Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 7
A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je répondis:
--Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le temps de préparer Lucile à mon départ.
--J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce là des sentiments dignes de tes ancêtres?
--O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux que moi combien elle mérite d'être pleurée.
En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots étouffèrent ma voix.
Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton sévère:
--Connais ton devoir!
Puis me saisissant la main avec effort:
--Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!
Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles.
--Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures, il faut que nos équipages soient prêts.
Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la donnai à mon valet de chambre.
Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à-coup dans la cour un bruit confus d'hommes et de chevaux.
Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon père qui s'étaient rendus à ses ordres.
Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai que la comtesse au logis.
--Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez Lucile. Que de regrets vous allez causer!
--Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié? Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.
A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri:
--Il faut donc se soumettre au destin.
On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir approchait, et elle ne venait pas.
Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui faire mes adieux:
--Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel vous rende bientôt à nos désirs.
Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la quittai.
En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le destin.
Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au moment où on dressait le lit nuptial.
Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition! Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore!
De Parcow, le 25 mars 1770.
XXXI
LUCILE A CHARLOTTE.
A Lublin.
Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis où ton coeur t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie à son désespoir te poursuivre sans cesse.
Je roule dans mon âme de sombres pensées. Fatigues, famine, maladies, combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se présente à mon esprit: et comme si ce n'était pas assez de ces maux, la jalousie s'y joint encore pour déchirer mon coeur. Hélas! loin de moi, il m'abandonnera peut-être; peut-être que quelqu'autre captivera son coeur.
Ah! Charlotte, je succombe à la douleur, et dans l'excès de ma tristesse, je n'ai pas même la force de verser des larmes.
De Varsovie, le 26 mars 1770.
XXXII
GUSTAVE A LUCILE.
A Varsovie.
Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps cherché l'occasion de lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon repos, mais trop tard au gré de mes désirs.
A peine arrivé au rendez-vous général, que le sort vient de nous séparer!
Je me déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune: demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi.
De Parcow, le 27 mars 1770.
XXXIII
LUCILE A CHARLOTTE.
A Lublin.
J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort.
A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent encore à l'attendre vainement.
Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était parti.
Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme, lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas.
Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prêt à éclater: puis tout-à-coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée entre ses bras et me couvre de baisers.
Le feu de son coeur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.
Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses larmes, et d'une voix glacée par le désespoir:
«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse mon coeur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle, bientôt le ciel propice te rendra ton amant.»
A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse défaillante dans ceux de Baboushow.
De Varsovie, le 1er avril 1770.
XXXIV
LUCILE A GUSTAVE.
A Tarnopol.
Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher à m'égayer; mon coeur demeure flétri au milieu des parties les plus brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein.
Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste souvenir.
Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les premiers gages de sa tendresse.
Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes.
Il semble que tout ce qui m'environne prenne part à ma douleur. Les oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les échos ne leur répondent que par des plaintes; les zéphirs gémissent parmi le feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs.
Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hélas! que cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et la source n'en peut tarir.
_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes.
Adieu, écris-moi souvent.
De Varsovie, le 9 avril 1770.
XXXV
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le désespoir de Lucile.
Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta longtemps plongée dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu, tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt après.
A cet accablement a succédé une morne tristesse, la langueur de son regard étale tout l'ennui de son âme, et son coeur flétri se refuse à toute espèce de consolation.
Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de tristes soliloques:
«Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-elle l'autre jour) est-il donc vrai que tu m'as laissée? Hélas! il ne me reste plus de toi que le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours! jours trop rapidement écoulés! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.»
Puis elle soupirait amèrement.
Te l'avouerai-je, son état me fait compassion et quand je la vois si affligée, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas! n'ai-je pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui?
Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport.
Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le papier, elle disait à voix basse:
«Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse, mon âme est contente; je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de mon bonheur éloigné!»
Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein; à mesure que la plaie de son coeur paraît se fermer, je sens la mienne se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet me trotte de nouveau par la tête.
Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.
De Varsovie, le 1er mai 1770.
XXXVI
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Que ce monde est changé!
Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous folâtrions, nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en désordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrière, appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif, toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et tour-à-tour la proie les uns des autres.
Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Chaque jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'État, de défenseurs de la patrie.
Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les barrières des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le frère, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur brutale, on les voit courant par troupes effrénées, le fer et le feu à la main, répandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces, dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se font un jeu cruel de détruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur.
Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur qu'à s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!
Quelle foule de fléaux divers assiégent l'humanité! Les orages, les tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que nous sommes! fallait-il encore y ajouter les horreurs de la guerre?
Nous voici à Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de Tartares, de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers! semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres!
Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas! faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de partager toutes leurs horreurs.
