Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple

Part 5

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Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon coeur ne put soutenir cette dernière atteinte. Je courus à elle.

--Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon sein, laisse-moi essuyer tes larmes.»

Lorsque mon coeur fut soulagé par les pleurs.

«C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse; et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?»

Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa main que je pressais longtemps contre mes lèvres.

Comme je poussais un profond soupir.

«Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?»

--Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever ton coeur?

--Quelle illusion!

--Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.

--Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux, l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon coeur.

--Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour?

Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute. Cependant je me la reprochais plus vivement encore.

«Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!»

Quand je fus un peu revenu de ma consternation:

--Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah! de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se les être attirés.»

A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse; je signai mon pardon sur sa bouche, et mon coeur satisfait se livra de nouveau tout entier au plaisir d'aimer.

A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi tout à ton aise.

De Varsovie, le 5 juillet 1769.

XVI

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à ce que la Pologne soit pacifiée.

Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer ici mon séjour.

Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le trouble à nos coeurs et l'ivresse à nos sens.

Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre ses bras les horreurs du dégoût.

Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon triste destin et rompit mes chaînes.

Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être amoureuse: Gustave seul me l'a appris.

Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il l'état de mon coeur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui faire oublier l'univers!

Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer.

Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance est épuisée: il faut lui en faire l'aveu.

Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler. En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en tremblant ma tendresse.

Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par mes regards ce qui se passe dans mon coeur: mais il fait comme s'il ne m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice.

Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a faite sur mon coeur.

Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès, et je vis bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves.

Je ne te dirai pas tout le manége que j'ai employé depuis quelques jours, pour allumer ses désirs et me faire attaquer.

Je veux seulement t'en rapporter un trait.

Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la palatine B..., qui font à Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux.

--Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son mari et le complaisant de sa femme.

--Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.

--Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à nous passer nos torts.

--Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient. Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs, voilà son triste cortége.

--Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait. Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût possible de jamais en aimer d'autre.

Sa belle approchait, et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs, si je n'eusse bien vite changé de propos.

Je ne suis pas contente de ce début, comme tu le penses bien.

Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peut-être est-il craintif en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de l'occasion, et se dédommager dans le tête-à-tête. Les procédés galants vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense.

Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je ne doute pas qu'il n'ait un succès complet.

De Varsovie, le 30 juillet 1769.

XVII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus plus surpris.

Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé.

--Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir, j'en ai été quitte à assez bon marché.

--J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne vous fussiez point mis dans ce cas.

--Ma foi, c'est votre faute.

--Comment cela, je vous prie?

--Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a deux mois environ, chez le prince Toninski?

--Oui.

--Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de la fille du comte Sobieski?

--Oui.

--Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu incommodé, et ce jeune homme c'était moi.

--Fort bien.

--De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre amante, alluma dans mon coeur un ardent désir de la voir. J'en cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit; je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon coeur plus puissamment attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant. C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui dont s'accommodait le mieux mon coeur impatient: je voulais aller vite en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon coeur, je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son coeur n'est plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non, non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à elle! mon coeur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié, ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.

--J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec la vie.

--Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre côté, que jamais mon coeur ne connut la dissimulation ni les vils détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante.

Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu mieux.

Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé.

Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier.

De Varsovie, le 11 août 1769.

XVIII

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vînt m'éveiller.

Quoique je n'aie pas à me plaindre de ma figure, et que je me fusse contentée avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait paraître jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garçon après avoir eu soin toutefois d'écarter les rideaux afin de laisser passage à la lumière.

Comme j'étais à rêver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il était temps de me lever. Peu après j'entends frapper à la porte de la maison, c'est Gustave.

Déjà Lucile était à finir sa toilette; elle me croyait à la mienne; et pour n'avoir pas à attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tête, ma gorge était découverte; et un linceul négligemment jeté voilait le reste.

C'est ainsi à peu près que les peintres représentent la belle Ariadne lorsqu'elle fut trouvée par Bacchus.

La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les courtines.

Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers. Quel autre me trouvant dans cette attitude eût pu réprimer ses transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha pas même du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si impatientant?

--C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez le frais?

Je fis semblant de m'éveiller en sursaut.

--Ciel, m'écriai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici! retirez-vous, Gustave!

Et comme si je fusse réellement honteuse d'avoir été surprise dans cet équipage, je m'enveloppai de mes draps.

--Je m'étais bien douté, reprit-il en riant, que vous êtes fort matinière.

Accablée de sa froideur:

--Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne soupçonnait guères le motif.

--Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il y a une heure qu'on vous attend.

Il se retira et je me levai, piquée jusqu'au vif de sa froide légèreté.

Quelle est donc sa fascination pour cette fille?

Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cède point en attraits, et je suis plus enjouée. Il lui trouve tous les charmes, des grâces: mais c'est une beauté molle et inanimée. J'ai du moins de la vivacité, moi. Il est enchanté de son humeur caressante; mais ses caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingénu et languissant, à peine dirait-on qu'elle a une âme sensible. Elle est si insipide que je m'étonne qu'il n'en soit pas déjà dégoûté.

A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout-à-coup saisie d'une espèce de remords.

