Les aventures du jeune Comte Potowski, Vol. 1 (of 2) Un roman de coeœur par Marat, l'ami du peuple

Part 3

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Réveillée par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fâchée, je me levai et voulus m'éloigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air tendre:

--Quoi, ma Lucile, t'offenser de ces libertés innocentes, tandis que tu étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non, non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà, mon ange, faisons la paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le refuses; hé bien! je le prendrai moi-même.

Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre, et tandis qu'il collait ses lèvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupté se glissait dans mes veines.

Rien n'égalait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais ce que je serais devenue, s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient mon sein.

Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant plus tendre, plus décent, plus respectueux?

Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le chagrin; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie, et le dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se levant ne me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque plaisir nouveau.

De Varsovie, le 5 avril 1769.

VI

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Sirad.

Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la belle saison.

Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en famille passer la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac, où la compagnie devait s'embarquer.

A mon arrivée, je trouvai les hommes dans le salon à parler politique. Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide, chacune une houlette à la main.

Je fus frappé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles s'étaient ajustées! Combien leur beauté s'était embellie encore par les secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient de lustre à des charmes à demi-voilés! Combien les rubans et les cordons relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate, ou plutôt des petits pieds mignons!

Parmi ces gentilles bergères qui attiraient les désirs sur leurs pas, qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille, à son air noble, à son port majestueux?

Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étoffe lustrée flottait à grands plis autour de son corps, ses cheveux bouclés par les mains de la nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur son beau sein; un voile léger dérobait à l'oeil des charmes où les coeurs viennent se prendre.

Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait sur ses beaux yeux.

Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères.

On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau.

Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île.

Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur les bords du lac, et leur image est répétée dans le cristal de l'onde. D'autres villages s'étendent dans les vallées; les flèches brillantes de leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.

On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au son des chalumeaux à l'ombre des bosquets.

Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le commencement des siècles dans des prisons profondes.

Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage.

Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie, coupée par plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un parc où bondissent des troupeaux de daims.

A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine d'alentour.

A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature: tantôt c'est une nappe d'eau, où le hazard semble avoir jeté un pont; tantôt c'est un antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des bouquets d'arbres pittoresquement plantés.

Un superbe palais se présente dans l'enfoncement.

A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes! Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un éclat propre à faire valoir le reste; point de beautés prodiguées en vain.

Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amours et les ris.

On n'y arrive point par de longues allées tirées au cordeau et semées de sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé sur un monticule d'où l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'étendue du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet.

Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On n'y voit point les arbres alignés et taillés en berceaux se répondre les uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'oeil de nouvelles surprises.

De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et où se baignent des nymphes mêlées avec des tritons: des niches où un faune ou un satire retient une timide bergère.

Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des fleurs. Là, Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan.

L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût; tout y inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser d'admirer: dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la brillante fiction a pris soin de parer.

Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement; et après nous avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies.

Il fit les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour entretenir la gaîté, il avait rassemblé autour de nous tous les plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il le voulait ils accouraient en foule.

Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées de fleurs; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être entendue à la table des dieux.

Après le dîner, la compagnie se sépara; chacun tira d'un côté différent. Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet.

A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui, divisé en plusieurs filets, serpente sur la verdure; nous nous assîmes sur le gazon semé de violettes et de primevères.

Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.

J'étais à ses pieds, occupé à la contempler: jamais elle ne m'avait paru si belle. En voyant cette fraîche jeunesse, ce teint de lis et de roses, ces lèvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grâces, ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une mortelle.

Je me sentais ému.

L'influence de cette saison charmante, où la nature invite toutes ses créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps en temps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent d'enivrer mon coeur, déjà échauffé par la musique, le vin et les tableaux voluptueux.

Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que l'amour semble dérober à la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se dégager, je lui opposai une douce résistance.

Mes yeux tendrement attachés sur elle rencontrèrent les siens, et nos regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un tendre aveu.

Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupté, une émotion soudaine s'empara de mes sens; mon oeil enflammé dévorait ses charmes.

Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge; j'osai malgré elle approcher une main avide...

Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je la suivis pour lui demander grâce; elle ne daigna pas m'écouter.

Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée et n'osant lever les yeux.

Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie, j'essayai de reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux soupçons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris étaient forcés, j'avais la mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui me jetait à la dérobée quelques regards.

Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part: tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne soupirais qu'après le moment de partir.

Il arriva enfin ce moment désiré.

Le bateau est lancé, il fend l'onde; déjà le rivage fuyait loin de nous et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin, nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain; bientôt la surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se déchaînent, et notre frêle barque est abandonnée à la merci des flots.

Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tâcher de gagner le port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés vers la côte opposée, au milieu des écueils.

On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient, après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.

Comme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large, mais nous ne semblions avoir évité un danger que pour succomber à un autre: les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient vouloir se refermer sur nous.

A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce de petite baie.

Le ciel était couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.

La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayées cherchaient à se cacher. Lucile pâle, muette et tremblante, se réfugie dans mes bras, elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.