De Timkow, le 15 mai 1770.
XXXVII
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
Il s'est passé le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de trop petite importance pour être rapportée.
Nous apprîmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie s'avançait de nos côtés.
Birinski était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il s'était saisi de presque tous les passages, tenait les défilés et se disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le moins.
Déjà ils étaient fort près, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions. A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin sur une hauteur à quelque distance de nous.
Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski pour lui demander un renfort.
Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent à nous. Nous les attendîmes de pied ferme.
Tout se dispose à l'attaque. La trompette donne le signal. Bientôt les deux armées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée: l'on entend un bruit effroyable de décharges, de cris d'hommes et de hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit sa victime. Semblables à des lions féroces, les combattants se précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils portent la terreur et l'effroi.
Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit ses troupes qui plient: les yeux ardents de colère et la bouche écumante de rage, il vole à eux et s'efforce en vain de les ramener au combat.
Nous battons en retraite: l'ennemi animé au carnage nous poursuit et atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme par miracle.
Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les combattants.
La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes de l'obscurité pour nous retirer à Marianow.
Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire, je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite.
Voilà un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous en glorifier!
Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras gauche: je veux cacher cet accident à Lucile; je te prie de lui laisser ignorer, si tu as occasion de la voir.
Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas des armes.
_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de nouveau en Pologne; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar.
Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre.
De Marianow, le 21 mai 1770.
XXXVIII
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de Marianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis. Ils étaient dispersés sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une retraite précipitée.
Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts.
Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel! quel horrible spectacle! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres, tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres.
A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes, pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer, nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue, nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits, quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne sommes-nous point pénétrés!
Je ne pouvais retenir mes larmes.
--Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont rempli cette courte vie?
--Hélas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité des choses humaines, et jeter un regard de pitié sur les grandeurs de ce monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances! Que d'hommes, hélas! pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau! que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée! que de héros magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort! que de princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels! Voilà donc le terme de l'ambition! A cette idée, Gustave, comme nos désirs lâchent prise à leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie. Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse.
Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore, nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis dans de tristes réflexions.
_P. S._ Mon père est passé en Turquie pour y solliciter de nouveaux secours. Il a laissé le commandement de sa troupe au régimentaire Baluski, au cas où je vinsse à me retirer.
De Marianow, le 25 mai 1770.
XXXIX
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je l'ouvrirais. A la fin, je cédai à ma curiosité.
Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques larmes.
A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit:
--Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir de ses nouvelles; cette vaine attente jette la désolation dans mon âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché, je le suis en idée de lieu en lieu; je cours avec lui les mêmes hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes affligeantes pensées: peut-être est-il déjà tombé sous un fer meurtrier. Ah! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir.
En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête sur ses deux mains, et fondit en larmes.
Mon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême; je tremblais qu'elle ne vînt à lever les yeux sur moi et à s'en apercevoir.
Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler.
--Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimères, Lucile? Combien d'accidents imprévus peuvent retarder l'arrivée d'une lettre dans l'état où est le royaume. Un peu de patience. Vous êtes peut-être à la veille de recevoir des nouvelles de Gustave.
Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son coeur, et adoucirent un peu ses noirs soucis.
Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai sous couvert à un ami à Cracovie, pour me l'expédier sans délai par la poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile.
Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier.
Après l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'étais servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques réflexions et n'en parla plus.
Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup.
Chère Rosette, que ne suis-je comme toi, une âme à l'épreuve! Tu ne serais pas embarrassée en pareil cas: tu ne t'émeus pas pour si peu de chose. Que veux-tu? Il n'est pas donné à toutes les femmes d'être des héroïnes.
De Varsovie, le 29 mai 1770.
XL
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla ainsi:
--Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a remis le bâton, jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre. L'ennemi est peu éloigné. Demain, j'espère le charger à la tête des troupes, et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie. Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster à la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le s'engager; dès qu'il sera passé, fais-moi signal, je m'avancerai à l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en tête.
Nous convînmes du lieu de l'embuscade et du signal.
--Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amitié serait un crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient à se venger sur toi de leur défaite.
Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux.
Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je n'ai pas même songé à l'en féliciter.
Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes veines: même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à s'emparer de mon âme.
Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés que la précédente.
Twarowski, qui en commandait un parti considérable, a été battu à plates coutures près du bourg de Nadvorn.
Un autre parti considérable, qui tenait la campagne avec cinq cents Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous taillés en pièces à Lwow.
Ah! les dieux sont justes! ils se déclarent contre les coupables.
De Boukovina, le 7 juin 1770.
XLI
DU MÊME AU MÊME.
De Pinsk.