Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 2 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 2
Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux, qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.
Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher, mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.
Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au dehors que vous êtes dangereux au dedans?
Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.
MOI.
Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens, de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous verrons bientôt finir nos maux.
LUI.
Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités vous envoient pour vous châtier.
MOI.
Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!
LUI.
De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils, ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris, de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous verrez qui de nous deux s'est abusé.
MOI.
J'y consens.
LUI.
Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous les possédiez on ne sait à quel titre.
MOI.
Cela serait plaisant!
LUI.
Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.
Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière liberté.
MOI.
Très-bien!
LUI.
Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un moment en paix.
Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas en redouter eux-mêmes les conséquences.
Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.
MOI.
Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
LUI.
Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est dans la chose même et le remède est violent.
Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste équilibre.
Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la servitude et de la famine qui le désolent.
MOI.
Le remède est violent, en effet.
LUI.
Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un peuple de l'injustice de ses oppresseurs.
MOI.
Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop justes pour nous traiter ainsi.
LUI.
Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait: mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans les fers.
Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à l'un de nos voisins.
Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles du public.
--Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins, que c'est un brave capitaine et un grand prince.
LUI.
On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer; mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.
MOI.
Comment cela, je vous prie?
LUI.
La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain, pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit, tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut la misère.
Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède n'aient trouvé que des censeurs?
Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se soit jamais vengé des indiscrets.
MOI.
Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de ses domaines.
LUI.
Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres.
MOI.
Vous ne faites pas l'éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute celui de son esprit.
LUI.
Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort.
MOI.
On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
LUI.
Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier, c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque de grands talents.
Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à leur donner de la consistance.
Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il attend qu'il s'élève entre elles quelque différend.
Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie. S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire.
Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais. Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses.
Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se passer de lui.
Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte toute ressource pour l'avenir.
La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol, joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses États de devenir florissants.
Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une domination étrangère.
Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée.
Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes; mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir lui-même simple petit électeur de Brandebourg?
Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien rares. Qu'en pensez-vous?
MOI.
J'en conviens.
LUI.
Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces.
Tandis qu'il parlait:
--C'est bien là mon homme, disais-je tout bas.
Il se fit un moment de pause.
Puis, je repris ainsi:
--Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous prie, quelque chose de l'empereur.
LUI.
Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins malhonnête.
Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le gâteau entre eux seuls.
_En continuation._
Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes craintes.
Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de prendre parti vinrent se retracer à ma pensée.
Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions, s'avancent pour nous dépouiller.
Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi, je renouai la conversation.
--J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes, vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que vous avez fait de ces trois têtes couronnées.
LUI.
Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.
Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui, le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y méconte tous les jours.
MOI.
Il faut excuser les princes.
LUI.
J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience. Plaisante méthode de faire leur éloge!
MOI.
Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du métier qu'ils font.
LUI.
Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.
MOI.
Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?
LUI.
Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si vicieux.
MOI.
Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a ses défauts en ce monde.
LUI.
C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien passer quelque chose aux princes._
Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs idées?
Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus; ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs sujets?
Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté, après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les emploient à faire le malheur de leurs sujets?
Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en scandaleuses prodigalités?
Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté, notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.
Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même d'y prendre part.
Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop lâches, pour s'exposer aux coups.
Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux malheureux qu'ils tiennent opprimés.
Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément, et ses yeux étincelaient de colère.
_En continuation._
Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais avec un plaisir secret mêlé de surprise.
--Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange condition.
LUI.
--Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera cesser votre étonnement.
Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:
LUI.
--Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour mon malheur.
Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.
J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à savoir en jouir.
A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.