Te l'avouerai-je? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor, je n'étais point fâché de cette tempête.

La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue, la foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des cieux, ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre; les vents soufflaient avec plus d'impétuosité, et les vagues écumantes élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la lueur des feux célestes.

Lucile, à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque éteinte:

«Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous précipiter dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau!»

Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer; puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tînmes étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos jours.

Enfin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond sur nous, le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se dissipent, le ciel s'éclaircit, et le sombre azur de la voûte céleste, semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur.

Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.

A la blancheur de l'aube du jour s'était mêlée cette légère teinte d'or et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein des eaux. A l'éclat de sa vive lumière, l'obscurité disparaît, les ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se projettent à grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'étend, et la terre s'offre à notre vue.

Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage; les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le port.

Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle.

_En continuation._

J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que je n'avais pas vue depuis longtemps.

C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nez aquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le devine.

Sans être belle, elle plaît beaucoup; elle a des manières libres et aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et passe pour avoir de grands biens.

Ne serait-ce point là ton fait?

De Lencici, le 15 mai 1769.

VII

SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE.

J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occupés l'un de l'autre ils se suffisent à eux-mêmes.

Tu connais la maîtresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre l'amant.

C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien fendus pleins de vivacité et de douceur, une moustache naissante, une bouche dessinée par l'amour, des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe faite au tour et une main douce, blanche et potelée.

Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces; mais il n'a point ces airs légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il n'en plaît que davantage.

Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la galanterie. Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais même s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les premières fleurs de l'amour.

Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup: mais à ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est charmant et enjoué.

Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot pour rire; mais il n'entend pas malice.

Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je n'aime point à être longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté; son air novice a quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique ma vanité.

Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la première leçon du plaisir amoureux.

Du château de Kamine, près Warzimow, le 20 mai 1769.

VIII

GUSTAVE A SIGISMOND.

A Sirad.

Chaque fois que je vois Lucile, je découvre en elle quelque chose qui m'enchante.

Jamais fille n'eut plus d'égards pour tout le monde; jamais fille ne craignit plus de déplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de concilier les prédilections avec les bienséances. Cet art qui fait l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe, c'est l'amour qui le lui a enseigné.

Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait naître ces réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus que de m'écouter.

Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur les prés fleuris du Staroste de Tarzin.

Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis.

Quelques cavaliers qui connaissent son goût, se mirent à en cueillir. Je suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune seigneur français. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite à la file, chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se rendit à leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet qu'elle garda à la main.

Tandis que ces agréables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans qu'elle s'en aperçût.

Vint mon tour. J'avais choisi à dessein quelques chétifs brins de muguet que je lui présentai avec ce compliment:

«Je suis fâché, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prévenu.»

Elle les prit, et les plaça sur son sein, en me jetant un regard tendre. Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarquèrent cette distinction; quelques-uns même en furent jaloux.

«C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible?» disait à basse voix le plus piqué.

Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je m'éloignai et cessai de regarder Lucile: mais c'était pour aller penser à elle à l'écart.

Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces de la simplicité; et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur; mais en même temps, quelle délicatesse de procédés jusque dans les plus petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!

Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine à modérer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur, et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis réprimer mes transports.

De Lencici, le 30 mai 1769.

IX

DU MÊME AU MÊME.

A Sirad.

A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour à la mère pour obtenir la fille. Je ne sais même si la comtesse m'avait d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a vu notre inclination mutuelle naître et se développer sous ses yeux. Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de bonté.

Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est changée en vrai attachement, que rien n'altéra jamais.

Cette respectable mère s'est chargée elle-même de l'éducation de sa fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commença à s'ouvrir à la tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour sa mère, et je ne m'en cachais pas non plus.

Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappelé le respect que je lui dois, sa familiarité me l'eût fait oublier. Ce n'est pourtant pas qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du badinage qu'elle déguise ses leçons.

Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que j'avance en âge, il me semble que sa présence me gêne. Devant elle, mon coeur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Cela n'est pas étrange. L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère.

Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à te voir?

De Varsovie, le 1er juin 1769.

X

DU MÊME AU MÊME.

A Pinsk.

Aujourd'hui il y avait assemblée chez le comte Sobieski; et, comme tu peux bien croire, j'y étais invité.

Lorsque j'arrivai, la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs, pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'était sûrement pas fait pour les rebuter.

Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Castellane Bomiska. A la fleur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des manières si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si touchante, des regards si parlants, et ce petit manége si propre à faire des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air d'innocence: mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et certes, elle n'a pas mal profité des leçons des Français.

Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie.

La Castellane se mit à raconter les aventures galantes de la princesse Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit beaucoup, puis l'on se mit à table.

Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins. Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables petits riens: les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup.

Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faire entendre nous appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai la main à cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle était charmante: ce qu'elle n'eut pas de peine à croire.

Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un hommage qui lui était dû.

Je me plaçai à son côté.

On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Néanmoins, on attendit encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commença la danse. Ce fut par un quadrille.