Quel rôle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche à corrompre son coeur. Ah! si j'ai le malheur de réussir, qu'il me fera payer cher les soins que je prends à le séduire. Insensée que je suis! Comment me sera-t-il fidèle, si je lui ai fait un jeu de la fidélité et un épouvantail de la vertu? Et puis quel agrément alors de lui être unie. C'est de sa candeur autant que de sa beauté dont je suis si éprise: de quel prix serait à mes yeux un coeur avili par les vices que je lui aurai prêchés? C'est sa belle âme qui m'enchante, et je travaille à le rendre indigne de moi. Le dispenser à présent des devoirs que je lui imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de moeurs en changeant d'état? Les goûts frivoles et vils que je lui aurai inspirés pour le détacher de sa belle, disparaîtront-ils devant moi? Non, pour gagner son coeur, il faut paraître à ses yeux un objet plus digne que Lucile. Hélas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procédés; j'en suis humiliée, et pour comble de malheur, mon faible coeur n'a pas la force d'y renoncer. Par quelle fatalité faut-il que je suive encore un parti que je condamne?

Comme j'étais enfoncée dans ces sombres réflexions, Lucile vint m'en tirer. J'étais attendue.

La comtesse et son époux furent de la partie. La prise de tant d'oiselets fournit divers incidents agréables. La joie fut vive et brillante; mais mon coeur n'osait s'y livrer.

Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir à mon esprit agité. Cruel garçon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'étais si tranquille! Je m'amusais si bien!

Ah, ma chère, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids pour un coeur épris comme le mien! Répandue dans les sociétés les plus brillantes: sollicitée par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire? Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire à son amant: l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de faire son bonheur mon unique étude.

De Varsovie, le 1er septembre 1769.

XIX

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Tous mes voeux sont remplis, Lucile est à moi: nos parents, qui ont vu naître notre inclination mutuelle, consentent à la voir couronnée. Mon amour est à son comble. Je n'attends plus que l'heureux moment de le consacrer au pied des autels.

Déjà tout se prépare pour la cérémonie, qui est fixée au 24 du mois prochain.

Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part à la fête.

De Varsovie, le 25 septembre 1769.

XX

SOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plaît!

Longtemps j'ai tâché de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible coeur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre sans lui; à peine puis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante.

Hélas où mon esprit s'égare! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger! Ah! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme, puisqu'elle lui fait oublier son devoir et le soin de son repos?

Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre maîtresse de ses secrets, faire naître adroitement entre eux de la jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime en crime? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux?

Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée! Les maximes de mon siècle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-même cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir; que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience: depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et être aussi fortunée!

_P. S._ Il s'est élevé un différent entre les comtes Sobieski et Potowski au sujet des confédérés. On craint une rupture. Lucile est dans des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais pourquoi.

De Varsovie, le 15 octobre 1769.

XXI

GUSTAVE A LUCILE.

Depuis quelque temps je vois avec chagrin les débats de nos parents au sujet des confédérés. Déjà ils ont fait naître du refroidissement entre nos familles; le jour de notre union est renvoyé, je ne puis plus te voir aussi souvent que je le souhaite, et je tremble qu'à la fin cette mésintelligence n'ait des suites funestes pour notre bonheur.

Hélas! nous touchons peut-être au moment d'être séparés pour jamais.

Chère Lucile, prévenons par un noeud indissoluble le coup fatal dont le destin nous menace. Viens, âme de ma vie, viens, présentons-nous aux autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore dans nos mains l'arrêt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans retour?

O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille à la voix de ton amant. Rends-toi à son ardente prière, ouvre ton âme aux plus doux sentiments et garde-toi bien de résister au plus puissant des dieux qui veut couronner notre bonheur.

De la rue Neuve, le 27 octobre 1769.

XXII

LUCILE A GUSTAVE.

Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la mort dans mon coeur. Mais comment écouter tes conseils?

Une fille, sans être dénaturée, ne peut prévenir de la sorte le refus de ses parents.

Tant que les auteurs de mes jours ne consentiront point à notre union, les dieux s'y opposent. Si je n'avais à consulter que mon coeur, ils le savent, cher Gustave, dès ce moment je serais à toi.

De la rue Bressi, le 28 octobre 1769.

XXIII

GUSTAVE A LUCILE.

Ce que je redoutais si fort est enfin arrivé!

Nos familles sont divisées: rien ne peut les réconcilier. Tu m'échappes. Je ne puis soutenir ce revers; mon coeur se brise de douleur.

Ah! Lucile, que n'as-tu suivi mes conseils!

De la rue Neuve, le 29 décembre 1769.

XXIV

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Je touchais à l'objet de mes voeux. J'allais m'unir à Lucile. Comblée des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beauté, de la vertu, tous ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il à mon bonheur? L'heure nuptiale était arrêtée. J'attendais mon épouse sous des lambris dorés. Déjà la volupté faisait briller à mes yeux ses attraits séducteurs, et mon coeur enivré de joie se livrait à ses transports.

Mais tandis que le plaisir s'offrait à mon esprit sous la plus flatteuse image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la discorde, qu'il souillait de toute part, ont pénétré jusqu'au sein de nos familles: il m'arrache ma maîtresse.