Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple
Part 6
Hélas! mon bonheur s'est évanoui comme un songe. Ces riantes idées qui enchantaient mon âme ont fini par devenir des pensées douloureuses; et ce palais, qui devait voir deux époux couronnés, n'est plus qu'un temple de deuil et de larmes.
La source de la joie est tarie dans mon coeur. Dégoûté du présent, je redoute l'avenir et suis insensible à tout, excepté à ma douleur.
Aujourd'hui, cher Panin, le soleil s'est couché sur mon bonheur: à son lever qu'il va me trouver malheureux!
De Varsovie, le 29 décembre 1769.
XXV
DU MÊME AU MÊME.
A Pinsk.
Ah! cher ami, que n'ai-je un père comme le tien! Cet homme aimable! jamais il ne se livra à la fougue des désirs, et ne ferma son oreille à la voix de la raison. L'expérience des choses du monde le rendit sage de bonne heure, et le calme de son âme le garantit toujours de la folie des partis. S'il en épousait un, ce serait sûrement celui de la justice. Sa vertu est éclairée, et la sagesse seule semble le gouverner.
Mais le mien est emporté, fier, ambitieux; il ne connaît que ses passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils.
Le voilà maintenant à ne s'occuper que des mécontentements des factieux. Il a épousé leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est déjà brouillé avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de prendre parti parmi eux, malgré tous mes efforts pour l'en détourner.
_P. S._ Malgré que mon père ait rompu avec le comte Sobieski, il ne m'a point fait un devoir de suivre son exemple.
Quel motif peut l'avoir retenu? Serait-ce que sa haine ne s'est point étendue jusqu'à Lucile? Serait-ce la honte de rétracter les éloges qu'il en a faits, ou bien la crainte de porter le désespoir dans mon coeur? Je ne sais. Je m'aperçois néanmoins qu'il n'est pas flatté que je continue à la voir si assiduement.
De Varsovie, le 19 janvier 1770.
XXVI
SOPHIE A SA COUSINE.
A Biella.
Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son coeur, et cela sans l'avoir cherché. Le sort pouvait-il mieux me servir?
La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait unies: la pitié a resserré ces noeuds.
Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien n'est plus propre à gagner le coeur des malheureux que la part que l'on prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de son âme.
Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en hâter le succès.
Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus entre son père et celui de son amant,
--Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi, ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne sur qui vous puissiez compter.
--Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et jamais je n'eus lieu de m'en repentir.
--Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?
La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien, et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me chargea encore de ce fatal office.
--Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.
--Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile, je n'ai rien à vous refuser.
--Qui plus que vous? ma chère Sophie.
Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux!
Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits.
Ah! je n'ose y penser.
De Varsovie, le 26 janvier 1770.
XXVII
GUSTAVE A LUCILE.
Tout est perdu. Mon père s'est enrôlé dans le parti des confédérés et il parle de me faire suivre son exemple.
Non, non, chère Lucile, je ne te quitterai pas. Plutôt mourir que de m'éloigner de toi. Mon père n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de tes bras, il faut qu'il me donne la mort.
Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas être touché de mes larmes? Je me jetterai à ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce à la vie.
De la rue Neuve, le 25 février 1770.
XXVIII
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa démarche.
Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en apercevoir toute la difformité.
Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh! qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils pas toujours été opprimés?
Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans le tort?
* * * * *
Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge?
L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice, voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur cours au moindre choc.
L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la tempête.
Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux de la sédition.
Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux, humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce pas, au contraire, le crédit et la force.
On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus faible son consentement.
Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les autres droits de citoyens.
Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres de l'État.
Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète protégée par la Russie.
La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le maintien de la tranquillité publique.
Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit arrêter de nuit.
A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles excès.
Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et les fers.
Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti!
Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon coeur. Je suis en proie à la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.
De Varsovie, le 30 février 1770.
XXIX
SIGISMOND A GUSTAVE.
A Varsovie.
Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois.
Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.
Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu d'humeur et beaucoup de prévention.
Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends.
Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours. C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu nous force de subir aujourd'hui le joug.
Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire, se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère qui menace les possessions de la république, S. M. I. les lui garantit, et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques commentaires.
Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public à une Diète protégée par la Russie.
Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république, et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix et la conservation des droits de tout citoyen.»
Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te faut.
Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée, qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité publique.
Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le traité de Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en faire apercevoir le danger à leurs concitoyens.
L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches, et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes impériales.
La consternation fut générale.
Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation.
Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les enflammer.
Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent.
A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit: «Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république, sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!) «Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations de S. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la république, c'est la leur livrer.»
(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de l'enfance, personnages fort à craindre assurément.)
Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir impatiemment la présence des troupes russes.
Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie, malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires.
Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la garantie de la Russie.
Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié, mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des dissensions civiles.
Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié.
L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses. Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs.
Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir? Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée? Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare.
Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois. Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne par des fêtes, et il continuera de même.
Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir, le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la plupart des rois.
Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il voit d'un oeil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger.
Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la Pologne.
Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous?
L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.
Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes: des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.
Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans le monde!
Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes, nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs, nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.
De Pinsk, le 3 mars 1770.
XXX
GUSTAVE A SIGISMOND.
A Pinsk.
Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko.
A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte durée!
Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.
--Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi ce cruel sacrifice.
A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur:
--Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas à le venger?
Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon faible coeur entre l'amour et la nature?
--Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse.
Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force d'ouvrir la bouche.
--Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père?
--Vous me percez le coeur.
--Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.