous réduire.
Nous n'avons point d'armées régulières à opposer à des troupes réglées. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en état de résister à l'infanterie. Nos cavaliers ne sont même que des troupes légères qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparaître avec une égale rapidité. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements: mais ne sauraient tenir en bataille rangée. Que feraient leurs pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les rendent plus semblables à des brigands qu'à des guerriers. S'il y a peu à conter sur les combattants, il y a moins à conter encore sur les chefs. Le poste de général est toujours très-épineux, il faut du mérite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige encore le talent d'un politique consommé. Effectivement, quelle difficulté n'y a-t-il pas à se ménager parmi tant de chefs jaloux des uns des autres et à tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux qui sont à la tête des confédérés, on n'en trouve aucun qui ait les talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de les passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de Poulowski et de Birinski. Celui-ci connaît assez le métier de la guerre, mais il est d'un naturel ardent et emporté. Il ne faut rien trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs opiniâtre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent l'humilier et jamais il ne profite des leçons de l'expérience. L'autre au contraire est assez souple, assez prévenant, assez caressant; mais il n'a aucune de ces qualités qui peuvent assurer le succès des grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mérite, il ne sait point avoir recours aux lumières d'autrui, il se livre à son instinct sans réflexion et suit toujours ses petites idées. Les autres ne s'étudient qu'à les traverser. En toute occasion ils les contredisent, méprisent leurs avis, et cherchent à les rendre odieux à tous les confédérés. Ainsi, comme si les Dieux s'étaient mêlés de nos querelles, pour nous confondre, le courage a été ôté à nos soldats et la sagesse à nos généraux. Le peu de mérite des chefs et le manque d'harmonie entre les officiers, joints à la licence et au défaut de discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas déjà? Vaincus par nos propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu'à se montrer. L'ignorance et la lâcheté des confédérés me dégoûtent: leur cruauté et leurs excès barbares me révoltent. Ils ne savent que dévaster, piller, assassiner. Semblables à des bêtes féroces, qui vont de tout côté, égorgeant les faibles troupeaux. Ceux mêmes qui paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait été fort affaibli dans la dernière rencontre, s'était retiré près de Trombula avec les débris de sa petite armée. Après avoir reçu quelque renfort, il forma le dessein de surprendre à son tour l'ennemi. Tandis qu'il se disposait à l'exécuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner le commandant. Il disait avoir des intelligences secrètes pour entrer à toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... représenta le fâcheux état de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser échapper une occasion aussi favorable. Ce lâche conseil aurait dû couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque tous y applaudirent. Indigné de cette ouverture, je fis les derniers efforts pour les ramener.--«Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas encore réduits aux dernières extrémités; et quand cela serait, n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes? Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil. Oui quand aucun de nous ne devrait échapper; mieux vaut cent fois périr que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas assez la vie pour vouloir la conserver à ce prix.» Mes efforts furent vains: les lâches refusèrent de se rendre. C'en est fait: je les abandonne, je partirais même sur-le-champ, si je ne devais avoir des ménagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus passionnés. Mais je trouverai bien moyen de prendre congé de lui. Je vous le répète donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne vous retiens plus.
--Non, mon père, lui répondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards.
Il se passa alors entre nous une scène assez attendrissante. Je sentais renaître je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur.
Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus obligé d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon père: aujourd'hui il me semble l'avoir retrouvé.
De Krasilow, le 10 septembre 1770.
LXV
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici en équipage de cavalier à l'endroit que Sansterres m'a indiqué.
--C'est là, disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces espérances.
Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience d'arriver.
J'arrive enfin. Après quelques recherches, j'apprends que Gustave est dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je soupire après le lever du soleil. Qu'il me parut tardif!
Quoique fatiguée, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes désirs, et mon esprit se livrait aux plus agréables idées.
Déjà je croyais avoir l'avant-goût de ces nuits délicieuses dont le charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports ravissants de deux coeurs amoureux. Mon âme nageait dans la joie: enfin au milieu des pensées délicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos.
Mais quelles illusions abusèrent alors mon esprit! Je croyais être transportée dans un séjour enchanté. J'y attendais Gustave sur un lit de roses au pied d'un grand arbre touffu.
Près de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en murmurant; tandis que les oiseaux cachés sous le feuillage remplissaient les airs de leurs chants amoureux.
Une troupe de petits génies m'environnaient; les uns me présentaient toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de fleurs: tandis que les grâces étaient attentives à me servir et que des nymphes légères et à demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de verdure émaillé de violettes et d'amarantes.
L'Amour était caché derrière un buisson de myrthe, qui me décochait un trait, en souriant d'un air malin.
Mon âme était enivrée de volupté. Remplie d'une impatiente ardeur, je soupirais après mon amant.
Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'élance vers lui, je veux l'embrasser, mais il s'éloigne à l'instant, je cours pour l'atteindre, il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine à me fuir.
Tout-à-coup cette scène changea, et je me vis dans une sombre forêt.
A quelques pas était une grotte obscure. Une main invisible m'y entraîna malgré moi. A mesure que je m'y enfonçai, je découvris, à la sombre lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet à la main. A leur approche je fus saisie de terreur.
J'étais dans une cruelle agitation, rien n'égalait mon trouble; je m'éveillai enfin, et me trouvai dans mon lit baignée de sueur et de larmes.